Avec ce nouveau chapitre, on entre enfin dans les derniers chapitres du tome deux de la trilogie. J'espère que la tournure vous satisfera !
Prémonition
« Comment te sens-tu ? »
La respiration lente, Keira ouvrit les yeux et découvrit que Fenrir était à ses côtés, tremblant d'inquiétude.
« Bien. Je crois. »
Le dragon donna un coup de langue à la jeune femme. Le soulagement gagnait peu à peu son esprit.
« J'ai eu si peur de te perdre. »
« Je suis désolée. »
« Peux-tu te lever ? »
« Oui. »
Doucement, Keira se glissa hors de son lit, s'appuyant sur le museau de Fenrir pour éviter toute chute. Elle eut peur que son dos ne la fasse souffrir, mais il n'en fut rien. Elle ne sentait plus cette pression morbide entre ses omoplates. Les larmes montèrent sans qu'elle puisse les retenir. Elle s'effondra contre Fenrir, l'enserrant de ses bras menus, ne se souciant pas des écailles tranchantes. Le dragon ronronna.
Cette délivrance provoqua un réel changement chez la jeune femme comme chez le dragon. Le poids qui les tenait sous leur coupe n'était plus, et ce fut avec l'esprit serein et apaisé que les deux compagnons reprirent leurs enseignements. Keira ne cessait de s'entraîner à l'épée, entrecoupant ses exercices avec les questionnements de Fenrir. Des derniers secrets qu'elle possédait sur les dragons, son compagnon n'en ignora plus un seul. Le feu, la magie, leurs mœurs, les différentes techniques de vols, de tout cela, Fenrir n'avait plus à envier le plus vieux des dragons. Keira riait de le voir si fier de lui, si joyeux et téméraire. Ils semblaient tous les deux avoir repris goût à la vie. Les épreuves qu'ils venaient de traverser les avaient encore plus rapprochés. Ils ne faisaient plus qu'un désormais. Cette vérité là avait germé en eux comme l'aboutissement d'une relation aussi ancienne que solennelle. Mais une ombre continuait de planer sur eux. Fenrir fut le premier à s'en rendre compte.
« Le monde change. Je le ressens au plus profond de moi. Quelque chose est sur le point de prendre vie, et cela me fait peur. »
« Je ne sais que faire. Solembum nous a demandés de rester ici, cachés comme des parias, et je n'ose pas rompre notre promesse. Mais ce vieux matou ne nous a pas donné signe de vie depuis des mois entiers. Sommes-nous certains qu'il n'a pas succombé ou qu'il n'est pas dans l'incapacité de nous contacter ? Dans ce cas-là, que sommes-nous censés faire ? Partir ou… »
L'air fut soudain empli d'une odeur âcre et nauséabonde. La terre brûlait tout autour d'elle. Keira était toujours assise auprès de Fenrir, mais tout leur environnement venait de changer subitement. Le dragon était immobile, comme figé dans le temps. La jeune femme, elle, ne pouvait bouger, malgré le fait qu'elle était consciente de tout ce qui l'entourait. Tout cela avait été trop brutal. Il n'y avait pas d'explications logiques à cela. Pourquoi se retrouvait-elle au milieu d'un champ de terre brûler, là où il n'y avait âme qui vive ? Puis, il y eut les bruits de métal s'entrechoquant. Les cris de colère, de douleur, de peur. L'odeur du sang, de la chair brûlée, de la sueur. La jeune femme refoula un haut le cœur. La guerre. Rien d'autre sur cette terre ne pouvait provoquer un tel chaos meurtrier. Le souffle court, Keira resta là en spectatrice involontaire.
Et soudain, elle sentit un courant d'air chaud au-dessus d'elle. Elle leva les yeux, découvrant un spectacle bien plus horrible. Deux dragons se battaient avec rage. Ils n'avaient aucune pitié l'un pour l'autre. Cette image la fit souffrir. Son corps tout entier leur crier d'arrêter ce massacre. Ils ne devaient pas commettre un tel acte. Pas devant elle. Elle qui était censée les protéger tous.
« Arrêter ! »
Elle hurla mais rien ne se produisit. Elle n'était qu'un grain de poussière face à une tempête déchaînée. Il n'y avait rien à faire. Juste regarder en silence et supporter l'horreur du combat. Keira ne le supporta pas. Son corps entier fut pris de frisons, ses muscles se tétanisèrent, les sanglots refusant d'apaiser sa peine ne la secouèrent même pas. C'était comme regarder ses enfants s'entretuer. Aucune mère ne le supporterait. Une part d'elle se brisait, puis encore une autre. Ce supplice ne s'arrêtant jamais.
Les deux dragons touchèrent le sol. La terre vibra, mais Keira était déjà loin de cette horreur. Elle était en état de choc ne comprenant pas leurs gestes. Pourquoi s'entretuaient-ils ? Pourquoi leurs dragonniers les laissaient-ils faire ? Et soudain, elle prit conscience de quelque chose de capital. L'un des dragons était d'un bleu étincelant. Un saphir n'aurait pas pu briller plus intensément.
