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Chapitre 8 : Même un ver tournera


Pas loin de l'hôtel, Mercredi 25 juin 2014

Le fracas de verre brisé résonna dans la rue vide lorsque Yui explosa la vitre de la portière d'un grand coup de batte de base-ball. Avec des mouvements posés, comme si elle avait fait ça une centaine de fois, elle passa son bras à travers le trou béant, déverrouillant la voiture sans difficultés. Puis, elle attrapa fermement le cadavre du conducteur par le tissu de sa verste au niveau de l'épaule, le jetant hors de la voiture. Le corps sec fit un bruit mou en heurtant le béton.

– Bordel qu'est-ce que ça pue ! s'exclama Yui en entrant dans la voiture. Si elle marche, faudra passer tout ça à l'eau de javel.

Moi, je regardais tout ça d'un air détaché, une main dans la poche de mon jean et l'autre tenant une lampe torche. Je pointais quelques instants le faisceau lumineux en direction de la forme sombre que dessinait le cadavre sur le sol. Il avait les mâchoires grandes ouvertes, les orbites complètement noires, et sa peau était d'un brun fripé et semblait friable. Tout ce que je retenu, c'était qu'en dessous de sa veste, il portait une chemise d'un mauvais goût certain. Ce n'était qu'un corps de plus.

– Hé, éclaire un peu par ici.

Je reportais mon attention sur mon amie, occupée à fouiner pour trouver quelque chose. La voiture était une citadine bleue, tout ce qu'il y a de plus basique, dont l'avant était cabossé, sûrement à cause de l'arbre juste à côté si on jugeait l'état de l'écorce. Ce type avait eut un accident, mais rien de bien grave... pour son véhicule en tout cas, lui, il s'était sûrement évanoui et était mort faute de secours. La première chose que fit Yui, se fut de tourner la clé sur le contact. La voiture émit le vrombissement caractéristique d'un moteur n'arrivant pas à s'allumer, puis un bruit de choc humide, suivit d'un raclement mécanique. Une fumée grise s'échappa du capot.

– Laisse tomber, Yui. Le moteur doit être défoncé, vu la gueule du par-choc.

Elle laissa échapper un juron en ressortant du véhicule, puis claqua brutalement la portière.

– J'en ai marre, y'a pas une foutue bagnole qui roule dans cette ville !

Elle siffla entre ses deux doigts pour rappeler à l'ordre Stone qui commençait à fureter autour du cadavre, puis nous repartîmes. Nous étions en route vers la caserne. Je n'avais même pas eut besoin de lui demander de m'accompagner, cela lui avait semblé couler de source. De toute les voitures qu'on avait croisé, aucune n'avait eut la gentillesse de fonctionner. Tout le monde avait décidé de se jeter contre un obstacle à pleine vitesse ou quoi ? Certains véhicule étaient même coupés en deux, de manière trop parfaite pour que ce soit l'œuvre d'une quelconque panique humaine. Assise sur le porte-bagage du vélo que conduisait Yui, je regardais le ciel. Le crépuscule n'était encore pas bien loin, mais aucun rayon ne tombait sur la ville, le soleil s'était caché depuis une bonne heure derrière l'horizon. Pour autant, il ne faisait pas entièrement nuit. Nous avions décidé de partir au plus tôt, car cette journée avait vu le retour des Siffleurs. Le temps de sommeil avait été relativement court, même si leurs sifflements avait été lointains, ils suffisaient à tenir notre esprit dans un état d'éveil angoissé. Mio n'était toujours pas revenue, mais Yui m'avait assuré qu'elle nous retrouverait bientôt.


– C'est super calme on dirait, la-dedans.

À cette remarque, je baissais la tête, fixant les hauts murs entourant la caserne. Il ne semblait pas y avoir de la vie, et cette impression se confirma lorsque Yui stoppa le vélo devant les grandes portes entrebâillées.

– Hé ! Y'a quelqu'un ? m'écriais-je en mettant mes mains en porte-voix.

Pas de réponse, mais la porte commença à s'ouvrir, laissant apparaître une personne tenant une lampe torche. Personne qui n'était autre que Mio.

