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AD ÆTERNAM : Chapitre VIII
Le cauchemar
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Les lunes galiléennes de Jupiter vaguement esquissées sur son parchemin se brouillèrent, et Harry eut la soudaine impression que les satellites naturels se mettaient à tournoyer autour du schéma, se confondant les unes les autres. Étendu sur un sofa moelleux de la salle commune en cette matinée pluvieuse de vacances de Halloween, il cligna des yeux et tenta de se concentrer, luttant contre la tentatrice envie de s'endormir. Sa blessure superficielle à la cuisse le tiraillait de temps à autre depuis l'éprouvante première tâche face à la Vouivre quelques jours plus tôt, et les hématomes sur ses côtes se rappelaient à son bon souvenir ; mais rien de bien grave…
La salle commune n'était pas très fréquentée, le petit-déjeuner battant son plein. Mais Harry n'avait pas faim, et il sentait que s'il essayait d'avaler quoi que ce soit de comestible, il le rendrait immédiatement. Soupirant, il parcourut ses notes d'Astronomie. Il avait l'impression de ne rien retenir, lisant plusieurs fois les mêmes phrases, les mêmes séries de calculs.
La fatigue accumulée dans son corps courbaturé depuis la première tâche repris le dessus. Et bientôt, sa faiblesse eut raison de lui. Sans vraiment s'en rendre compte, il laissa la torpeur le bercer, puis l'assoupir.
La somnolence fit sombrer son esprit loin, très loin de la salle commune...
Une galerie longue et obscure.
Dans un fauteuil en bois, emmaillotée de chiffons, une chose sans silhouette animale ni silhouette humaine.
Il était debout près du fauteuil, spectateur sans le vouloir, présent sans être là. Il ne savait pas ce qu'il faisait ici, mais il y était, et à en juger son impossibilité de bouger, il n'avait pas exactement le choix.
Ni la chose dans le fauteuil, ni l'homme qui s'avance vers eux n'esquivent le moindre signe prouvant qu'ils ont remarqué sa présence.
Il était comme un fantôme.
L'homme ne cache pas son dégoût... C'est Queudver. Un sceau suspendu au bras, il nourrit l'être dissimulé dans les haillons crasseux. Sous les chiffons, ça bouge et attrape les choses gluantes que Queudver lui donne. Des bruits de succions répugnants. Du sang. Et... des boyaux.
Il était paralysé, il ne pouvait échapper à l'emprise de cette scène.
Un rire perçant déchire la salle. Lord Voldemort. Car ce rire perçant ne peut qu'appartenir à Lord Voldemort. Il est satisfait, revigoré. Mais où est-il ? Harry ne voit pas Lord Voldemort dans la salle.
« Amène le Moldu » siffle une voix aiguë et glacée.
Queudver recule avec des révérences craintives. Il est servile. Il s'éclipse de la galerie, revient quelque secondes plus tard en traînant par le bras un homme blessé. Son visage est lunaire, sa moustache si bien sculptée qu'elle aurait fait pâlir l'oncle Vernon de jalousie, et sur son front dégarni coule un filet de sang. Queudver le jette au sol, dans un son étouffé.
« Bien... Maintenant, fais venir les loups » susurre la voix aussi doucereuse qu'une lame.
Queudver a peur. Son visage rond se fige comme un flan trop cuit. Dans l'obscurité, une ombre s'avance, une ombre que Harry n'avait pas remarqué jusqu'à présent. C'est un homme. Grand, vêtu de protections en cuir. Il ne voit pas son visage. A son ceinturon est accroché un fouet. Queudver se replie vers le fauteuil, sa figure luisant d'anxiété.
L'homme au fouet émet un curieux claquement de langue.
Du fond de la galerie, deux silhouettes énormes surgissent. Dans les ténèbres, il distingue une échine argentée.
Des loups. Les mêmes que... les mêmes que ceux qui les avaient poursuivis, lui et Snape. Harry voulut s'enfuir de la salle mais il ne le pouvait toujours pas.
L'homme au fouet lance un ordre, dans la même langue, et les loups s'approchent, prédateurs évaluant leur proie.
Témoin impuissant, les pieds fondus comme dans le béton, Harry pressentit ce qui allait se produire. Il aurait voulu prendre ses jambes à son cou mais il était comme paralysé, incapable de faire le moindre mouvement. Il aurait voulu crier à l'homme de se sauver, même s'il n'était pas un sorcier, mais seuls des sons muets sortaient de sa bouche. Il aurait voulu que quelqu'un surgisse dans la salle pour lui sauver la mise.
Le rire suraigu de Lord Voldemort s'élève.
Un rire sans fin, un rire qui se délectait de ce qui allait arriver.
Est-ce que... est-ce que ça vient de la chose sur le fauteuil ?
Harry se réveilla brutalement avant d'en voir plus, les yeux grand ouverts, prenant une grande goulée d'air comme un noyé tiré de l'eau. Le dos douloureux et le cœur battant, il réalisa qu'il était tombé du canapé. Autour de lui, les feuilles de son cours d'Astronomie s'étaient éparpillées sur le tapis. Respirant profondément, il fit mine de ne pas voir les regards interloqués des rares étudiants qui occupaient des fauteuils plus loin.
Il s'efforça de se calmer.
Il était dans la salle commune de Gryffondor.
Il s'était endormi sur son cours d'Astronomie.
Tout allait bien.
Il était dans la salle commune accueillante et chaleureuse, avec ses tapis moelleux et ses tapis moelleux. Dehors, une fine pluie de novembre pleurait sur les carreaux. Il n'était pas dans un cachot obscur avec le Moldu et la chose sur le fauteuil. Il n'était pas davantage avec Queudver, et le rat ne remettrait pas les pieds à Poudlard de sitôt. Il n'y avait aucun danger.
Tout allait bien.
Pas de loups, ici. Pas de... pas de Lord Voldemort.
Sous le choc, il retourna s'étendre sur le canapé, frottant sa cicatrice qui le picotait.
Était-ce un rêve comme celui qu'il avait eu dans cette vieille maison croulante cet été à Privet Drive ? Le seul rêve similaire qu'il avait jusqu'à présent était celui de Queudver qui parlait à Voldemort, avec une troisième personne qu'il ne parvenait à identifier Puis ils étaient surpris par un vieil homme, un vieil homme qui mourrait dans un éclair vert... Sa cicatrice ne lui faisait pas mal, mais c'était étrange... Car la dernière fois qu'elle avait chauffé, c'était lorsqu'il avait fait ces rêves. Le point commun ? La voix de Lord Voldemort. Il ferma les paupières pour se forcer à se calmer.
