-RP-
Chroniques épiques
8ème Episode : Parce que le roi a ses privilèges (et ses sujets des raisons de les bafouer)
Il serait irréaliste de croire qu'Azryl soit repartie totalement enchantée de sa discussion avec Rey. En fait, elle pensait ne jamais avoir pris une aussi mauvaise décision. Sa tristesse se changea en colère qu'elle porta avec elle jusqu'au temple de Rushu. Illusion s'était absenté sans prévenir alors que tous avaient le dos tourné ses disparitions n'avaient jamais causé autant de soucis que depuis qu'il était revenu, tout émoustillé, de son expédition au caveau. Aucun autre Songeur que ceux qui y étaient descendu ne surent pour l'étrange trésor qu'il avait extrait. Mais tout le monde s'attendait à une catastrophe ! Il planait dans l'air une crainte générale qui toucha bientôt tout le monde au temple.
Azryl vint s'assoir dans un recoin du grand hall avec un profond silence de componction. Il n'y avait pas un chat aux alentours. Ils étaient cachés, rentrés chez eux ou sortis faire un tour. Il n'y avait que des inconnus… et Rey dehors.
A force d'attente, elle finit par s'assoupir un peu. Les songes allaient l'emporter quand le claquement de bottines sur le pavé la tira violement de son sommeil. C'était une parfaite inconnue. Et pourtant, beaucoup de gens la saluèrent. Deux ou trois guerriers qui sortaient, la hache à la main, lui tirèrent leur chapeau avec un sourire. Ça n'était pas le genre de salutations plates et passagères que l'on se lance en reconnaissant un visage, mais une sorte de retrouvailles à la fois joyeuses et solennelles.
Intriguée, Azryl s'intéressa à l'étrangère : la seule chose que l'on pouvait lui reconnaître était son manteau vert à capuche et un immense arc qu'elle portait sur l'épaule avec distinction. Alors ses yeux se posèrent sur Azryl, elle eut un sourire qui pouvait mettre le doute. Elle parla ensuite comme si elle se trouvait toute seule :
« Que ça fait bizarre de revenir ici après tant de temps ! »
Elle étira ses bras devant elle et soupira gaiement.
« L'endroit n'a pas changé… Ses résidents non plus… »
Comme elle surveillait Azryl du coin de l'œil, leur attention mutuelle finit par enrayer le doute. Leurs regards s'entrecroisèrent et elles se sourirent sans vraiment le vouloir, les obligeant à s'approcher l'une de l'autre.
« Mais il y a de nouvelles têtes… »
Azryl tendit la main.
« Je m'appelle Azryl »
« Songeuse ? »
« Oui oui ! »
La Crâ releva la capuche qu'elle gardait en visière. Son visage, injustement épargné par les foudres du vieillissement, camouflait à peine les pensées malignes gardées juste derrière sa façade. Bonnes ou mauvaises, elles étaient cependant impossibles à déterminer.
« Je suis Lumin » dit-elle avec une jovialité peu courante.
Azryl sut rapidement la raison qui faisait de Lumin une figure si populaire sous ce toit : elle était une ancienne Songeuse et la plus célèbre boute-en-train de la guilde. Ses différends avec Illusion furent à peine évoqués Lumin entendait bien gagner le plus rapidement possible la confiance de cette jeune Osamodas à la sensibilité exacerbée.
« Il n'y a personne ici ? » demanda finalement Lumin, les poings sur les hanches, cherchant autour d'elle comme si elle s'en rendait seulement compte.
« Je ne sais pas… Ils n'ont pas prévenu » soupira Azryl, lassée.
Le hululement de l'air contre les statues remplissait leurs moments d'absence. Ils profitaient à Azryl qui s'efforçait de mesurer la valeur de cette personne sur l'échelle des autres Songeurs. Malgré les points de suspension qu'elle laissait après chaque parole, c'était son appui dans ce moment de solitude elle était d'emblée devenue un puissant allié sans avoir rien fait d'autre qu'intervenir avec le sourire et présenter son impressionnant curriculum.