– Mio ? Qu'est-ce que tu fais la ? Ils t'ont laissé entrer ?

– Disons plutôt que personne n'était là pour m'en empêcher.

Nous entrâmes dans la caserne. Complètement vide.

– Hé ben, z'ont pas traîné pour débarrasser le plancher, commenta Yui.

Mais Kalei était venu hier pour nous prévenir ! Ils étaient tous vraiment parti aussi vite ? Sacré organisation, pour le coup. Mais au moins... un soucis de moins. Le problème, c'était que maintenant, on n'étaient seule dans la ville avec les autres... et sans aucun soutien. J'espérais tout de même qu'il avait laissé quelques trucs utiles, comme de la bouffe ! De toute façon, ils n'avaient pas dû pouvoir tout emporter avec eux... alors autant que ça serve à quelqu'un.

Tout était d'un silence morbide, et vu qu'il y avait les murs pour protéger des regards inopportuns, nous décidâmes d'allumer nos lampes torche. Finalement, ça faisait bien vide... j'avais été habituée à voir la place centrale toujours occupée par des gens et des enfants.

– Bon... j'vais fouiller par là, annonça Yui en désignant un bâtiment d'un mouvement de bras.

Mio quant à elle, se dirigea vers les dortoirs, je doutais qu'elle trouve quelque chose d'utile mais après tout, on passerait cet endroit au peigne fin quoi qu'il arrive. Personnellement, j'allais directement vers l'enclos où ils gardaient leurs animaux... et coup de chance, sur le chemin, je tombais sur un poulet vadrouillant sur le béton. Peut-être avait-il été oublié. En tout cas, il allait passer à la casserole, ça nous changera des boites de conserve, pensais-je en m'approchant de la volaille. Cette dernière s'éloigna en caquetant... évidemment, elle avait de l'espace pour courir, alors l'attraper n'allait pas être aussi facile que dans l'enclos grillagé. Lui coller une balle serait plus facile et rapide, mais je n'allais pas gâcher une munition pour ça, sans compter le boucan, mais surtout... tirer avec une main trouée ne me semblait pas la meilleure chose à faire.

Alors pendant les minutes qui suivirent, je priais pour que mes deux amies soient occupées à fouiller les bâtiment et ne me voient pas galérer autant pour attraper un stupide poulet... c'est qu'il trottinait vite celui-là, et en plus, j'avais l'impression qu'il se foutait copieusement de moi, à attendre que je m'approche pour repartir de plus belle en agitant les ailes. J'étais déjà fatiguée, mon genou avait toute les peines à me soutenir, et la douleur de mes mains mutilées me lancinait à chaque mouvement un peu trop rapide. La seule personne qui fut témoin de cette poursuite ridicule, ce fut Stone, qui me fixait assis sur le béton, la langue pendante.

– Ça te fais rire, le cabot ? Rends-toi utile plutôt ! grommelais-je en désignant le poulet.

Le chien gris agita la queue, et se mit à aboyer en courant vers l'emplumé... le faisant s'éloigner encore plus. Puis Stone revient vers moi comme si de rien n'était. Dire que j'avais survécu pour au final me faire charrier par des imbéciles d'animaux sans cervelles.

Finalement, le chien n'avait pas été totalement inutile... par peur, le poulet avait filé se réfugier dans l'enclos, dont le grillage était ouvert. Cette fois, je n'eus pas de mal à l'attraper par les pattes, bêtement fière de moi. Non loin de là, je constatais que les militaires avaient décidé de laisser le cheval ici, qui n'avait pas beaucoup bougé, broutant l'herbe d'une pelouse non entretenue. Celui-ci heureusement, une fois que j'eus attrapé sa longe qui traînait par terre, me suivis sans rechigner. Avec le poulet qui piaillait la tête en bas et les sabots résonnants sur le béton, j'avais l'impression de me balader avec une ménagerie. Alors que je venais de tordre le cou du poulet pour le faire taire, Yui sorti d'un bâtiment sur ma droite.

– Alors voilà ton fameux cheval ? souris-t-elle en s'approchant pour lui caresser le museau.

