Chapitre 8 : désir
"Plus personne ? Il faut qu'on parle. Demain, 23h, en haut de la tour d'astronomie. Ce n'est pas une option.
Malfoy."
Elle marchait. Seule. Comme tous les jours depuis plusieurs semaines. Elle marchait. Droit. Sans faire attention à ce qui l'entourait. Seule. Comme la veille. Comme la journée d'avant. Elle marchait. Sans Ron. Sans Harry. Sans Ginny. Sans personne. Elle marchait. Seule. Et elle le méritait. Une dispute avait éclaté entre elle et les autres. Elle avait des secrets. Ils le savaient. Elle refusait dans parler. Ils voulaient l'aider. Elle s'enfonçait dans ses mensonges. Ils voulaient l'aider. Elle leur mentait. Ils le savaient. Elle s'est éloignée. Ils l'ont laissé faire. Ils attendent qu'elle fasse le premier pas. Ils attendent qu'elle revienne. Elle attend. Elle attend de comprendre. Elle attend de comprendre pourquoi. Pourquoi elle va mal. Pourquoi elle pense à eux. Pourquoi elle pense à Fred. Pourquoi elle pense à Sirius. Et à Remus. Et à Tonks. Et à Dumbledore. Et aux autres. Et à Draco. Aussi. Surtout. Et elle se disait qu'il était aussi seul qu'elle. Au fond. Qu'il vivait dans un tissu de mensonge. Aussi. Qu'il souffrait. Beaucoup. Qu'ils se ressemblaient. Énormément. Et qu'ils étaient différents. Sûrement trop. Et elle marchait. Toujours. Et les gens la bousculaient. Et elle bousculait les gens. Et d'autres gens se poussaient. Et d'autres gens murmuraient. Chuchotaient. La regardaient. L'admiraient. La vénéraient. Et elle marchait. Puis elle mangea. Puis elle marcha. Elle étudia. Elle marcha. Elle mangea. Elle marcha. Elle se cacha. Seule. Elle attendit. Seule. Elle marcha. Elle monta. Encore. Et encore. Haut. Très haut. Elle marcha. Elle poussa la porte. Elle avança. Elle le vit. Elle s'arrêta. Puis elle le regarda. Puis il la regarda. Puis elle pleura.
OoOoOoO
Draco ne dit rien, regardant simplement les yeux d'Hermione déborder silencieusement. Il était là depuis une heure. Il avait réfléchi. Sans succès. Pourquoi avait-il fait ça ? Pourquoi ce rendez-vous ? Tout se passait bien, leur correspondance était parfaite alors pourquoi ? Pourquoi avoir risqué de tout gâcher ? 60 minutes. 3600 secondes. Et toujours pas de réponse. Il devait être fou, sûrement. Ou alors, la prise de conscience de la solitude d'Hermione lui avait provoqué quelque chose, l'avait secoué, interpellé. Oui sûrement. De la pitié, sans doute. Oui, ça devait être ça. De la pitié. Ce sentiment bas, ce sentiment de lâche. La pitié, c'était vil, vide de toute compassion. La pitié donnait bonne conscience. La pitié permettait à quelqu'un de fourbe de se comparer à quelqu'un de bien. La pitié n'apportait pas d'aide, pas de réconfort, juste un sentiment de honte, de médiocrité pour la personne l'inspirant. Alors oui, c'était cela qu'il ressentait : de la pitié. Il refusait d'imaginer plus, de se sentir concerné ne serait-ce qu'une seule seconde. Il ne voulait pas. Et, elle ne le méritait pas, n'est-ce pas ? Cette femme qui aurait pu tout avoir mais qui s'en privait délibérément. Cette femme qui fuyait ceux qu'elle aimait. Cette femme qui s'enfermait dans le passé pour ne pas voir le jour se lever, pour s'aveugler, pour rester cloîtrée dans l'univers sombre de ses pensées. Il le savait. Il savait qu'elle ne voulait pas oublier, qu'elle ne voulait pas abandonner au passé ceux qui ne l'avaient jamais mérité. Et il lui en voulait. Alors il la méprisait. Et il lui en voulait car cette persévérance, cette fidélité lui rappelait une nouvelle fois sa lâcheté. Oh oui, sa lâcheté, car lui, l'ancien partisan des ténèbres, lui faisait tout, tout ce qui était en son pouvoir, pour gommer les visages, les cris, les mots, les paroles, les actions du passé. Tout pour oublier la soumission dont il avait fait preuve, les remords qui l'avaient accaparé, la souffrance qu'il avait vue causer sans agir, sans intervenir, sans se rebeller, se révolter, sans courage, sans bravoure, sans rien qui aurait pu faire de lui quelqu'un de bien. Elle faisait tout pour se rappeler des personnes qu'elle avait aimé ; il faisait tout pour oublier sa lâcheté et pour cela, oui pour cela, il la méprisait.
