Il se réveilla en sursaut alors que, d'une brusque poussée, on renversait son lit de camp, le faisant durement choir au sol.

Il allait se redresser en rugissant, prêt à lacérer l'impudent, lorsqu'il entraperçut la longue jupe de toile noire, recouverte du manteau de cuir vert préféré de sa reine.

Étouffant le grondement qui roulait déjà dans sa gorge, il se redressa avant d'incliner poliment la tête.

« Ma reine ? » murmura-t-il prudemment, se demandant ce qui pouvait avoir poussé sa reine à venir le tirer ainsi du lit en plein milieu de la nuit.

« Debout commandant, les lunes sont sublimes. » répliqua Delleb avant de quitter la tente, aussi discrète qu'une ombre.

Avec un grognement grincheux, Zil'reyn remit son lit sur ses pieds, laissant aux esclaves le soin de mettre la literie en ordre, avant de s'habiller et de rapidement vérifier que sa coiffure était convenable.

Moins de trois minutes plus tard, il rejoignait sa reine qui attendait sous la lueur dorée des deux lunes de la planète.

« Majesté... » dit-il, signalant sa présence, et sa totale disposition à son égard.

« J'ai repéré de magnifiques falaises lors de la chasse cet après-midi. Allons-y. »

« Oui, ma reine. »

Ils marchèrent près d'une demi-heure dans le plus parfait silence, puis n'y tenant plus, Zil'reyn prit une grande inspiration.

« Ma reine, pourquoi m'avoir fait venir avec vous ? » demanda-t-il

Delleb le fixa, incrédule.

« Zil'reyn, voyons ! Vous êtes mon commandant. Le seul de mes wraiths auprès de qui je puisse me permettre un petit caprice ou un écart du protocole ! Je désire aller contempler la lune au calme, loin de tout ces... intrigants, et je n'ai aucune envie de me coltiner la lourdeur des drones, il ne restait donc que vous comme garde du corps . »

« Merci de votre confiance, Majesté. »

« Ne croyez pas que j'ai oublié votre... complot, Zil'reyn ! » grinça la reine, reprenant sa marche, suivie par son commandant silencieux et contrit.

Bien qu'ils avançaient d'un bon pas, il leur fallut près de deux heures pour atteindre les falaises, qu'il ne leur avait auparavant fallu qu'un peu moins d'une heure pour rejoindre, en courant.

Les mains sur les hanches, Delleb observa les hautes murailles qui les surplombaient.

« La vue sur le soleil levant doit être sublime depuis là-haut » feula-t-elle avant de se pencher pour retirer ses bottes.
« Majesté, que faites vous ? » demanda-t-il, surpris.

« J'enlève mes bottes, j'ai besoin de mes griffes pour escalader cette paroi, d'ailleurs, je vous conseille de faire de même, commandant » répliqua-t-elle, avant de soigneusement poser ses chaussures au pied d'un arbre rabougri.

« Ma reine, permettez moi de vous rappeler que vous portez une jupe longue... » murmura-t-il, inquiet pour la sécurité de sa souveraine.

« C'est exact. Donnez moi votre dague, Zil'reyn ! »

Avec consternation, il lui tendit sa dague et l'observa couper sans pitié le sublime tissu à la hauteur de ses mollets, avant de se servir de la longue bande de tissu ainsi obtenue pour se confectionner une sorte de ceinture pour retrousser au dessus de ses genoux le reste de la jupe.

Elle détailla un instant son bricolage, avant de lui rendre son arme et de se jeter d'un bond agile à l'assaut de la haute muraille.

En vain, le commandant tendit une main dans sa direction, en une dérisoire tentative de la retenir, puis avec résignation, il déposa ses lourdes bottes à côté des délicates bottines de sa reine, et la suivit dans l'ascension périlleuse de la paroi.

Il était plus fort et plus puissant que sa reine, mais elle était plus agile et plus légère, s'élevant avec grâce le long de l'à-pic, telle une araignée se promenant sur sa toile, alors qu'il progressait par poussées puissantes, à gestes brutaux et saccadés, comme un fauve en chasse.

Après une ascension qui lui laissa les bras endoloris, elle parvint enfin au sommet, alors que les lunes descendaient doucement derrière l'immense silhouette noire de la station automatisée.