Mais cette fois, c'était différent.
C'était la première fois qu'il faisait un rêve qui l'ancrait dans la réalité, un rêve dont il ne parvenait pas à se réveiller car pétrifié par son inconscient. Est-ce que les Lycaons argentés avaient réellement tué le Moldu, ou bien n'était-ce qu'un cauchemar ? Il sentit un frisson glacé le parcourir. S'agissait-il seulement de cauchemars ou de réelles visions ? Il l'ignorait, et il n'était pas certain de vouloir connaître la réponse. Mais si, comme il le pensait, il y avait une part de réel dans ce rêve, alors cela confirmait les recherches de Hermione à la Bibliothèque : ces loups étaient bel et bien contrôlés par un homme… L'homme au fouet...
Tourmenté, Harry décida d'en avertir Ron et Hermione. Il ne voulait pas les inquiéter mais ce qu'il venait de voir était trop dérangeant pour qu'il l'ignore. Reléguant son cours d'Astronomie à plus tard, il quitta la Tour Gryffondor et se rendit dans la Grande Salle, où il savait que ses amis prenaient leur petit-déjeuner.
Une partie des étudiants avait déserté Poudlard pour profiter des quelques jours de vacances ; ce qui l'arrangeait. Nombreux étaient ceux qui continuaient de se retourner sur son passage ou de chuchoter dans son dos sur la façon dont il était devenu champion illégitime, ou encore de son affrontement contre la Vouivre. Il avait le sentiment pénible de revivre sa deuxième année : en commettant l'imprudence de parler le Fourchelang, il avait réveillé de vieilles rumeurs. Les croyances étaient tenaces, et les théories sur l'héritier de Serpentard avaient resurgi. Alors moins il croisait de mauvaises langues, mieux il se portait.
Blême, il tomba sur Snape et McGonagall qui discutaient à voix basse près des portes de la Grande Salle. Et l'œil affûté du Serpentard remarqua aussitôt son état second.
« Un problème, M. Potter ? ».
Il ne manquait plus que ça...
« Tout va bien ? » s'enquit McGonagall en le dévisageant avec suspicion, comme si elle s'attendait à ce qu'il s'évanouisse sans crier gare. « Vous semblez sortir d'un mauvais rêve ».
« Tout va bien » fit Harry, autant pour se convaincre lui-même que tout allait bien, que pour paraître détendu. « Bonne journée ».
Il était pressé de leur échapper et d'aller raconter son effrayante vision à Ron et Hermione. Il devait leur dire.
« Une minute M. Potter ! » fit McGonagall en l'arrêtant d'un geste de la main.
« Professeur ? ».
Elle le toisa de la tête aux pieds.
« Vous devriez rester à l'intérieur, vous ne me semblez pas tout à fait rétabli. Vous êtes un peu moribond avec votre visage pâle, on dirait que vous n'avez pas mangé ni dormi depuis plusieurs jours ».
« C'est le contrecoup d'un empoisonnement » souligna Snape à ses côtés. « Il faut en effet quelques jours pour se remettre d'une blessure de Vouivre, même bénigne, le temps notamment que son venin se dissipe ».
Il l'observait de ses yeux noirs comme l'ébène. Harry essaya d'effacer de sa mémoire le souvenir cuisant de la perte de connaissance qu'il avait fait sous la tente suite à la première tâche. Vraiment, n'aurait-il pas pu faire un effort pour s'évanouir ailleurs que sur le Professeur ? Il aurait même été préférable se fendre le crâne contre le coin d'une table...
« Vous devriez vous rendre à l'infirmerie prendre une décoction qui vous remettrait d'aplomb. S'il est vrai qu'il est déconseillé d'ingérer certaines potions suite à un empoisonnement, je pense que le venin doit s'être suffisamment dissipé dans votre organisme pour que vous puissiez vous permettre un peu de potion revigorante ».
Harry ouvrit la bouche pour décliner l'offre, la dernière chose dont il avait besoin c'était d'avoir l'infirmière du château sur le dos, mais Snape tua dans l'œuf toute tentative de refus :
« Je vous y accompagne moi-même » déclara-t-il d'un ton qui ne souffrait d'aucune réplique.
« Excellente idée » lança McGonagall. « Bien, je m'en vais m'atteler à la correction des copies des cinquièmes années. Vous conviendrez avec moi M. Potter que les vacances ne sont pas une excuse pour ne pas accomplir ses exercices. Et croyez-moi, il vaut mieux être en pleine forme ! ».
Rajustant son chapeau pointu, elle s'éloigna d'un pas tranquille, sûrement peu empressée d'aller corriger ses fichues copies.
« Professeur Snape, je dois d'abord aller... » commença Harry en désignant la Grande Salle, mais le Professeur l'interrompit en levant la main.
« Vous irez après. Pour l'instant, vous allez à l'infirmerie. Ne vous ai-je pas dit de vous reposer après la première tâche ? ».
Harry se mordilla les lèvres, prenant son mal en patience. Protester ne servait à rien, le Professeur ne le lâcherait pas.
Ce fut dans un silence contrarié qu'ils se rendirent à l'infirmerie, où ils trouvèrent Mme Pomfresh qui ordonnait diverses fioles sur un chariot. Une douce et agréable odeur d'encens à la lavande flottait dans l'atmosphère.
L'infirmière vint jusqu'à eux pour les accueillir, une serviette dans les mains.
« Professeur Snape ! Est-ce que tout va bien ? ».
« Poppy. Je vous amène M. Potter qui ne se sent pas en pleine forme depuis son exploit face à la Vouivre lors de la première tâche ».
« Alors M. Potter, qu'est-ce qui ne va pas ? » lança Mme Pomfresh en s'approchant de lui. « Laissez-moi deviner... Front pâle, regard brillant, joues rouges : je parie que les effets du poison de la Vouivre de Cornouaille ne se sont pas tout à fait dissipés, n'est-ce pas ? C'est une situation fréquente suite à un empoisonnement, et j'ai ce qu'il vous faut ».
Et avant que Harry ait pu en placer une, l'infirmière l'entraînait à l'écart, derrière un grand paravent.
« Examinons ces côtes » déclara-t-elle en se lavant les mains dans un petit lavabo.