« Saphira… »
La dragonne se releva toujours aussi vive et désireuse d'en finir. Elle s'acharnait contre un dragon d'un rouge flamboyant. Elle recevait coups après coups sans broncher, comme si une force invisible la pousser hors de ses limites, elle ne faisait même plus attention à sa vie. Quelque chose clochait. Il manquait un détail à ce tableau. Deux dragons. Deux dragonniers. Non.
« Eragon ? »
Il était inutile de l'appeler. Il n'entendrait pas. Mais pourtant, elle voulait qu'il entende sa voix, qu'il lui réponde. Ne serait-ce qu'un faible signe. Il fallait qu'elle en ait le cœur net. Qu'il ne soit pas mort ! A la simple énonciation de cette hypothèse, elle fut ensevelie par l'esprit de Saphira. Une seule image la hantait. Un corps gisant au sol, une tache écarlate salissant la poitrine du blessé. Sa poitrine ne se soulevait plus. C'était impossible. Pas maintenant, pas comme cela. Les yeux de Keira se fermèrent pour chasser cette vision, mais elle était déjà encrée en elle.
« Keira ? »
Ses yeux se rouvrirent. Ses joues étaient humides de larmes, sa main gauche la faisait souffrir. Du sang s'échappait de sa paume, ses ongles s'étant enfoncés dans la chair.
« Il est mort. »
« Non. Pas encore. »
Le dragon et sa dragonnière firent volte face. Un chat au pelage hirsute et sauvage, avançait calmement vers eux. Solembum.
« Puis-je éviter cela ? »
« Oui. »
« Comment ? »
« Il faut que vous partiez dès maintenant pour les plaines brûlantes. Une guerre s'y prépare. J'aurais préféré vous garder en sécurité plus longtemps, mais nous ne pouvons pas laisser cette prémonition se réaliser. Si Eragon et Saphira venaient à mourir maintenant, ce serait la fin pour nous tous. »
« Combien de temps avons-nous ? »
« Une semaine. Pas un jour de plus, pas un jour de moins. Si tu n'arrives pas à temps pour empêcher ce massacre… »
« Nous y arriverons, intervint Fenrir. »
Sans attendre d'autres réponses, le dragon fit signe à la jeune femme de courir se préparer. Elle se précipita vers sa demeure, et d'une rapidité inhumaine, fit ses paquets. Elle ne s'arma que de son épée, et d'une fine maille de côté. Elle n'avait pas le temps de revêtir une armure digne de son nom. De plus, moins elle serait bardée de métal, plus Fenrir irait vite. Elle sauta en selle, et invita Solembum à les accompagner.
« Non. J'ai d'autres moyens de déplacements. Je dois retourner auprès de ma maîtresse. Mais je te préviens. Je ne peux agir. Si tu n'es pas arrivée, je ne pourrais rien faire. »
« Oui. J'ai compris. »
Le dragon frappa la terre de sa queue, en signe d'impatience. Keira délaissa le chat-garou, et s'accrocha au cou de Fenrir. Il ploya ses pattes arrières et s'envola dans une bourrasque de poussière.
Ils ne s'accordèrent une halte qu'au bout du troisième jour. Même si aucun des deux compagnons ne montrait des signes de faiblesse, les derniers événements se faisaient douloureusement ressentir, leur départ précipité n'arrangeant rien. Mais qu'importait ! Leur santé n'était que leur dernier souci. La prémonition de Keira venait les hanter sans cesse, poussant Fenrir à dépasser ses limites. Ils étaient comme deux proies acculées par un prédateur vorace. Aucune minute de répits, aucune tranquillité d'esprit. Le temps était un ennemi redoutable. La distance les séparant des plaines brûlantes, un adversaire sans aucune pitié.
Le septième jour arriva, pointant son nez dans des éclats meurtriers et une odeur nauséabonde. Ils étaient à bout de force, mais cela n'avait pas d'importance. Sans ce soucier des soldats qui hurlaient au-dessous d'eux, ils continuèrent leur course. Les esprits qui frôlaient Keira n'était que confusion et horreur. L'apparition d'un troisième dragon eut un effet dévastateur sur les deux camps. Le nom de Galbatorix résonna au creux des esprits.
« Vole plus haut ! »
Tous croyaient que Fenrir était Shruikan, le dragon du souverain. La confusion était telle qu'ils ne remarquèrent même pas que le dragon de Keira n'était encore qu'un enfant face à la créature que possédait le roi.
« Ils me prennent pour Shruikan ! Et toi, Galbatorix ! Les Vardens vont vouloir nous attaquer, et les troupes du roi vont regagner confiance en eux. Nous allons perdre un temps précieux et faire perdre aux Vardens le peu d'avantage qu'ils ont. »
Keira réfléchissait. Il fallait faire vite. Le jour venait de se lever et elle ne pouvait être sûre de l'heure à laquelle son rêve allait prendre vie.
