Chapitre dernier

Le Commencement

La panique régnait au sein du conseil. Tous, nains, hommes et elfes parlaient à voix haute dans leurs dialectes. Il y avait de la peur, de la colère, de l'incompréhension. Le brouhaha se calma quelque peu lorsque le seigneur Elrond apparut. Celui-ci brandit les mains et dit d'une voix parfaitement maîtrisée :

- Du calme, je vous en prie.

Il fallut quelques minutes pour que les dernières personnes s'asseyent. Innar faisaient partie de la délégation des survivants du Gondor.

C'était la première fois qu'il pénétrait dans les saintes terres de Fondcombe. Tout semblait calme, presque figé, comme si le lieu était hors du temps. Une semaine s'était écoulée depuis la chute de Minas Tirith. Les hommes, démoralisés par la perte de leur capitale et de leur prétendant au trône, n'avaient montré aucune résistance face à l'avancée imperturbable de ces étranges autant qu'inquiétants ennemis. Elrond s'avança au centre du cercle de sièges, le dos droit, le regard glacé. Ses traits trahissaient le manque de sommeil, la tension et la réflexion profonde.

- Amis de la Terre du Milieu, commença-t-il de sa voix grave et sonore. De nouveau, vous avez répondu à l'appel du Conseil. Aucun d'entre vous n'ignore que la situation est très grave. A l'heure où nous parlons, une puissante armée forte de milliers de guerriers a lancé une attaque sans précédent et a pris le contrôle de la totalité du territoire du Gondor, incluant les îles de Belfalas.

On entendit une exclamation.

- Le… L'Intendant est…

- Ils ont combattu avec l'énergie du désespoir, murmura un émissaire elfe. Mais ils ont été pris par surprise.

- Cette menace grandit chaque jour, et chaque jour menace de s'enfoncer plus loin dans la Terre du Milieu, menaçant non seulement la liberté mais également la survie de toute forme de vie. Leur chef est un sorcier, doué du pouvoir de nécromancie. Par d'odieux sortilèges, il parvient à relever les morts de nos armées pour s'en faire des esclaves, dévoués éternellement.

Un long silence effrayé tomba. Ce fut comme si personne n'osait prendre la parole. Elrond se tourna vers un vieil homme en robe blanche et dit :

- Maître Gandalf, envoyé des Istari, connaît cet elfe qui est à la tête des armées qui nous menace.

Il s'inclina devant le mage puis celui-ci se leva à son tour. Elrond se rassit et Gandalf parla à son tour :

- L'être qui a commandé l'attaque et la destruction de la Cité Blanche était jadis un elfe. Nous ignorons pratiquement tout de ses origines, mais nous savons que par quelque procédé, sans doute diabolique, il parvint à atteindre la divinité. Ses pouvoirs sont tels que les plus puissants de mon ordre ne peuvent rivaliser avec lui. Quelles que puissent être ses motivations, quoi qu'il puisse convoiter, je suis convaincu qu'il sèmera la mort et le chaos pour parvenir à ses fins. Et qu'il ne connaîtra aucune limite, quelle qu'elle soit. Son nom, amis de la Terre du Milieu, est Arin, surnommé Arin le Rouge, ou Arin le Sanglant.

Un nain s'adressa à l'Istari :

- Que savez-vous d'autre de lui ? Savez-vous s'il attaquera le reste de nos terres ? S'en prendra-t-il à Erebor ?

Gandalf poussa un soupir très léger puis dit à voix basse :

- Je vous ai dit tout ce que je savais de lui. Les deux seules personnes qui le connaissaient réellement sont toutes les deux mortes. Je…

Il s'interrompit soudain. Ses mains tremblaient et des larmes apparurent au coin de ses yeux.

- Je… commença-t-il, et sa voix se brisa.

Prenant une longue inspiration, il reprit :

- Je crains que l'on ne puisse m'imputer une partie de la responsabilité des évènements de cette dernière semaine.

Une rumeur stupéfaite traversa le conseil. Un elfe venu de la Lorien s'exclama :

- Expliquez-vous !...

- Je… Voyez-vous, j'ai appris il y a dix ans, ici-même, l'existence d'un triumvirat nommé Agglartë. Il était composé de trois hommes, de nature quasi-divine, doué du pouvoir de vampiriser la vie et le pouvoir de chaque être vivant. L'un d'entre eux s'était révélé, et utilisa même ses pouvoirs pour lever une armée dans le but d'attaquer Fondcombe.

- Vous voulez dire… Hakunin ? demanda Elrond.

Gandalf hocha brièvement la tête.

- Hakunin était le premier d'entre eux. Cherchant à découvrir qui il était, je me suis rendu dans une très ancienne bibliothèque, où j'ai découvert l'existence d'Agglartë, ainsi que sa légende. Trois noms y était donnés. Hakunin, Eljin, et Arin.

Il joignit les mains dans le dos et, levant les yeux au ciel, continua son récit.

- D'après les descriptions qui me furent donnés, j'identifiais bientôt le second d'entre eux comme un elfe ayant vécu ici, qui n'était autre que l'amant de Nariel Telcondar, souveraine de Fondcombe pendant l'exil du seigneur Elrond. Mais je… je connaissais aussi celui qui était désigné comme étant Arin. Je le… je le… connaissais personnellement. Et je n'ai pu me résoudre à croire qu'il pouvait être un danger potentiel, au même titre que Hakunin. Aussi mes soupçons se sont-ils tournés sur le dernier des trois, celui qui répondait au nom d'Eljin.

