Bonsoir!

Et désolée de mon inactivité ces derniers mois...

Disclaimer: tous les personnages appartiennent à Masami Kurumada.

J'ai eu un peu de mal avec ce chapitre... Faut dire, cette fic se détache tellement de ce qui était initialement prévu, je suis obligée de travailler en free-style la plupart du temps...

Comme d'habitude, merci pour votre soutien, qui me fait très plaisir! N'hésitez pas à reviewer ce chapitre!

Bonne lecture ~


Chapitre VIII : Mercredi 14 mai 2014

Angelo sort de la douche, encore un peu groggy après une longue soirée passée au restaurant et une trop courte nuit de sommeil. Il se sèche vigoureusement, puis, une serviette enroulée autour de la taille, quitte la salle de bain pour aller se vêtir décemment.

Il est près de midi. Sa journée commence à peine.

Ce matin, il ne s'est pas levé en même temps que Shina. Non. Il s'est lâchement rendormi –ce qui n'a eu pour effet que de le fatiguer encore plus et lui donner le sentiment de culpabilité d'avoir failli à son devoir, à savoir préparer le café du matin comme lui seul peut le faire.

Ca fait longtemps qu'il n'a plus été aussi fatigué.

Avec l'arrivée des beaux jours, les gens retrouvent leur intérêt pour les restaurants et les dîners en terrasse, les entreprises organisent des repas, les particuliers des mariages et autres célébrations, et nombre d'entre eux atterrissent un jour ou l'autre à Il Maschera. Apparemment.

Dans le dressing, Angelo récupère ses "vêtements d'intérieur". Un jean usé, un t-shirt banal. Finis le costume et la cravate. Jusqu'à ce soir, du moins.

Une fois habillé, il se laisse tomber dans le canapé. Un bâillement lui échappe. D'un soupir, il écarte les mèches humides qui retombent devant ses yeux. Il est sur le point de se relever avec peine pour gagner la cuisine et se préparer –ou se trouver– quelque chose à manger lorsqu'il entend un bruit de clefs dans la serrure.

Bientôt, Shina apparaît dans le salon, toute guillerette, un sac en plastique dans une main, un fourre-tout dans l'autre.

Angelo se lève et l'accueille d'un baiser.

-Bonjour, mon cœur. murmure-t-il.

-Le Prince au Bois Dormant a récupéré, semble-t-il. remarque-t-elle avec un sourire un rien moqueur.

-Je suis une loque vivante, mais je suppose que oui. Désolé pour ce matin.

Elle rit.

-Ne t'inquiète pas! Ca m'a donné une excuse pour revenir manger avec toi ce midi. J'ai commandé japonais, je me suis dit que ça pourrait te remettre d'aplomb.

Elle lui présente le sac en plastique. Des barquettes de sushis, des onigiris…

-Tu sais que je t'aime, toi?

Il l'embrasse à nouveau et ils se dirigent vers la cuisine, où ils s'attablent et commencent à manger.

C'est si simple la vie, parfois. Angelo se sent heureux. Une barquette de sushis, des baguettes en mains, le sourire de la femme qu'il aime en face de lui. Encore une belle journée passée à ses côtés.

-Comment s'est passée ta matinée? demande-t-il tout en mangeant.

-Bien, dans l'ensemble… Mais j'avais besoin de changer un peu d'air.

-Il s'est passé quelque chose? s'inquiète l'Italien.

Shina semble hésiter avant de prendre la parole.

-Je me suis un peu embrouillée avec Myu. Mais on a réglé ça autour d'un café. Par contre, j'ai un problème avec la salle… Le propriétaire a avancé les travaux, ce qui fait qu'il faut en trouver une autre. Je te jure, quand il m'a dit ça au téléphone, je l'aurais massacré!

Voyant qu'elle s'énerve à nouveau, Angelo la coupe dans son élan, avec calme.

-Respire, ne t'énerve pas… Tu vas forcément en trouver une autre.

