Chapitre 7

Tony émit un petit sifflement discret en direction de ses collègues en découvrant leur visiteuse.

- Est-ce que je peux vous aider, Madame ? demanda-t-il.

Gibbs sourit légèrement. Il savait d'avance que son agent n'arriverait à rien de cette manière et qu'il prenait un risque : dans l'armée, certaines femmes prenaient très mal les démonstrations de machisme. Pour survivre dans ce monde d'hommes, elles avaient du apprendre à ne rien laisser passer. Heureusement celle-ci semblait avoir dépassé ce stade.

- Peut-être, répondit-elle en passant élégamment devant Tony pour venir saluer son supérieur.

- Agent Gibbs, je suppose ?

Elle sortit une carte de sa veste et son compagnon l'imita.

- Je suis le major Samantha Carter de l'Air Force et voici Jonas Quinn. On a du vous prévenir de notre visite.

- En effet, major. J'ai reçu un e-mail de l'Etat-major mais les raisons de votre venue étaient extrêmement floues. D'autre part on nous avait annoncé un certain colonel O'Neill.

- Le colonel nous rejoindra bientôt. Au départ, il s'agissait uniquement de déterminer pourquoi le NCIS s'amusait à pirater nos bases de données.

- Vous êtes venus de Colorado Springs uniquement pour cela ? En tenant compte du décalage horaire, ils vous ont tiré du lit à quelle heure pour vous mettre dans l'avion ? Quatre heures du matin ?

- En fait on ne nous a pas tirés du lit, corrigea le dénommé Quinn. Nous étions à la base quand vous avez tenté d'entrer.

- Alors c'est vous leur expert informatique, s'enthousiasma Abby. Vous êtes plutôt doué.

- Pas vraiment… Enfin je veux dire, je suis doué pour autre chose mais l'expert informatique, c'est elle fit l'homme en désignant le major. Celle-ci parut un instant décontenancée, elle n'avait pas souhaité voir ses mérites vantés de cette manière. Mais son trouble dura moins d'un dixième de seconde, et elle reprit avec assurance.

- Merci Jonas. Quoi qu'il en soit nous pourrions vous créer des ennuis pour ça. Je suis disposée à l'oublier si vous pardonnez ma petite tentative de cette nuit. Essayons de lancer notre collaboration sur des bases plus saines.

- D'accord, répondit sobrement Gibbs alors que Tony lançait :

- Je suis parfaitement disposée à collaborer avec vous major. Ca vous dit un beignet ?

- Non merci.

- Moi j'en prendrais bien un, dit Jonas. Tony lui tendit la boite et il se servit. Le major Carter s'adossa au bureau de Mac Gee.

- Vous avez essayé d'accéder au dossier de l'un de nos consultants, le Dr Daniel Jackson. Lors de ma petite incursion, j'ai pu découvrir que vous faisiez des recherches sur, je site « un bouclier générant une énergie proportionnelle à l'énergie cinétique qui la traverse ». Avant que mademoiselle Sciuto ne me mette brillamment à la porte, j'ai aussi pu accéder à un rapport d'autopsie des plus étranges.

- Auriez-vous une explication à nous fournir ? demanda Ziva.

Comme souvent face à des membres des forces armées ayant des postes importants elle était sur la défensive, à la limite de l'agressivité. Ce qui lui arrivait d'autant plus fréquemment que les membres des forces armées en question étaient des femmes sur qui Tony jugeait bon d'exercer son numéro de charme.

- Vous le savez sans doute déjà, les projets que nous étudions à Cheyenne Mountain sont confidentiels. On m'a envoyée ici afin de découvrir ce qui se passe.

- Donc vous ne nous direz rien, conclut Abby, boudeuse. Pourquoi nous on vous parlerait ? Nous n'avons pas besoin de vous.

- D'après ce que nous savons, vous avez à faire à un dangereux psychopathe équipé d'armes technologiquement avancées, répondit Jonas. Nous avons vu des résultats d'autopsie, il semble qu'il ait déjà fait une victime et il ne s'arrêtera pas là. Vous avez besoin de nous.

- Et si la situation l'exige nous avons l'autorisation de vous révéler certaines informations, ajouta le major.

- On va poursuivre cette discussion en salle de réunion, dit Gibbs avant de se tourner vers son équipe. Les agents auraient bien aimé participer à la discussion, mais ils savaient que leur présence n'aurait rien apporté. Assouvir leur curiosité n'avait jamais été la priorité de leur supérieur.

- J'aimerais passer voir le directeur, dit Ziva avant qu'il puisse lui en donner l'ordre. Si personne ne s'en préoccupait, Jenny allait quitter l'hôpital pour revenir travailler bien avant d'être prête.

- Très bonne idée. Dis-lui que je n'ai pas encore fait sauter la baraque et qu'elle peut prendre son temps pour se remettre. Tony…

- Oui patron, je fonce chez les Johnson.

D'ordinaire Gibbs n'aimait pas que des gens de l'extérieur se mêlent de ses enquêtes, surtout lorsqu'ils travaillaient sur des projets top secrets et cherchaient de toute évidence à se couvrir. Pourtant son instinct lui soufflait qu'il pouvait faire confiance au major Carter – et son instinct se trompait rarement. Jonas Quinn lui inspirait des sentiments plus mitigés : l'homme n'avait pas de grade, il n'était donc pas militaire alors pourquoi était-il là ?

