Chapitre 8
Dans le bar du centre du village, c'était l'effervescence de la fin de matinée. L'heure de l'apéro approchait, et chacun se préparait à déjeuner. L'ambiance était chaleureuse et conviviale. C'était le début du printemps, et les oiseaux chantaient partout. Des amis prenaient un verre sur la terrasse, une tablée était concentrée sur un poker, bière à la main, depuis une heure. Une famille déjeunait déjà à l'extérieur, profitant de la douceur du soleil. Au bar, un homme sirotait un verre de bourbon. Ici, on l'appelait simplement « l'ermite », car personne ne connaissait son nom. Il vivait dans la maison de l'ancien curé, à l'écart du village, en haut de la colline à l'orée de la forêt. Personne ne montait jamais là-haut, comme il l'avait lui-même demandé le jour de son arrivée, il y a cinq ans. Soudain, le téléphone du bar sonna, troublant la tranquillité du paisible endroit. Ce téléphone était le lien principal du village avec le reste du monde. Ici, pas de mairie, ou de sheriff, ou d'on ne sait quoi encore. C'était un peu le téléphone « officiel » du coin, et le tenant du bar jouait parfois le rôle de coursier. Ce dernier posa le verre qu'il était en train d'essuyer avec un vieux chiffon et décrocha. D'une voix rugueuse, il répondit à son interlocuteur. L'ermite, à un mètre de là, l'observait vaguement. Une flamme soudaine s'alluma dans ses yeux quand il entendit le barman prononcer le nom de Grégory House. Maintenant tout à fait intéressé par la conversation qu'avait le coursier, il lui fit signe de demander un numéro à la personne au bout du fil.
« Ecoutez, vous pouvez toujours me laisser un numéro, et si j'en entends parler, je vous rappellerai.
Il griffonna un nom et un numéro sur le premier bout de papier qui lui tomba sous la main.
- Mais je vous en prie. Bonne journée à vous, et bon courage.
Il raccrocha et regarda son client dans les yeux, comme pour tenter d'y lire quelque chose, mais le regard qui lui répondit était impassible.
- C'était qui ? lâcha enfin l'ermite.
L'homme bourru prit le papier dans sa main et fronça les sourcils pour lire le nom qu'il venait d'écrire :
- Une certaine Lisa Cuddy.
Même s'il ne sentait plus ses jambes, l'ermite descendit de sa chaise haute et s'approcha du barman, baissant la voix :
- Qu'est ce qu'elle voulait ?
- Elle était à la recherche d'un certain Grégory House. Drôle de bonne femme, je vois pas bien pourquoi elle vient le chercher dans ce trou pommé… Jamais entendu ce nom en plus…
Mais son interlocuteur ne l'écoutait déjà plus, son esprit semblait perdu dans des réflexions qui le dépassaient largement. Il laissa quelques pièces sur le bord du bar et s'éloigna pensivement.
- Eh ! T'oublies ton numéro. Qu'est ce que tu veux que j'en fasse moi ? Il passera jamais par là son gars ! »
L'ermite se retourna, pivotant sur sa jambe droite. Un rictus presque imperceptible tordit son visage. Le barman se souvenait que lorsqu'il avait vu ce type tordu pour la première fois, il marchait à l'aide d'une canne. Mais depuis il n'avait jamais revu la canne. Dans un soupir, il tendit le bras pour attraper le morceau de papier que le gérant lui tendait. Il quitta les lieux sans un mot de plus. Il le regarda s'éloigner, légèrement intrigué. Quand il eut disparu à l'angle de la porte, il débarrassa sa consommation : il n'avait pas bu la moitié de son verre de bourbon.