Cinq minutes étaient passés et ils étaient toujours immobiles, l'une pleurant, l'autre songeant.
Dix minutes.
Ils n'avaient bougé.
Ils n'avaient pas parlé.
Le silence n'était pour autant pas pesant, ils n'avaient pas encore besoin de parler.
Quinze minutes.
C'est long.
Un quart d'heure de silence religieux, un quart d'heure à se dévisager.
C'est long.
Trop.
Il était encore dans ses pensées, hermétique à ce qui l'entourait. Le vent, le temps, l'inexistence du bruit, l'atmosphère étrange qui régnait. Rien n'avait d'importance. Rien n'avait jamais d'importance. Depuis son arrivée, il la fixait sans pour autant le regarder. Il la fixait le regard vide, vague, emprisonné dans sa tête. Mais il en avait marre, il n'en pouvait plus, il ne supportait plus ses réflexions. Elles le faisaient se sentir minable, faible, et ça le rendait malade. Il ne voulait pas être minable. Il refusait d'être faible. Alors il se força, il s'ouvrit au monde environnant et ce qu'il y vit le surprit. Elle, Hermione, cette femme. Pour la première fois, il la trouva belle. Vraiment belle. Belle à se damner. Pourtant, elle ne l'était pas particulièrement là, maintenant. Pourtant elle était moins belle qu'il y a quelques mois. Mais c'était la première fois, la première fois qu'il la voyait vraiment. Il l'admira. Il dévisagea son visage pâle comme la craie, son visage qui ne semblait pas avoir vu de lumière pendant trop longtemps, comme si elle avait été séquestrée des semaines durant, comme si elle n'était pas sortie de la bibliothèque pendant un laps de temps infiniment long. Elle semblait transparente, comme les larmes qui continuaient de couler silencieusement sur ses joues. Elles dégoulinaient lentement, très lentement. Elles caressaient sa peau diaphane, atteignant ses lèvres pleines, sensuelles, tremblantes, ses lèvres qui vibraient, preuve de la tension non contenue de leur maîtresse. Elles ne s'arrêtaient pas là, elles continuaient jusqu'à sa mâchoire serrée, jusqu'à son fin menton. Et puis elles s'évadaient, elles quittaient cette face souffrante. Il les voyait, brillantes, descendre dans son cou de porcelaine telles des perles de nacre, sublimes comme le plus pur des diamants. Il voulait s'y plonger, se nicher contre sa clavicule seyante, embrasser chacune d'entre elles, les goûter, s'en abreuver. Il voulait que ses lèvres, ses dents et sa langue entrent en contact avec son cou soyeux. Il voulait le rendre pourpre, le rougir, le marquer. Il voulait laisser sa trace sur cette femme. Il voulait la posséder, entièrement. Il voulait qu'elle lui appartienne. Il voulait la toucher, lui prendre ce qu'elle avait de plus précieux. Pourquoi, pourquoi voyait-il cela ? Pourquoi distinguait-il que ses yeux étaient rougis, bouffis ? Pourquoi remarquait-il les deux immenses plages noires qui semblaient vouloir les engloutir, ces cernes violacés, couleur de nuit ? Pourquoi s'apercevait-il que ces joues avaient maigri, s'étaient creusées ? Pourquoi la désirait-il de manière aussi ardente ?
