Chapitre 8 : Un Carrefour
« Que vais-je dire à ces hommes et ces femmes qui ont travaillé ici depuis plus de vingt ans ? »
Le directeur d'Arkema, une usine spécialisée dans les plastiques*, dévisage son nouveau patron avec une certaine crainte. Il n'aime pas son regard bleu direct qui semble pénétrer au fond de votre âme.
« Certains ont des familles à charge, ajoute-t-il.
– Vous êtes payé pour ça, non ? rétorque M. Baas d'une voix douce, au ton indifférent. Et très bien payé. Ne m'ennuyez pas avec les détails. Je veux que tout soit fini demain. J'ai déjà plusieurs acheteurs intéressés.
– Heu… M. Baas ? Je… je vois que mon nom est sur la liste…
– Naturellement. Il vous sera ainsi plus facile de leur expliquer qu'ils doivent partir, si vous êtes vous-même du voyage.
– Bien sûr monsieur », murmure l'homme en inclinant la tête en signe de soumission.
*[L'entreprise existe réellement à Birmingham, mais évidemment je ne sais rien de sa « santé » économique. Il en sera de même pour toutes celles dont je me servirai.]
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Christian Baas est assis sur sa confortable – et très chère – chaise longue le Corbusier – un original de l'époque, pas une copie. Il regarde les nouvelles régionales d'un œil distrait, tout en calculant de combien de livres a encore augmenté son compte en banque. Quand il entre dans un établissement financier maintenant, ce n'est plus dans l'intention de voler ou d'escroquer, mais en tant que client important. Quel changement par rapport à quelques mois en arrière !
Sur le petit écran, un homme attire son attention. Il est très grand. Un colosse au visage carré et à l'expression sereine. M sent une puissance dans cette personne. Il laisse de côté ses calculs pour se rapprocher de la télévision.
L'homme répond à un journaliste, et son comportement, comme son physique, forme un contraste avec le commentateur. Celui-ci sautille, s'excite, balançant le micro à bout de bras sous le nez du géant. Il tente, avec des questions détournées à la formulation vicieuse, de faire avouer à son interlocuteur qu'il est bel et bien un charlatan.
Mais l'interviewé garde son calme. M écoute à peine ce qu'il dit. Il est surtout fasciné par le pouvoir qui irradie de cette personnalité. Finalement, il retient le nom, et surtout la spécialité de cet homme. C'est un coach, qui accompagne les gens pour leur permettre de réussir leur vie. Il fait des séminaires partout dans le monde. Mais il s'adresse aussi aux entreprises pour motiver leurs cadres, ou même leurs employés.
« Intéressant ça, songe M. Je peux utiliser ses méthodes comme une pommade pour faire passer la pilule des licenciements dans certaines grosses boîtes. Là où ça risque de coincer un peu plus que dans les petites. Son histoire de Programmation Neuro Linguistique est de toute évidence du vent, mais ça va laisser croire que la nouvelle direction s'intéresse à leurs problèmes. »
Il note la date de la conférence de… Anthony Robbins* à Birmingham.
*[Anthony Robbins est réel, son métier et son physique aussi, le reste sera de mon invention.]
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À la Villa Aston, un établissement spécialisé dans les séminaires, la salle est immense et déjà remplie, une demi-heure avant le colloque. Il trouve une place au fond, au bord d'une rangée. L'orateur arrive pile à l'heure, et l'assemblée toute entière se lève pour l'ovationner. Il lève les bras en guise de salut.
« Un bon meneur, pense M. Il sait ce qui marche. Pourquoi n'utilise-t-il pas ce don pour prendre le pouvoir sur le monde ? »
Durant tout le « spectacle », il a la sensation tenace qu'Anthony Robbins tient la foule dans une sorte de transe hypnotique. Ça va plus loin qu'un simple effet de masse. Autour de lui, les gens ont l'air en extase. Bien que non affecté par ce transport, il le ressent tout de même.
À la fin cependant, il se demande si ça vaut le coup de dépenser de l'argent pour ça.