L'homme traversa le village, prenant le chemin vers la forêt. Les gens qu'il croisa le saluèrent, et il leur répondit, parfois avec un vague sourire, mais le cœur n'y était pas. Du moins il n'y était plus. Il sortit du très petit bourg et continua, s'engouffrant dans la campagne, sur un chemin toujours plus pentu, à l'ombre des séquoias et de quelques chênes de Californie. Il n'était pas épuisé quand il arriva au sommet du sentier de terre battue. Il était habitué à cet exercice. Il se dirigea vers la modeste maison qui se dressait à quelques dizaines de mètres de là, tout en haut de la colline. Il entra, à l'intérieur tout était frais. Il troqua ses sandales pour des chaussures fermées et repartit immédiatement. Il s'enfonça dans la forêt qui s'étendait juste derrière sa résidence. Pendant près d'une heure, il avança à travers celle-ci, d'un pas assuré. Il savait visiblement où il allait, et il n'éprouvait aucune difficulté, et aucune impatience à contourner les multiples obstacles qu'il rencontra. Soudain, la forêt s'arrêta, laissant à découvert un plateau minéral, et presque immédiatement après, une vaste étendue d'eau. Il s'approcha de la grève et enleva ses chaussures. Il effleura ensuite l'eau du bout de son pied. Quand il aperçut son reflet misérable dans l'eau claire du lac Nacimiento, il releva brusquement son regard vers l'horizon. Il marcha le long de l'eau sur encore quelques dizaines de mètres. Il attint la plage et s'assit dans le sable fin, face à l'eau douce. Il resta de longues heures à contempler le paysage. Il semblait se ressourcer, comme s'il avait un profond besoin de solitude pour tout mettre à plat dans sa tête. Extérieurement, il avait plutôt l'air paisible, serein. Intérieurement, il était tout retourné. Une multitude de questions se bousculaient dans sa tête, témoignant d'une profonde remise en cause. L'appel du matin l'avait considérablement troublé, il ne pouvait pas le nier. Pourtant ça faisait cinq ans maintenant, il pensait avoir franchi le cap, avoir tourné la page, que c'était terminé. Un sourire illumina son visage, et il dit à voix haute, pour lui-même : « Imbécile ! » Evidemment que ce n'était pas terminé. Comment avait-il put le croire une seconde ? Il n'avait jamais oublié, même s'il s'efforçait de ne plus y penser. Aujourd'hui, son passé lui avait sauté à la gorge. Sa cruelle mémoire le torturait avec ses souvenirs les plus pénibles, les plus terribles. Entendre prononcer ce nom - son nom à lui ! - lui retournait les tripes. Ca faisait tellement longtemps que personne ne l'avait appelé comme ça. Dans la bouche du barman, c'était d'autant plus troublant. Ca n'allait pas dans l'ordre naturel des choses. Ca compliquait drôlement la situation. Après avoir pensé à lui, il pensa à elle. Elle… Il sortit le papier griffonné à la hâte par le gérant de sa poche. Il défroissa lentement le papier avec ses doigts, lisant et relisant encore le nom qui y était inscrit, comme pour se convaincre qu'il ne rêvait pas. Comment avait-elle bien pu faire pour lui mettre la main dessus, dans ce trou pommé ? Il avait espéré que jamais on ne le retrouve, il s'était donc enterré autant qu'il le pouvait. Mais la détermination de cette femme était visiblement invincible. Il fit une moue à cette idée. Lui, vaincu ? Et par Cuddy en plus ? Nan mais ça va pas ?? Il se surprit lui-même avec ses pensées. Il sentait la compétition qu'il entretenait avec sa patronne renaître après tant d'années, comme si qu'il n'avait jamais renoncé. Comme si qu'il ne s'était jamais rien passé. C'est à croire que le temps n'efface rien. Même au bout de cinq ans d'ermitage, rien n'avait changé. En tout cas, pas pour lui. Qu'en était-il là-bas, à l'autre bout de bout du pays, à trois fuseaux horaires d'ici, sur l'autre côte, à Princeton Plainsboro ? Il lut le numéro de téléphone et reconnut le préfixe du New Jersey. Là, au moins, il ne pouvait pas se tromper. Mais d'ici à dire que c'était le numéro de son bureau à l'hôpital… Il n'en avait aucune idée, il n'avait jamais pris la peine de le retenir, et il avait peut-être changé. Tandis qu'il pensait, et qu'il finissait par délirer, le soleil commençait à décliner dans le ciel. Il aurait aimé se laisser aller à observer le magnifique coucher de soleil, mais il savait qu'il ne pourrait pas rentrer de nuit par la forêt. Il renonça donc au spectacle, se leva et laissa son regard divaguer vers l'horizon une dernière fois. Enfin, il se retourna et prit le chemin du retour.