Parce qu'il ne la respectait pas, sans doute. Parce qu'elle était, à ses yeux, comme toutes ces femmes qu'il ne respectait pas. Comme la blonde de la veille, comme la brunette de la semaine précédente. Alors pourquoi ne la serrait-il pas encore dans ses bras ? Pourquoi ne la faisait-il pas sienne ici et maintenant ? Parce qu'il avait peur, il le savait. Parce qu'il avait peur de cette vierge, de la pureté qu'elle dégageait. Parce qu'il n'avait jamais été le premier. A part pour Pansy. Mais pour Pansy, c'était différent. Il ne l'avait jamais trouvée belle, il ne l'avait jamais considérée comme pure. Elle était déjà pourrie jusqu'à la moelle, elle était déjà sombre, elle n'avait plus rien à sauver. Alors qu'Hermione... Hermione. Il n'osait imaginer la toucher, comme si ce contact risquait de la brûler, comme si sa bonté risquait de le détruire, lui, le monstre. Il aurait tellement aimé la salir, la pourrir autant que lui l'était ! Mais il n'y arrivait pas, malgré le peu de respect qu'il avait pour elle. Il repensa à ce jour dans la bibliothèque, il se concentra de toutes ses forces sur les souvenirs, cherchant désespérément les images estompées avec le temps. Il se rappelait avoir apprécié. Il ne savait plus pourquoi. Il voulait se lever, la serrer contre lui pour raviver sa mémoire mais il n'y arrivait pas. Alors il restait là, assis, à la détailler, à imaginer le goût salé de ses larmes, le parfum sucré de sa peau. Il restait là, tenu à distance par la force qui émanait d'elle. Car malgré ses pleurs, malgré la fragilité insinuée par sa maigreur et son teint, elle était forte. Il le savait car elle était là, devant lui, car elle était venue malgré leur dernière altercation. Il le savait. Le combat qu'il distinguait au fond de ses iris lui disait.
OoOoOoO
Tout était silencieux. Elle était restée parfaitement immobile, stoïque, droite, concentrée sur son trouble intérieur. Elle ne frissonnait pas. Elle ne le voulait pas. Pourtant elle avait froid. Ses larmes glaçaient tout son être, s'infiltraient par chacun de ses pores, comme pour atteindre et emprisonner son âme. Le temps passait, s'écoulait doucement. Chaque minute s'écroulait autour d'elle, elle les voyait s'enfuir, s'effondrer, disparaître à jamais. Elle les voyait le narguer, lui murmurer que jamais elle ne pourrait les rattraper, les récupérer, revenir en arrière. Jamais. Pourquoi pleurait-elle déjà ? Quelle était la cause de ces larmes qui ruisselaient jusqu'à son cœur ? La cause ? Si seulement il n'y en avait qu'une.
Son combat intérieur dura longtemps. Enfin, au bout d'un laps de temps indéfini mais qui, pour elle, s'approchait de l'éternité, ses larmes se tarirent. Petit à petit, elle les arrêta. Petit à petit, elle reprit le contrôle et, non sans mal, remit en place sa nouvelle carapace, celle qui était apparue au courant du mois de septembre.
Ses yeux, après avoir débordé trop longtemps, distinguèrent à nouveau son environnement. Elle remarqua qu'il n'avait pas bougé, lui, Draco, qu'il était resté, comme elle, parfaitement immobile. Elle croisa son regard. Il la dérangeait. Il était étrange, confus, noir, froid, profond, perdu. Il était beaucoup trop de choses à la fois et ça ne la rassurait pas. C'était elle qu'il regardait tout de même ! Qu'était-il en train de penser ? Là, maintenant. Pourquoi la fixait-il ainsi ? Et que pensait-elle, elle ? Que ressentait-elle à la vue de son doux ennemi ? Elle aurait dû être terrifiée. Mais non, elle ne l'était pas. A vrai dire, elle avait plutôt envie de rire. D'un rire faux, rauque, forcé, d'un rire illustrant la situation absurde dans laquelle elle se trouvait. Encore une fois, il se retrouvaient l'un en face de l'autre, c'était caricatural, comme un mauvais film qui ne se concentrerait que sur les deux personnages principaux, oubliant tout le reste. Elle avait l'impression d'être l'un de ces personnages, de ne vivre que lorsque cela concernait Draco. Peut-être parce que le reste du temps elle se sentait vide, lassée. Peut-être parce que le reste du temps elle n'avait rien à faire, personne avec qui parler. Peut-être parce que, en somme, le reste du temps, elle se sentait morte, alors qu'avec lui... Ses tripes se tordaient, ses mains devenaient moites, son cœur tambourinait et sa gorge se bloquait, avec lui, elle était terrorisée. Terrorisée mais vivante.
- Pourquoi ne suis-je vivante que lorsque tu es là, lorsque je t'écris ?
Sa voix était plate, sans émotion, comme elle l'aurait été pour dire bonjour à un professeur. La question s'était imposée à elle et elle n'avait rien fait pour la retenir. Le silence devenait gênant.
- Pourquoi les femmes posent-elles des questions auxquelles on ne peut jamais répondre ?
Il avait dit ça sur le ton de conversation, pas arrêté une seule seconde par le côté personnel, presque intime, de la question d'Hermione. Elle sourit et quitta enfin sa pose de statue. Elle se dirigea vers le mur et s'assit à quelques pas du blond. Un mètre devait les séparer, tout au plus. C'étaient des petits pas.