« J'aurais peut-être une grève ou deux, mais il suffit de les ignorer. Ces mouvements s'essoufflent d'eux-mêmes. Si on sait intimider les meneurs, ça passe rapidement. J'ai perdu deux heures. C'était totalement inintéressant. En tout cas, pas utilisable. »
Il se hâte d'aller prendre l'ascenseur pour rejoindre le parking et sa voiture, avant la ruée.
Au moment où la porte va se clore, une grande main empêche sa fermeture, et Anthony Robbins lui-même entre dans la cabine. Il salut poliment son compagnon de voyage d'un simple hochement de tête. Mais dès que l'engin se met en route, il se tourne vers lui, et tend les énormes doigts de sa main droite.
« Vous me connaissez, puisque vous étiez à la conférence, commence-t-il de sa voix un peu sourde et râpeuse. Néanmoins, je me présente : Anthony Robbins. »
Bien entendu, cela n'a pour but que de savoir le nom de M qui rend la politesse avec réticence.
« Christian Baas », répond-il sobrement en tendant la main à son tour.
La poigne de Robbins est toute en douceur. Il y rajoute même son autre main et conserve celle de M dans les siennes. Ses yeux le scrutent.
« Comment saviez-vous que j'étais à la conférence ? demande celui-ci pour essayer d'éloigner le malaise qu'il ressent. Il y avait plusieurs milliers de personnes, et l'hôtel reçoit d'autres séminaires.
– Je vous y ai vu. »
M en doute. Anthony Robbins n'a pas un seul instant arrêté son regard sur lui, pendant sa prestation. Il lui vient soudain un soupçon, alors que la machine s'arrête au troisième sous-sol.
« Ce n'est pas un hasard si vous êtes monté dans cet ascenseur, n'est-ce pas ?
– Absolument pas un hasard, affirme Robbins avec un grand sourire. Je vous ai suivi. »
Là, c'est inquiétant. D'autant plus que l'homme n'a toujours pas lâché sa main. Cependant, il l'abandonne au moment où les portes s'ouvrent. M se dirige rapidement vers sa voiture, mais l'autre lui emboîte le pas.
« Écoutez, déclare-t-il en s'arrêtant et en faisant face, sentant ses deux cœurs battre plus rapidement. Je sais pourquoi vous êtes là.
– Ah oui ?
– Oui. Pour m'arrêter, et pour me ramener… »
Il ne peut en dire plus. Malgré tous ses efforts, sa gorge se bloque et la panique monte, le couvrant de sueur.
« Vous arrêter ? questionne le géant. Je ne sais pas pour quelle raison certaines personnes veulent vous arrêter, mais ce n'est pas mon cas, je vous assure.
– Alors pourquoi ?
– Vous m'intéressez. J'ai ressenti votre aura très fortement, dès que je suis entré dans la salle. Vous êtes… à un carrefour.
– Un carrefour ?
– Oui, un moment de votre vie où vous allez faire des choix qui vous mèneront dans un sens ou dans l'autre. Et cela pourrait être très important, non seulement pour vous, mais pour beaucoup d'autres personnes. Vous avez une très grande force, et elle peut être bien… ou mal employée. »
M pousse un soupir, de soulagement et d'ennui en même temps.
« Merci, mais ça ne m'intéresse pas. Je sais faire mes propres choix, sans que quelqu'un me les dicte.
– Je peux vous aider à retrouver quelque chose de très précieux que vous avez perdu.
– Quoi donc ? interroge M, soupçonneux à nouveau.
– Votre mémoire. Vous ne savez pas qui vous êtes, n'est-ce pas ?
– Comment êtes-vous au courant… si vous n'êtes pas de ceux qui me recherchent ?
– Un rien. Une toute petite hésitation lorsque vous m'avez dit votre nom. Il ne vous est pas venu naturellement.
– Je pourrais avoir changé de nom. Ce n'est pas un signe de perte de mémoire.