Leur complicité s'était presque déjà quasiment établie que la Crâ chicana soudain :
« J'espère qu'ils ne sont pas allés essayer cet effrayant pouvoir… »
Azryl frémit. Ses amis muets comme des tombeaux, elle ne comprenait vraiment pas comment cette figure, jaillie de nulle part, avait pu attraper l'information.
« Comment… se fait-il que… ? »
« Comment je le sais ? »
Azryl hocha la tête. Lumin quitta son air de fausse naïveté pour redevenir l'étrangère blindée de mystères. Elle posa tout son matériel à terre ainsi que son imposant manteau et s'installa sur une colonne brisée.
« Tu penses qu'Illusion ne m'en aurait pas parlée ? » dit-elle en croisant ses jambes telle une pin-up.
Azryl avoua ne pas bien connaitre leur relation et, de ce fait, ignorer la réponse à cette question.
« Et puis, ajouta t-elle, avant aujourd'hui, je n'avais jamais entendu parler de vous »
« Tutoiement obligatoire ! » l'interrompit Lumin en levant le doigt en l'air avec sévérité.
Une ombre passa furtivement derrière elles sans qu'elles ne la remarquent puis disparut aussitôt par la grande porte. Azryl était si fascinée par l'ex-Songeuse qu'aucune aller-venue ne pouvait la désintéresser de leur entretien.
« Alors… Comment sais-tu pour le bracelet de Djaul ? »
« De Djaul ? sursauta Lumin. Hé bien, c'est encore pire que ce que je pensais ! »
Hélas, ce que Lumin ignorait encore, Azryl était en train de lui déballer sans aucun chantage. Honteuse de sa gaffe, Azryl se promit intérieurement de se taire, quand bien même cette charmante personne lui demanderait d'autres détails.
« Tout ce qui concerne Songe Epique n'est plus de mon ressort, je le sais…, confessa Lumin de son sempiternel sourire. Mais je me suis autrefois intéressée aux mystères qui tournent autour de cet endroit. Alors je viens voir où ça en est… »
Le regard méfiant d'Azryl qui tombait sur elle força Lumin à reprendre ses positions de départ.
« Je suis loin d'être un ange, mais je ne suis ni une voleuse, ni une menteuse »
« Ça, j'en suis persuadée. Mais je n'arrive pas à voir ce que tu veux »
Face à cette épreuve, Lumin s'arma d'une voix pétillante :
« Je l'ai dit, je suis curieuse »
« Même si ça rime avec menteuse et voleuse… ? »
La répartie d'Azryl colla un doute à la Crâ qui reculait difficilement devant un mur, aussi haut soit-il. Son sourire s'évanouit une courte seconde, juste avant qu'elle ne retrouve l'usage de ses moyens.
« Qu'est-ce que tu penses de moi ? » demanda t-elle franchement en tendant le cou vers son interlocutrice.
Azryl eut une grimace gênée. Elle était pourtant flattée qu'une personne si importante lui demande son humble avis.
« Tu es…assez intrigante »
« Toi aussi tu as ta part de mystères d'après ce que je sais, la reprit Lumin de cet air insondable. Peut-être que tu pourrais m'en dire plus… »
Ce qu'elle n'avait pu dire à ses compagnons de chambre, ses frères de guilde, Azryl l'aurait dévoilé à cette fille venue des profondeurs de cette nuit sans fin. Elle baissa les yeux, embarrassée.
« Je ne sais pas… C'est pas mon truc de livrer mes secrets à de parfaits inconnus »
Si cette réponse allait de soi, sa diction la parsemait de doutes. Lumin avait encore à espérer du malaise de ce jeune tofu fragile. Elle dit :
« Parfois, le jugement d'un inconnu vaut bien mieux que celui des gens qui te connaissent ou croient te connaître »
Lumin ne souriait plus à Azryl mais à la personne qu'elle voyait par-dessus son épaule. Elle se leva et ramassa son arc sans quitter des yeux la silhouette au loin. Reylishan avança en traînant ses pieds plein de boue sur la bande éclairée de lumière qui filtrait sur le sol.
« Salut Lumin… Ravie de te revoir » fit-elle avec beaucoup de froideur.
Elle était tout sauf ravie. Le temps n'avait pas remodelé leurs rapports bien au contraire. Comme elle était bonne actrice, Lumin démontra tout l'art de sa courtoisie.