Je haussais les épaules. Même s'il m'avait bien aidée, je gardais en tête qu'il pouvait mourir du jour au lendemain, que ce soit par les monstres ou par nous-même en manque de nourriture. Je ne savais pas si ce cheval allait être encore être utile, mais je le gardais avec moi au cas où. Je pourrais toujours le libérer, simplement... intimement, j'espérais qu'on aurait pas à le manger. Je ne me sentais pas de découper une bête aussi grosse ! Le poulet, ça allait, c'était petit, mais rien que l'idée de plonger mes mains dans des tripes de cheval... c'était les miennes qui se tordaient.

J'accrochais la longe sur une rambarde d'escalier, dans le coin herbeux devant le bâtiment. Pour passer le temps, je m'assis par terre, commençant à enlever les plumes du poulet, au moins j'avais fait attention à retenir comment le préparer durant mon séjour à la caserne. Yui se posa sur le béton aussi, en face de moi. Je crois qu'on étaient toutes les deux vannées... ou ayant la même flemme de fouiller cet immense endroit de fond en comble. Cela semblait stupide dit comme ça, mais j'avais soudainement un sacré coup de blues.

J'en profitais pour discuter un peu.

– Dis Yui, comment ça t'es arrivé, ça ? questionnais-je en tapotant mon œil.

La concerné eut un demi-sourire, posant ses doigts sur son cache-œil.

– Aah... un Trancheur m'a loupée de peu ! Il a fallut me retirer l'œil, il était crevé... maintenant j'ai plus qu'un orbite vide, regarde ! répondit-elle en soulevant le cache.

– C'est bon, c'est bon ! Je te crois sur parole, détournais-je rapidement les yeux.

Je n'avais pas besoin d'ajouter un morceau à la collection d'horreurs déjà présentes dans ma mémoire ! Yui eut un petit rire en voyant ma réaction.

– C'est pourtant pas pire que ta main gauche, hein ! plaisanta-t-elle. D'ailleurs, donne, je vais finir de plumer ce truc, c'est pas bon de forcer.

Je ne refusa pas et lui passa le poulet... la dernière chose que je voulais, c'était bien craquer mes points de suture pour ça. Après quelques secondes de silence, je jetais des brefs regards autour de moi, et parla d'une voix plus basse.

– Au fait... à propos de Mio... hier, tu m'a dis qu'elle partait le jour ? répétais-je pour lancer le sujet et espérer avoir plus de détails.

– Ah ouais... commença Yui sur le même ton que moi. Mais je sais pas ce qu'elle fait, elle veut jamais en parler, ni même que je la vois partir. Elle attends que je pionce. Des fois, je me réveille en plein milieu du jour, mais elle n'est pas là, elle revient qu'à la tombée de la nuit.

Mon amie regarde aussi autour d'elle, et se pencha un peu vers moi.

– Y'a aussi... elle ne mange plus, maintenant... quand on s'est retrouvées toutes les deux – ou plutôt quand elle m'a retrouvée – elle mangeait pour donner le change, mais après, elle a arrêté... elle m'a dit que c'était stupide de gâcher de la nourriture alors qu'elle n'en avait pas besoin, et qu'elle préférait que je sache même si c'était bizarre... j'ai pas vraiment osé lui poser plus de questions, ça l'énerve super vite, tu vois... alors j'ai fini par faire avec, hein.

Je fis un léger signe de la tête accompagné d'un « hunhun » pensif.

– Mais du coup... elle ne dort pas non plus ? continuais-je sur la lancée.

– Ah ça, si ! Mais beaucoup moins. Juste deux ou trois heures, et jamais d'une traite. C'est toujours par p'tites siestes de vingt ou trente minutes, tu vois.

Je refis un signe de tête. Finalement, il y avait eut beaucoup plus de changements physiologiques que je l'aurais pensé au premier abord. J'avais beau me demander le pourquoi du comment, je n'en voyais pas du tout la raison... mais le plus important, comme se faisait-il qu'elle avait retrouvé son apparence normale ? Quelques temps avant qu'elle parte, ses yeux avaient viré au rouge, et ses cheveux, au blanc. Histoire de mélanine ou je-ne-sais-quoi, avait-elle supposé. Je n'avais pas pensé que ces changements ne seraient pas définitifs.