-Oui, bien sûr! June m'en a déjà trouvé une autre, il ne reste qu'à la réserver. Mais nous avions un contrat, et il s'est permis de le rompre sans me concerter. Ca m'énerve!

-Je le constate, en effet… Il doit avoir une bonne raison d'avancer les travaux. Et d'ailleurs, si l'endroit a besoin de réparations, ça n'est pas forcément l'endroit idéal pour un défilé de haute couture.

-Pas de réparations, trésor, mais de rénovation. le corrige-t-elle. C'était tout le charme de la chose. Un vieux et modeste manoir, dans la campagne parisienne, tout droit sorti du XVIIIème siècle, assorti d'une collection haute couture d'inspiration victorienne et moderne. Ca offrait un contraste magnifique. J'avais fait des tests, des photos… Tu peux me croire. Et le proprio a décidé de moderniser le manoir. Soi-disant que la tourelle manquait de s'écrouler.

-C'est probablement vrai, il n'a pas juste décidé de faire chier le monde.

-Ben c'est bien imité. grommelle Shina.

-Ca, c'est de la mauvaise foi! la chambre Angelo. Il s'est privé du prix exorbitant d'une location, la sécurité devait être salement menacée.

-Pff…

-Les affres du temps, cara mia. On n'y peut rien.

-Tu comprends pas? Le stress que ça me cause, les changements de dernière minute?

-Dernière minute… Ca va, il reste plus d'un mois!

-Tu n'as aucune idée de tout ce qu'il reste à faire d'ici là!

Angelo s'arrête de manger. Soudainement, Shina semble sur le point d'exploser. Toute la tension et tout l'énervement qu'elle a jusqu'ici cachés, dont elle a essayé de se débarrasser en s'éloignant de son lieu de travail… Ils sont en train de remonter à la surface.

Et avant qu'Angelo n'ait pu ouvrir la bouche pour tenter de désamorcer la bombe, elle continue avec hargne:

-Il faut aménager et décorer la salle. Installer des coulisses, des loges, un studio photo. Transférer la collection de l'atelier au lieu du défilé. Recontacter l'agence de mannequins pour confirmer leur engagement. Parce qu'on ne sait jamais, une grande maison a pu les solliciter, et dans ce cas, on est dans la merde puisque nous ne sommes que de petits créateurs et qu'on ne fait pas le poids. Il faut aussi modifier les invitations, les envoyer, s'excuser pour le désagrément que ce changement de lieu peut provoquer chez nos partenaires et invités, choisir le menu du traiteur, prendre contact avec les magazines. Et accessoirement, il faudrait bien qu'on termine cette collection avant de la présenter, tu ne crois pas? Alors "on n'y peut rien" c'est pas vraiment ce que j'ai envie d'entendre!

Angelo est choqué. Pour un peu, il en resterait bouche bée. Il ne sait même pas ce qui le choque le plus.

Que ce défilé, en plus de stresser Shina outre mesure, bénéficie d'une organisation de dernière minute, pas franchement en avance, et que sous un couvert prestigieux, ce n'est rien d'autre qu'un joyeux bordel.

Ou bien qu'elle attende de lui quelque chose qu'il n'est –théoriquement– pas habitué à donner: un mensonge.

-Et quoi, tu préférerais que je te dise que ça va aller, que tout va être simple, que tu n'as qu'à continuer comme ça et que tu n'auras aucun problème avec ce défilé? Que les bisounours seront ravis de répondre favorablement à ton invitation, aussi, je suppose? Tu voudrais que je te donne de faux espoirs, c'est ça?

-Non. réplique Shina, sèchement. Je sais pas, moi, tu pourrais me donner ton soutien, pour une fois. Ce serait pas mal, ça, parce que tu sais quoi? C'est de soutien dont j'ai besoin pour le moment.

-Pour une fois? répète Angelo, ahuri. C'est moi qui t'ai soutenue pour que tu montes ta propre boîte, mais ça compte pas, c'était pas un soutien, ça. C'est ça que tu veux dire?

