Chapitre 8
Plusieurs instants de silence s'écoulèrent tandis que le lion et le jeune loup estropiés se dévisageaient au beau milieu de la nuit, dans cette chambre de Winterfell éclairée par la douce lumière du feu. Le mestre qui avait fait entrer Bran Stark dans la pièce était reparti après avoir placé son fauteuil face au lit de Jaime. Celui-ci se sentait plus faible qu'il ne l'avait jamais été, mais tenta tout de même de se redresser pour conserver un tant soit peu de dignité tout en fuyant un instant ce regard qui le transperçait de part en part. Jaime attendit encore un moment que le jeune homme prenne la parole, mais il continuait à le dévisager de ses grands yeux bruns, ses mains posées sur les fourrures qui couvraient ses jambes inertes.
Décidant de rompre ce silence oppressant, Jaime se mit soudain à parler, d'une voix à la fois enrouée, hésitante et émue : « Je sais pourquoi vous êtes ici… Ce que je vous ai fait… Je ne peux me le pardonner. Je pensais que vous profiteriez de mon procès pour révéler mon acte inqualifiable à tous les seigneurs du Nord… Pourquoi vous taire, je ne… ».
Lorsque la voix de Bran Sark le coupa soudain, il s'aperçut qu'il tremblait comme une feuille.
« Jaime Lannister, fils de Tywin Lannister, surnommé le Régicide… Je sais aussi pourquoi vous êtes ici. Je vous connais, mieux que quiconque. Mieux encore que Dame Brienne ou que votre frère. » Le rythme de son cœur s'accélérant soudain, Jaime ne put réagir, incapable qu'il était de se détacher du regard pénétrant et de la voix presque hypnotique de Bran.
« Je sais qui se cache derrière vos surnoms de Régicide et de Parjure. Un homme d'honneur, qui n'agit avec déshonneur que par amour. Un homme prêt à se sacrifier pour ceux qu'il aime, un homme prêt à sacrifier son honneur pour sauver des milliers de vie. C'est ce sens du sacrifice qui vous a conduit à tuer votre roi. Et c'est l'amour qui vous a conduit à me pousser de cette tour. Ce jour-là, vous avez tué Brandon Stark… »
Jaime lui jeta un regard interrogateur, que Bran lui retourna sans ciller.
« Vous avez tué Brandon Stark, son avenir et ses rêves, mais vous avez donné vie à sa véritable destinée, à celui qu'il était censé devenir. Je vous dois mes visions et l'avenir de l'humanité dépend peut-être de votre geste. »
Bran dut alors lire le doute et la suspicion sur le visage de Jaime et poursuivit d'une voix toujours parfaitement calme :
« Je ne peux pas vous en vouloir de douter de mes pouvoirs, mais sans eux, je n'aurais jamais su que vous étiez éveillé et seul dans votre chambre au beau milieu de la nuit. »
Il se tut, fixant toujours Jaime droit dans les yeux et celui-ci profita alors de ce silence pour parler à son tour :
« Le petit garçon que j'ai poussé de cette tour est bel et bien mort, je ne reconnais plus rien de lui en vous. » Marquant un temps d'arrêt, Jaime déglutit avec peine avant de continuer : « Et je l'ai tué. Il est mort par ma faute et je ne me le pardonnerai jamais. Je n'oublierai jamais ce que je vous ai fait et aucune excuse ne peut atténuer la gravité de mon geste. Vous avez raison, j'ai tenté de vous tuer par amour… ».
Jaime sentit sa voix faiblir et les larmes lui monter aux yeux et il les baissa pour dissimuler son émotion du mieux possible. Respirant profondément, il tenta de poursuivre sans trahir sa faiblesse devant le jeune Stark. « Si vous savez tant que choses sur mon passé, vous savez que l'amour de ma sœur n'était qu'un mensonge, un fantôme que je poursuivais en vain… Je hais et méprise l'homme qui vous a estropié pour elle. Je me moque de savoir si cela était votre destinée… »
« C'était ma destinée. » La voix de Bran l'interrompit et il releva lentement les yeux pour soutenir à nouveau son regard. « Et votre destinée est maintenant de nous apporter votre aide. Chaque personne dans ce château a un rôle à jouer pour défaire l'ennemi et votre épée en acier valyrien vous confère un rôle plus important encore. »
Jaime ne comprenait pas où il voulait en venir. À en croire Jon Snow, seuls le feu et le verredragon pouvaient venir à bout des spectres.
« Votre épée et celle de Dame Brienne devaient être réunies ici, à Winterfell, pour reformer l'arme de mon père. Dame Brienne et vous êtes aussi importants que Daenerys et le feu de ses dragons. Nous comptons tous sur vous. »
Le cœur de Jaime se mit à battre à tout allure et il eut alors une vision de Brienne et lui, côte à côte dans la bataille, brandissant leurs épées jumelles et terrassant des hordes de morts-vivants surgissant de la nuit glacée… Enfermés dans leurs armures respectives, leurs corps se frôlaient sans cesse et semblaient se mouvoir à l'unisson, comme dans une danse à la fois sensuelle et mortelle. Et lorsqu'ils eurent achevé le dernier spectre et le Marcheur blanc qui les attaqua par surprise, surgissant de la tempête elle-même, ils se tournèrent alors l'un vers l'autre et semblèrent oublier tout ce qui les entourait, tourmente et bourrasques de vent, neige, dragons, cris et odeur de mort, laissant retomber leurs épées à leur côté et se rapprochant lentement l'un de l'autre…
Jaime sursauta et se retrouva brutalement au chaud, devant Bran Stark qui l'observait en silence. Il se passa la main devant les yeux en reprenant son souffle, car ce qu'il avait vu lui avait paru si tangible, si réel… Bran Stark lui avait-il partagé une vision de son avenir proche ? Ce qu'il avait ressenti, le froid, la peur, l'ivresse de se battre près de Brienne et la joie de la voir survivre au combat… Il en était sûr maintenant, les pouvoirs du jeune garçon étaient bien réels. Après tout, pourquoi cela serait-il plus difficile à croire que l'existence des dragons ou des Marcheurs blancs ?
Un court instant s'écoula, durant lequel le jeune loup lui adressa un petit sourire énigmatique, puis on frappa à la porte et le mestre entra pour emmener Bran. Jaime le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il atteigne la porte et tourne la tête pour lui adresser un dernier regard.
« Vous êtes vos épées et vous ne faites qu'un. » Puis le mestre referma la porte derrière eux et Jaime se retrouva de nouveau seul.