– Mais c'est le cas, n'est-ce pas ? »
Le malaise que ressentait M s'accentue. Il recule, et s'apprête à partir.
« Attendez ! » lui crie Anthony Robbins.
En deux grands pas, il le rattrape, et glisse quelque chose dans sa poche.
« Ma carte, ajoute-t-il, alors que M s'éloigne rapidement. Vous pouvez me joindre quand vous voulez. À n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. »
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« M'aider à retrouver ma mémoire ! Quelle stupidité ! S'il croit qu'il va pouvoir me soutirer de l'argent avec quelques uns de ses tours de passe-passe. Je ne suis pas une dupe, comme ses clients habituels. »
M conduit nerveusement son coupé Rolls Phantom jusqu'au garage de son immeuble. Il monte dans son appartement, mais il ne se couche pas. De toute façon, sa physiologie réclame moins de sommeil que celle de ces stupides Humains. Il éprouve une violente rage contre celui-ci. D'abord pour avoir réveillé sa crainte… celle d'être enfermé à nouveau. Ensuite pour sembler vouloir régenter sa vie.
Il sort la carte de sa poche et s'apprête à la jeter dans la corbeille à papier. D'un côté, il y a un logo très simple avec un cercle ouvert entourant les initiales AR. Le nom Anthony Robbins, et « Accompagnement personnel » en dessous. Sur l'autre face, juste un numéro de téléphone mobile. Il pose l'objet sur la grande table en verre noir de son salon.
M n'est pas sujet aux impulsions. Sauf lorsque sa vie dépend de la rapidité – et dans ce cas son instinct prend le dessus, il préfère peser ses décisions, et mûrement les réfléchir. Aussi, c'est presque avec étonnement qu'il se retrouve le téléphone à la main en train de composer le numéro. Il ne sait pas ce qu'il va dire à cet homme.
« Si, songe-t-il. Je vais lui faire comprendre qu'il a tout intérêt à ne pas me trahir. Je me demande si je ne vais pas louer les services d'un tueur à gages, pour être certain. Je vais devoir me montrer encore plus prudent, et peut-être changer de ville et de nom à nouveau. Maudit sois-tu, Robbins ! »
« Allô, répond la voix du coach. M. Baas ! ajoute-t-il, alors que M n'a pas encore prononcé un mot. Vous avez mis du temps !
– Du temps pour quoi ?
– Je pensais que vous alliez m'appeler avant de partir de l'hôtel ou même de votre voiture.
– Votre suffisance est un des traits les plus agréables de votre caractère, remarque M ironiquement.
– Mais c'était évident que vous alliez me recontacter… et rapidement. Je vous offre ce qui vous manque si douloureusement.
– Je ne crois absolument pas à vos boniments, rétorque M. Mon appel avait une toute autre raison.
– Écoutez, je trouve difficile de parler ainsi à distance. La communication non verbale est extrêmement importante. Je suis chez vous dans dix minutes.
– Non, je… »
Mais son interlocuteur a déjà raccroché. M raccroche à son tour, de plus en plus furieux. Pour la première fois depuis qu'il a repris pied dans une vie normale, non rythmée par ce que lui imposaient les autres, il a l'impression d'avoir perdu le contrôle. Et surtout, il ne sait que faire.
Il est tenté par la fuite : entasser en hâte quelques bricoles nécessaires dans sa voiture, et partir de cette ville. Mais sa fierté ne souffrirait pas de céder la place à cause de quelqu'un qui n'est peut-être qu'un charlatan en quête de clients argentés. Juste un escroc, quoi.
« Je vais m'en débarrasser au plus vite. Et ce ne sont pas ses deux mètres de hauteur et sa carrure de boxeur qui vont me faire peur. »
Il attend donc son visiteur de pied ferme, en buvant un café brûlant et très fort.
Dix minutes pile se sont écoulés, quand la sonnette retentit. Anthony Robbins se tient sur son seuil, sobrement habillé de noir, ses épaules et sa tête touchant le chambranle. Son visage anguleux s'illumine d'un grand sourire.