- La vie appartient aux gagnants, tu sais.
- Oui, je sais. Sa voix était presque rauque, comme si la Gryffondor n'avait pas tenu une discussion depuis longtemps.
- Alors pourquoi ne vis-tu pas, toi ? Il semblait réellement intrigué.
- Parce que tu penses que j'ai gagné ?
- Bien sûr !
Elle rit. D'un rire glacial et triste.
- Et bien tu te trompes.
- Je ne comprends pas.
- Il n'y a rien à comprendre...
- Tu te fous de moi ! Ose dire que tu n'as pas gagné cette guerre !
- La guerre ? La guerre ?! Il faut être sot pour penser que l'on peut vivre seulement si on a gagné la guerre. Après son cri, sa voix était redevenue neutre et calme, comme depuis le début de leur échange.
- Tu étais d'accords, il y'a quelques secondes à peine.
- Je le suis toujours.
- Mais...
- Je ne suis pas une gagnante ! Moi j'ai tout perdu ! Mes valeurs, ma famille, mes amis, mes mentors ! Lupin ne m'apprendra plus rien, Fred ne me taquinera plus jamais, mes parents m'ont oubliée et moi j'ai volé, j'ai souhaité la mort, j'ai été prête à tous les sacrifices pour gagner, pour rien ! J'ai perdu, tu m'entends ? Je suis une perdante, de plus en plus, comme si je le souhaitais au fond de moi. Je m'éloigne du peu de personnes qu'il me reste, je m'isole pour mieux souffrir, pour mieux ressasser mes vieux souvenirs. J'attends de mourir ! Je veux mourir ! Je veux revoir ceux que j'aime, je veux voir les dernières photos de Colin, regarder Hedwige s'envoler dans un bruissement d'ailes, rire avec Tonks, discuter avec Dumbledore, je veux partir d'ici, de ce château, de cette vie qui appartient aux gagnants ! On n'a plus besoin de moi ici, ils peuvent tous se débrouiller seuls à présent... Tellement d'émotions contradictoires s'étaient bousculées dans ces propos, ses variations d'intonations étaient inqualifiables, tantôt tristes, tantôt énervées, tantôt autre chose de plus abstrait.
- Moi j'ai besoin de toi. Ce n'était pas une déclaration, pas une marque d'affection. Juste un constat, une vérité absolue que tout le monde trouverait banale. Une phrase du même acabit que "l'eau, ça mouille" ou "le feu, ça brûle." Une phrase un peu stupide quand on la regarde de plus près.
- C'est faux.
- Non ! Tu es la seule avec qui je peux être honnête, la seule qui me connaît, la seule qui me rend vivant ! Je suis comme toi, je te hais mais je ne peux me passer de toi, c'est comme ça, c'est stupide, bête, mais je ne peux faire autrement ! Je n'imagine plus ma vie sans toi, sans notre correspondance houleuse, sans tes piques, sans ton aide ! Il s'était retourné vers elle, ils se fixaient et il criait. De désespoir sûrement. De peur d'être à nouveau seul au milieu de ses mensonges. J'ai besoin de toi, besoin de savoir que tu souffres aussi ! C'est égoïste, n'est-ce pas, ce plaisir malsain que je ressens lorsque je sais que je ne suis pas le seul à avoir mal, lorsque je sais que tu es là ! C'est morbide n'est-ce pas ! Je dois te répugner mais je m'en fout, je me complais dans ton mépris, j'aime me savoir figurer dans ta hantise ! J'aime cette colère qui m'envahit lorsque je pense trop à toi, lorsque je te parle ! J'aimerais tellement que tu m'appartiennes, qu'entre nous se consolide cette relation malsaine, qu'en plus d'être mental elle devienne charnelle. J'aimerais te faire encore plus mal, me sentir plus vivant, me sentir maître et entier ! J'aimerais... Arg ! Le sang bâtait dans ses tempes, il ne parvenait plus à réfléchir, il devenait fou ! Il allait lui sauter dessus à nouveau, comme cette nuit-là, comme dans ses rêves, il allait se comporter en animal. Il ne voulait pas, mais il perdait pied. L'appel de la luxure, l'appel de la souffrance, l'appel de ce corps frêle était assourdissant, l'odeur de la femme à ses côtés emplissait l'air, rendait l'atmosphère lourde, pesante. Il n'eut le temps que de se demander si elle arriverait à le repousser, à lui échapper une fois encore, puis il fondit sur ces lèvres, comme si sa vie en dépendait.