En parlant de dormir... cela faisait pas mal de temps qu'on l'attendait... si ça se trouvait, Mio avait profité de fouiller les dortoir pour piquer un somme sur l'un des lits. Cela ne semblait pas déranger Yui en tout cas, qui après avoir plumé le poulet, c'était allongée sur le béton et désignait quelques constellations qu'elle reconnaissait. C'était vrai que ce moment calme était agréable. Il faisait un peu frai, mais ce n'était pas un froid dérangeant, c'était plutôt celui d'une nuit d'été, lorsque la nature respire après le soleil tapant de la journée. Il n'y avait pas de bruits, mis à part Stone qui grattait parfois dans un coin, c'était presque perturbant, les nuits en forêts étaient quant à elles toujours remplies de sons de feuilles ou d'animaux divers.

Je ne sais pas combien de temps passa, mais sans doute moins que je l'aurais supposé. Lorsque Mio refit son apparition, la nuit n'avait pas bougé. Elle revint les mains vides, je me doutais que les militaires avaient prit soin de ne rien laisser d'important...

– Tiens, Ritsu, s'approcha-t-elle en sortant une lettre de sa poche.

Je me levais et attrapais le morceau de papier d'un air interrogateur.

– C'était sur l'un des lits dans le bâtiment à la façade bleue, expliqua-t-elle. Il y a ton nom dessus.

Effectivement mon prénom était écrit à la vas-vite sur le devant. Je ne tardais pas à l'ouvrir.

– Ah... c'est Kalei, annonçais-je sans surprise.

– Oh oh, il t'a laissé une lettre d'adieu ? s'exclama Yui en se levant. Il doit en pincer pour toi ! Y'a écrit quoi ? Quelque chose du genre "ma tendre amie, je t'attendrais toujours, je sais qu'on se retrouvera malgré les difficultés"...

Devant le ton mélodramatique exagéré, je ne pus m'empêcher de lever les yeux au ciel. Quoique, ajoutant ça à la proposition qu'il m'avait déjà faite, y avait de quoi se demander, mais de toute façon, j'avais d'autres choses à penser. Je parcouru rapidement la lettre des yeux. Tout était très bref, il expliquait qu'ils partaient pour aller prendre un bateau, afin de rejoindre l'extrême Est de la Russie, et que son père avait reçu un appel des autorités et avait ordre de rassembler le plus de monde à Hachinoe. J'avais lu à voix haute, et resta un moment silencieuse pour enregistrer les informations. C'était sérieux ? Il y avait encore des bateau en circulation ? Peut-être qu'après tout ce temps, on n'a enfin comprit comment marchait les monstres, et qu'on savait de mieux en mieux les éviter. L'humain savait s'adapter, après tout.

– En Russie ? répéta Mio.

– Peut-être que certaines parties du monde on été moins touchées, murmura Yui.

On se regarda toutes tour à tour, ne sachant que rajouter.

– Retournons à l'hôtel, proposa Mio.

J'acquiesçais d'un signe de tête. On reparti donc, en marchant. Pour reposer mon genou, Yui me conseilla de grimper à cheval, puisqu'il était là. Je scellais donc l'animal, et avançais au trot derrière mes deux amies à vélo. Monter à cheval, ça m'avait presque manqué, tiens. Je réfléchissais en silence, ne sachant pas quoi penser de cette lettre. Je ne voyais pas pourquoi Kalei aurait menti, et c'était une opportunité de quitter le Japon. Sur une carte du monde, c'était une petite île. Et puis, ça ne nous engageaient à rien, on n'y allait de notre côté, voir s'il y avait vraiment quelque chose la-bas. Tout ce que je pensais... c'était que ça nous faisait un objectif, quelque chose à quoi se raccrocher, quelque part où aller.

Le retour se fit dans le calme. Pendant que Yui allait attacher le cheval non loin de l'hôtel, Mio attrapa une des nombreuses cartes présentes sur un des présentoirs de la réception, qu'elle étala sur la table basse. Elle passa pensivement son index sur le papier glacé.

