L'absinthe est une teinte de vert très élégante, je trouve, entre le vert anis et le vert amande. Peut-être est-ce à cause des petits hommes verts, mais pour moi, le vert est la couleur de la peur et de l'étrangeté... Mais dans le symbolisme des couleurs, il représente aussi le changement. Ce qui ne pouvait pas mieux tomber avec ce chapitre !
Oh, et... L'absinthe est aussi un alcool, et ça aussi ça correspond à ce chapitre x)
... Bon... A la base, je voulais pas du tout faire ce chapitre comme ça... Et Grimm est quand même légèrement OOC ! xD
Mais à chaque fois que je relis ce chapitre, même si je veux changer des tonnes de trucs, je finit par me dire "allez, il est bien comme ça, changer un seul mot gâcherait tout". Je suis une éternelle indécise ^^
Chapitre 7
Absinthe
Cela faisait tout juste un peu plus d'un mois que les Espada et la renégate avaient emménagés dans leurs appartements respectifs et, bizarrement, aucune blessure grave n'avait été à déclarer.
Certes, Hallibel avait passé un savon à Stark parce qu'il ne triait pas son linge et ne faisait pas le ménage une fois sur deux comme stipulé dans l'accord qu'ils avaient passé certes, Nell s'étaient mise à hurler comme une sirène de pompier quand Jinta avait cru malin de lui parler d'école certes, Akane et Grimmjow s'engueulaient souvent pour un oui ou pour un non certes, le Sexta était sur les dents depuis qu'il avait découvert qu'Akane levait son Sceau pour se doucher (d'où une énorme bosse, résultat de la réaction d'Akane lorsqu'il avait osé y faire allusion) mais, dans l'ensemble, ça se passait plutôt bien.
Étant donné qu'ils ne pouvaient pas vivre aux crochets d'Urahara pendant des lustres, il avait bien fallu qu'ils se trouvent du boulot, si possible un petit job sans trop de contraintes. Akane avait trouvé de quoi gagner sa vie en jonglant entre baby-sitting et un travail de serveuse à mi-temps dans un restaurant, ce qui lui laissait assez de temps pour se rendre tous les matins chez Urahara pour suivre un mystérieux entraînement. Hallibel était serveuse de nuit dans un autre restaurant : ça ne lui posait pas de problème, les Arrancars étant très résistants à la fatigue, et ça payait très bien. Stark était un gros faignant et Grimmjow attirait les problèmes : en conséquence, Akane avait réussi à caser le Primera dans une station service où il tenait la caisse, et le Sexta dans une boîte de nuit où il jouait les videurs. Nell était pendant ce temps à la garde d'Urahara, et secondait Ururu et Jinta. En gros, tout allait bien dans le meilleur des mondes.
Jusqu'au jour où, alors qu'ils étaient tous réunis dans le magasin d'Urahara, Akane fit voler leur paisible existence en éclats.
oOoOoOo
- Je suis prête.
Tous les regards convergèrent vers elle. Yoruichi était la seule à ne pas avoir l'air surprise. Indifférente, l'ex-mentor de la renégate fixait sa tasse. Urahara reposa son thé.
- Par prête, tu veux dire…
- Oui. J'ai achevé mon entraînement. Je n'égale pas Yoruichi Taïcho, mais c'est amplement suffisant
Hallibel posa ses coudes sur la table, pensive :
- Tu va enfin nous dire en quoi consistait cet entraînement secret ?
- En premier lieu, Yoruichi Taïcho m'a apprit le Shunko. Ensuite… Ben, pour faire simple, j'ai apprit à réveiller les pouvoirs de Hollow profondément inscrits dans mes gènes, et à les comprendre. En cas de besoin, je serais même capable de les utiliser en combat.
Yoruichi regarda fixement son élève. Elle n'avait pas l'air fière ou satisfaite. En fait, elle semblait parfaitement sérieuse et concentrée, presque grave. Urahara soupira, et s'adressa à Akane :
- Tu n'ignore pas quelle contrepartie tu dois payer pour disposer de ce pouvoir, n'est-ce pas ? Le prix à payer est élevé. Très élevé.
Akane inclina la tête. Ses mains se crispèrent sur sa tasse de thé.
- Je le sais. Je suis prête à payer le prix nécessaire. Je m'y suis préparée, de toute façon.
- J'aime pas ça, intervint Grimmjow. C'est quoi ce prix à payer ?
- Une perte d'énergie. Dévastatrice. Plus j'utiliserai cette combinaison de pouvoirs, plus elle me rongera, me détruira. Ma durée de vie est déjà considérablement réduite.