« Brûle les soldats ennemis ! Ne cherche pas à tuer. Montre leur juste que tu n'es pas leur allié. Cela devrait suffire. »
Fenrir piqua. Il fondit sur les soldats sans se préoccuper de la terreur qu'il inspirait. Keira les protégea tous les deux par un sort. Elle ne faisait plus attention à ce qui l'entourait. La guerre n'était plus qu'un murmure lointain dont elle avait à peine conscience. Elle ne se focalisait plus que sur une chose. Trouver les deux dragons.
Fenrir redressa, frôlant les crânes des soldats. Un vent de panique s'empara de tous les rangs, ennemis comme amis. Les Vardens se retranchèrent dans leurs lignes, permettant au dragon de ne pas les blesser. Il pivota vers les troupes du roi et cracha une gerbe de feu, ajoutant plus d'horreur dans les esprits de leurs adversaires. Fenrir redécolla derechef sous les yeux médusés des Vardens. Ils avaient à peine aperçu la jeune femme qui se tenait fièrement sur son dos, mais ils en avaient assez vu pour ne plus croire en la présence de Galbatorix.
Reprenant de l'altitude, Keira distingua un éclair rouge pourfendre le ciel. Aussitôt l'image fut transmise à Fenrir. Il n'eut pas besoin de directive et fonça vers les cracheurs de feu. Mais il était trop tard. La scène qui les hantait depuis une semaine maintenant se déroulait sous leurs regards impuissants. Fenrir vira sur sa droite, ne ménageant aucunement sa passagère. Keira n'y prêta pas attention. Elle était trop concentrée sur Eragon pour se formaliser du vol chaotique de son compagnon. Elle soufflait au dragon d'aller plus vite, encore plus vite.
Ils étaient maintenant à quelques mètres du combat entre la dragonne et le dragon écarlate.
« Occupe-toi de Saphira ! Et chasse ce dragon de malheur ! »
Fenrir opina. Il frôla le sol de terre battue. Keira profita de l'occasion pour sauter du dos de son compagnon. La vitesse l'emporta, la malmenant dans sa réception. Se rattrapant de justesse, elle courut vers le jeune homme. La fatigue la torturait, mais elle avançait tant bien que mal. Chacun de ses pas était un effort de trop. La terre meuble n'arrangeait rien. Quand elle le vit, étendue, elle s'effondra près de lui, autant d'épuisement que de tristesse. Son corps tremblait, ses yeux étaient déjà embués de larmes. Les rugissements des dragons la sortirent de sa torpeur, l'adrénaline lui donnant une nouvelle force. Elle s'avança, examinant le corps du jeune dragonnier. Le sang, la poussière et la crasse l'empêchaient de voir la gravité de sa blessure. La colère la gagna. Ses mains s'agitèrent sans qu'elle puisse les contrôler. Elle arracha la côte de maille, puis la chemise qui protégeait Eragon. Elle était poussée par une force invisible, incapable de réfléchir, agissant seulement par pur instinct.
Elle était là. Juste en dessous du cœur. Le tranchant de l'épée avait entaillé la peau et les chairs avec une précision implacable. Les doigts de Keira tremblèrent. Elle fixa le ciel, entrevit Saphira et Fenrir face au troisième dragon. Leurs regards se croisèrent. Thorn. C'était son nom. Son esprit était empli de confusion. Il se battait contre ses assaillants et contre lui-même. C'était étrange, mais Keira se désintéressa rapidement de ceci. Son attention revint vers Eragon. Il fallait qu'elle agisse. Elle ne voyait qu'une seule alternative à la mort du jeune homme. Elle hésita.
« Fais-le ! »
La voix de Fenrir l'ébranla. Avait-il réellement pris en compte tous les risques que son acte allait engendrer ? Ils pourraient tous les quatre ne pas survivre à ceci. « Mais si je n'essaye pas… »
---Arya…
Le garçon avait murmuré ce prénom en ouvrant les yeux et découvrant Keira penchée sur lui. Une once de vie résistait en lui. L'hésitation ne troubla plus la jeune femme.
---Waíse heill !
Le souffle d'énergie qu'engendra la magie aspira toutes les forces de Keira. Elle voulut résister, mais il était déjà trop tard. Elle pensa à Fenrir. A sa douleur, à sa tristesse. Allait-il mourir par sa folie ? Non. Elle ne le voulait pas. Pourquoi avait-elle agi aussi précipitamment ? Pendant une fraction de seconde, elle regretta son geste. Mais…
Son corps ne put la soutenir plus longtemps. Son esprit vacilla, et Keira retomba sur Eragon. Elle sentit son souffle sur le cou du jeune homme. Sa poitrine contre son bras. C'était irréel. Comme si les deux corps entrelacés se reconnaissaient enfin, répondant à la présence de l'autre. Puis tout devint noir.
Comme la dernière fois, n'hésitez pas à me dire si le chapitre vous a paru clair, ou tout simplement si vous avez aimé !