– Hachinoe... là. Ce n'est pas la porte à côté...

Effectivement, c'était un port, très au nord de l'île. Quasiment à notre opposé, en somme... ça faisait long, très long, surtout qu'on avait pas de voiture, et qu'on ne pouvait voyager que la nuit.

– Même si on avait un véhicule, il faudrait de toute façon éviter les grandes routes. Il y a souvent des gens qui y mette des clous ou des barrages. C'est l'endroit parfait pour se faire prendre en embuscade, ajouta Mio comme si elle avait deviné mes pensées. Tu penses que c'est une bonne idée d'y aller ?

Je n'en savais rien, alors je ne dis rien. Et pour éviter la question, je soulevais le poulet plumé que je me trimbalais depuis tout ce temps.

– Je réfléchis mal, le ventre vide !

Mio me suivit dans les cuisines, pour plonger notre futur repas dans de l'eau. L'hôtel avait des plaques de cuissons électriques, mais par chance, aussi des plaque au gaz, heureusement, car même en l'absence d'électricité, ces plaques pouvaient toujours s'allumer avec un briquet. De quoi avoir de l'eau bouillante... j'étais vraiment pressée de manger, pour une fois. Les poulets sont vraiment la meilleure bestiole sur cette terre ! Ça en ferait bien assez pour nous deux. Par réflexe, je m'affalais sur une des chaises en fer de la cuisine, en songeant que j'avais instinctivement pensé "nous deux". Après tout, Yui m'avait bien dit que Mio ne mangeait pas, non ? D'ailleurs, cette dernière était appuyée contre une table, les bras croisés. En train d'éviter mon regard.

– Mes yeux sont comme avant, Ritsu. Pas la peine de les fixer comme ça, râla-t-elle rapidement.

Cette remarque me fit prendre conscience que effectivement, je devais avoir un regard appuyé. Mais qu'est-ce qu'elle s'imaginait, aussi ? Qu'elle pouvait revenir comme si de rien n'était ? Bien que le ton qu'elle avait employé n'était pas des plus engageant, je répondis tout de même.

– T'as perdu la mémoire, ou quoi ? J'ai pas le droit de me poser des questions ?

À peine eus-je fini ma phrase que la voix de Yui résonna depuis l'entrée de l'hôtel.

– Hey, ramenez-vous !

Le ton pressant de notre amie nous fit tout de suite réagir. Sans réfléchir, sous sortîmes de la cuisine d'un même mouvement. Elle nous attendait juste entre les portes battantes du bâtiment, et désigna l'extérieur d'un signe de tête. Des lumières se rapprochaient rapidement. Les faisceaux étaient facilement reconnaissables, c'était la clarté jaunâtre des phares d'une voiture. Lorsque je sortis, le véhicule venait de se garer le long du muret qui séparait la route de la plage, à quelques mètres de l'entrée. Bon sang mais qu'est-ce qu'on nous voulait, encore ? Et qui pouvait savoir qu'on était là ? On n'était tout de même assez discrètes, je pensais.

Mon corps réagit à la seconde même où mon esprit effleura cette question. Évidemment que je savais qui, et la réponse fit naître en moi un sentiment de terreur qui remonta le long de mon dos. Lorsque la portière s'ouvrit, je fis immédiatement un pas en arrière, inspirant d'un seul coup... Mio, qui devait l'avoir remarqué, m'attrapa par le poignet droit. Je me serais probablement retournée pour partir en courant, sans cela.

– Reste calme, Ritsu, chuchota-t-elle.

Les deux hommes, sortirent de la voiture, accompagnés d'une jeune fille. Celle-là même qui m'avait tiré la fléchette dans le bras, elle avait toujours son arme d'ailleurs. Elle s'appuya contre leur véhicule, restant en-dehors de la lumière des phares. Nous ne pouvions pas voir avec précision son visage, pourtant, j'avais presque l'impression qu'elle me fixait. Moi, je gardais les yeux baissés. Je sentais mes jambes devenir de plus en plus molles à mesure que mon cœur cognait. Je voulais partir, mais Mio serrait toujours sa prise sur mon poignet, et j'étais bien consciente que mon état de faiblesse ne me permettrait pas de lutter contre. Pourquoi voulait-elle que je reste là ? Elle devait bien savoir qui ils étaient, non ?

