Note : Je mérite tellement mille et une souffrances pour avoir mis tant de temps.
Je me souviens, au chapitre 4, j'avais dit à quelqu'un "Oh, bah, je pense que Ciel et Terre, ce sera une dizaine de chapitre". Et bien. Oui. Une dizaine. Une dizaine exactement. Je suis entrain d'écrire le 9. Je vais y arriver (plus vite que le 8) !
Immesurable
- …un fruit.
- Oui.
Silence. Roxas était assis sur le bord du lit et regardait la chose orange qu'Axel, en face de lui, tenait. Elle semblait douce, elle était vaguement sphérique, ou plutôt comme deux sphères écrasées l'une contre l'autre.
- Je n'en veux pas.
- Tu ne sais pas ce qu'on en fait.
Roxas aurait voulu rétorquer qu'il s'en moquait bien, qu'il ne voulait pas parler, qu'il voulait regarder le ciel – la Frontière – mais…
- Qu'en fait-on ? Soupira-t-il tristement.
- On le mange.
- On le…quoi ?
Axel lui sourit doucement, mais non sans une pointe verte de moquerie au fond des yeux et approcha la chose – le fruit – de sa bouche, puis…
…croqua. Et mâcha. Et avala. Roxas resta fixé sur sa bouche durant les quelques dix secondes que l'opération dut prendre.
- On le mange. Tu sembles bien perplexe, Empereur du Ciel.
Axel fit un pas, puis un autre, puis à nouveau un autre, et tendit le fruit à Roxas.
- Un abricot.
Roxas le prit. Sa main effleura celle d'Axel. Il le regarda en portant le fruit à sa bouche et imita ce qu'il venait de voir, y planta les dents. Et grimaça. La chair céda facilement, et le goût s'accrocha dans sa bouche, si fort, si net qu'il n'en bougea plus quelques secondes. Puis, doucement, il commença à mâcher. De l'eau coula du fruit, dans sa gorge, sur sa joue, et Axel suivit des yeux le chemin qu'une gouttelette traça sur sa peau.
- Alors ?
Roxas secoua la tête, estomaqué, grimaçant toujours.
- Qu'est-ce que…
- Est-ce que ça te plait ?
- Je ne sais pas, soupira l'Empereur.
Axel but des yeux son visage. Pendant quelques minutes il avait réussi à le distraire de sa pénible mélancolie, mais elle y revenait à présent. Il voulait le sortir de sa torpeur mentale, remettre ce feu glaçant au fond du bleu de ses yeux, arracher sa ténacité à qui la lui avait volée et la lui rendre. Il voulait le retrouver.
A tous les prix. Et à n'importe lequel.
- Que veux-tu que je fasse des restes ?
Roxas l'interrogea tristement de ses yeux vides.
- Il y a des restes ?
- Il y a de la poussière.
- Alors s'il vous plait, dispersez-la aux vents.
Axel soupira.
- Je veux te faire goûter autre chose.
Roxas soupira.
- Je n'ai… Je n'ai pas…
Le blond n'avait plus même d'argument à avancer. Il regarda Axel. Axel le fixait. Il avait une expression tellement nouvelle. Pas suppliante. Ni insistante. Entre les deux. Déterminée, peut-être. Le Roi se rapprochait, il le sentait. Pas physiquement. Peut-être justement en respectant désormais cette distance. Il se rapprochait de l'Empereur, avec des pas minuscules, et plus il était proche, plus il prenait de la place.
Non. Ce ne fut pas pour lui que Roxas accepta.
Le roux le conduisit dans les couloirs de métal et il marcha derrière lui, trois pas derrière.
- Axel.
- Oui ?
- Pourquoi dormez-vous dans votre lit ?
Axel soupira. Roxas entendit un sourire.
- Encore une question ?
- J'ai accepté de vous suivre, vous pouvez bien me répondre.
Un pas, un pas. Axel sourit de plus belle.
- C'est mon lit, il me semble.
- Je vous ai vu une nuit. Vous dormiez dehors, à même le sol.
- Encore une incongruité dans le Ciel, je parie.
- Pourquoi le faisiez-vous ?
- Pour la même raison que je marche pieds nus.
- Vous marchez encore pieds nus. Mais maintenant vous ne dormez plus à même le sol.
C'était ça. C'était ça qu'Axel aimait. C'était voir que Roxas, après tout ça, malgré tout ça, était toujours vivant. Et bien vivant.
- Tu es tellement curieux…
- Répondez-moi, Axel.
- Pourquoi me vouvoies-tu ?
- J'ai posé ma question le premier.