« Rey ! Ça fait trop longtemps ! Comment va la troupe ? »
Les poings serrés et le dos droit, Rey était plantée comme un pilier entre les projets néfastes de Lumin et la possibilité de les atteindre. Elle soutint ses questions avec sang-froid.
« Ça va… Et Feerune ? » demanda t-elle sans la moindre cordialité.
« Toujours aussi tyrannique ! »
Lumin avait commencé à rire. Moins douée à l'art de la comédie, Rey passa directement à l'essentiel, le ton assez dur :
« Qu'est-ce que tu fais ici ? Et qu'est-ce que tu veux à Azryl ? »
« Discuter, juste discuter » répondit Lumin avec calme.
La mentionnée avait suivi la joute depuis le début avec beaucoup de nervosité. Elle jeta un regard vers la grande porte et remarqua qu'une petite forme ailée se cachait derrière ses énormes battants : c'était Ilya qui, intriguée par le retour de Lumin, était partie « donner l'alerte » à Rey, plus éclairée sur ce qu'il faudrait faire.
« Va fouiner ailleurs. C'est tout ce que j'ai à te dire » renchérit la Sacrieuse en désignant la porte.
Ilya se sauva alors, craignant qu'on ne la remarque. L'ordre avait beau être passé, Lumin releva un regard de pierre sur Rey que rien n'impressionnait.
« Fermée comme tu l'es, ça ne m'étonne pas qu'il n'y ait plus personne pour freiner le boss dès qu'il s'engage sur des pentes trop raides »
Rey retint un commentaire dérangeant, ce qu'Azryl aurait acclamé en d'autres circonstances. Elle se décala simplement pour ouvrir la voie à la Crâ restée statique.
« Merci d'être passée… » se contenta t-elle de dire de ce ton monocorde et effrayant.
Lumin rendit les armes : elle ramassa ses équipements et enfila son grand manteau vert. Mais jamais le sourire ne quittait son visage. Elle partait en bonne perdante.
« J'espère qu'on se reverra, Az-ryl » articula t-elle en lançant un clin d'œil furtif à la jeune fille étonnée.
D'une démarche lente et saccadée, elle quitta le temple en laissant derrière elle un étrange parfum exotique soulevé par les mouvements de son manteau. Une fois que le parasite fut assez loin, Rey se tourna vers Azryl et lui parla sans ambages :
« Evite de traîner avec. Tu risquerais d'être déçue »
Azryl lui jeta un regard sévère. Comment était-elle passée de l'insignifiante chose qui disait vouloir parler à la précieuse amie à protéger ? Elle détestait cette transition.
« Depuis quand tu te soucies de ce que je ressens ? »
Bousculée dans ses bonnes intentions, Rey dérapa.
« C'est toi qu'a voulu qu'on discute ! »
Son ton féroce avorta toute autre tentative chez l'Osamodas.
« Je sais… »
Et Azryl partit à son tour, laissant Rey seule dans sa mauvaise humeur. Un regret frappa alors cette dernière qui pensait jusqu'à l'ors qu'il n'y avait rien de plus immature que de revenir sur ses jugements. Elle se demanda alors si elle ne s'était pas trompée depuis le début et s'il ne fallait pas mieux prendre cet adage dans l'autre sens…
Une fois dehors, Azryl se mit à courir derrière la capuche verte qui s'éloignait.
« Attends ! »
Lumin se retourna et sourit de toutes ses dents en découvrant qui marchait dans ses empreintes. Elle écouta alors sagement ce que sa poursuivante attendait d'elle.
« Tu as un peu de temps là ? » demanda Azryl, essoufflée.
« Bien sûr »
Azryl respirait de plus en plus péniblement. Mais ça n'était plus à cause de son sprint mais bel et bien pour un motif qui avait toutes les chances de la refaire plonger dans la noirceur de son histoire.
« Il y a un endroit que j'aimerais te montrer » débita t-elle très rapidement sans faire aucune pause entre chaque mot.
Lumin contint un rire de victoire elle considérait bien toute la chance qu'elle avait et pensait déjà à la manière de l'utiliser.
« Allons-y alors » claironna t-elle en rajustant sa capuche.