Quelque peu récalcitrant, le garçon s'assura que Snape ne les avait pas suivis et était bien resté à sa place. Il enleva son pull à contrecœur, laissant Mme Pomfresh vérifier que les gros bleus qui s'étalaient sur ses côtes n'avaient pas empirés. Puis l'infirmière lança un sort de diagnostic. Harry ne comprit pas les signes argentés qui apparurent dans les airs, mais cela sembla satisfaire Mme Pomfresh. Remettant son pull, Harry montra sa jambe, où la fine cicatrice laissée par la queue griffue de la Vouivre avait disparu.
« C'est en voie normale de guérison » déclara-t-elle. « J'ai examiné la championne de Beauxbâtons, Fleur Delacour, pas plus tard que hier, elle se rétablit toujours de ses brûlures au bras. Une jeune fille très aimable. Très fière, aussi ».
Elle marmotta quelque chose au sujet des coutumes françaises, tout en fouillant dans un tiroir rempli de flacons. Puis, quittant le secret du paravent, elle remit à Harry un grand verre d'eau dans lequel elle venait de de verser un peu de potion sans couleur.
« Prenez ça M. Potter, ça devrait vous revigorer pour les jours à venir. Buvez lentement, gorgée par gorgée pour qu'il s'imprègne mieux dans l'organisme. Ce genre de mélange n'aime pas être avalé cul sec, ce n'est pas de la Biéraubeurre ».
Elle le fit s'asseoir sur un lit, puis s'en alla discuter avec Snape, qui était resté à immobile près d'un impressionnant chandelier en argent.
Harry porta le verre à ses lèvres, buvant prudemment. Il avala doucement le médicament sucré, soulagé de constater que c'était tout à fait buvable. Puis il sentit son cœur palpiter en repensant à l'homme à la moustache de sa vision. Déglutissant difficilement les dernières gorgées, il reposa brusquement le verre.
« Tout va bien ? ».
« J'ai fini mon verre » déclara-t-il abruptement.
Mme Pomfresh s'approcha et lui posa une main fraîche sur le front pour prendre sa température. Le garçon s'écarta d'elle, impatient de déguerpir de l'infirmerie.
« Ça va » marmonna-t-il. « Je vais bien ».
Le tressaillement moqueur des lèvres de Snape ne lui avait guère échappé. Mme Pomfresh ne pouvait-elle pas s'empêcher de le materner devant son professeur de Potions ?
« Je vais mieux » assura-t-il pour couper court à toute discussion. « Je m'en vais ».
« Comme vous voudrez, mais je vous ordonne de revenir me voir si ça ne va pas mieux d'ici la fin des vacances, est-ce bien compris ? ».
« C'est bon, j'ai compris ! » lâcha Harry, ne retenant pas une moue agacée.
Snape haussa les sourcils :
« Adressez-vous sur un autre ton envers Mme Pomfresh, elle n'a pas à subir votre mauvaise humeur ».
Harry serra les dents, tandis que l'infirmière faisait un geste évasif de la main.
« Ne vous inquiétez pas pour moi professeur, je suis habituée à ce que mes étudiants se plaignent ! Mais croyez-moi ils sont bien contents de trouver quelqu'un quand ils tombent malades en pleine nuit après avoir mangé quelque nourriture pas fraîche ».
« Je ne me plains pas. J'ai simplement dit que ça irait ».
« Oui, c'est ce qu'ils disent tous pour que je leur lâche la grappe ».
Oh pitié...
Mme Pomfresh partit dans un monologue sur l'ingratitude des élèves, et s'éloigna en s'affairant dans l'infirmerie. Snape fit un signe du menton à Harry pour lui indiquer de quitter l'infirmerie. Il le suivit, et ils se retrouvèrent dans le couloir, se faisant face l'un à l'autre.
« Je ne comprends pas, pourquoi est-ce que vous vous préoccupez de ma santé ? » demanda brusquement Harry.
Pourquoi diable la Terreur des cachots avait-elle tenu à l'accompagner en personne à l'infirmerie ? C'était Snape, et Snape le détestait et l'avait toujours détesté. Ça n'avait aucun sens, et il n'agissait certainement pas sur ordre de Dumbledore, à ce moment précis.
Severus plissa les yeux, surpris de la question.
Une question qui soulevait bien des enjeux...
Pourquoi ? Potter était indéniablement le fils de James Potter, son ennemi de toujours mais... Il avait dû veiller de loin sur lui, s'arrangeant notamment en première année à ce qu'il ne tombe pas de son balai ou ne se fasse pas piéger par Quirrell, le sbire de Lord Voldemort. En deuxième année, il avait parfois espionné le garçon – mais cela, personne ne devait jamais, au grand jamais, le savoir- quand les événements liés à la Chambre des Secrets avaient commencé. Cette attitude protectrice et distante à la fois avait perduré l'année suivante, lorsque Black, le parrain damné que tout le monde croyait coupable de meurtres aggravés, s'était enfui d'une prison pourtant réputée forteresse... Oh, oui... il savait pourquoi il devait veiller sur lui.
Et jusque là, Severus avait surveillé de loin le fils de Lily sans trop se faire soupçonner.
Toutefois... La donne avait changé le soir où la Coupe de Feu avait tiré le nom d'un quatrième champion, un nom que personne n'attendait et qui n'aurait jamais dû être sorti. Le choix inhabituel de l'antique coupe, combiné au contrat inviolable qui reliait le garçon à la réalisation des épreuves, avait inquiété Snape. Il avait surpris Potter en train de se battre contre un groupe de Poufsouffles. Merlin sait qu'il y avait pas mal de choses qu'il reprochait au comportement de Potter, mais c'était la première fois qu'il le voyait en venir aux mains.
Du moins, Severus tentait-il de se persuader que la donne avait changé sur jour là...
La vérité, et il devait bien se l'avouer, la donne avait changé à partir du moment où il avait dû se rendre dans la forêt des Highlands pour retrouver Potter après son enlèvement à moitié raté. Lorsqu'il s'était matérialisé dans les sous-bois, il avait pensé que récupérer le garçon ne serait qu'un jeu d'enfant. Il n'avait alors pas imaginé qu'il devrait faire face à des créatures aussi démoniaques que des loups déchaînés, et même s'il n'en avait pas soufflé mot au jeune Gryffondor, il s'en était bien fallu d'un cheveu pour qu'ils en réchappent. Severus était doué pour verrouiller ses émotions et masquer ses inquiétudes, et il en tirait une certaine fierté, mais quiconque aurait décrypté ses pensées à cet instant là aurait compris qu'ils avaient frôlé la catastrophe...