- Réponds à celle-ci et je réponds à la tienne.
Roxas hésita. Une raison lui venait mais elle était totalement hors propos, et ridicule.
- Je ne sais pas.
- Y a-t-il une seule personne que vous ayez jamais tutoyée ?
- …Non… Vous… Vous venez de dire « vous ».
Axel s'arrêta.
- Ah oui.
- Pourquoi ?
Ils étaient bien loin de la première question, à présent.
- Si je te le disais, tu ne me croirais pas.
- Laissez-moi en décider.
Axel se retourna à demi. Il avait le regard triste et malicieux à la fois, le genre de regard dans lequel on voudrait se perdre en contemplation.
- Crois-tu que nous en soyons là ?
Roxas avait sa réponse. Toutes ses réponses. Le Roi reprit la marche.
- Où allons-nous ?
- Aux cuisines.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Pourquoi crois-tu que je t'y emmène ?
Axel, de dos, avait une démarche superbe. Le savait-il seulement ?
- Pourquoi l'aviez-vous épargnée ? Reprit Roxas
- Par le sang du monde, auras-tu toujours une question à poser ?
- Sur vous, sans aucun doute.
- …Tu me l'avais demandé.
- Et c'est tout ?
- Ça me semble suffisant.
- Et si je demandais à regagner le Ciel ?
- Jamais.
- Pourquoi ? Si je le demandais, ne serait-ce pas suffisant ?
- Rien ne le serait, pour ça.
- Pourquoi ?
- Parce que la dernière Salamandre vit loin sous la peau du monde.
- …Quoi ?
- Oublie ça, c'est un conte pour enfants.
- Mais quel est le rapport ?
- Tu le saurais si tu connaissais le conte.
- Bien. Alors racontez-le-moi.
- Encore des exigences…
- En réalité, vous êtes bien paresseux.
Axel s'arrêta de nouveau. Et contre toutes les attentes de Roxas, il éclata de rire. Le blond le rattrapa et se plaça devant lui. Pour le voir, pour le regarder rire. Il était beau.
- Tu es bien proche, ponctua-t-il ainsi son éclat de rire.
Roxas recula d'un pas, sur ses gardes. Il était face à Axel. Trois pas les séparaient.
- Allons-y donc, à ces cuisines, sourit le Roi.
Ils reprirent la marche ensemble, sans heurt dans leurs mouvements.
- (X : x : X) -
- C'est un scandale ! C'est une honte !
- Parfaitement ! Comment rester sans réagir ?
- Mais quelle réaction, mon cher ? Une guerre qui nous tuera tous ?
- Cessez de sous estimer notre Empire !
- Et vous le Royaume de la Terre !
- Il ne s'agit plus d'estimer. Le Roi a tué deux membres de notre Conseil, et retient l'Empereur. Il est de notre devoir de−
- L'Empereur nous a clairement fait comprendre que nous devions attendre son retour !
- Quel retour ?! Par le Ciel et la Frontière, mais qu'est-ce qui vous rend si naïf ?!
- Par ailleurs, la véracité de cet ordre est tout à fait discutable.
- De plus, il était question de nommer Shiva régent ! Et il est mort !
- Et que voulez-vous faire ? Partir en croisade à l'aveuglette, sur un territoire hostile, et fumant de chaleur ?
- Si c'est la peur qui vous étouffe, vous couvrez de honte ce Conseil et le nom de notre Empereur !
- Et vous, de bêtise !
- Pardon ?!
- Je suis d'accord. A quoi bon libérer l'Empereur si c'est pour le ramener à un Empire de coton brûlé ?
- Et pourquoi ne pas chercher à vaincre, aussi ?
- Oui ! Partons donc en nous voilant la face !
- Cette discussion ne mène à rien.
- Vous nous donnez perdant, mais la Terre est privée de Roi depuis vingt ans, et il n'est qu'un enfant traumatisé !
- Un enfant traumatisé qui a arraché l'Empereur jusqu'à son palais !
- Raison de plus pour partir l'abattre avant qu'il ne le tue ! Comment osez-vous atténuer calvaire de notre souverain ?
- Son armée est faible et mal organisée !
- Son peuple entier est une armée prête à se battre à feu et à mort depuis précisément vingt ans ! Le notre ne compte que des reliquats de guerriers et des politiciens !
- De quel droit ?! De quel droit osez-vous !
- …Ajournons cette séance, par pitié. Avant d'en venir aux mains.
- Ce n'est que reculer pour mieux sauter ! Nous finirons par avoir gain de cause.