Lumin ne se vantait jamais de ses découvertes, ce qui en faisant une ennemie peu commune. Elle était de tous les cotés sans jamais confronter les éléments entre eux. Cette attitude à la fois suspecte et incroyablement honnête en faisait une anecdote étrange dans la bouche des voyageurs. Son désir de connaissance était bien plus puissant que l'amitié qu'elle portait d'ors et déjà à Azryl mais c'est en associant les deux qu'elle comptait avancer pour le moment.
A ce stade précis, pourrait-on aller jusqu'à dire qu'Azryl se laissait bêtement manipuler par cette fille-là ? Voici ce que je répondrai : notre héroïne n'était pas stupide. De ce qu'elle avait perçu de Lumin, il n'y avait ni ruse ni méchanceté. L'énigme de sa personne tournait autour de phénomènes magiques bien plus étourdissants que la simple manipulation de sentiments. C'était ce qui la faisait s'en remettre à la Crâ avant tout autre.
Mais leur échange, qui se soldait par la révélation d'un secret, n'avait pas échappé au filou embusqué près de là. Il avait fébrilement assisté à l'accomplissement du délit, là où Azryl amenait maintenant Lumin. Il se promit de les suivre afin de comprendre à son tour ce qui papillonnait dans la tête de ces deux filles-là.
Ses intentions seront décrites un peu plus tard.
Dans l'ambiance festive d'une taverne amaknienne, un orchestre jouaient les rythmes régionaux. Le pincement des cordes agaçait la plèbe d'ivrognes qui retombait aussi sec dans son verre une fois le bruit évanoui. Un vieil Ecaflip aux oreilles déchirées gardait sa truffe au dessus de sa bière, s'enivrant des vapeurs d'alambics qui remontaient du fond de la taverne. Une petite touffe mauve grimpa sur le haut tabouret à côté de lui et commanda un rafraichissement. Le vieux matou lui jeta un œil hargneux –le seul qu'il lui restait d'une vieille bagarre- et se remit à siroter en silence.
« Quel nid de bworks ! » s'exclama l'Eniripsa à côté de lui.
Il tourna ensuite la tête sans aucune pudeur vers le vieil Ecaflip qui commençait à s'impatienter.
« Qu'est-ce que tu fais là, le parasite ? » grogna t-il en tournant à peine la tête.
« Je me présente : je m'appelle Illusion, leader de Songe Epique »
L'ivrogne n'accepta pas la main pourtant propre de notre Eniripsa. Il la regarda, regarda son propriétaire puis cracha bruyamment par terre sous le nez perturbé du patron.
« C'est toi l'espèce de fumier qu'à effrayé mon p'tit neveu ? »
« Il s'en remettra, répondit Illusion que ni les énormes babines du personnage ni la tailleur de son crachoir n'intimidait. Au moins, il ne mettra pas les pieds au caveau. Vous devriez plutôt me remercier mon bon monsieur »
Les gens du coin avaient autant de gueule que de muscle. Mais ils ne se dérangeaient jamais au milieu de leur dégustation même si le plus impertinent des chefs de guilde venait leur tirer sur la patte.
« Et toi le nabot ? T'y es allé dans ce foutu caveau ? »
Illusion roula des yeux, hésitant.
« Non »
« Par les divines moustaches du Dieu Ecaflip, bien sûr que non ! Sinon tu ne serais pas là à me tenir la tchatche »
Illusion retint son insatiable orgueil qui faillit le trahir une fois encore. Il esquissa un faible sourire et se contenta d'écouter l'aîné en appuyant toujours ses propos.
« Ce caveau, c'est un couloir vers l'Enfer ! Si tu savais combien de gringalets comme toi se sont faits dévorés par ce qui dort là-dessous ! Et quand bien même ils seraient parvenu à déterrer le pouvoir qui s'y cache, ils n'y survivraient pas »
« Et qu'est-ce que c'est que ce pouvoir ? »
Le tavernier déposa une bière bien mousseuse à l'Eniripsa qui ne la regardait même pas son interrogatoire monopolisait bien trop ses sens pour permettre le moindre écart. L'Ecaflip désigna la chopine avec une sorte d'incitation ; il avait comme une grande envie de la lamper. Illusion lui permit immédiatement de se servir, espérant que l'ivresse rendrait sa langue à ce guerrier à la retraite.