Il sent que la colère monte en lui. Qu'elle gronde, à l'affût de n'importe quelle infime brèche dans son self-control. Ca y est, elle a réussi à lui transmettre sont énervement.

C'est fou comme l'ambiance de la journée peut radicalement changer en quelques secondes à peine.

-C'est déjà assez difficile pour moi de gérer l'organisation et ma nervosité, alors j'ai besoin de croire un peu en moi, tu vois. De croire en mon travail, de croire en ce que je fais. Je ne te demande pas grand-chose, tu sais? J'ai seulement besoin de savoir que quelqu'un croit en moi et me fait confiance pour arriver au bout de ce projet. Ca m'aiderait déjà.

-Comment j'étais censé savoir que t'avais autant d'emmerdes? Tu dis jamais rien!

-Bonne question en effet! Comment pourrais-tu savoir quoi que ce soit au sujet de ce projet? Tu ne t'intéresses jamais à rien! Tu ne viens jamais voir mon travail, rencontrer mes collaborateurs et mes collègues. Tu jettes à peine un regard à mes croquis quand tu t'ennuies! Tu te fous complètement de ce que j'aime, de ce que je fais, de ce que je vis, de mon travail!

Voilà, Angelo sait désormais ce qui le choque le plus.

Le fait qu'elle l'utilise, lui, pour évacuer son stress. Alors qu'à la base, il n'a rien à voir là-dedans –ce qui est peut-être ce qu'elle lui reproche.

Un instant, il envisage de lui renvoyer la pareille. Après tout, il est rare qu'elle le laisse cuisiner chez eux, alors qu'elle sait que rien ne lui fait plus plaisir –cuisiner pour ceux qu'il apprécie. Parce qu'à trop goûter sa cuisine, elle se sent médiocre quand c'est elle qui recommence. Elle n'a pas beaucoup de contact avec Dante et Charon, alors qu'ils sont les deux plus proches collaborateurs d'Angelo. Elle ne lui rend jamais visite à Il Maschera. Elle n'a jamais invité aucun de ses amis à l'y accompagner.

Vraiment, il aurait pu contrer chacun des reproches qu'elle vient de lui adresser. Mais ce serait stupide. Trop simple. Ridicule et puéril. Hors d'elle, Shina attend qu'il réplique quelque chose.

Il ne lui fera pas le plaisir de hausser la voix.
Il prend quelques secondes pour s'assurer que sa voix sera aussi froide et détachée que possible.

-Je crois que tu devrais retourner travailler et trouver la véritable cause de tes problèmes. Tu te plains d'être à court de temps, et tu le perds à t'énerver sur quelqu'un qui n'y peut rien. C'est pas comme ça que tu vas le réussir, ton défilé.

Furieuse, elle le dévisage.
Ce n'est pas vraiment son habitude d'être aussi blessant avec elle. Mais au moins, son honnêteté qui l'a blessée va lui donner la rage de le réussir, ce défilé. La rage de régler ses problèmes. D'une pierre deux coups: elle va prendre les choses en mains et mener son projet à bien juste pour prouver à Angelo qu'il a tort et qu'elle est capable d'y arriver.

Elle quitte violemment la table, puis l'appartement, en claquant la porte.
Angelo se retrouve seul. Il sait que le mois à venir va être long, douloureux et difficile pour lui. C'est une conséquence directe de la franchise qu'il a adoptée vis à vis de Shina. Leurs rapports vont être tendus pendant un moment, le temps que les choses se tassent. Jusqu'à ce qu'elle lui fasse contempler le fruit de son travail, ce jour-là, au défilé. Jusqu'à ce qu'il contemple la réussite totale que ça va être.