- (X : x : X) -
Les cuisiniers et cuisinières regardaient Axel. Leurs yeux se posaient sur lui, le chef cuisinier le regardait même dans les yeux. Roxas en restait figé de stupeur. Il y avait des sourires et des échanges, des blagues – qu'il ne comprenait pas – des rires, des tapes amicales. Amicales. Tout semblait si facile. Tout était si chaleureux. Il ne savait pas trop où donner de la tête. Il y avait des sons qu'il n'avait jamais entendus, des odeurs qu'il n'avait jamais humées. Axel était tout près de lui. Ils auraient presque pu se toucher, en tendant tous les deux un bras. D'ailleurs, Axel le regardait. Il le fixait. Il le détaillait, buvait ses expressions de surprise et d'émerveillement mêlés avec une sorte de sourire soulagé. Il le fit parler avec presque toutes les personnes présentes, et il y avait un malaise évident, mais c'était une expérience qui émerveilla l'Empereur. Les servantes, loin dans le Ciel, ne devaient pas même le regarder. Poser les yeux sur l'Empereur, pour un roturier, était un crime, passible d'emprisonnement. Il y avait des écoles dans lesquelles on apprenait aux habilleuses à être craintives, à avoir le regard fuyant. C'était ça, la culture de Roxas. Et, ô blasphème, il préférait celle de la Terre.
Après un certain temps et beaucoup de paroles, Roxas fut invité à prendre place à une énorme table ovale, hors des cuisines, constituée d'un pied d'arabesques métalliques enchevêtrées, et au plateau de verre épais. Axel, assis à côté de lui à une distance d'environ un mètre cinquante, avait une chaise semblable au pied de la table – et à beaucoup de choses dans l'architecture de cette citadelle. Mais Roxas était assis sur un siège en bois. On apporta bientôt des plateaux chargés d'objets fumants ou non et qui ressemblaient à ceux qu'on avait décrit à l'Empereur comme de la nourriture. Une fois seuls, Axel se laissa aller à l'observer, avec un sourire au coin des lèvres et de grands yeux curieux.
- Qu'y a-t-il ? Lui demanda le blond.
- Oh, mais rien.
- Vous ne mangez pas.
Le Roi attrapa quelque chose sur l'un des plateaux et le jeta dans sa bouche avec désinvolture, sans cesser de sourire ni de le fixer.
- Quelle est donc cette histoire de salamandre ?
Le roux pouffa, avala puis répondit en riant :
- Une comptine qu'on chante et murmure aux enfants pour les border.
Il s'attendait plus ou moins à ce que Roxas réclame encore, mais non. Rien ne vint, il attendait simplement fixant à son tour Axel. Réclamer, il n'en avait pas besoin, il savait que ça allait venir.
Et le Roi dévorait ça des yeux.
Et l'Empereur ne détournait pas les siens.
Et deux couleurs se rencontraient. S'étaient-ils seulement déjà regardés simplement, ainsi, juste pour observer l'autre ? Tous les deux étaient calmes. Il existait un « tous les deux ». Axel sourit, avec une sorte de douceur ravie.
- On ne me l'a pas racontée depuis 20 ans, aussi ma version n'est pas forcément fidèle.
A nouveau, l'Empereur ne répondit rien, attendant calmement, sans douter que la suite viendrait. Axel attrapa autre chose – un autre fruit probablement – et invita d'un geste Roxas à faire de même.
- Il était une fois, à la surface du monde, un peuple qui n'avait qu'une seule forme, une forme solide, et qui maîtrisait la foudre et le métal. Ils étaient longs comme les veines du monde et fins comme des courants d'air. Du bout du nez jusqu'à la pointe de la queue, ils étaient couverts d'écailles faites en métal noir et brillant. Et pourtant, ils ne pouvaient pas entrer dans les veines du monde. Ils ne survivaient pas aux températures. Il s'agissait des Salamandre. Et quand quelqu'un allait demander à une Salamandre pourquoi elles vivaient sur la Terre malgré ce handicap, invariablement la Salamandre répondait : « Parce que la première Salamandre vivait entre la Terre et le Ciel, loin au dessus de la peau du monde. »
Axel fit une pause dans son récit, le temps d'avaler quelque chose de brun, pourvu d'une croûte brune dure et craquante cachant une matière molle, claire et aérée. Roxas en prit un morceau aussi, curieux, et grimaça un peu.
- Seulement les Salamandres n'étaient pas en peuple uni. Il y avait beaucoup de guerres, beaucoup de morts. L'un des principaux châtiments était le bain dans le sang du monde. Il fallait traverser une veine et ressortir vivant.