Sans compter l'embuscade organisée chez sa moldue de famille à Privet Drive...
Quelqu'un de malintentionné en avait après Potter.
Severus craignait pour la sécurité du garçon.
L'attaque de Privet Drive et le lâcher de loups sauvages n'auraient jamais dû arriver, et auraient pu conduire à une mort certaine du gamin. Une mort, un danger qu'il avait juré sur sa vie d'écarter du chemin du fils de Lily.
S'il n'y avait eu que ça ! Mais non, il avait fallu que la Coupe de Feu fasse des siennes... Pourquoi un gamin de quatrième année devait-il subir des tâches qu'il n'avait jamais demandé à passer ? Parce qu'il était évident que Potter n'avait ni soumis sa candidature, ni demandé à un camarade de le faire pour lui. Potter n'avait pas le niveau pour contrer la protection mise en place par Dumbledore, et il n'avait sûrement aucune idée d'à quel type de sortilège avoir recours. Potter était encore jeune, et Severus n'en revenait toujours pas que rien n'ait été fait en amont pour éviter de telles failles dans le fonctionnement de la Coupe de Feu.
Par Merlin, le fils unique de Lily méritait mieux que d'être livré en pâture à on ne sait quelle épreuve !
Et puis il y avait eu la première tâche.
Oh, elle lui avait causé bien des sueurs froides... La date de l'épreuve, le 31 octobre, treize ans jour pour jour après l'assassinat de sa regrettée Lily par Lord Voldemort, avait semblé sonner comme une prémonition.
Une horrible ironie.
Lorsque ce fanfaron de Verpey avait clamé avec une joie insolente que les bêtes en question étaient des Vouivres, il avait senti son corps se tendre. Il n'avait auparavant jamais rencontré de Vouivre, d'une part parce qu'il n'en avait pas spécialement eu l'occasion, d'autre part parce que ça ne se croisait pas à chaque coin de rue. Pourtant, sa connaissance pointue du monde magique en général et peu recommandable en particulier lui avait enseigné que les Vouivres n'étaient pas de douces et gentilles créatures. Impuissant, il avait assisté à l'entrée hésitante du gamin Potter dans l'enclos, et avait lui aussi scruté le moindre mouvement suspect. Et quand la faramineuse Vouivre avait jailli de l'étang, il avait inconsciemment serré sa baguette magique dans sa cape, prêt à la dégainer en cas de danger imminent. Inutile de souligner, naturellement, que Potter s'était retrouvé dans un état permanent de danger imminent.
Severus avait usé d'un stratagème sorcier pour pénétrer l'esprit du garçon, pour le calmer et pour le forcer à réagir. Et par la force de la Legilimancie, il lui avait ordonné de courir. Merlin merci, ça avait fonctionné, et ce crétin de Gryffondor s'était mis à l'abri. A de nombreuses fois ensuite, Snape avait faillit intervenir pour essayer de lui sauver la peau. Et ce, même en sachant qu'une équipe de sorciers spécialisés en traitement des créatures magiques et dangereuses avait été affectée au cas où cela tournait définitivement mal. Ce qui n'aurait pas manque de susciter des interrogations dans le public...
Il avait été le premier dans les tribunes à bondir sur ses pieds lorsque la Vouivre avait accroché l'épaule du garçon. Lorsqu'il avait ensuite vu l'incroyable créature projeter Potter dans les abysses glacées de la cascade, une horrible inquiétude l'avait envahi, son cœur subissant une dangereuse accélération.
Une accélération sur laquelle il refusait irrémédiablement de s'appesantir.
Il ne s'était pas inquiété, il avait été surpris, voilà tout.
Plongé dans ses pensées, Severus avait à peine remarqué que Potter le dévisageait, interloqué, attendant visiblement une réponse. Il se ressaisit, lui adressant un regard sévère, et se drapa dans ses robes noires. Sans répondre, il fit volte-face pour échapper à l'emprise des yeux verts, s'éloignant à grandes enjambées du garçon afin que celui-ci ne puisse pas le rappeler.
Dans son dos, Harry leva les yeux au ciel. Pourquoi Snape se sentait-il obligé de se la jouer si mystérieux ? Il se rendit d'un pas pressé en direction de la Grande Salle, où Ron et Hermione achevaient leur brunch.
« Salut, Harry ! » lança Ron qui enveloppait le reste du pain perdu dans une serviette. « Bien dormi ? Tu as pris un petit-déjeuner ? Ce pain perdu est un pur régal ! ».
« Pas faim ».
« Je t'en garde si jamais tu changes d'avis ».
« Je viens d'avoir un drôle de rêve » annonça Harry.
Hermione leva un sourcil, s'arrachant à la lecture de la Gazette du Sorcier.
« Une rêve ? ».
« Oui un cauchemar, ou plutôt une sorte de vision, je ne sais pas. Je ne sais pas si c'était réel ou si je rêvais. Je me suis simplement endormi sans m'en rendre compte sur mon cours d'Astronomie et pendant quelques instants, j'étais... j'étais ailleurs. C'est la première fois que ça m'arrive ».
« Qu'est-ce que c'était, comme cauchemar ? » fit Hermione en baissant la voix.
Harry vérifia que personne autour d'eux n'écoutait et leur raconta le rêve étrange qu'il avait eu un peu plus tôt dans la salle commune.
« Tu... es-tu certain qu'il s'agissait de Tu-Sais-Qui ? ».
« Je suis catégorique » assura Harry. « C'est sa voix. Vous vous souvenez, les visions que j'avais cet été, celles où je vois Queudver dans une maison avec un vieil homme qui se fait surprendre en train de les espionner ? Là c'était pareil, la seule différence c'est que j'avais ces visions la nuit, tandis que celle-ci s'est déroulée le jour, simplement en somnolant ».
« Harry, on peut faire des rêves même en s'endormant quelques minutes » fit Ron. « Une fois Percy s'est assoupi cinq minutes dans le salon sur un livre pompeux concernant la réglementation des Transports Magiques, et il s'est tout d'un coup réveillé en hurlant qu'il avait raté tous ses examens... On était en plein mois de juillet... ».