L'appétit coupé, il décide de ranger les barquettes de sushis à peine entamées dans le frigo. Il mangera le reste ce soir, avant de partir travailler.
Pour l'heure, il a besoin d'air. De se dégourdir les jambes.
Il y a des jours, comme ça, où on ressent un besoin viscéral de changer ses habitudes. Il y a des jours comme ça, où il a seulement besoin de se perdre parmi quelque chose de bien plus grand que lui, de marcher dans les rues de Paris.

Quelques minutes à peine après Shina, il quitte l'appartement et dédaigne sa voiture. S'il veut rejoindre le centre, ce sera à pied.

oOo

Saga Gemini remballe ses affaires dès que la fin du cours est annoncée. Il salue ses élèves, déjà bien trop occupés à papoter pour lui prêter une quelconque attention, puis quitte la salle de classe d'un pas pressé.

Il ne repasse même pas saluer ses collègues à la salle des profs. Non. Tant pis. Cas de force majeure. Et dans cette situation délicate, ne pas donner cours aux deux dernières heures de l'après-midi est presque une bénédiction.

S'il n'avait pas peur d'être vu par des collègues ou des élèves, une fois hors du lycée, il se mettrait volontiers à courir jusqu'à sa voiture, sagement garée à une centaine de mètres de la grille de l'établissement.

Mais non. Il marche. A grandes enjambées, mais il se contente de marcher. Lorsqu'enfin il se trouve derrière le volant de sa Volkswagen, il met de côté toute sa courtoisie et ses scrupules quant aux limitations de vitesse et rejoint le centre du commerce parisien.

Il a des emplettes à faire.

Et il est assez pressé.

Il faut dire que ce n'est pas un achat anodin qu'il a à faire. En fait, son compagnon et lui fêtent leur dixième anniversaire ce soir et c'est un cadeau pour Aiolos que Saga cherche.

C'est nul, il le sait. Dès l'instant où ils ont programmé cette soirée, il aurait pu prendre les devants et faire son choix quant au présent qu'il offrirait à sa moitié.

Si seulement ça avait pu se passer comme ça… Mais non. Saga a été débordé, Saga est nul pour trouver des idées de cadeaux. Saga n'aime pas faire les magasins et Saga est, lorsqu'il ne s'agit pas de ses cours, très peu organisé.

Alors le voilà. Le jour J, perdu sur les Champs Elysées, à guetter la moindre enseigne qui l'inspirera.

Cravate, banal. Chemise, trop simple. Chaussures, on oublie. Sac, rien d'intéressant. Aiolos a un petit côté rétro et ce n'est pas demain la veille qu'il se séparera de son vieux cartable de cuir, toujours en parfait état malgré son âge, qui avoisine les soixante ans –un héritage de son père. Lunettes, inutile. Aiolos s'en est offert une nouvelle paire le mois passé –il en a seulement besoin pour lire et pour travailler, et Saga adore le voir avec sa monture sur le nez. Un moment, Saga imagine acheter un accessoire pour son motard d'amoureux. Mais c'est risqué. L'amant désespéré ni connaît rien du tout. Mauvaise idée, donc.

Saga arrive en face d'une parfumerie.

Tiens, voilà une idée qui peut se révéler utile.

Aiolos ne porte pas de parfum. Pas encore, du moins. Une habitude prise huit ans auparavant, lorsqu'il travaillait en milieu hospitalier et qu'il avait décrété qu'il ne voulait pas gâter son odeur avec celle de l'éther.

Il y a désormais un peu plus d'un an qu'il a ouvert son propre cabinet, dont l'atmosphère est moins dérangeante que celle de l'hôpital. Alors pourquoi pas?

Il reste toutefois un problème. Deux, à bien y réfléchir. Un, c'est assez petit comme cadeau pour un dixième anniversaire. Deux, Saga ne s'y connaît pas beaucoup plus en parfum qu'en moto, mais il espère qu'en se laissant guider par son instinct, il trouvera de quoi parfumer son compagnon.

oOo

Lorsque Saga ressort de la parfumerie, une grosse demi-heure après y être entré, il arbore un petit sourire satisfait. Il a suivi son nez et a trouvé quelque chose qui, il l'espère, plaira à Aiolos.