- Mais c'est…
- … Comme ça, le coupa Akane en haussant d'un ton. Je suis une Shinigami, je suis capable de vivre plusieurs siècles, tu sais.
- J'croyais qu'ta Hollowmorphe te transformait en Arrancar, pas qu'elle te tuait, répliqua Grimmjow d'un ton cinglant.
- Oublie ça, gronda sourdement la Shinigami. Je sais ce que je fais.
Il y un silence lourd comme un bloc de béton. Dans une tentative cousue de fils blancs, Stark se tourna vers Yoruichi et interrogea, l'air de rien :
- Vous vous ressemblez beaucoup, la vraie Akane et vous. Je me suis toujours demandé si vous aviez un lien de parenté.
Après un temps de surprise, Hallibel se rallia à la tentative de diversion du Primera :
- C'est vrai. Vous vous ressemblez comme des sœurs.
Yoruichi et Akane se regardèrent par-dessus la table, avec un mouvement si parfaitement synchronisé qu'on aurait pu le croire volontaire, et se sourirent. Le même sourire. Les mêmes traits fins. Le même visage racé. Les mêmes mèches rebelles encadrant le visage.
Le Ying et le Yang.
L'une au teint mat et aux cheveux sombres, aux yeux couleur de feu, un soleil flamboyant et aveuglant et l'autre à la peau pâle et à la chevelure argentée, au regard azuré, un abysse de froideur et de pureté. L'une franche à la limite de la rudesse, mais épanouie, mûre, sûr d'elle l'autre plus posée, plus calme en apparence, mais impulsive, déchirée, profondément blessée par le passé.
Oui, elles étaient le Ying et le Yang. Impulsivité apparente et sérénité profonde, harmonie illusoire et tourments enfouis.
Akane se tourna vers la Tercera :
- Les Shihôin, qui ont remplacé les Fubuki en tant que cinquième famille noble, sont en quelques sortes des cousins. Et j'ai pas mal de raison de croire que certains Shihôin ont fricoté dans le Rukongai. Donc Yoruichi Taïcho et moi sommes en effet liées par le sang.
- Tu ne t'es jamais intéressé au symbole de ta pince à cheveux, n'est-ce pas ? lança négligemment Yoruichi.
Akane, après un temps de surprise, secoua la tête. Sa pince à cheveux, en argent, était incrustée d'un motif d'ivoire complexe et gracieux, évoquant à la fois des étoiles et des éclairs. Un symbole abstrait sans doute.
- C'était l'emblème des Fubuki, glissa Urahara. C'est pourquoi Yoruichi-san a crû bon de te l'offrir.
Les deux femmes Shinigami se regardèrent un instant en silence, et un message muet passa entre elle. Reconnaissance, acceptation. Nul n'aurait su le dire.
Nell, qui se tenait tranquille jusque là, se ré-intéressa à la conversation. Probablement parce que sa tasse de thé était vide et qu'elle n'avait plus de biscuits à portée de main.
- Akane, on part quand alors ?
- Toi, tu va rester ici, tu ne peux pas te battre. Nous, on part, heu…
Akane interrogea Urahara du regard. Ce dernier soupira et baissa les yeux. Il devait culpabiliser. Ce qu'Akane attendait de lui relevait presque de la trahison.
- J'ai préparé la Seikamon et une cachette pour vos gigai. Il ne me reste plus que deux ou trois petits réglages pour vous envoyez pile à l'endroit voulu. Et… En attendant votre retour, je vais veiller sur Nell. Aurais-je le droit de mettre Kurosaki-san et ses amis au courant, lorsque vous aurez quitté le monde réel ?
- Je préfère pas, ça ne fera que causer des problèmes…
- Mais il risque de voir Nell, et de se poser des questions. Ce qui serait assez justifié.
Yoruichi et Akane haussèrent les épaules, parfaitement synchro, et l'ex-Capitaine de la Dixième Division finit par répondre :
- Persche et Dondochakka vont sans doute la récupérer : il doit y avoir moins de troubles au Hueco Mondo, maintenant. Mais si jamais tu croise Kurosaki… Dis-lui que tu as juste retrouvé Nell toute seule. Et, Nell, pas un mot sur nous, d'accord ? Si tu garde le secret, tu pourras revoir Ichigo.
Nell avait l'air assez d'accord, puisqu'elle se mit à sauter partout en piaillant « Itsigo ! Itsigo ! Itsigoooooo ! ». Grimmjow poussa un soupir exaspéré, tandis que Hallibel et Stark se contentaient de lever sobrement les yeux au ciel.
