Silence radio depuis trois jours. Pas de messages, d'appels, de lettres. Les liens qui les unissaient s'étaient brisés et volatilisés, ne devenant que poussière de médiocrité. John Watson tourna en rond dans sa chambre, malgré la chaleur qui y régnait en ce banal jour de mercredi. Prétextant une grippe, il avait obtenu une semaine de congés, s'attirant un peu les foudres de ses collègues, qui s'étaient rapidement organisés pour le remplacer. Le médecin militaire n'était plus passionné par son métier, se lever tous les matins pour aller travailler était un calvaire pour lui. Ses cauchemars étaient de plus en plus réalistes, ses nuits de plus en plus courtes et son rythme de sommeil de plus en plus massacré. Ses cernes se creusaient davantage, ses yeux rougis le démangeaient, ses mains tremblaient. Ses pensées étaient envahies par ce dernier message de Mycroft, qui lui interdisait de revenir à la propriété et s'approcher de son petit frère. A chaque instant, John se retenait de se jeter sur son téléphone pour appeler les frères Holmes et de les couvrir d'excuses sans aucun sens. Plusieurs fois, il avait cédé, mais il raccrochait avant de commettre une très grosse erreur sous l'effet de la tristesse. Il était de nouveau seul, comme avant. Seul dans cet appartement minuscule et cette vie déprimante. Ce sentiment d'amertume le culpabilisait grandement, malgré le fait de ne pas savoir quelle était l'erreur que Mycroft lui mettait sur le dos. Il ne devait pas en vouloir aux frères Holmes, mais qu'est-ce que l'aîné lui reprochait ? Après tout, l'ancien militaire était quelque chose de nuisible pour cette famille, comme les habitants de Londres finalement. Hop, John Watson dans le même panier que les autres.
Alors qu'il s'apprêtait à sortir pour sa balade quotidienne au bord de la Tamise, son téléphone portable s'affola soudainement. Son propriétaire grogna avant de le prendre dans sa main et de jeter un coup d'œil à l'écran. L'un des frères Holmes l'appelait. Sûrement le plus jeune. Sentant l'adrénaline animer son esprit, John s'empressa de décrocher, inquiet.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Demanda-t-il précipitamment.
- Il y a une bande de citadins devant la maison. Pourquoi ? Répondit le cadet sur un ton sec, fortement irrité.
- Sherlock...
- Tu leur as raconté ta visite ?
- Non... Je te le jure... Je ne me suis confié qu'à des personnes de confiance !
- John.
Cette simple appellation sonnait comme un reproche aux oreilles du docteur. Ou un appel au secours. Son cerveau n'arrivait pas à trancher. A l'autre bout de la ligne, Sherlock parlait à voix basse pour ne pas s'attirer les foudres de la famille, attentive à toute nuisance sonore.
- Tu es dans la maison en ce moment-même ? Questionna le médecin, sentant l'impatience de son ami à travers le combiné.
- Mycroft et moi sommes réfugiés dans nos chambres, les volets sont entrouverts, et les portes verrouillées. Indiqua le plus jeune en tentant de garder son calme, ils sont là depuis une heure et ils ne veulent pas partir.
- Où sont vos parents ?
- Au rez-de-chaussée. Mère est assise dans les escaliers et père observe la foule à travers le judas de la porte d'entrée. Il a un Remington 700 dans son dos et il est chargé.
- Ne me dis pas qu'il compte tirer dans le tas... Bon dieu Sherlock, dis-lui de ne pas utiliser son fusil !
- Les balles à blanc n'ont pas suffi pour faire fuir ces charognards. Ils feront moins les malins quand une véritable balle sifflera près de leurs oreilles.
- Tu es vraiment cruel... Je sais que ces gens ont dépassé les bornes, mais ton père va beaucoup trop loin.
- Et toi ? Laisserais-tu des ennemis envahir les tranchées de ton territoire fragile et espérer les raisonner en leur disant gentiment qu'entrer dans ton espace n'est pas bien ? John, tu es un militaire, ton objectif était de tuer tes adversaires, peut importe ce qu'ils étaient. Même s'il agonisaient en hurlant, tu devais les achever, quoi qu'il arrive, suivre les ordres de ton supérieur. Tuer, tuer, tuer.
- Arrête.
Alors que des souvenirs douloureux lui revinrent en mémoire, il essaya de contrôler sa respiration, malgré l'angoisse qui envahissait doucement son corps. Cette bonne vieille douleur dans la jambe ne lui avait pas manqué.
- Il y a un mouvement de panique dehors. Continua Sherlock, toujours aussi calme.