Un parfum à l'odeur fraîche et acidulée d'agrumes, qui correspond au caractère pétillant et optimiste de son compagnon…

Et il l'avoue, il a surtout craqué pour l'allusion… Le parfum qu'il a choisi s'appelle Bleu de Chanel. Ce qui n'est pas sans rappeler la couleur des cheveux de Saga, qu'Aiolos qualifie de "la plus belle couleur qui soit".

Soit.

Il est assez content de lui, bien qu'il se fustige encore de la petitesse du cadeau pour un cap si important. Il se console en se disant qu'Aiolos n'en aura que faire. Il l'entend déjà rétorquer à ses excuses "le plus beau des cadeaux, c'est de passer ma vie à tes côtés". Car oui, son compagnon est assez sentimental. Pas que Saga ne le soit pas, mais contrairement à lui, Aiolos n'est aucunement gêné d'exprimer ses sentiments et ses émotions, même si ils peuvent paraître très sucrés.

Tout à sa réflexion, Saga reprend sa route pour retourner à sa voiture, jusqu'à ce qu'il s'arrête.

A quelques mètres devant lui, un homme qu'il ne connaît que trop bien marche. Dans sa direction, même si vu le regard absent du nouvel arrivant, il n'a pas encore vu ou reconnu Saga.

-Angelo! appelle-t-il.

L'homme semble émerger de sa rêverie et un sourire se dessine sur ses lèvres.

-Saga! Salut!

Il lui fait la bise tandis que le professeur lui demande:

-Qu'est-ce que tu fais là?

-Oh, rien de spécial… Je me baladais, sur l'avenue… Le cœur ouvert à l'inconnu…

-Si tu me sors que tu avais envie de dire bonjour à n'importe qui, excuse-moi de ne pas te croire. Ca ne te ressemble pas. constate le Grec.

Angelo soupire, passant une main dans ses cheveux.

-On ne peut rien te cacher…

-Des années de pratique. acquiesce Saga. Et les élèves essaient encore de me rouler en inventant des prétextes bidons pour leurs devoirs non faits.

-Dur.

-Revenons-en à toi… Tu es passée voir Shina à l'atelier?

-Grands dieux, non!

Angelo regrette aussitôt cette exclamation. Bien trop révélatrice d'un état d'esprit qu'il n'est pas encore parvenu à calmer.

La réaction de Saga ne se fait pas attendre. Il fronce les sourcils et ses yeux bleus expriment une inquiétude certaine.

-Il s'est passé quelque chose.

Ce n'est pas une question. Un simple constat. Une invitation à l'explication.

Il a tout compris. Angelo n'en attendait pas moins de la part d'une personne qu'il connaît depuis environ dix-huit ans.

-On s'est disputé. Rien d'exceptionnel. Rien de grave à signaler.

Saga soupire. Cet aspect-là d'Angelo aussi, il le connaît bien: il n'est pas très loquace.

Le professeur regarde sa montre, puis analyse le paysage qui l'entoure.

-Un café? propose-t-il.

-Avec plaisir. rétorque Angelo sans hésiter.

Et il laisse Saga l'emmener dans une rue parallèle aux Champs Elysées, puis le faire entrer dans un salon de thé.

Il est assailli par une douce odeur de tisanes épicées, mélangée à un parfum d'encens discret. L'endroit occupe le rez-de-chaussée d'un bâtiment de standing, bâtisse du XIXème remise à neuf et modernisée. Pourtant, la décoration de l'établissement rappelle l'Inde, avec des morceaux de tissus bariolés tendus sur les murs, des sculptures d'éléphants et de dieux hindous, et l'uniforme atypique des serveurs, qui arborent des saris authentiques.
Saga apprécie ce lieu décalé de la société parisienne. Le patron, Shaka, est un vieil ami avec qui il partage le goût de la philosophie, du thé et bien sûr, de la sérénité.