Yoruichi ricana, puis se tourna vers Akane :
- Tu n'as pas essayé de prendre contact avec les Vizards ?
La jeune fille aux yeux bleu gris haussa les épaules et se plongea dans la contemplation de son thé, qui refroidissait doucement dans sa tasse.
- Non. Je ne pense pas qu'ils voudraient m'aider.
- Ils ne sont pas les alliés de la Soul Society.
- Il y a cent ans, ils n'ont pas été mes alliés non plus, rétorqua-t-elle d'un ton cinglant.
- Les choses étaient différentes, répliqua Yoruichi sans se dégonfler. Nous ignorions ce qui s'était vraiment passé. Si tu faisais appel à eux aujourd'hui, ils te répondraient.
- Hiyori et Lisa, sans doute Hirako aussi, peut-être mais les autres… Et puis, je m'en fiche. Je ne veux pas de leur aide.
Urahara leva les yeux au ciel :
- Ils ne sont pas tes ennemis.
- Mais ils ne sont pas non plus mes amis, répliqua aussitôt Akane. Et puis, ils se sont battus contre Hallibel, Stark et même Grimmjow. Tu te souviens, Grimm, du blondinet avec une coupe au carré, un Masque et un Zanpakutô ?
Le Sexta grimaça. Ah, ça, il n'était pas prêt de l'oublier. Ça avait été une raclée mémorable, un truc de malade. Une dérouillée pareille, il ne s'en était pas prit une comme ça depuis son tout premier affrontement avec Akane.
Akane se retourna vers Urahara :
- M'enfin, tu peux les prévenir si tu veux. Je doute qu'ils viennent. Mais si ça les tente de venir me filer un coup de main, ils seront les bienvenus. Quand est-ce que la Seikamon sera prête ?
- Demain, dans la matinée.
- Parfait, lança Grimmjow avec satisfaction. Alors on rentre, on dort et demain, on va foutre sur la gueule du Gotei 13 ?
- Exact, sourit Akane.
- Ben moi, je trouve que c'est un super plan.
oOoOoOo
Effectivement, à la base, c'était un bon plan. Hallibel et Stark s'y tinrent, d'ailleurs. Mais Grimmjow et Akane avaient tous deux un sacré penchant pour les boissons fortes, genre café ou bière. Et comme il fallait dormir, après, eh bien il fallait éliminer l'option café.
Ils se rabattirent sur l'alcool et passèrent donc par la case « bourrage de gueule ». Ils vidèrent plusieurs canettes avant qu'Akane, qui avait encore deux neurones en état de fonctionnement, ne décrète qu'il était l'heure de se doucher puis de se coucher. Elle abandonna donc Grimmjow face à aux canettes survivantes et fila sous la douche en espérant se dégriser.
Le Sexta, seul avec sa bouteille, commis l'irréparable : il continua à boire.
Bizarrement, ses pensées se focalisèrent sur le bruit de la douche qu'il percevait faiblement. Depuis quatre mois qu'ils étaient colocataires, il avait réussit à se contrôler et à ne pas dévoiler son désir pour la véritable forme d'Akane. Le pire était qu'elle brisait le Sceau plusieurs fois par jour. Pour se battre, pour dormir parfois, et surtout… Pour se laver. C'était une vraie pousse-au-crime.
Mais bon, il était Grimmjow Jaggerjack, merde. Il devait se contrôler mieux que ça. Ce n'était pas parce que la simple pensée de ces courbes et de cette longue crinière d'argent le rendait à moitié fou qu'il devait céder à la tentation et foncer comme la première brute venue, il avait un cerveau quoi !
Et puis, il s'était attaché à Akane. Elle était plus forte que lui, elle l'énervait, il avait parfois envie de la trucider. D'accord. Mais il lui faisait confiance et c'était réciproque. Et puis, ils veillaient l'un sur l'autre depuis vingt-deux ans maintenant. Il ne pouvait tout simplement pas perdre son respect parce qu'il avait un peu bu et qu'il avait envie de la sauter.
Quoique, c'était tentant, il pourrait mettre ça sur le compte de l'alcool.
Ooooh, putain, mais c'était quoi cette idée débile ? Mais c'était vrai, en plus, s'il mettait ça sur le compte de l'alcool, il pourrait se permettre de la coincer et de… Arg, non ! Vite, une douche froide. Merde, la douche, c'était Akane qui l'occupait. Surtout, ne pas penser à ce qu'elle y faisait… Non, nooooon… Trop tard.
Il avait trop bu, cette fois c'était sûr.