« Non, ce n'est pas pareil... Quand on rêve, on n'est pas conscient de rêver. Le rêve se passe, et si c'est un cauchemar on ne le sait pas jusqu'au moment où on se réveille. Là c'était différent, je savais que je rêvais, je savais que quelque part en moi, j'étais rattaché à la réalité. Les loups allaient se jeter sur ce pauvre Moldu, j'en étais conscient et je voulais réagir, mais mon corps semblait bloqué, incapable de bouger ».
« Je ne vois pas la différence » dit Ron en haussant les épaules, et Harry lâcha un soupir exaspéré. « Mais enfin Harry, si tu étais un genre de voyant tu le saurais, non ? C'était très probablement un cauchemar très réaliste, après tout tu as échappé aux Lycaons argentés, et tu as déjà vu les chiffons et le fauteuil dans tes autres rêves. Ton esprit aurait très bien pu le fabriquer de toutes pièces pour faire ressortir tes peurs ! ».
« Ron a raison » approuva Hermione, et le roux écarquilla les yeux. « Ton inconscient veut peut-être exprimer l'angoisse que tu as vécu avec la première tâche, et cela se manifeste sous formes de cauchemars. C'est tout à fait normal, dans le domaine de la psychologie ».
Clairement pas convaincu, Harry ne répondit pas.
« Ne t'inquiète pas Harry, tu ne vas pas virer aussi cinglé que Trelawney » plaisanta Ron en se levant du banc Gryffondor.
« Je vais en parler à McGonagall, elle me dira ce qu'elle en pense » décida le garçon.
Sa directrice de maison garderait le secret et ne le prendrait sûrement pas pour un fou sujet à des visions prémonitoires. Ce n'était pas la première fois que sa cicatrice le liait à Voldemort, qu'elle le brûlait quand il rêvait de l'éclair aveuglant de l'Avada. Mais c'était la première fois qu'il avait un rêve de cette nature, et ça l'inquiétait. L'idée que Voldemort soit véritablement en train de nourrir des loups avec les restes d'un Moldu innocent était aussi terrifiante que révoltante, et il lui fallait l'avis raisonné de quelqu'un. Son rêve était trop troublant pour qu'il se taise, et McGonagall était raisonnée, en plus d'être une Gryffondor.
Il laissa Ron et Hermione prendre la direction de la salle commune, et se mit à la recherche de la professeur de Métamorphose.
Harry parcourut le château d'un pas vif vers la salle de classe de McGonagall, mais la sorcière n'y était pas. Il se rendit donc à la salle des professeur dans l'espoir de l'y trouver corrigeant les copies de ses étudiants, mais n'y trouva que Snape, qui en sortait. Encore Snape... A croire qu'il le faisait exprès...
Remontant le col de son manteau, il s'arrêta devant le Professeur.
« Monsieur » dit-il « Je cherche le professeur McGonagall, savez-vous où je peux la trouver ?».
« Décidément M. Potter, nous ne faisons que nous croiser ce matin... Le professeur McGonagall a dû s'absenter, je ne pense pas qu'elle soit disponible. Vous avez un message à lui transmettre ? ».
Harry hésita. Pouvait-il vraiment faire confiance à Snape ?
« Savez-vous quand elle reviendra ? Quand je pourrai la voir ? ».
Derrière l'apparent aplomb du garçon, Snape remarqua l'inquiétude dans sa voix.
« Que se passe-t-il M. Potter ? ».
Il y eut un bref silence, un moment de flottement, puis Harry détourna le regard.
« Ça n'a pas d'importance » déclara-t-il. « Bonne journée professeur ».
« Ne partez donc pas si vite » le rattrapa le Maître des Potions en se portant à son niveau. « Je vous trouve trop énigmatique pour vous laisser partir sans encombre. Quel est le problème ? ».
Harry se retourna, ses prunelles vertes l'affrontèrent avec méfiance.
« Il n'y a pas de problème ».
La dérobade n'échappa naturellement pas au Maître des Potions qui maintint son emprise obsidienne. Il s'approcha d'un pas, brisant la bulle personnelle du garçon, comme pour mieux le dominer de sa hauteur. Puis il susurra d'une voix de velours:
« Je ne vous crois pas M. Potter. Je pense que vous me cachez quelque chose ».
« Je... je ne... » hésita Harry, de plus en plus mal à l'aise. « Je ne sais pas si je dois en parler ».
« Parler de quoi ? Je suis professeur, vous pouvez me dire ce qui ne va pas ».
Snape était bien conscient du malaise du garçon. Il était nerveux, se passait une main sur le visage. Que cachait ce petit impertinent ?
« Si je vous le dit, promettez de ne pas le répéter ».
« Vous n'êtes pas vraiment en position de négocier ».
« Vous ne comprenez pas ».
Le directeur de Serpentard haussa les sourcils.
« Qu'est-ce que je ne comprends pas ? ».
Il prit Harry par le bras et l'entraîna un peu plus loin dans le couloir, s'éloignant des groupes d'étudiants qui approchaient.
« Expliquez-vous » exigea-t-il.
Harry finit par lui confier à voix basse la vision qu'il avait eu, tandis qu'au fur et à mesure de ses révélations, Snape réfléchissait, le regard sombre.
« J'étais simplement spectateur, et pas acteur » conclut-il. « Et je ne pouvais rien faire, je ne pouvais pas aider le Moldu ».
« Êtes-vous certain qu'il ne s'agissait pas d'un banal cauchemar ? » demanda Snape.
« Je ne sais pas, c'était tellement réel… D'autant plus que… euh… non rien ».
« D'autant plus que quoi ? ».
Harry serra les lèvres, hésitant.
« M. Potter » siffla Snape.
« Hum… Ce n'est pas la première fois que je fais ce genre de… rêve » avoua-t-il.
Il en avait trop dit, il ne pouvait plus reculer. A contrecœur, il lui décrivit le rêve récurrent où il voyait Queudver dans une vieille maison de campagne isolée et d'un homme tué par le sortilège de mort.
« Dans ces rêves, c'est Voldemort qui est sur le fauteuil, tout comme Voldemort était dans ma vision avec les loups. Je ne crois pas qu'il a vraiment de consistance physique mais il est en quelque sorte présent. Je me demande même si ce n'est pas la chose cachée dans le fauteuil ».
« Cessez de prononcer ce nom ».
« La peur d'un nom ne fait que accroître la peur de celui qui le porte » rétorqua Harry.