Nouvelle pause, pour jauger la réaction du blond. Celui-ci eut une grimace :
- C'est monstrueux.
- C'est une vielle comptine. Aucune Salamandre ne survivait à cela.
- Et personne parmi ceux de la Terre ne leur venait en aide ?
- Pas dans l'histoire. Aucune Salamandre, donc. Jusqu'à l'une d'elle. Elle était plus grande que les autres, plus rapide, et plus sage. On la somma de traverser, et elle traversa. Elle ressortit de l'autre côté, sans le moindre dommage.
- Mais que racontez-vous aux enfants.
- La guerre se poursuivait, et cette grande Salamandre survivait à chacune de ses exécutions. Lorsqu'on lui demandait pourquoi, elle répondait : « Parce que la seconde Salamandre marchait sur la peau du monde. »
- Qui était la seconde Salamandre ?
- Le peuple tout entier, c'était une métaphore. La guerre continua à détruire cette seconde Salamandre, lentement et sûrement, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que la grande, celle qui survivait à chacune de ses morts. Et lorsqu'on lui demanda pourquoi elle n'avait rien fait, pourquoi elle avait laissé son peuple s'exterminer alors qu'elle, avait survécu, elle répondit…
Axel soupira, laissant son auditoire d'une personne dans le suspens. Roxas tenait un aliment dans la main mais ne bougeait pas, attendant la fin de l'histoire avec trop d'attention pour faire autre chose.
- …« Parce que la dernière Salamandre vivra loin sous la peau du monde. » et elle se jeta dans un fleuve de lave pour rejoindre le cœur.
L'Empereur resta coi un long moment, méditant sur cette chute. Finalement il soupira :
- Je n'ai rien compris.
Et Axel rit de bon cœur.
- Ça parle d'évolution.
- N'est-ce pas un peu complexe pour des enfants ?
- Pas plus qu'une couronne sur la tête et un empire à diriger, à mon avis.
Roxas soupira, et attrapa un fruit – un abricot. Il avait goûté plusieurs choses, du bout des lèvres, et en revenait à ça, car c'était plus doux que je reste.
- Donc… Les Salamandres s'enfoncent dans la Terre, c'est ça ?
- Oui. La première ne pouvait – probablement – pas supporter la chaleur. La seconde, pas la lave, et la troisième…
- Alors pourquoi cette étrange réponse, tout à l'heure, puisqu'il n'y a toujours aucun rapport ?
Axel sourit un peu plus.
- C'était une réponse qui revenait sans cesse. Ça s'est inscrit dans le langage, pour signifier à quelqu'un qu'on n'a pas envie de répondre à ses questions lancinantes.
- Charmant.
- N'est-ce pas ?
Roxas lui décocha un regard agacé, qui laissa la place à une longue absence de mots. Axel patienta pourtant en silence. Il attendait que l'Empereur parle à nouveau, supposant qu'il ne se tairait pas plus de dix minutes.
- N'y a-t-il pas d'autres comptines ? Finit-il par demander, comme prévu.
Le Roi haussa les épaules avec nonchalance, ne tentant même pas de masquer son sourire satisfait.
- Si, certainement, mais je ne les connais pas. Je ne lisais pas les livres de contes, lorsque je gagnais la bibliothèque.
- Hum…
Roxas éventrait plus qu'il n'ingérait sa nourriture, triturant la chair molle et humide du fruit. Il se redressa soudain.
- N'est-ce pas douloureux ?
- Quoi donc ?
- Ça – (il désigna les restes orangeâtres de l'abricot devant lui) – lorsque vous en mangez. Ça contient de l'eau.
- En quantité infime. Il est dangereux pour la santé d'en abuser, et ce n'est pas mon cas. Je suis ravi que tu t'en inquiètes.
Roxas s'adossa à son siège, campé sur ses positions.
- Je ne m'inquiète pas.
- Tu sembles inquiet.
- Vous m'avez vouvoyé, tout à l'heure.
Et le roux éclata de rire.
- Encore ? Que tu es buté !
- Contentez-vous de me répondre.
- Je croyais que cette question t'avait lassé.
- Je veux vous l'entendre dire.
Le visage d'Axel prit une expression exaspérée que Roxas ne lui avait encore jamais vue. Quel enfant, celui-là ! Qui exaspérait qui, ici ?
- Ne croyez pas que vous allez vous en tirer à ce compte.
- Je n'ai que des rudiments de protocole, tu sais ?
- Hilarant.
Tous deux se dévisageaient, sans détour, et pourtant les yeux de Roxas semblaient toujours gris, fatigués, inintéressés, comme s'il agissait ainsi par dépit, par ennui.