Avec un sourire vaguement flippant, il se demandait à quoi pouvait ressembler la vie d'une savonnette. Est-ce que le fait de passer sa vie sur une étagère était compensé par le fait de frotter une fille pendant quinze minutes tous les jours ?
Raaaah, bordel, mais c'étais pas vrai, il virait pervers maintenant ! Vite, encore un verre pour oublier cette idée stupide. Ne plus penser aux savonnettes. Ne plus penser tout court. Juste ingurgiter un autre verre pour s'occuper les mains et l'esprit.
Le verrou de la salle de bain était cassé depuis hier. Il s'était un peu énervé dessus la veille. Akane ne devait pas l'avoir remarqué. Oui, il pourrait très bien entrer dans la salle de bain, là, maintenant… Par inadvertance…
Non, non, non, on se calme. Allez, un autre verre.
« L'occasion est trop belle, lui chuchota sa saloperie de subconscient (le subconscient aime la bière, ça doit être ça). Le verrou ne marche plus, elle ne le sait pas. C'est ta chance. »
Wow wow wow, on se calme, d'abord Akane était suffisamment solide pour lui coller dans la figure un Kidô du genre méchant. Elle était forte, cette fille. Surtout que, dans la salle de bain, elle n'avait pas le Sceau pour limiter sa puissance…
« … Ni pour limiter son tour de poitrine… »
Mais c'est qu'il fait chier le subconscient là ! L'image de la vraie Akane s'imposa à l'esprit de l'Espada, et il se resservit précipitamment une rasade pour chasser cette image de sa tête. Du calme.
« Demain vous serez à la Soul Society. Il n'y aura plus d'occasion comme celles-là. Vas-y, crétin, et tu pourras mettre ça sur le compte de l'alcool ! Arrête d'hésiter, merde, tu fantasme sur cette fille… Enfin, cette femme… Sur elle, quoi, depuis la première fois où elle a brisé le Sceau ! »
Contrairement à l'esprit rationnel de l'Arrancar, son subconscient n'avait pas égaré son cerveau dans les brumes de l'alcool, et ce qu'il disait était… Logique. Grimmjow secoua la tête et descendit un autre verre d'un coup. Alors qu'il voulait se resservir, il constata avec horreur que la canette était vide.
Plus d'alcool, plus rien pour le distraire des murmures tentateurs de son subconscient.
Il se leva avec l'idée bien arrêtée d'aller dans chambre et de dormir. La salle de bain se trouvait sur le chemin de sa chambre, justement, et il passa stoïquement devant la porte close et silencieuse.
Silencieuse ?
Si elle était sortie, c'était l'occasion rêvée de prendre une douche froide. Sérieusement, son subconscient devait être frustré sexuellement pour oser lui pourrir la vie comme ça. Avec un soupir de soulagement, Grimmjow entra dans la salle de bain.
Et se figea.
Parce qu'Akane, à demi-vêtue, ses cheveux d'argent dénoués cascadant jusqu'au sol, le regardait d'un air ahuri.
Elle était probablement en train de se rhabiller. Elle portait son hakama, sa poitrine était bandée et son kimono, quoique ouvert, était enfilé. Sa ceinture, son haori, ses tabi et ses sandales, son Zanpakutô, son écharpe et le ruban rouge qui nouait ses cheveux, tout était encore en vrac près du lavabo. Un instant ils se fixèrent, aussi surpris l'un que l'autre, puis Akane resserra les pans de son kimono en s'insurgeant :
- Mais qu'est-ce que tu fiche là ?
Si elle ne l'avait pas provoqué, Grimmjow aurait peut-être écouté sa raison et aurait fait demi-tour. Mais là, elle avait commencé. Même s'il n'avait pas l'intention d'écouter son subconscient, il ne pouvait s'empêcher de répondre à la provocation. Il détailla la Shinigami d'un regard sans équivoque, et lança d'un air de défi :
- Je profite du spectacle.
- La porte était fermée !
- La preuve que non.
- Sors d'ici !
Akane s'était raidie et sa voix était montée dans les aigus. Depuis ce jour de son enfance où plusieurs brutes du Rukongai l'avaient acculée dans une ruelle crasseuse, elle n'avait jamais, jamais été capable de supporter ce genre de situation.
Son attitude était celle d'un animal acculé.
Sans qu'il sache pourquoi, Grimmjow en fut agacé. Non, agacé n'était pas le mot juste, mais son cerveau embrumé par l'alcool ne lui facilitait pas la tâche. Il avait l'impression que l'anxiété d'Akane était… Une sorte d'insulte. Quelque chose qu'il n'arrivait pas à accepter, à encaisser. Bien sûr, il ignorait tout de la phobie d'Akane, et ne comprenait pas cette peur irrationnelle…
Il avança d'un pas et afficha son sourire de psychopathe.