« Les gens comme vous qui portent leur cœur en bandoulière et se figurent faire acte de bravoure en prononçant le nom du Seigneur des Ténèbres à voix haute finissent tôt ou tard par essuyer le retour de boomerang. Il est des noms maudits qu'il est malvenu de dire, sachez-le, M. Potter. C'est du plus grand mage noir des derniers siècles dont nous parlons, pas d'un petit plaisantin qui s'essaye aux balbutiements de la Magie noire en ensorcelant des objets. Vous êtes d'une génération qui n'a connu ni la guerre ni l'apogée du Seigneur des Ténèbres, et par-dessus le marché vous avez été élevé loin du monde sorcier pendant dix ans, ce qui vous permet de prendre la confiance en bon Gryffondor que vous êtes. Mais n'oubliez pas que si même vos camarades n'osent pas dire son nom, c'est qu'il y a une raison ».
Harry voulut répondre mais l'homme leva la main, l'empêchant de parler.
« Il fut un temps troublé où le simple fait d'évoquer le Seigneur des Ténèbres pouvait vous attirer des ennuis dont vous n'avez pas la moindre idée. Il a cultivé et attisé la peur, jusqu'à ce que les gens soient tellement traumatisés qu'ils ne songent plus qu'à l'appeler de manière détournée. Et la période de tranquillité que nous connaissons suite à sa chute et cette fameuse nuit où vous êtes devenu le Survivant, est en train de se déliter, de se faner, de voler en éclat. La tragédie de la Coupe du monde de Quidditch en est une preuve douloureuse, et ce qu'il se passe dans l'ombre est le signe que les forces se rejoignent à nouveau et que le Seigneur des Ténèbres se prépare à revenir. La question n'est pas de savoir si cela arrivera, mais quand. Car ce n'est qu'une question de temps. Comment recouvrera-t-il ses pouvoirs perdus ? Je l'ignore. Mais il le fera, c'est une certitude, et tous ces gens morts ou blessés cet été sont des signes précurseurs de son retour. Alors ravalez cette assurance de façade et réfléchissez ».
Harry ne broncha pas, stupéfait par cette tirade assassine. Pourquoi Snape le houspillait-il de la sorte ? Il n'avait rien demandé ! C'est lui qui avait insisté pour qu'il parle !
Le Professeur le toisa longtemps de son regard noir, avant de reprendre froidement la parole :
« Il arrive, chez certaines personnes, que des rêves n'en soient pas. C'est par exemple le cas de ceux qui possèdent des dons de voyance ».
« Comme le professeur Trelawney ? ».
Snape eut une moue de dédain.
« Le professeur Trelawney est une contrefaçon de voyante. Je parle des vrais voyants, des médiums ».
« Je ne suis pas voyant, je n'ai jamais prédit le futur ».
« Mais vous bénéficiez d'une sorte de connexion avec le Seigneur des Ténèbres. Vos rêves, quand ont-ils commencé exactement ? ».
« Au début de l'été ».
« Cela coïncide avec l'apparition de crimes et autres agressions contre les Moldus et les sorciers dans tout le Royaume-Uni, jusqu'aux attaques coordonnées de la Coupe du monde. Et quoiqu'il en soit, vos visions ne sont pas un hasard, ce doit être lié à ce qu'il s'est passé le soir où l'Avada Kedavra s'est retourné contre lui lorsqu'il a tenté de vous supprime. Ce genre de lien n'augure rien de sain ».
« Que voulez-vous dire ? » demanda nerveusement Harry.
L'homme le scruta plusieurs secondes, avant de répondre à côté :
« Nous en avons terminé, M. Potter » dit-il brusquement.
« Attendez ! » s'exclama Harry avant que Snape ne l'abandonne une fois de plus à son sort. « Ces loups qui nous ont poursuivis cet été dans la forêt, et que j'ai vu dans ma vision... Ce sont des Lycaons argentés, pas vrai ? ».
Severus se figea. Ainsi donc, Potter avait fini par le découvrir... Il soupçonnait l'intelligente Granger d'être derrière cette découverte, et il y avait fort à parier qu'elle poursuivait son enquête, acharnée comme elle était... Maudite Miss Je-sais-tout... Insupportable Gryffondor...
« Je vois que vous avez fait quelques astucieuses recherches, M. Potter » répondit-il sur un ton soyeux.
« Qu'est-ce que vous savez à propos d'eux ? ».
« Rien de plus que vous » mentit le Professeur. « Si j'en apprends davantage, je vous le dirai ».
Guère convaincu, Harry n'y fit cependant aucune objection et le regarda s'éloigner avec un empressement suspect.
Le visage fermé, Snape se dirigea à grands pas vers les cachots.
Ce que venait de lui dire le Gryffondor n'était pas rassurant...
Le garçon était un cas unique ayant survécu à un sortilège de mort lancé à peine puissance par le plus grand mage noir des tous les temps. Il en gardait une cicatrice au front, ce qui pouvait expliquer ces étranges visions avec un Seigneur des Ténèbres rabougri se remettant d'aplomb peu à peu. Or Lord Voldemort était un parfait occlumens –lui-même en était un accompli- et savait fouiller dans les pensées des autres pour parvenir à ses fins et s'assurer qu'on ne lui mentait pas. Il n'y aurait donc rien d'étonnant à ce qu'il partage une connexion mentale avec le garçon.
Il devait en parler à Dumbledore.
Le soir-même.
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Lors de la reprise des cours dans la semaine qui suivit, Harry reçut un message du Maître des Potions, le convoquant à son bureau. L'écriture fine et élégante n'avait indiqué aucun motif, l'injonction étant claire. Vaguement inquiet, il avait passé la journée à se demander ce qu'il avait bien pu faire de mal, si c'était en rapport avec ce qu'il avait dit à Snape au sujet de sa vision des loups et de Voldemort, ou si l'homme se faisait simplement un malin plaisir de l'angoisser pour rien... Il allait bientôt le savoir...
Lorsqu'il pénétra dans l'antre du Serpentard ce soir-là, le Professeur l'attendait, et il délaissa le grimoire qu'il feuilletait. Il n'avait pas l'air de bonne humeur, et son visage était renfrogné, ce qui ne rassura pas Harry.
« Asseyez-vous » ordonna-t-il.
Harry obtempéra sans poser de question, s'installant dans le fauteuil en face du bureau.