- Ton père a tiré sur eux ? Demanda John d'une voix précipitée, son poing gauche se crispant tout-à-coup.
- Non, il a visé le ciel pour les effrayer. Je crois qu'ils ont enfin compris la leçon.
John soupira longuement, agacé.
- Bon... Il n'y a pas eu de blessés, c'est le principal. Conclut-il.
- J'espère qu'ils nous laisseront tranquille une bonne fois pour toutes.
Alors que Sherlock était sur le point d'enchaîner, un bruit se fit entendre, puis une dispute éclata. Le médecin se tut, la culpabilité lui montant rapidement à la tête. Il se sentait responsable de cette altercation. La voix au téléphone avait changé était plus sévère, plus rugueuse, beaucoup moins amicale que celle de Sherlock. Mummy.
- Qui êtes-vous ?
- John... Je suis John, un ami de votre fils. Répondit le concerné sans réfléchir, pris de court.
- Un ami ? Comment êtes-vous venu chez nous ?
- Je me baladais en voiture dans la campagne et je me suis perdu. Comme j'habite à trois heures de votre propriété et qu'il était très tard, j'ai demandé l'hospitalité à vos fils.
Encore une fois ce mensonge. Tout le monde savait que c'était la curiosité de John qui l'avait poussé à rouler au milieu des champs et des forêts. Malgré l'assurance de sa voix, la mère n'était pas dupe. Les raisons pour être hébergé par ses fils pouvaient être nombreuses, mais il était hors de question pour un illustre inconnu d'approcher sa famille.
- A cause des gens comme vous, les visites se sont multipliées. Des dizaines et des dizaines de citadins viennent pour nous regarder comme des bêtes de foire. Je ne sais pas ce qui vous attire chez notre famille, mais vous feriez mieux d'arrêter de coller aux basques de mes enfants. J'ai consulté l'historique d'appels de leur téléphone ce matin pendant qu'ils dormaient et j'ai vu votre nom revenir plusieurs fois. Si jamais vous revenez encore une fois dans notre demeure pendant mon absence, vous ne vous en tirerez pas indemne. Monsieur, sachez que je protège mes fils depuis leur naissance et qu'ils n'ont pas besoin de gens comme vous.
- Et votre fille ?
Un froid soudain s'installa aussitôt à l'autre bout du fil, presque aussi morbide que la chaleur putride d'une morgue. John pouvait presque entendre Mummy Holmes le maudire à travers les larmes qui commençaient lentement à couler sur ses joues.
Et depuis, plus rien. De nouveau un silence radio.
Les jours suivants se ressemblaient affreusement. Jeudi, vendredi, samedi, la même routine l'épuisait de plus en plus. Malgré le soleil qui éblouissait Londres, il n'arrivait pas à y trouver une pointe de bonheur. John ne ressentait plus rien. S'accusant de tous les maux existants, il restait dans son lit, à envoyer des SMS à E, qui était la seule personne qui répondait à ses appels au secours. Elle se montra plutôt compréhensive, lisant les messages du médecin militaire avec beaucoup d'attention. Elle lui avait même proposé de l'appeler Elena, un prénom qu'elle semblait avoir soigneusement choisi.
Je suis sûre que tout s'arrangera, docteur Watson. Ces deux jeunes hommes reviendront vers vous quand la tempête se sera dissipée.
E.
Il avait beau ne pas y croire, une petite once d'espoir vint titiller son esprit malade. Il était bien trop attaché aux frères Holmes pour tourner la page. Ils l'avaient sorti de son train-train ordinaire, leur simple présence avait été bénéfique pour John, qui s'était un peu trop accroché à cette amitié qui les réunissait. A présent, elle n'existait plus. Ou alors elle était encore là, mais horriblement fragilisée.
Vous ne pouvez pas savoir à quel point vous m'aidez, Elena. Je vous en suis très reconnaissant. Sherlock et Mycroft comptent beaucoup pour moi, il me serait insupportable de les perdre. Leur mère m'interdit de revenir chez eux pendant son absence. Je ne comprends pas pourquoi elle les enferme dans un cocon. Par contre, je ne comprends pas pourquoi ils ne parlent jamais de leur sœur. Leurs parents semblent vouloir supprimer son existence. Sur les photos, son visage est barré au feutre.