Yui se tenait ouvertement sur ses gardes, la main sur son étui à pistolet et l'autre tenant une pelle entourée de fil barbelés. Je ne savais même pas d'où elle sortait ça. Elle ne disait rien, si ce n'était des courts "sshht" pour calmer Stone qui commençait à montrer les crocs. Mio avait carrément dégainé et tenait son arme baissée, le doigt sur la gâchette. Il n'y avait que moi, en somme, qui était droite comme un piquet, à avoir l'envie de me rouler en boule derrière un mur. Les deux hommes, visiblement détendus, se placèrent à coté des phares. Je n'osais même pas lever les yeux vers eux... je savais au moins une chose : Ren n'était pas là. Sinon, il m'aurait sûrement fait une remarque insultante ou moqueuse. L'avais-je vraiment... halluciné ? N'avait-il vraiment été que dans ma tête ?

Les deux groupes se dévisagèrent quelques secondes.

– Ceux de la caserne, commença l'un des hommes, vous savez où il sont allés ? Ils étaient bien installés, je parie que leurs copains militaires leurs ont enfin filé des instructions ?

Silence de mort. Je n'entendis même pas l'esquisse d'un mouvement.

– J'ai tout juste, n'est-ce pas ? Alors ? insista l'homme.

Sa voix, je m'en rappelais. Cet homme grand et maigre m'avait interrogée juste après que la fléchette m'aie à demi assommée, et même sans réponse orale, il semblait pouvoir deviner ce qu'on pensait. Je supposais qu'il avait vu des choses dans les attitudes ou expressions de mes amies après la question, choses qui me passaient loin au-dessus. J'étais juste concentrée à rester sur mes deux jambes, et j'avais fini par attraper la main de Mio, la serrant comme si j'étais suspendue au-dessus du vide.

– C'est pas compliqué, reprit l'homme, on n'a le moyen de transport, et vous avez la destination. Y'a moyen de s'arranger, non ?

Toujours pas de réponse. Je ne comprenais pas vraiment ce qu'ils nous voulait. Yui fini par bouger, se rapprochant de Mio pour lui chuchoter quelque chose que je ne compris pas. Elle tourna ensuite la tête vers moi, et je pensais qu'elle comptait me répéter ce que Yui lui avait dit, mais ce ne fut pas le cas.

– Arrête de serrer aussi fort, tu saignes, murmura-t-elle.

Je relâchais un peu mes doigts, me rendant compte de la douleur ainsi que, sur ma paume, du toucher chaud et humide d'un bandage qui s'imbibe de sang.

– Et si on refuse ? questionna Yui en direction de nos interlocuteurs.

– Autant être clair, c'est nous qui avons le plus important : la bagnole, affirma l'homme maigre d'une voix assurée. Si on est là, c'est parce qu'on est sympa. Mais on va vous laisser le temps : dans deux jours, rendez-vous au port avant la tombée du soleil. Libre à vous de venir ou pas, mais sachez qu'on ne vous attendra pas.

– C'est une fleur qu'on vous fait, là. On sait parfaitement que cette ville est vidée jusqu'à l'os, soupira son camarade en se retournant. Et ça m'étonnerais que vous vouliez partir à pieds.

Ils remontèrent dans leur voiture sans plus de cérémonie. Les pneus crissèrent sur le béton lorsqu'ils firent demi-tour, les phares laissant le noir de la nuit reprendre sa place. Mes amies se détendirent un peu, mais pas moi. Pourquoi ces types étaient-il venu jusqu'ici pour nous proposer ça ? Ils semblaient bien attachés à cette caserne... mais au point de vouloir la suivre ? C'était vrai qu'on avait les informations, mais... rien qu'à l'idée de voyager avec eux...

Mes deux amies se mirent à me dévisager, alors que j'évitais soigneusement leurs regards.