- Pas envie.
- Sors, j'ai dit !
Les mâchoires d'Akane étaient si serrées qu'elles lui faisaient mal. Elle se souvenait… Des années, des décennies plus tôt, elle avait ressentit la même vulnérabilité, la même peur incontrôlable, la même sensation d'être nue et désarmée. Oui, elle n'était qu'une enfant ce jour-là, le jour du viol, mais la peur… La douleur… L'humiliation… Elle n'avait rien oublié.
Elle ne pourrait jamais oublier.
Son instinct lui hurla de s'attaquer à celui qui la menaçait. De se battre, de blesser, de détruire. Mais elle ne pouvait pas, elle ne pouvait pas ! Grimmjow était un con et un obsédé, mais il était ivre, merde, il n'était pas totalement responsable de ses actes. Pire, il était son ami. Elle ne pouvait pas… Elle ne pouvait s'attaquer à lui !
Elle inspira à fond, et laissa tomber d'un ton calme :
- Grimmjow. Vas-t'en.
L'Arrancar fronça les sourcils, hésitant.
La voix d'Akane était étrangement impersonnelle. Incertaine. Creuse, dénuée de tout sentiment. Où était passé sa colère d'un instant plus tôt ? Ça ne lui ressemblait pas. Ça ne lui plaisait pas.
Sans vraiment savoir pourquoi, il s'avança d'un pas, puis d'un autre. Plus la distance entre eux se réduisait, plus Akane reculait. Elle finit par se retrouver collée au mur, les bras ballants, poings serrés. Grimmjow continua à avancer, jusqu'à ce qu'il se retrouve assez proches pour que leurs vêtements se frôlent à chaque inspiration.
Akane ferma les yeux, aussi froide et immobile qu'une statue.
Grimmjow effleura sa joue, provoquant un infime tressaillement de la part de la Shinigami. Mais elle ne bougea pas. Ils ne bougèrent pas, tous les deux. Cet instant semblait étrangement suspendu, hors du temps, décalé.
Grimmjow fronça les sourcils, ses pensées rendues confuses par l'alcool et le trouble qui l'envahissait.
Soudain, sa main s'enroula autour du visage d'Akane et le releva, le rapprochant de lui, puis le Sexta s'avança encore et posa ses lèvres sur celles de la jeune femme. Elle resta toujours figée, les yeux clos, comme pétrifiée. La main de Grimmjow glissa de la joue vers le cou de la Shinigami pour ne pas gêner son baiser, et l'Espada sentit avec surprise le pouls sous ses doigts. Le cœur de la renégate semblait s'être affolé. Désir ? Panique ?
L'étrange impression d'irréalité s'accentua.
Pour tous les deux.
Ce baiser était dépourvu de toute avidité, de toute brutalité. Ça surprit autant l'Arrancar que la Shinigami. Inconsciemment, Akane posa les mains sur le torse de l'Arrancar. Pour le repousser ou accentuer le contact ? Elle-même l'ignorait.
Ils se séparèrent et leurs regards se croisèrent. Grimmjow avait l'air de ne plus trop savoir ce qui lui avait pris. Le visage d'Akane était vide d'émotion, mais ses yeux étincelaient, autant de peur que d'expectative.
Une alarme hurlait dans sa tête. Un instinct de défense, de protection, diffusait l'angoisse dans son corps. D'où venait cette terreur instinctive ? Des souvenirs enfouis de sa vie au Rukongai ? Des coups, de ces rires gras des hommes qui avaient attrapé la gamine qu'elle était alors ?
Mais il y avait aussi cette autre sensation qui irradiait en elle. Cette chaleur, ce plaisir que lui avait procuré le baiser. Etonnement, curiosité, impatience. Grimmjow était la personne la plus proche d'elle, depuis toutes ces décennies d'exil. Etrangement, avec lui, elle alors qu'il était un Arrancar… L'idée n'était pas aussi terrifiante qu'elle l'était normalement.
Alors, angoisse ou attente ? Elle ignorait quelle sensation était la bonne, elle ne savait s'il fallait écouter sa peur ou son corps. Mais elle ne bougeait pas. Elle attendait, elle hésitait, elle perdait pied.
Grimmjow choisit pour elle. Perdant patience, il continua, l'embrassant à nouveau, ses lèvres s'égarant le long de la mâchoire de la Shinigami, son souffle heurté lui brûlant la peau.