JW
Deux heures s'écoulèrent sans la moindre réponse. John avait beau l'appeler, Elena ne décrochait pas. Il tombait sans cesse sur ce message préenregistré : "La personne que vous essayez de joindre n'est pas disponible". Tout cela lui semblait de plus en plus étrange. Cette jeune femme énigmatique s'était éloignée à son tour, sans aucune explication. Bouillonnant de frustration, John jeta son téléphone, qui s'écrasa lamentablement contre le mur. L'impact causa quelques fissures importantes sur l'écran. Mais il s'en moquait de ces dégâts mineurs, ses idées noires avaient s'étaient brusquement installées dans sa tête. Si tout le monde l'abandonnait, c'est qu'il y avait une raison valable... Hein ? Il avait fait quelque chose de mal, mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. Dans un élan de désespoir, il récupéra son portable par terre et envoya un message aux frères Holmes, priant avec ferveur que leur mère n'avait pas confisqué leur smartphone.
Qu'est-ce qu'on me reproche ? Je veux savoir.
JW
Malheureusement, l'accusé de réception ne vint jamais. Il semblerait que Mummy Holmes avait bloqué le numéro de John pour l'empêcher de contacter ses enfants. Le médecin songea à leur envoyer des lettres, mais il fallait une stratégie pour ne pas se faire démasquer par les parents. Or, il n'avait pas la force de se battre. il ne voulait plus s'attirer d'ennuis, il en avait déjà assez eu comme ça.
Dimanche soir, aux alentours de vingt heures, John Watson se baladait près de la Tamise, seul, avec sa musique dans les oreilles. Isolé des bruits de la ville, il était dans son petit monde, ne faisant pas trop attention à ce qu'il y avait autour de lui. L'air était agréablement frais, peu de citadins étaient présents sur le trottoir. Alors qu'un morceau de rock vint réconforter ses tympans, au loin, plusieurs personnes râlaient contre un automobiliste imprudent qui roulait un peu trop vite. Les gens ne savent plus regarder plus faire attention aux panneaux de signalisation, songea le médecin avant de continuer sa promenade, jetant un vague d'œil au fleuve calme qui s'écoulait sous le pont avant de reporter son regard fatigué sur le bitume. Le son désagréable d'un moteur se fit de plus en plus bruyant, signe que la voiture se rapprochait de lui. John leva la tête et aperçut le véhicule qui roulait toujours aussi vite. Il semblait très vieux, la carrosserie était usée et les rétroviseurs étaient rafistolés au scotch épais de couleur marron. Le capot bosselé n'arborait pas de logo, des rayures importantes étaient visiblement sur les portières avant et le coffre était pas mal abîmé. Les vitrines étaient très ternes, impossible de voir à travers. D'autres passants injuriaient le conducteur quand il les frôlait, irrités par ce comportement dangereux. John soupira et s'empressa de prendre le chemin jusqu'à chez lui, quelque peu secoué par ce chauffard.
Après avoir traîné des pieds dans Picadilly Circus et manqué de tomber dans les escaliers, le docteur Watson arriva enfin devant sa porte. Il se dépêcha de l'ouvrir, jeta sa veste sur le porte-manteau et enleva ses chaussures, toujours aussi maussade. Voulant se vider la tête, Il s'installa devant la télévision, sans vraiment regarder le documentaire aquatique que la chaîne diffusait en ce moment-même. Son regard rougi alternait entre le petit écran et son téléphone portable, qui n'affichait aucune notification. Aucune nouvelle d'Elena, de la famille Holmes, de Stamford ou d'Eliza. Tous semblaient s'être détournés de lui pour des raisons obscures. Cette subite pensée provoqua un vide immense dans son cœur, celui qui lui avait permis d'éprouver une immense affection envers Mycroft et Sherlock. John lâcha son smartphone sur le canapé et soupira longuement. Le documentaire se concentra sur le régime alimentaire de quelques espèces de requins, ce qui ne l'intéressa guère. Il regardait sans retenir un mot du discours du commentateur, qui avait une voix haïssable. Mais il était bien plus supportable que le silence.
Dehors, une voiture se gara bruyamment, s'attirant la colère d'un jeune homme. Le conducteur ne prit pas le temps de s'excuser, prétextant une urgence à régler. Le docteur Watson grogna en pensant qu'il s'agissait de l'ami d'un de ses voisins, toujours à nier ce qu'on lui reprochait, parler fort et rire comme un âne. S'il devait encore passer la nuit à taper son plafond avec le manche de son balai pour les faire taire, cela le rendrait fortement contrarié. Alors qu'il se perdait au milieu de ces pensées négatives, la sonnette retentit tapageusement. Dans cet immeuble, personne ne visitait quelqu'un à vingt-et-une heure, c'était absurde. John grogna un rapide "j'arrive" avant de se lever péniblement, saisir ses clés et faire claquer le verrou de la porte pour qu'elle s'ouvre.
- John.