« Bien » décréta enfin Snape en se reculant sur son fauteuil dans une attitude très snapienne, et Harry raidit ses doigts sur l'accoudoir. « M. Potter, savez-vous pourquoi je vous convoque ? ».
« Non, professeur ».
Par-dessus le bureau, Snape lui tendit un parchemin où figurait une belle écriture calligraphiée.
« Lisez ».
La missive était adressée au Serpentard, et signée de la main du professeur Dumbledore.
« J'ai parlé au directeur des visions que vous avez eu, et après réflexion, il souhaite, ou plutôt exige, que je vous donne quelques leçons d'Occlumancie afin de s'assurer que vous n'en ayez plus. Pour votre gouverne, je n'ai eu aucun droit de regard dans cette décision ».
Harry ne répondit pas, occupé à lire le parchemin. Dumbledore y expliquait qu'il avait besoin de suivre des cours d'Occlumancie avec Snape afin de lutter contre ces visions, car il soupçonnait qu'il existe une forme de connexion entre son esprit et celui de Voldemort. L'objectif, d'après ces lignes, était de fermer son esprit. Sauf que Harry n'avait aucune idée de ce qu'il était en train de lire.
« Il y a une... connexion entre nos esprit ? » demanda-t-il lentement.
« C'est ce que nous soupçonnons. Pour balayer tout doute possible, le directeur a estimé que vous deviez pouvoir vous défendre mentalement, à travers la pratique de l'Occlumancie ».
Snape se leva et se dévêtit de sa cape noire qu'il lâcha en l'air sans un regard pour elle. Elle ne tomba pas au sol mais alla se jucher sur une patère.
« L'Occlumancie » lança-t-il d'une voix grave. « Avez-vous une quelconque idée de ce dont il peut s'agir ? ».
« Aucune » répondit aussitôt Harry, s'attirant son regard soupçonneux.
« L'Occlumancie est un mot issu de l'association du latin occulto signifiant dissimuler ou cacher, ainsi que mens qui désigne l'esprit. Dois-je vous faire un dessin ou bien est-ce que cela vous parle ? ».
« C'est pour cacher son esprit ? Comment est-ce possible ? ».
« Pour cacher son esprit, voilà qui est très grossièrement résumé ».
Severus retint un soupir agacé en voyant l'étonnement se peindre sur le visage du garçon. Fichu Dumbledore.
Il n'avait pas vraiment eu le choix de toute façon... Il ne pouvait pas laisser Potter aux mains des dérives mentales du Seigneur des Ténèbres. Le directeur n'avait même pas remis en cause la crédibilité de la parole du garçon, se contentant de croire Severus. Ils étaient rapidement tombés d'accord : cauchemar ou visions, ils ne pouvaient pas prendre le risque de savoir si ce que le gamin voyait était bien réel. Avoir des visions, même pour un sorcier, n'avait rien de commun lorsque l'on était pas un maître de la Divination. Connaissant le passé de Potter, et son lien avec le Seigneur des Ténèbres, mieux valait prendre les devants, et c'était fort regrettable que l'obstiné Gryffondor n'en ait pas parlé plus tôt.
« En réalité, c'est beaucoup plus subtil et élaboré que vous ne tentez de le faire croire. C'est un art que peu de personnes maîtrisent, qui consiste à défendre son esprit, c'est-à-dire ses pensées conscientes ou inconscientes, contre les tentatives extérieures de pénétration. Recourir à l'Occlumancie, c'est fermer son esprit aux intrusions et influences magiques, c'est un ensemble de mécanismes de défense ».
« D'accord » fit Harry en essayant de retenir cette définition. « Et est-ce que ça prend du temps de maîtriser l'Occlumancie ? ».
Il ne tenait pas spécialement à passer ses soirées en compagnie de son cher professeur de Potions.
« Cela dépend de l'énergie et du sérieux que vous y consacrerez ».
« Et comment s'y prend-t-on ? ».
« Tout se fait par la force de la pensée. Rien de tel qu'une petite démonstration ».
Snape sortit sa baguette.
« Qu'est-ce que vous allez faire ? » s'inquiéta Harry.
Il n'aimait pas beaucoup la façon dont l'homme l'observait de ses yeux noirs et insondables, comme un prédateur s'apprêtant à fondre sur sa proie.
« Je me prépare à pénétrer votre esprit ».
Harry se mordilla les joues. Cela ne semblait pas être une idée très séduisante.
« Et si je refuse ? ».
« Vous n'avez pas le choix, le professeur Dumbledore insiste pour que je vous donne des cours d'Occlumancie. Croyez-moi, cela ne me réjouit guère. Et maintenant, levez-vous ».
Mensonge... Il était urgent que le gamin soit formé pour se défendre face aux inclusions d'un autre dans son esprit. L'homme observa le visage de Potter. Ses yeux émeraudes le regardaient avec anxiété, il lisait la méfiance sur ses traits.
« Inutile de sortir la votre baguette, vous n'en aurez pas besoin. Prêt, M. Potter ? Legilimens ».
Harry ne savait pas comment il était supposé se préparer à l'Occlumancie, d'autant qu'il ne savait pas quel effet cela faisait.
Sitôt que la formule eut fini de franchir les lèvres de Snape, celui-ci fut dans son cerveau.
Il ne le voyait pas. Mais il sentait sa présence.
La présence d'un intrus, comme un corps étranger, qui venait se mêler de ce qui ne le regardait pas. Rapidement, l'intrus se mis à plonger dans ses pensées, faisant de lui un pantin, une marionnette. Ses souvenirs explosèrent au grand jour dans sa tête, les offrant à la vue de son professeur. Ce dernier prenait une scène, une capture de vie, avant de passer à une autre avec une grande simplicité. Harry avait l'impression qu'il lui suffisait de tourner la roulotte de ses souvenirs et d'en prendre un au hasard.
Son institutrice le punissait alors que Dudley avait déchiré son cahier d'exercices... Il assistait à un cours du professeur Quirrell... Il s'entraînait au Quidditch avec Angelina qui aboyait sur toute l'équipe... Il se perdait dans la forêt après l'attaque de la Coupe du monde... D'autres souvenirs défilèrent encore, sans qu'il ne puisse faire le moindre geste, trop tétanisé pour réagir, condamné à laisser Snape décortiquer sa vie.