La respiration d'Akane s'emballa. Non ! Il allait trop loin, elle devait le repousser, l'envoyer à travers le mur au moins ! Pourquoi ne bougeait-elle pas ? Pourquoi restait-elle immobile, ses mains toujours posées à plats sur la poitrine du Sexta ? Pourquoi avait-elle envie qu'il poursuive ? Elle ferma les yeux déboussolée, son cœur battant si vite qu'il menaçait d'exploser. Terreur ou envie ? Elle l'ignorait. Ou plutôt, elle ne savait pas quel sentiment dominait.
Ses mains se crispèrent sur le torse de Grimmjow.
L'Arrancar l'ignora. Pire, il continua, le bout de ses dents taquinant le haut de l'épaule d'Akane tandis qu'il posait ses mains à plat contre le mur, de part et d'autre de la tête de la Shinigami. Cette dernière retint un frisson. Grimmjow faisait preuve d'une étonnante douceur, ses caresses faisaient naître en elle des sensations incroyable, mais non, non, le souvenir de ce qui s'était passé dans son enfance était trop vif, trop douloureux. Et ces bras qui l'encadraient, l'enfermaient… Non, non, elle ne pouvait pas le supporter.
Son dos se tendit, elle serra les paupières et ses mains se crispèrent en deux poings tremblants sur le torse de l'Espada.
Il la sentit se raidir. Il hésita un instant à la lâcher… Un instant de trop. Car dans la seconde qui suivit, Akane le poussa si brusquement qu'il faillit s'encastrer dans le mur en face. Il dut prendre sur lui pour garder les mains collées au mur de part et d'autre d'Akane.
La respiration saccadée, la tête baissée, la Shinigami resta immobile. Ses mains étaient toujours posées sur la poitrine de Grimmjow, mais elle n'esquissa pas d'autre geste pour repousser davantage l'Arrancar aux cheveux bleus. Durant quelques secondes, le temps d'apaiser les battements de son cœur affolé, elle resta figée. Puis…
- Espèce de connard !
Son poing droit percuta la mâchoire de Grimmjow juste sous le masque brisé. L'Arrancar avait beau être solide, il sentit nettement sa tête partir en arrière et recula d'un pas. Puis, baissant les yeux vers la Shinigami qui le regardait avec une fureur contenue, il fit jouer sa mâchoire d'un geste machinal.
Si un regard pouvait tuer, il serait mort sur le coup.
- Mais pour qui tu te prends ? Pour qui tu me prends ?
Moins sûr de lui qu'il ne l'aurait voulu, il détourna les yeux et grogna.
- Si tu voulais pas, faillait bouger.
Les mains d'Akane, toujours posées sur la poitrine de l'Arrancar, se crispèrent et elle le repoussa. Violemment, cette fois. Elle avait une force étonnant. Il recula d'un autre pas, mais il n'eut pas l'opportunité d'aller plus loin : elle l'attrapa par le col et baissa sa tête à sa hauteur pour lui souffler d'un ton aussi froid que la banquise :
- Sais-tu ce que c'est de vivre au Rukongai quand on est une fille ? Là-bas, la seule loi est celle du plus fort. J'étais juste une enfant et j'étais seule, j'étais faible, j'étais perdue. Sais-tu ce que font ces salopards aux gamines seules qu'ils croisent ?
Le poing de la Shinigami se serra convulsivement sur le col du Sexta. Elle faillit le dire, elle faillit mettre en parole cette terreur obsédante. Le viol, la peur, l'horreur. Elle n'avait plus jamais été la même depuis ce jour-là.
Mais elle n'en eut pas la force. Elle se contenta de repousser Grimmjow d'un geste brusque. L'Espada recula, impassible, son regard fixé sur la renégate. Akane le toisa un instant puis lâcha :
- Pour qui est-ce que tu me prends, oui, qui est-ce que tu crois que je suis ? Je suis Akane Fubuki, dernière du nom, ex-Capitaine du Gotei 13, merde ! Je peux repeindre cette pièce en t'explosant la cervelle ! Je ne suis pas un truc fragile et sans défense avec lequel tu peux t'amuser comme bon te semble !
Tout son être irradiait la colère, mais sa voix se brisa sur le dernier mot. Oui, elle n'avait plus jamais été la même depuis ce jour-là. Parce qu'il y a des choses dont on ne se relève pas.
Elle ferma les pans de son kimono pour masquer le léger tremblement de ses mains, le visage baissé pour cacher ses mâchoires serrées.