« À quoi qu'ça te servirait de le savoir ? » râla t-il en vidant la deuxième mousse.
« À quoi te servirait-il de me le cacher puisque t'es persuadé de mon échec, l'ancien ? »
L'argument d'Illusion se défendait. L'Ecaflip questionna les bulles de sa boisson et sembla y trouver la sollicitude recherchée par le petit curieux.
« Le bracelet de Djaul que ça s'appelle…, dit le vieux en remuant les lambeaux de ses oreilles. J'ai entendu parler de ça pendant mon service dans les ordres du roi. Ensuite, on a trouvé le caveau avec mes compagnons de guilde à l'époque, il y a déjà longtemps… »
« Quel pouvoir confère t-il ? » demanda avec un peu trop d'impatience Illusion en s'affalant presque sur le comptoir pour espérer croiser l'œil unique de l'Ecaflip.
Assagi par la bière, le vieux matou bâtit l'air de sa queue tout en penchant le nez vers notre apprenti mégalomane.
« Ni plus ni moins que celui de réaliser tous les désirs de celui qui le possède »
Illusion se tut. « Afin que tous vos désirs se réalisent » il y avait donc du vrai dans cette inscription qu'ils avaient retrouvée non loin du bijou. En le dissimulant, Illusion avait mis ses espérances en attente sans écarter l'option de s'en servir un jour. Et ces informations donnaient beaucoup à espérer…
« Et toi, vieux grigou, pourquoi tu n'es jamais allé le chercher ce pouvoir ? Rien te tente dans ce monde ? »
« J'ai déjà essayé, bougre de luciole ! s'énerva l'Ecaflip en frappant avec sa chopine contre le comptoir. C'est même moi qui ai condamné l'accès. Et je pourrais y retourner avec une équipe plus expérimentée si je le voulais mais… »
Il baissa les yeux, nostalgique.
« À quoi sert le pouvoir absolu si vos amis ne sont plus là pour le voir ? »
Il se perdit ensuite dans sa bière. Comme il ne pouvait rien en tirer, Illusion redescendit du tabouret en manquant plusieurs fois la barre d'appui. Une fois au sol, une petite main lui attrapa le bras en l'attirant de son côté.
« Illu ! Tu ne devineras jamais qui je viens de voir passer ! »
Ytempia tremblait presque et, si elle en avait eu la force, elle aurait emporté Illusion hors de la taverne sans plus de discours.
« Calme-toi ! essaya de la raisonner Illusion. Qu'est-ce que t'as vu ? »
« Dehors ! Une carriole ! Il y avait Poi dedans ! »
Elle avait avalé beaucoup d'air entre chaque portion de phrase et semblait étourdie par ses propres paroles. Illusion se précipita à sa suite, gonflé de sueurs froides. Mais quand ils sortirent, tout ce qu'il leur resta fut le roulement discret des roues de la roulotte. Les cris d'exaltation des spectateurs fougueux et leurs mains dressées bien haut dans les airs bouchaient la vue à nos Songeurs qui n'étaient pas gâtés côté centimètres. Ils essayèrent de rattraper le convoi mais se firent repousser par une armée de coude qui les garder loin de la manifestation. Lorsqu'un maigre carré de ciel réapparut aux yeux d'Illusion, il releva la tête pour respirer. Deux points rouges filèrent devant ses yeux. Il attrapa la main d'Ytempia et l'attira vers lui.
« Ce sont des ballons de la foire du Trool ! On peut le rattraper ! »
Ils s'extirpèrent de la foule non sans beaucoup d'efforts et coururent autour des maisons jusqu'à retrouver le grand sentier.