Faisant jouer ses doigts, elle savoura la douleur de ses fibres musculaires mises à mal par l'effort, avant que les micro-déchirures ne régénèrent d'elles-mêmes. Moins d'une minute plus tard, avec l'élégance d'une salamandre qui sort de l'eau, son commandant la rejoignit.

Elle sourit : après tout, l'élégance et la légèreté n'étaient pas les caractéristiques principales d'un mâle, chez qui la force et l'endurance étaient plus recherchées.

Zil'reyn, l'air grognon, semblait attendre ses ordres.

Lui tournant le dos, elle partit à la recherche d'un point d'observation confortable où s'installer.

Avisant une large pierre plate près du bord de la falaise, elle s'y installa en tailleur, avec la ferme intention de profiter des derniers instants de la nuit pour méditer.

« Zil'reyn, ne restez pas planté derrière moi comme un drone, c'est extrêmement désagréable !» gronda-t-elle sans même ouvrir les yeux quelques minutes plus tard, tout en désignant un point à sa gauche, où vint docilement s'asseoir le wraith.

En plus d'un siècle au poste de commandant, il n'avait jamais vu sa reine se comporter ainsi.

Il y avait quelque chose en elle qui s'était embrasé, la rendant sauvage, indomptée, et libre. Au-delà de la reine marmoréenne, toujours calme, réfléchie et posée, il découvrait la souveraine presque bestiale, insoumise et excentrique. Il l'observa, toute auréolée de l'éclat blafard de la lune, qui rendait sa peau opalescente, sa robe déchirée s'étendant sur la pierre autour de ses pieds nus aux griffes aiguisées. Soudain, avec une acuité nouvelle, il découvrit la reine antique, déjà millénaire au début de la grande guerre, qui avait grandi et vécu aux temps lointains où ils étaient encore des prédateurs sédentaires, vivant en petites tribus soudées, chacune sur une planète différente, et ne se servant des vaisseaux et des Portes que pour les échanges diplomatiques.

Elle avait vécu les premières batailles, sanglantes, avec les Lantiens, puis la grande vague. Comme toutes les autres reines d'antan, sans doute avait-elle alors engendré couvée sur couvée, jusqu'à multiplier par mille leur nombre dans la galaxie. Mais cela n'avait pas suffi : ils avaient donc maîtrisé le clonage, et c'est des hordes infinies qui avaient noyé leurs ennemis sous leur nombre. Elle avait vécu la joie de la victoire, et les quelques années de faste qui avaient suivi. Elle avait vécu les première famines, qui avaient fait d'eux des nomades stellaires, et avait alors régné sur plus de quatorze ruches, accompagnées d'une centaine de croiseurs et de frégates de guerre. Et les guerres tribales avaient éclaté partout, gangrenant leur antique race, alors que la faim les ravageaient.

Elle avait combattu. Gagnant certaines batailles, en perdant d'autres.

Il était né à cette période, et n'avait connu depuis lors que le rationnement et la méfiance entre ruches.

Elle avait vu sa grandiose flotte réduite à trois ruches et cinq croiseurs, puis le temps du grand sommeil était venu.

Des six-cents douze tribus qui régnaient autrefois sur la galaxie, ils n'étaient plus que cent-quatre.

Les reines survivantes avaient alors convenu d'un cesser-le-feu, et ils s'étaient tous endormis pour les siècles à venir.

A leur réveil prématuré, non seulement la disette régnait toujours, mais en plus ils avaient découvert qu'ils n'étaient plus que nonante-six(1), huit ruches - dont celle de la gardienne - ayant été détruite par les humains durant leur sommeil.

La guerre avait repris avec rage, et en moins d'un an, ils avaient eux-mêmes massacré près du tiers de leur peuple.

Il était né alors que sa noble race dépérissait déjà, mais Delleb, sa magnifique reine, avait vu la grandeur et la décadence des wraiths! Elle l'avait vue, et y avait survécu.

Elle avait vu des étoiles naître, et des mondes disparaître, et durant ces longs millénaires, elle avait toujours su s'adapter et survivre. Elle était ainsi, phare étincelant dans la nuit, qui les guidait vers un futur intangible et inéluctable. Quelque soit cet avenir, il aurait toujours une place, saplace, aux côtés de Delleb, sa reine immortelle !

(1) Quatre-vingt seize pour les français.