Comme le prédateur qui sommeillait en lui, Grimmjow sentait la peur d'Akane. Une peur qu'il n'avait pas provoquée mais réanimée. Non, c'était plus que de la peur : toutes ses défenses cédaient, dévastées par ce vieux cauchemar qu'il avait réveillé.
La terreur, il aimait la sentir et la provoquer. Mais pas chez elle, pas dans cette situation. Comment ce baiser avait-il pu dégénérer jusqu'à ça ? L'Arrancar serra les poings, assailli d'une vague de colère. Colère contre qui, contre quoi ? Contre l'alcool, contre cette saloperie de verrou cassé, contre Akane, contre son connard de subconscient… Et contre lui-même, surtout.
- T'as peur ?
Akane tressaillit et croisa son regard. Elle ne semblait plus furieuse, elle n'avait pas l'air terrifiée. Elle était juste désemparée. Vulnérable. Plus vulnérable qu'il ne l'avait jamais vu.
Cela ne dura qu'un instant. Akane détourna le regard et enfila son haori, esquivant les yeux de l'Espada. Mais ce moment de vulnérabilité heurta Grimmjow comme un mur de brique. Il avait l'impression d'avoir violé un tabou.
Akane était forte, elle devait être forte : froide, colérique, hargneuse et déterminée elle ne devait pas avoir peur, elle ne devait pas être faible. Il se sentit soudain embarrassé, gêné. Non, plus que ça. Il se sentait sale.
L'impression de malaise s'intensifia, et il réalisa que c'était plus que de la gêne. C'était de la honte. Il n'aurait pas dû voir ça.
Il regrettait d'avoir fait ça.
- Vas t'en, Grimmjow. S'il te plaît.
L'Arrancar aux cheveux bleus serra les mâchoires. Cet ordre ressemblait presque à une supplication. Il faillit obéir. Faillit, seulement. Parce que son instinct lui soufflait de faire tout autre chose.
Il l'agrippa par les épaules, l'attira contre son torse et la serra contre lui.
Le premier réflexe de la Shinigami avait été de résister au mouvement. Mais Grimmjow ne tenta rien, n'esquissa aucun geste, il se contentait de l'étreindre avec force, sans la brusquerie dont il avait fait preuve un peu plus tôt. Au contraire, il était presque… Apaisant, réconfortant. Ce genre de geste n'était pas son genre, mais après tout… L'Arrancar aux cheveux bleus était tout sauf prévisible.
Akane se laissa aller, relâchant ses muscles tendus et appuyant son front contre l'épaule de Grimmjow.
Son rythme cardiaque s'apaisa peu à peu, sa respiration se calqua sur les battements de cœur lents et réguliers du Sexta. Ses mains, crispées sur son haori, lâchèrent le tissu pour se poser sur la poitrine de l'Espada.
Grimmjow avait toujours été possessif. Salement possessif. Akane ne le savait peut-être pas, mais depuis leur première rencontre, depuis ce Garganta qui lui avait sauvé la vie, il considérait qu'elle était à lui. Comme tous ses adversaires, d'ailleurs.
Grimmjow était possessif. Et maintenant qu'il n'y avait plus d'Espada, de rang, de numéro, plus même de Las Noches, que lui restait-il à part cette Shinigami colérique qui ne cédait jamais ? Rien. Alors Grimmjow était possessif, oui, et il l'était d'autant plus qu'il ne possédait que très peu.
Et le peu qu'il avait… Il ne supportait pas qu'on y touche.
Il avait trouvé la faille d'Akane. Un mélange entre sa peur des contacts et sa confiance en lui, Grimmjow Jaggerjack. Il avait trouvé la faille et, quelque part, l'idée lui en était insupportable.
Akane ne devait pas se briser. Elle était à lui. Elle ne pouvait pas se briser, sinon elle ne le serait plus.
- T'as pas à avoir peur.
La voix de Grimmjow, dénuée de toute trace de sarcasme ou de colère, n'était qu'un souffle effleurant son oreille. Presque un grognement. Brusque, embarrassé. Akane tressaillit, prit conscience de ce qu'elle faisait, esquissa un mouvement pour se dégager… Mais Grimmjow ne la lâcha pas. Ses bras toujours serrés autour d'elle, il répéta :
- T'as pas à avoir peur. Pas d'moi. Compris ? Parce que je frapperai jamais là. C'est pas mon genre. T'as capté, Shinigami ?
Akane émit un étrange petit rire étranglé, puis se laissa aller contre l'épaule de l'Espada.
- J'ai capté, Hollow.