Et il a compris qu'Angelo en a bien besoin, de sérénité. Et de parler à quelqu'un. Ou au moins, passer du temps avec quelqu'un. Histoire de lui changer les idées ou de remettre de l'ordre dans celles qu'il a.

-T'es sûr qu'ils font du café, ici? demande Angelo, sceptique, les sourcils froncés.

Saga sourit et prend le temps de s'asseoir, et de l'inviter à l'imiter, avant de répondre.

-Oui, j'en suis certain.

Un homme blond vient dans leur direction, avec un discret sourire. Il salue Saga avec chaleur, et Angelo avec respect.

-Que puis-je vous servir?

-Comme d'habitude. rétorque Saga. Angelo?

-Un café. Le plus fort que vous ayez.

Le serveur hoche la tête et retourne vers le comptoir.

-Alors? l'invite Sage. Que s'est-il passé?

Angelo soupire.

-Elle est sur les nerfs. Alors je ne sais pas si elle a trouvé un prétexte bidon pour gueuler sur quelqu'un ou si c'est une rancune latente qui a fait surface, toujours est-il que Mademoiselle me reproche plein de choses. Pour certaines, je plaide coupable. Mais c'est mon mode de vie, mon mode de fonctionnement, je n'ai jamais agi autrement, et je ne vois pas pourquoi ça changerait. Ca faisait partie du personnage. Pour d'autres choses, je crois qu'elle exagère.
–Ca s'est terminé comment?

-Elle a claqué la porte.

-Aïe.

-C'est rien, t'inquiète. Juste une averse passagère. Ca ira mieux après le défilé.

On leur apporte leurs boissons. L'Italien porte la tasse à ses lèvres. Sous la chantilly saupoudrée de cannelle et de cacao, le breuvage chaud coule dans sa gorge.

C'est surprenant. Plus atypique que ce dont il a l'habitude. Epicé et sucré à la fois. Gingembre, cannelle, une pointe de paprika.

-C'est pas mauvais. se réjouit-il auprès de Saga, qui quant à lui déguste un thé vert relevé d'ananas, de papaye, de citron et de rose.

Son ami lui répond d'un sourire puis repose sa tasse et reprend la discussion.

-Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais… Ce n'est pas la première fois que ça vous arrive, ces derniers temps, non? C'est normal d'avoir des prises de bec, bien sûr, mais…

-Tu as raison. On vit une mauvaise passe. Elle est stressée, moi à bout. Ca va passer.

-Puisque tu en as l'air si sûr… capitule Saga. Sache que si tu veux en parler, tu peux toujours passer me voir, m'appeler, ou…

-Oh, ça serait drôle de passer te voir au lycée! Tu crois que je pourrais me faire passer pour un élève?

Saga rit à l'image mentale qu'il a d'Angelo perdu sur les bancs de l'école.

-Non, je crois que ça ne va pas le faire. avoue-t-il.

-Je m'en doutais. C'est gentil, Saga. Mais ne te mine pas avec ça. C'est notre problème. Le sien en fait, elle se crée des soucis où il n'y en a pas. Bref. Parlons d'autre chose. Qu'est-ce que tu faisais aux Champs Elysées?

-A tout hasard… Des emplettes?

-Tout seul? Dis-moi, t'aurais pas trouvé un cadeau de dernière minute pour Aio?

-Dans le mile.

Saga baisse la tête, un peu honteux.

-Et tu as trouvé? demande Angelo.

Saga acquiesce, et devant le regard interrogateur de son ami, il annonce:

-Je lui ai acheté un parfum… Si c'est nul, ne me le dis pas, s'il te plaît. Je n'ai pas trouvé mieux.

-Oh, non. C'est bien. Il n'en porte pas, n'est-ce pas?

-Non. C'est pour ça que je me suis dit que ça pouvait être une bonne idée. Bien qu'un peu mince pour un tel anniversaire.