Laissons là nos Songeurs traverser les immensités des plaines dans le seul but de secourir leur ami emprisonné pour les raisons que nous verrons plus tard. Retournons au temple où les voyageurs affluaient, chassés par le vent poussiéreux des landes. Luckystar, qui ne quittait jamais son perchoir, fit même une exception pour rejoindre les autres que la saleté de l'air répugnait. Puissance fut le premier étonné de cette décision :
« Toi que même un ouragan ne pourrait décrocher de son toit ? Tu…tu rentres ? »
« Oui ! se défendit Lucky avec fierté. Cet air est trop pollué pour que je lui cèdes ma blonde chevelure »
Puissance réprima un rire qu'il partit lâcher un peu plus loin alors Lucky siffla entre ses dents quelque chose de peu élogieux à l'égard du Féca. Mais à cet instant même, Namour revenait d'une expédition qui avait chamboulé sa vision des mines. Il ne pensait pas trouver autant de créatures à désosser dans un seul tunnel. Raniol, qui était son professeur pour la journée, lui soutenait qu'il y en avait bien plus encore si on se donnait la peine de fouiller. Namour réussit à le convaincre de remettre cette fabuleuse idée au lendemain et chacun repartit de son côté.
« Y'a une bibliothèque là-dessous ? » demanda Namour à Lucky, toujours aussi frustré de devoir fouler le sol comme un koinkoin sans ailes.
« Tu lis toi ? » demanda Luckystar avec dédain.
« Je voulais voir, c'est tout… »
Luckystar croisa les bras sur son torse et se déplaça vers le corridor qui menait au sous-sol. Namour en déduisit qu'il le guidait alors il le suivit.
Le vent s'engouffrait par la grande arche, inondant le hall d'une fraîcheur vive et cruelle. Raniol était le dernier à ne pas s'être enfui du hall. Il s'étira les membres endolori par le déploiement violent d'énergie et réfléchit à ce qu'il pourrait faire ensuite. Sa torpeur ne durait pas depuis vingt minutes, qu'un Songeur vint interrompre sa réflexion. Il avait la tête à l'envers et les vêtements complètement déchirés comme s'il venait de se battre avec une créature des cavernes. Pourtant, les Osamodas étaient plutôt réputés pour laisser ce privilège aux autres. Raniol sourit :
« Qu'est-ce qu'i' t'est arrivé ? »
Amrouche mit un pied sur la plus haute marche du perron et s'arrêta. Une violente bourrasque l'entraîna à l'intérieur, le faisant basculer jusqu'à tomber sur ses poignets. Il tourna la tête vers l'extérieur et râla d'une voix qu'on reconnaissait à peine :
« J'allais le faire, bourrique ! »
Raniol, malgré la compassion qu'il ressentait pour son pauvre ami, ne put réprimer un ricanement qui n'avait rien de méchant. Amrouche se releva et remit ses lambeaux en place. Il avança vers Raniol en se tenant le front et vint s'appuyer contre une arcade.
« J'essaye d'apprendre à voler à mon dragon… Mais un moment je me suis trop reculé et j'ai dégringolé dans le ravin… »
La suite allait de soi le pauvre Osamodas était peinturluré des marques de sa chute. Sa déchéance n'avait rien d'amusant mais elle apportait un certain réconfort à ceux qui entendaient ses anecdotes. Ereinté, Amrouche informa le Iop qu'il partait faire une sieste. Raniol fit la grimace : chez lui, on ne dormait pas à cinq heures de l'après-midi.
« T'es une sacré fénéasse ! Tu dors tout le temps »
Amrouche n'avait pas un tempérament très virulent mais savait retourner la salve quand il la sentait venir. Il plissa les yeux et rétorqua :
« Le sommeil permet au cerveau de faire le tri des informations acquises dans la journée… On comprend pourquoi t'en a pas besoin »
Raniol croisa les bras, coinça plusieurs fois ses prunelles au coin de l'œil puis bougonna :
« Tu m'as vanné là, non ? »
Poursuivre était d'un manque d'intérêt trop flagrant pour être discuté. Amrouche annonça partir se changer et laissa Raniol avec ses questions. L'agacement gagna le Iop il y a pire qu'être stupide, c'est bien de passer pour stupide ! Et ça, même s'il avait du mal à l'appréhender, Raniol le pressentait largement. Mais la bêtise des Iops était devenue un constat plus qu'une rumeur désormais ancrée dans la culture, cette considération entraînait parfois la réalisation de son propre discours. Alors les Iops persévéraient dans leur stupidité et personne ne s'en portait plus mal, …sauf ceux qui aspiraient à plus de respect. Raniol, à lui seul, ne pouvait pas se liguer contre le ressassement de ce stéréotype il en était lentement devenu la victime amère et furieuse.