Puis le Maître des Potions quitta son esprit et il se retrouva effondré contre un mur du bureau, sans comprendre comment il était arrivé là. Il prit une grande goulée d'air, comme s'il était resté plusieurs minutes sous l'eau. Snape, impassible, l'observait. Lui n'avait pas bougé de sa place, tel un rocher dans la tempête.
« Combien de temps ça a duré ? » demanda-t-il, le cœur battant.
« Pas plus d'une vingtaine de secondes. Vous êtes d'une limpidité déconcertante, M. Potter, et ce n'était qu'un aperçu. Vous n'avez opposé aucune résistance, c'est comme si j'enfonçais des portes déjà grandes ouvertes. Vous devez résistez ».
« Comment dois-je m'y prendre? ».
« En vous concentrant, tout simplement ».
« Cela ne m'aide pas beaucoup » dit Harry en se redressant, les cheveux ébouriffés.
Snape lui lança un regard suspicieux.
« Avez-vous senti ma présence dans votre esprit ? ».
« Difficile de l'ignorer ».
« Je suis volontairement arrivé avec mes gros sabots pour cette première expérience, afin que vous réalisiez vraiment de quoi il s'agit. C'était le stade premier de l'Occlumancie, celui où le legilimens, qui entre dans votre tête, se promène librement et tranquillement dans un esprit, au su et au vu de la personne. Vous l'apprendrez au cours de nos leçons, les intrusions peuvent être plus fines, mais beaucoup plus brutales aussi, tantôt caressantes comme une plume tantôt assassines tel une lame, réconfortantes ou glaçantes, ordonnées ou chaotiques. Il y a plusieurs degrés dans cette discipline, et il vous faudra en maîtriser les fondamentaux ».
Harry demeura silencieux, se contentant d'écouter le professeur.
« Est-ce que vous comprenez ce que je vous dit ? ».
« Oui » fit le garçon en hochant la tête.
« Je ne crois pas, non » répliqua Snape d'un ton cassant. « Votre absence de réaction en est la preuve. Ce que je viens de dire aurait dû vous alerter sur la spécificité de cette pratique ».
« Ça ne veut pas dire que je ne comprends pas » se défendit Harry.
« Bien ! Alors expliquez-moi ce que vous en déduisez ! ».
« J'ai compris qu'il fallait empêcher Voldemort d'entrer dans mon esprit ».
« Savez-vous seulement pourquoi, M. Potter ? ».
Le Maître des Potions commençait à s'agacer, Harry le devinait à son regard de plus en plus mauvais.
« Une personne maîtrisant l'Occlumancie et la Légilimancie peut réussir à prendre le contrôle de votre esprit malléable innocent et exposé à tous. Le Seigneur des Ténèbres est un excellent legilimens et pourrait s'insinuer dans vos pensées pour vous soutirer des informations même s'il préfère prendre du plaisir à vous infliger des supplices de son imagination, ou bien s'assurer qu'on ne lui ment pas et que vous n'omettez rien qui ne saurait l'intéresser, ou encore pour vous contrôler. Et c'est par la Légilimancie qu'il pourrait vous contrôler si vous étiez en face de lui. Mais imaginez un instant qu'il ressuscite et apprenne que vous pouvez assister à certaines de ses activités… que croyez-vous alors qu'il ferait ? ».
« Il ne peut pas me contrôler, il n'a même pas vraiment de corps » prétendit nerveusement le jeune Gryffondor.
Snape eut un rire sombre.
« Que vous figurez-vous donc ? Ce n'est pas parce qu'il est physiquement diminué qu'il demeure inoffensif pour autant. Pourquoi croyez-vous ne soit pas mort et enterré ? Par quel procédé imaginez-vous qu'il ait pu survivre à son propre Avada kedavra destructeur et qu'il soit en train de gagner peu à peu des forces, entouré de ses partisans ? Je ne connais pas le secret de son immortalité, mais il est évident qu'il y a un processus psychique. Sa force mentale, son esprit, ne sont pas totalement diminués, et pour s'en convaincre je vous invite une fois de plus à vous référer à ce que nous enseigne l'actualité. Comment imaginez-vous qu'il ait pu organiser les exactions qui ont eu lieu à la Coupe du monde de Quidditch? Il faut avoir un mental puissant pour se remettre de ce qui s'est passé il y a de cela treize années, puis renaître à nouveau. Et la confiance renaissante de ses fidèles partisans n'est pas anodine, elle est la preuve qu'il y a du mouvement dans les rangs, parce qu'il se murmure qu'il est de retour ».
Le ténor de Snape était froid, incisif.
« S'il revient d'entre les morts, qu'il s'avère que vous êtes lié mentalement à lui et qu'il l'apprend, alors ce serait pour vous une catastrophe M. Potter, un désastre. S'il lui venait l'envie de pénétrer votre esprit maintenant, vous pourriez ne même pas vous rendre compte de son hideuse présence dans votre tête, alors qu'il s'emploierait à vous faire voir des choses qui n'existent pas, simplement pour vous manipuler, pour vous faire peur, vous faire du mal, pour vous faire croire ce qu'il veut et vous amener à faire ce qu'il projette. Vous seriez, pendant quelques instant, une marionnette, un pantin tenu par des fils, sans même que vous vous en doutiez. L'illusion est un volet de la magie, ce n'est qu'un jeu d'enfant pour lui, un amusement. Il pourrait retrouver vos souvenirs les plus sombres et vous les faire revivre, vous inspirant amertume, douleur et culpabilité. De la torture mentale, somme toute. Oui, Potter. Voilà ce que vous devez comprendre. La manipulation ».
Un silence mortifié suivit les paroles du Maître des Potions. Tout au long de sa tirade, Snape s'était approché de Harry d'une démarche inquiétante, faisant reculer le garçon contre le mur humide. Il avait vu danser dans les yeux si sombres une lueur dangereuse. Son attitude tranchait avec le sang-froid dont il faisait habituellement preuve quand il s'énervait en cours de Potions. Ses traits anguleux s'étaient animés d'une fureur maîtrisée. Comme une cocotte minute qui bouillonnait et qui n'allait pas tarder à siffler.
Le mépris et le dégoût s'y disputaient.
Harry, dont les battements de cœur s'étaient légèrement accélérés, étudiait anxieusement son professeur, se demandant s'il allait exploser ou non. De longues secondes passèrent, où ils s'observèrent, puis le directeur de Serpentard intima:
« Recommençons ».
Son ton était froid. Il leva sa baguette vers le front de Harry.
« Legilimens ».