-Bha, Aio n'a que faire de l'importance du cadeau! Qu'est-ce que tu as choisi?

-Bleu, de Chanel.

-Connais pas. Mais vous serez assortis. dit-il avec un sourire.

Saga rit, un peu gêné d'être ainsi grillé.

-J'ai un peu peur que mon cadeau paraisse minable à côté du sien.

-Tu sais ce qu'il t'offre?

Le professeur hoche la tête, négatif.

-Alors ne t'inquiète pas pour ça… Tu n'as qu'à l'inviter toi-même ce soir, si ça peut te rassurer.

-Bonne idée… Je devrais pouvoir m'arranger avec le patron.

-Il ne pourra qu'approuver une idée que lui-même trouvera géniale. assure Angelo.

Il parle en connaissance de cause: c'est à Il Maschera qu'Aiolos et Saga dînent ce soir.

Dans la poche de la veste de l'homme aux longs cheveux, son portable vibre. Il lit le message reçu avec un petit sourire.

-Aiolos arrive. déclare-t-il ensuite. Apparemment, il était dans le coin aussi…

-Je le soupçonne d'avoir eu une panne d'inspiration, lui aussi. lance Angelo, narquois.

Quelques minutes après le message, juste le temps nécessaire à Saga pour finir son thé, la porte du salon de thé s'ouvre à nouveau, sur un homme aux cheveux courts, bruns. Il porte une veste en cuir par-dessus une chemise blanche, et dans sa main droite, il tient son casque de moto.

Dès qu'il le voit dans l'entrée, Saga se lève et court littéralement pour l'accueillir. Aiolos le réceptionne, et ils échangent un léger baiser, tendre et passionné à la fois.

En d'autres temps, Angelo aurait probablement trouvé à rire sur le comportement des deux tourtereaux qui, en fait, n'ont passé qu'une dizaine d'heures séparés et se retrouvent comme si deux mois s'étaient écoulés depuis leur dernière rencontre.

Mais non. Aujourd'hui, il ne doit pas être dans son état normal.

Aujourd'hui, il se sent nostalgique.

Comme si voir les deux amants marcher vers lui pour le rejoindre à table, souriant et donnant déjà quelques détails sur leur journée respective, le ramenait à un temps révolu.

Il commence à comprendre pourquoi il se sent mélancolique.

Parce que Saga et Aiolos sont amoureux. Comme au premier jour. Même si dix ans ont passé depuis leur première rencontre, depuis leur premier baiser et leur première étreinte, ils sont toujours là. Toujours amoureux. Comme au premier jour. A les voir aujourd'hui, Angelo a l'impression de se retrouver dix ans plus tôt lorsque, alors simples amis, mais déjà épris l'un de l'autre, Saga a présenté Aiolos à ses amis. Il les revoit côte à côte, riant de tout et de rien. Avec naturel. Comme aujourd'hui. Et puis il se rappelle le jour où Saga leur a annoncé, à sa fête d'anniversaire, qu'il sortait avec Aiolos. Il était un peu gêné, mais son bonheur était clairement visible dans ses prunelles. Un peu comme aujourd'hui. Lorsque son compagnon le prend par la taille, il lève vers lui un regard un peu indigné, pour la forme, parce qu'ils sont en public –même s'ils viennent de s'embrasser, mais soit, ce n'est pas pareil– alors que d'où il est, Angelo peut constater que son ami rayonne.

C'est cela. Saga et Aiolos sont amoureux. Follement amoureux, malgré les dix ans vécus ensemble qui auraient pu briser de nombreux couples.

Après dix ans, il y a toujours cette même fougue. Ce souci de plaire. Cette "angoisse" de savoir si votre compagnon vous aime et vous aimera encore.

C'est précisément cela. Dans une relation, rien n'est jamais acquis. Tout est à construire, en permanence, peu importe le nombre d'années qu'on a derrière soi. L'amour, c'est s'extasier chaque jour de la présence de l'autre à vos côtés.