« Je le connaissais relativement peu, mais je dois bien avouer que la nature de sa relation avec la fille d'Aragorn me mettait mal à l'aise, bien que je ne compris jamais pourquoi. Nariel Telcondar, d'après tout ce que je savais d'elle, était probablement beaucoup plus qu'une simple semi-elfe. Cette découverte sur la véritable identité d'Eljin me convainquit finalement qu'il ne convoitait rien d'autre que le pouvoir de la jeune femme.

« Aussi le mis-je promptement à l'écart de celle-ci, pensant ainsi la sauver… Mais je me suis trompé. Le plus dangereux des trois n'était autre que celui que ma bonté, ou ma stupidité, m'avait conseillé d'écarter. J'ai… Je l'ai condamné à l'exil… Et aujourd'hui… Il en est venu à souhaiter la mort… Par… Par ma faute.

Il pinça les lèvres et des larmes coulèrent de ses joues. Il y eut de nouveau des murmures parmi les membres du conseil. Un elfe de la Lorien demanda d'un ton incertain :

- Qu'est-il advenu de la fille ?

Ce fut Elrond qui répondit.

- Elle a été conduite en lieu sûr, très loin d'ici.

- Mais ce Arin, que veut-il exactement ? Lança un homme du Rohan.

- Nous l'ignorons, répondit Gandalf en se rasseyant. Mais il semble beaucoup s'intéresser aux descendants d'Aragorn et d'Arwen.

- Pourquoi ?

- C'est probablement leurs pouvoirs qui l'intéressent, dit Elrond. Connaissant ses capacités… Quoi qu'il en soit, il est certain que nous ne sommes plus en sécurité nulle part.

- C'est vrai, il pourrait venir nous attaquer jusqu'ici, s'exclama un nain qu'Innar identifia tout de suite comme étant Gimli, le fils de Gloïn revenu depuis peu des Terres Immortelles.

- Alors il faut unir nos armées et l'affronter ! Cria le Roi Daïn.

- C'est ce que nous avons tenté à Minas Tirith, marmonna le capitaine Zassa. Est-il besoin de vous rappeler ce qui s'est passé ?

- Oui, mais si nous ne faisons rien, nous partagerons bientôt le même sort que ceux de Belfalas, répliqua un homme aux cheveux ras et à la couleur de peau très foncée.

- Que nous conseillez-vous, maître Mithrandir ? Demanda Innar en haussant le ton pour mettre un terme au début de dispute. Selon vous, que devons-nous faire pour stopper ce monstre ?

Celui-ci inspira profondément puis baissa les yeux. Après une longue réflexion, il déclara d'une voix tremblante :

- Je l'ignore.

Les chuchotements et les rumeurs reprirent de plus belle et s'intensifièrent. Innar regarda Gandalf avec stupeur. Le mage Istari semblait avoir perdu tous ses moyens. Le jeune homme ne parvenait pas à croire que le magicien qui avait défendu Minas Tirith, brisé le siège de Fort-le-Cor et ramené le Roi du Gondor, celui-là qu'il admirait, qu'il vénérait presque se retrouvait incapable de décider, incapable d'agir.

Le Roi Daïn se leva, suivi de Gimli et fit quelques pas vers la sortie. Le seigneur Thranduil leur demanda :

- Où allez-vous ?

- Malgré tout le respect que je dois aux gens de votre espèce, cracha Daïn, ce conseil est une perte de temps. Votre patience d'elfe est peut-être utile à quelque chose en temps de paix, je l'ignore, mais elle est totalement déplacée maintenant que nous sommes en guerre.

- Oubliez-vous que ce sont les elfes qui sont venus vous sauver dans vos montagnes, pendant la guerre de l'Anneau ?

- C'est un elfe qui m'a aidé, en effet. Un homme courageux, plein de douce folie et de beaux idéaux... Et cet elfe est mort, par la faute de votre magicien de pacotille.

- Ne parlez pas ainsi de maître Gandalf ! Cria un elfe blond à la voix si fluette qu'elle parut féminine.

Ne relevant même pas, le Roi Daïn quitta les lieux. D'autres personnes se levèrent à leur tour.

- Attendez, cria Elrond en se levant, les sourcils froncés. Nous ne devons pas nous séparer. Notre seul et unique espoir est de rester unis face aux forces d'Arin !

- Unis ? Pour que nous mourrions tous ensemble ?

- Il a raison, nous ne pouvons pas l'affronter, il faut s'y faire.

En quelques instants, le conseil était totalement dissout. Il ne restait plus que deux elfes, Innar, le seigneur Elrond, se tenant le front de la main droite, plongé dans une profonde, et Gandalf, effondré, défait, le poids de l'âge l'écrasant tout à fait.

Innar fixait le piédestal au centre du cercle de sièges désormais presque tous vides. Ce piédestal sur lequel, près de cent ans plus tôt, un jeune hobbit avait déposé l'Anneau Unique de Sauron, noir ennemi des peuples libres. Et il se prit à se demander si la situation de l'époque n'eut pas été préférable à celle qu'ils affrontaient aujourd'hui. Certes, leurs maigres espoirs tenaient entièrement au courage d'un seul être, mais au moins avaient-ils un espoir…

Au dessus de lui, le vent soufflait faiblement, faisant danser quelques feuilles. Il faisait froid. Tellement froid. Le ciel autrefois d'un bleu rassurant tournait doucement à une teinte rougeâtre. Le lancier du Gondor, se sentant soudain beaucoup plus vieux, se leva avec tristesse. Le monde s'apprêtait de nouveau à changer.