C'est avec cette sorte de colère imprononçable que Raniol descendit au sous-sol. L'ombre des flammes sursauta à son approche. Une fois en bas, il s'engouffra dans un couloir touffu mais à la petitesse étouffante. Le frottement du papier éveilla sa curiosité. Il s'avança alors dans une pièce qu'il connaissait peu : la réserve de livres –on lui préférait ce nom à « bibliothèque » car, au vu du nombre de livres conservés, il aurait été présomptueux de nommer ce vieux cagibi autrement. Il passa discrètement la tête par l'encadrement en pierre qui servait d'entrée et y vit Namour de dos, sûrement en train de feuilleter un vieux bouquin.
« Hey ! » fit Raniol pour attirer son attention.
Namour se retourna, surpris. Dans sa main droite, il avait un livre ouvert dans la gauche, il avait le bracelet de Djaul. Qui l'eut cru ? A cours de génie, Illusion l'avait dissimulé dans la plus évidente des cachettes : tout près de la légende qu'il reverrait. Mais, bien sûr, tout le monde chez les Songeurs connaissait cette histoire… mis à part le petit Féca qui était clandestinement parti à la pêche aux informations. Raniol écarquilla les yeux.
« Où t'as trouvé ça ? »
Embarrassé, Namour referma bien vite le livre et se claustra derrière des bégayements.
« Je… voulais juste regarder ce livre-ci… Et…et j'ai trouvé ça accroché au cordon »
Il posa le livre sur la table et tendit le bracelet à Raniol qui n'attendit pas pour s'en saisir. Après avoir calmé un moment de défiance, le Iop jeta un œil au titre du bouquin consulté par le Féca : il disait « légende du Crocoburio, naissance et mort d'un fléau ».
« C'est là qu'il était ? » demanda Raniol d'un hochement de tête.
Namour acquiesça faiblement, ne sachant s'il s'agissait d'une bonne ou d'une mauvaise chose que d'avoir mis la main sur ce bijou.
« Ce bracelet… il ressemble à celui de la statue » remarqua t-il en désignant l'objet brillant hérissé de pics.
Raniol ne savait par où s'y prendre Namour savait pour l'existence du bracelet -outre le fait qu'il soit désormais le trésor de guerre de Songe Epique. Mais il ne pouvait simplement pas le reprendre en lui demandant d'oublier. Il se retrouvait dans l'impasse.
Une voix vint à son aide, une voix qui le cherchait.
« Rani ! Rani ! Tu te caches ? Je t'ai pas vexé au moins ? »
Si c'était bien le dernier endroit où Amrouche espérait retrouver le Iop, il y jeta tout de même un bref coup d'œil à tout hasard.
« Toi ? Dans la réserve de livres ? T'as perdu un pari ou quoi ? »
Il avait eu le temps de se changer et d'enlever la crasse de ses cheveux mais quelques gouttes d'eau perlaient encore du coton de ses cheveux. Raniol, en le voyant débarquer, n'eut d'autre réflexe que celui d'ouvrir la bouche dans un silence béat. Cette attitude exposait bien entendu le bracelet au regard d'Amrouche qui se posa immédiatement dessus.
« Ma parole ! Tu l'as retrouvé ! »
Celui qui surprenait devenait le pauvre être surpris. Il n'eut pas d'autre réaction que celle qu'avait eue Namour : un regard vide et hébété. Plus vif, Amrouche commanda :
« Il faut vite qu'on s'en débarrasse avant qu'Illu revienne ! »
Raniol regarda le bijou. Il eut un moment d'hésitation pendant lequel se confrontèrent beaucoup d'envies contraires. Finalement, sa raison recouvrit ses émois.
« T'as raison ! On va remettre cette merde là où on l'a trouvée »
« Pardon ? »
Un peu perdu dans leurs discussions, Namour tentait d'accrocher leur projet. Amrouche soupira en l'apercevant puis jugea que la seule option était de tout lui expliquer. Ensuite de quoi, ils jetteraient cette infamie dans le gouffre d'où ils l'avaient tiré, quittes à se faire rosser par Illusion tout le restant de leur pathétique existence.