Saga et Aiolos l'ont compris.

Et c'est pour cela qu'Angelo se sent soudainement nostalgique.

L'image de ce couple amoureux le renvoie à son propre couple.

Shina et lui… Ils sont loin de cet idéal.
Il s'en rend compte maintenant. Leur amour, la passion des premiers jours, est devenu une routine, une norme. Ils coexistent comme si c'était la chose la plus normale du monde, sans réellement profiter de la présence de leur partenaire. Sans réellement s'en réjouir.

Ce ne sont que des observations. De simples faits.

Que peut-on en déduire?

Angelo ose à peine y penser.
Est-ce que ça veut dire qu'ils ne s'aiment plus? Ou bien qu'ils s'aiment à leur manière?

Mais alors… Peut-on dire qu'on aime encore quelqu'un lorsqu'on est même pas triste de s'être disputé avec cette personne? Lorsqu'une dispute nous apporte seulement un sentiment de lassitude profonde?

Angelo termine son café d'une traite, se lève et salue Aiolos, qui saisit une chaise et prend place autour de la table.

La conversation démarre.

Angelo n'y prête que peu d'attention.

Il est hanté par ses conclusions. Il ne sait quoi penser. Il ne sait pas si elles ne sont le fruit que d'un agacement dû à leur querelle ou si elles expriment un sentiment latent depuis quelques temps.

Il soupire –mais ni Aiolos, ni Saga ne le remarque.

Au fond de lui, il en a parfaitement conscience.
Bien sûr qu'elles sont réelles. Ce ne sont pas seulement des conclusions tirées hâtivement sous le coup de la colère.

Non.
Même s'il n'est peut-être pas prêt de l'admettre, les choses ont changé entre lui et Shina. Depuis un bon moment. Même s'il n'est pas prêt de l'admettre, il doute d'encore aimer Shina… D'encore l'aimer comme avant.

Avant quoi?

Depuis quand, exactement, ces sentiments ont-ils changé?

Il ne sait pas le dire précisément… Il n'ose pas y réfléchir sérieusement. Il n'accepte pas de se dire qu'il ne ressent plus rien pour celle qui partage sa vie depuis cinq ans. Mais ça le travaille. Sa mémoire vagabonde sans qu'il puisse l'arrêter.
C'est la douche froide.
Cette histoire de mariage… C'est là que tout a commencé.

Mais à l'époque, il était bien décidé à tenter la plus grande des conneries pour garder la femme de sa vie.

Les choses ont changé juste après… Lors de son dernier voyage à l'étranger. Il en est revenu complètement transformé. Les choses n'étaient plus les mêmes lorsqu'il les a retrouvées.

Il n'a aucune envie d'y penser. Il n'a aucune envie de penser à l'élément déclencheur de tout ceci.

Il commande un deuxième café à la suite d'Aiolos, tandis que Saga demande un second thé. Et il participe enfin à la conversation.

Prendre part à la discussion qui tourne autour de la prochaine fête d'anniversaire des jumeaux Gemini lui fait un bien fou.

Ca lui change les idées.

Pour un temps.

Mais il sait qu'une fois seul, une fois ces cafés et ce thé bus, une fois que les trois amis se seront séparés, une fois qu'il prendra seul le chemin de son appartement, il n'échappera pas à ses pensées qu'il refuse d'avoir.
Et il sait qu'un jour viendra où il devra cesser de se mentir à lui-même.


J'espère que ça vous a plu!

Notes

Cara mia : ma chérie (Italien)

Bleu de Chanel: parfum de la ligne Chanel. Il parait qu'il sent la muscade, la baie rose, la menthe poivrée, le citron, l'orange et le pamplemousse. Choisi un peu par défaut, mais finalement il me semble approprié.

J'espère que mon Aiolos rétro et motard vous aura plu!

Pour les conclusions d'Angelo, c'était Memoria d'Indochine... C'était approprié.

N'hésitez pas à laisser une review, à bientôt~