Embarrassé, le Sexta marmonna quelque chose d'inaudible. Il hésita à reculer et à s'enfuir précipitamment (il était complètement dégrisé maintenant) avant de se ridiculiser encore plus, mais l'immobilité d'Akane le retint. Elle était toujours dans ses bras, et sous son apparence normale qui plus est. Il ne se risquerait plus à l'embrasser, d'accord, mais il voulait juste profiter de ce contact le plus longtemps possible.
Même son subconscient pervers s'était tu.
Quand Akane recula, Grimmjow la lâcha à regret.
Les regards de la Shinigami et de l'Arrancar s'évitaient. Le Sexta recula et mit les mains dans ses poches, gêné. Pareillement embarrassée, l'ex-Capitaine ferma noua sa ceinture rouge autour de ses reins, fermant les pans de son haori. Elle ajusta son kimono, remit son écharpe et glissa le fourreau de son Zanpakutô à sa ceinture. Elle enfila ses tabi et ses sandales en prenant garde à ne pas marcher sur ses cheveux argentés, toujours dénouées, qui effleuraient le sol.
Akane croisa finalement les yeux de l'Arrancar, affrontant son regard couleur azur. L'Espada grogna et passa une main dans ses cheveux bleus :
- Je suppose qu'y a aucune chance pour que tu oublie ce qui vient de se passer ?
Akane le fixa un instant. Il était si imprévisible… Trahissait son envie puis faisait marche arrière, brisait ses défenses puis la protégeait de sa faiblesse au lieu d'en profiter. Son baiser avait été si doux. Oublier ? Non, elle ne pourrait pas oublier. Ni ce baiser et le désir qu'elle avait perçu dans ses caresses, ni ce geste de l'enlacer et ses paroles réconfortantes.
Que penser de tout ça ? Que devait-elle en conclure ? Comment devait-elle réagir ?
- Pourquoi est-ce que tu te bats avec moi ? Pourquoi est-ce que tu reste ?
- Tu voudrais que j'm'en aille ?
- N'essaie pas d'esquiver ma question.
Grimmjow ne répondit pas. Akane croisa les bras et poussa un long soupir :
- Je te fais confiance, Grimmjow. Je te fais absolument et totalement confiance. Et c'est le truc le plus stupide que j'ai jamais fait. Je te fais confiance. Je te connais, je sais quelles sont tes forces, tes faiblesses, tes limites. Si les rôles étaient inversés, je me battrais dans ton camp pour cette raison. Je te connais.
Le Sexta cligna des yeux, prit par surprise. Oui, ça lui sortait souvent de l'esprit, mais Akane était quand même la personne la plus proche de lui depuis… Eh bien, depuis leur rencontre : elle était la seule à l'avoir côtoyé aussi longtemps.
- Et toi ? poursuivit la Shinigami. Pourquoi te bats-tu avec moi ? Stark est avec moi parce qu'il n'a nulle part où aller, Hallibel me protège parce qu'elle a échoué à protéger ses facción. Et toi ? Pourquoi te bats-tu avec moi… Ou plutôt, pourquoi te bats-tu tout court ?
Grimmjow lui tourna le dos en regardant le plafond, déstabilisé. Pourquoi ? Pourquoi se battait-il ? Au départ, c'était pour survivre. Ensuite, pour Aizen, par plaisir, mais aussi parce qu'il y était obligé en tant que membre de l'Espada. Et maintenant ? Pourquoi se battait-il ? Pourquoi la suivait-il ? Il avait le choix. Il pouvait faire comme tout Arrancar normalement constitué et se casser au Hueco Mondo pour tuer tout ce qui bougeait. Il deviendrait plus fort et deviendrait un Roi. Alors pourquoi était-il avec cette fille ?
Ou plus précisément, pourquoi était-il dans cette foutue salle de bain en train de perdre ses moyens ?
Akane noua ses cheveux encore humides en queue-de-cheval avec son long ruban rouge, les yeux fixés sur le Sexta muet. Finalement, l'Espada grogna sans se tourner vers elle :
- Je sais pas. J'en sais rien.
Akane eut un léger sourire, qui s'effaça aussitôt. Elle le dépassa et ouvrit la porte. Mais avant qu'elle ne sorte, la voix de l'Espada la héla.
- Et, Akane…
- Oui ?
L'Arrancar se détourna, et la jeune femme ne vit plus que son dos raidit.
- Désolé.
Elle se figea. C'était sans doute la première fois de sa vie que Grimmjow s'excusait. Finalement, avec un léger sourire, elle inclina la tête même s'il ne pouvait la voir, et s'éloigna dans le couloir.
Pas besoin d'excuse. Elle venait de le réaliser, mais Grimmjow était déjà pardonné.