- Pourquoi l'avez-vous fait ? Soupira-t-il justement.
Axel l'imita, posant son menton dans sa main pour le regarder fixement. Mais il ne répondit pas, presque déçu que Roxas n'exige pas qu'il le fasse. Celui-ci se contenta de soutenir son regard, immobile, seulement parce que c'était plus intéressant que de scruter la nourriture.
- Je voudrais vous demander de m'accompagner.
Le Roi haussa les sourcils.
- Où donc ?
- Je l'ignore encore, nous choisirons quand nous y serons le lieu qui convient le mieux pour ça.
- Pour quoi ?
La bouche de Roxas se tordit en un rictus que le roux regretta d'avoir vu, un premier sourire déformé par le chagrin, l'amertume. Oh, oui. Ils étaient plus semblables que n'importe qui d'autre.
- Pour éparpiller les cendres d'Aqua Akvo.
Roxas ne le regardait plus – ses yeux se perdaient dans le gris à nouveau, comme ils l'avaient fait depuis la mort des deux conseillers. Axel aurait bien voulu les maudire d'être descendus, de l'avoir forcé à appliquer sa sentence, de les avoir exécutés tous les deux. Surtout elle, qu'il avait épargnée, qui était revenue se faire tuer. On aurait dit que ça avait été son petit plaisir, de couvrir le Roi de monstruosité. De l'accabler de culpabilité. Il tendit une main vers le blond, posée sur la table, comme l'aurait fait quelqu'un qui voulait prendre dans la sienne celle de l'autre. Mais ils étaient trop loin pour ça.
- Roxas…
- Je sais.
- Allons donc. Tu sais ?
- Je sais que vous l'aviez épargnée, parce que je vous l'avais demandé.
Axel aurait bien aimé répondre quelque chose qui l'aurait sorti de sa gêne, mais rien ne vint.
- J'accepte. Je t'accompagnerai.
- (X : x : X) -
- Voilà une idée des plus stupides.
- Je suis d'accord. Pourquoi ne pas parier notre avenir à la roulette puisque nous en sommes là ?
- Voyez-vous plutôt d'autres solutions ? Les débats de donnent rien.
- Oui, puisque les méthodes civilisées prennent du temps, revenons-en à l'âge mêlé !
- Comme vous y allez ! Il ne s'agit pas de regarder les étoiles et de nous en remettre à leur jugement.
- Mais oui, allons. Un vote n'a rien de non civilisé.
- Tous les votes menés par les conseillers doivent être réussis à l'unanimité.
- Dans ce cas là, pourquoi faire un vote ?
- Et nous sommes en temps de crise !
- De crise ? De débâcle ! La réelle bonne chose à faire aurait été de nommer Shiva régent !
- Le pauvre est mort, à présent.
- Et c'est à nous qu'il incombe de le venger ! De sauver notre Empereur !
- Vous divaguez…
- Pardon ?!
- Mais qu'allons-nous décider durant ce vote ?
- Ça me parait évident, pourtant.
- Ah oui ?
- Nous décideront de notre action.
- C'est ridicule. Vous pensez encore que quelqu'un vous suivra dans cette folie suicidaire ?
- Parfaitement ! Et elle n'aura rien de suicidaire quand tout le monde y prendra part.
- Je n'ai rien contre. Peut-être qu'avec la preuve tangible que personne ne désire lancer une offensive tout ce qu'il y a de plus vaine, risquer la vie de l'Empereur et la fureur du Roi – qui, rappelons-le, connait un moyen de traverser la Frontière et ne nous laisse en paix que parce que nous nous tenons de notre côté – vous fera taire enfin.
- Vous êtes un couard !
- Et qui prendrait part au dépouillage ?
Il y eut un silence.
- Les servantes de l'Empereur.
- Les servantes ?!
- Nous parlons de celles de l'Empereur. Elles connaissent la littérature et les mathématiques, rien à voir avec celles qui font le ménage chez vous.
- Je suis d'accord, prenons les servantes de l'Empereur.
- Allons, mais nous parlons de servantes ! Elles n'ont en aucun cas à être en rapport avec des affaires du Conseil !
- Vous l'avez dit pourtant. Nous sommes en crise. Nous pataugeons dans le chaos, la débâcle. Nous allons voter pour la guerre ou la paix, pour l'Empereur ou un trône vide. Alors oui. Prenons les servantes au dépouillage. Ce n'est que si peu en comparaison de toute l'absurdité du reste que je m'étonne même que vous protestiez contre ça.
- …Bien. Ainsi soit-il.