– C'est une opportunité de partir d'ici... non ? se hasarda Mio.

– Tu sais Ricchan, on n'est pas obligée de-

– Faut que je réfléchisse, la coupais-je.

Je relâchais la main de Mio pour m'éloigner. Elles n'espéraient tout de même pas que j'arrive à me décider tout de suite ? Pas après la torture que j'avais subie ! Je déglutis plusieurs fois dans l'espoir de faire passer mon malaise, serrant ma main droite pour faire cesser le saignement. Je préférais rester à l'extérieur. Ils nous avaient laissés un ultimatum de deux jours... alors je pouvais bien prendre quelques minutes pour peser le pour et le contre.

Déprimée, je laissais mes pas me traîner jusqu'au cadavre de ferraille de notre seul véritable allié, le bus noir. Sa silhouette se découpait sur le béton faiblement éclairée par les étoiles. Machinalement, je m'installais sur le siège conducteur, retrouvant le toucher rugueux du volant en cuir. Dire que c'était avec ça que j'avais appris à conduire... et, paradoxalement, qui m'avais fait détester la conduite des voitures. Je trouvais ces dernières petites et basses... ici au moins, j'avais un grand par-brise, et j'étais surélevée. Je voyais le béton de haut. J'attrapais la clé restée sur le contact, priant bêtement pour entendre le vieux moteur se mettre bruyamment en marche et sentir les vibrations de vie de la machine. Mais rien, la clé tourna dans le vide, n'intimant aucune réaction à la mécanique. J'avais l'impression d'être un enfant jouant avec le cadavre d'animal pour faire comme s'il était encore vivant. Je touchais un peu les boutons, constatant que rien ne fonctionnait. Pas de contact électrique, donc pas de phare ni de porte. On n'était obligé de la tirer à la main à chaque fois qu'on voulait entrer. La seule chose qui marchait encore, c'était la petit loupiote au-dessus de la tête du conducteur.

Je fis l'état des lieux. Des étranges installation, sur toute les vitres, il y avait des plaques de bois, puis une couverture clouée dessus. Et même, vers le fond, une seconde plaque de bois sur le tissu, elle-même recouverte d'une autre couverture. Une isolation anti-froid, je supposais. De toute façon, des couettes, il y en avait dans chaque coin et sur chaque siège. Des affaires posées en vrac sur les dossiers, des caisses sous les sièges. Un bazar qui me rendit un peu trop nostalgique.

Qu'est-ce que j'allais faire ? Pour rien au monde je ne voudrais me retrouver dans la même pièce que ces types. Rien que d'y penser me faisait froid dans le dos... je retrouvais la même peur que lors des heures passées clouée à cette chaise. La même incertitude qui me bloquait la gorge, m'empêchant de respirer. Mon estomac vide faisait des nœuds, mais pas à cause de la faim. Qu'est-ce que je devais faire ? Penser d'abord à moi et refuser leur proposition ? Tout mon être m'intimait de choisir cette solution. Angoissée, je frottais lentement mes coudes avec la paume de mes mains, les bras serrés contre mon ventre. Les trous qu'avait fait les clous me faisait mal, mais je n'arrêtais pas, les tremblements ne me laissaient pas arrêter. La même vision revenait encore et encore. Mes mains accrochées sur les accoudoirs de la chaise, la pointe du clou qui me pique la peau, le marteau qui se lève. Et le métal perçant la chair, broyant les os sur son passage d'un bruit de craquement humide, créant un filet rouge. Même les odeurs me revenaient. Celle âcre du sang, se mélangeant avec la bile chaude, les odeurs salées du bord de mer et de la sueur. Deux fois, il s'y était reprit à deux fois pour chaque main, pour réussir à enfoncer entièrement la pointe métallique à travers la chair et le bois.

Un goût amer emplissait ma bouche. Précipitamment, j'ouvris la fenêtre conducteur pour me pencher à l'extérieur, croyant que j'allais rendre le peu de nourriture que j'avais avalé. Mais respirant l'air frai de la nuit, la soudaine nausée s'estompa un peu. Partir avec ces gars ? Devoir dormir dans la même zone qu'eux et partager de la nourriture ? Est-ce que je pourrais supporter ça ? Ou l'angoisse me tuerait avant ?