Il avance d'un pas et M se sent obligé de reculer pour le laisser entrer. À peine la porte refermée, le colosse saisit son interlocuteur par les épaules et l'attire à lui pour une étreinte chaleureuse. L'ancien prisonnier se raidit. Les contacts physiques l'inquiètent toujours. L'embrassade se prolonge, et peu à peu, il ressent une sorte d'apaisement à être dans les bras du géant. Un très vieux souvenir, non conscient, où ce genre d'enlacement signifiait la consolation et le soulagement d'un chagrin.
Il est presque déçu quand l'homme desserre son étreinte, puis jette un regard autour de lui.
« Votre intérieur a beaucoup de classe, constate-t-il. Mais il n'est pas très chaleureux. Il faudrait un lieu où nous pourrions prolonger un contact physique sans inconfort. Votre chambre, peut-être ?
– Ma chambre ? balbutie M abasourdi. Vous voulez… »
Robbins éclate de rire.
« Non ! s'exclame-t-il. Oh non ! Je ne vous fais pas de propositions sexuelles, si c'est ce à quoi vous pensez. Mais si nous commençons tout de suite une séance, et il me semble que c'est nécessaire, j'aurais peut-être besoin de vous tenir comme je viens de le faire, et le confort d'un lit est tout à fait adapté. Vous avez au moins un lit chez vous, n'est-ce pas ?
– Bien entendu, s'indigne M. Il m'arrive aussi de dormir.
– Je ne sais pas. Vos vibrations sont tellement étranges. J'ai l'impression que vous n'êtes pas Humain. »
M reçoit un choc en entendant ces mots.
« Il ressent ma nature non humaine, songe-t-il. Ce gars est vraiment dangereux. Je crois qu'il va falloir que je me débarrasse de lui. Pas comme je l'imaginais tout à l'heure, mais réellement et définitivement. Ce soir, c'est impossible. On sait sûrement qu'il est venu chez moi. Il s'est renseigné sur l'adresse, puisque je ne la lui ai pas donnée. Mais au plus vite. »
Pendant qu'il réfléchit, son hôte a passé la tête dans toutes les portes et lui dit avec un petit sourire :
« Je crois que j'ai trouvé. Très dépouillée aussi, mais le lit à l'air confortable. Vous venez ?
– Qu'allons-nous faire ? questionne M en suivant Robbins dans sa chambre.
– Parler essentiellement. Ensuite, ça dépendra de la façon dont vous réagirez.
– Parler de quoi ? Si c'est pour me faire retrouver ma mémoire, ce que je pourrais vous dire de ma vie actuelle ne m'y aidera pas. Il y a un mur, une barrière infranchissable à laquelle je me heurte. Vous croyez que je n'ai pas déjà essayé ?
– Justement. Il ne faut pas essayer de la franchir. Il faut que vous me racontiez tout ce que vous avez vécu depuis. Là-dedans, il y a peut-être des indices. Et aussi vos rêves, si vous vous en souvenez. Vos souvenirs ont laissé des traces dans votre inconscient, qui peuvent ressurgir au moment des rêves.
– Je ne pensais pas que vous étiez un putain de psychanalyste ! » rétorque M.
Il est étonné lui-même d'avoir pu proférer ce mot grossier. Ce n'est pas dans ses manières. Mais cet homme lui fait peur. Ce qui risque de se passer lui fait peur. Et il sent de plus en plus qu'il ne domine plus la situation.
« J'ai fait des études de psychologie, en effet, répond le colosse. Je me suis orienté vers autre chose ensuite. Plus concret et plus rapidement utile. »
Il ajoute d'une voix plus douce, tout en grimpant sur le lit et en s'y asseyant en tailleur :
« Je comprends votre crainte. La perte de contrôle est le plus effrayant dans le travail sur l'esprit. Mais c'est aussi le plus enrichissant. Si vous cesser de dompter votre inconscient, il va vous raconter tout ce qu'il vous cache, actuellement. Venez », ajoute-t-il avec un geste d'invite bienveillant.