Ne sachant que faire, je ressorti du bus. Me torturer l'esprit était inutile, je n'arrivais à rien. Je ne pouvais simplement pas prendre cette décision toute seule, j'avais besoin d'être rassurée. Longeant lentement le mur sombre de l'hôtel, je m'approchais discrètement en entendant les voix des mes amies qui parlaient dans la réception.

– … Non, je crois qu'ils cherchent quelque chose... ils veulent sûrement suivre ceux de la caserne, venait de supposer Mio.

– Mais pourquoi ? Ils veulent se venger de je-ne-sais-quoi ou quelque chose dans ce genre ? maugréa Yui.

Je n'allais pas toute de suite les voir… écouter aux portes n'étaient certainement pas très honnête, mais je voulais savoir ce qu'elles pensaient de cette proposition, tout en sachant ce que ces hommes m'avaient fait.

– De toute façon, même si on n'y va... qu'est-ce qu'il nous dit qu'il vont pas se débarrasser de nous dès qu'ils seront la destination ? continua-t-elle.

– On ne leur dit pas tout. On leur donne juste les informations au compte-goutte.

– T'a vu ce qu'ils ont fait à Ricchan, non ? Tu veux subir le même sort ? Ils savent où nous sommes, ils sont sûrement mieux armés, qu'est-ce qui les empêcherait de nous attacher et nous torturer pour nous faire cracher le morceau ? J'veux partir d'ici, ouais, mais pas au point de m'allier avec ce genre de fous.

Yui n'avait clairement pas l'air d'accord. Je ressentis une bouffée de soulagement l'entendant argumenter, car au fond, je pensais vraiment devoir ravaler mes angoisses pour que l'ont puisse partir d'ici. Je m'étais attendue à des phrases du style « on te protégera », ou « on va seulement partager une voiture, mas faire ami-ami avec eux ». Mais finalement, je n'étais pas la seule réticente à accepter cette proposition.

– En réalité... je ne suis pas certaine qu'ils aient quelque chose à voir avec ce qui est arrivée à Ritsu.

Lorsque Mio lança soudainement cette phrase, tous les membres se crispèrent. Elle l'avait prononcé presque en chuchotant, pourtant, je l'avais clairement entendue. Qu'est-ce qu'elle voulait dire, par là ? C'était leur faute, il n'y avait aucun doute ! C'était eux qui m'avait traînée jusqu'à cette cabane sur pilotis, c'était eux qui... non, ce n'était pas eux qui m'avait fait du mal. Une nouvelle fois, je n'arrivais pas à me souvenir de qui avait été présent... impossible de savoir quoi que ce soit ! À chaque fois que j'essayais de me remémorer ces moments, je ne voyais que mon sang couler le long de mon ventre, je ne sentais que la douleur de la lame creusant dans ma chair en-dessous de mon épaule. Mais il devait forcément y avoir quelqu'un... Je m'étais persuadée qu'il s'agissait de Ren. Pourtant, maintenant, ce n'était plus qu'une sensation déformée et angoissante.

– Quoi ? Arrête avec tes phrases qui veulent rien dire, grommela Yui en guise de réponse. D'ailleurs, on se pose pas mal de questions, Ricchan et moi. Jusqu'ici j'ai rien dis, mais va falloir que tu nous explique.

Je laissais mon dos glisser contre le mur, m'asseyant les bras serrés autour de mes genoux. Ma respiration se faisait de plus en plus rapide... je savais que si je ne la calmais pas, j'allais finir par refaire une crise d'angoisse. Instinctivement, je pressais mon épaule droite douloureuse, à l'endroit où sous la compresse, la chair était à vif.

Il y eut un instant de silence, puis j'entendis un court soupir, avant que Mio ne reprenne la parole.

– Dans ce cas... va la chercher. Je parlerais à toute les deux, car je ne me répéterais pas.


Merci d'avoir lu !

(Sorry, rythme de post des chapitre bien plus lent à cause des études...)

Au prochain !