Pendant que son équipe rassemblait ses affaires Gibbs entraîna leurs visiteurs vers l'ascenseur. Abby les précéda, impatiente de retourner à son laboratoire. Elle allait appuyer sur le bouton d'appel quand les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes.

- Mauvais timing, Mac Gee, pensa Gibbs.

Il aurait préféré que les militaires ne rencontrent pas leur témoin avant qu'ils n'aient pu discuter, dévoiler trop tôt ses cartes était toujours dangereux. S'ils avaient raison au sujet de son identité, il y avait de grandes chances pour que ces personnes laient déjà rencontré l'amnésique. Il s'attendait à une reconnaissance, pas à ce qui se produisit. Lorsque son regard se posa sur l'homme, le major Carter vacilla et dut s'appuyer sur son compagnon. Celui-ci avait lui aussi pâli, fixant « Johny » comme s'il avait vu un fantôme.

Après quelques secondes la jeune femme fit un pas hésitant en avant.

- Daniel ? demanda-t-elle d'une voix atone.

Jonas Quinn la suivit

- Que faites-vous ici ? Que se passe-t-il ?

Gêné, l'amnésique sortit de l'ascenseur, se retourna un instant vers Mac Gee, puis vers Gibbs en quête d'explications. Personne ne semblant disposé à lui en fournir, il se résolut à affronter Carter et Quinn.

- Je suis navré, mais est-ce que je vous connais ?

- Daniel est mort, dit froidement le major. Vous ne nous aurez pas comme ça. Maintenant j'aimerais savoir qui vous êtes et pourquoi vous vous faites passer pour lui.

Le témoin hésita et Gibbs intervient.

- Vous savez maintenant pourquoi nous vous avons contactés et pourquoi nous avons tenté d'accéder à vos dossiers. Le Dr Jackson ne vous reconnaîtra pas, il a perdu la mémoire.

Carter détourna les yeux. On ne passe pas des années dans l'Air force sans s'endurcir un minimum pourtant à cet instant le masque de soldat ne tenait plus.

- Je dois téléphoner, dit-elle finalement en sortant son portable. Quelle que soit l'identité de cet homme nous allons devoir l'interroger

- Je regrette, mais il s'agit d'un témoin capital dans une affaire de meurtre, sous notre protection. Il n'ira nulle part.

- Et si nous commencions par avoir cette réunion dont nous parlions avant l'arrivée du témoin en question ? suggéra Mr Quinn. Nous avons tous le même but, non ?

- Vous avez raison, Jonas, fit le major qui avait reconstitué son masque d'impassibilité. Mais je dois tout de même appeler le général. Agent Gibbs, si nous ne pouvons pas ramener cet homme à la base, nous allons avoir besoin que des échantillons de sang soient envoyés à notre médecin en chef, le Dr Fraiser. Immédiatement.

- Nous avons déjà fait les analyses, répliqua Abby, vexée. Il est en parfaite santé.

- Vous pourriez arrêter de parler de moi à la troisième personne ? demanda alors le présumé « Daniel Jackson » mais Gibbs fut le seul à l'entendre. Il lui fit signe de patienter – et heureusement l'homme était encore trop sonné pour protester davantage.

- Nous ne remettons pas en cause votre travail, mademoiselle, dit Jonas en souriant à Abby. Seulement nous devons nous assurer de l'identité de cet homme.

- Les empreintes correspondent. Il s'agit du docteur Jackson que vous le vouliez ou non.

- J'étais présente quand il est… quand il est parti, dit le major à mi-voix. Vous n'imaginez pas…

La jeune femme se coupa au milieu de sa phrase, comme trop désemparée pour continuer. Mais il s'écoula à peine quelques secondes avant qu'elle ne reprenne sur un ton presque professionnel.

- On peut truquer des empreintes.

Si Abby avait été irritée de voir ses résultats remis en question elle comprenait qu'il s'agissait pour le major d'une question personnelle, et était bien trop humaine pour continuer à lui en vouloir.

- Je veux bien vous donner un échantillon de sang mais si vous voulez faire une comparaison ADN il serait plus rapide de m'envoyer un profil génétique de votre base de données. Je peux vous envoyer le mien si vous le souhaitez.

- On doit pouvoir faire ça, dit Jonas. Sam ?

- Je vais demander au général mais ça me paraît correct. Je peux avoir cinq minutes ?

- Bien sûr, dit Gibbs. Prenez tout votre temps.

Le major se retira dans le bureau du directeur.

Les parents de Johnson étaient morts d'inquiétude. Ils ignoraient où était leur fils, disparaître n'était selon eux pas dans ses habitudes et ils refusaient de croire qu'il puisse être impliqué dans des assassinats.

- Il était si heureux de partir d'Irak, sanglotait sa mère. Il ne supportait plus les tueries !
Et il adorait le colonel Horn, il parlait tout le temps de lui. Ca l'inquiétait qu'il soit à ce point obsédé par les objets Egyptiens.

Après une heure de conversation infructueuse, Tony y mit fin en promettant au couple de les prévenir dès qu'ils auraient du nouveau. Ou le changement de Johnson avait été encore plus soudain que celui survenu chez le colonel Horn six mois plus tôt, ou le jeune lieutenant était parfaitement parvenu à donner le change à une famille dont il était proche. Aucune des deux hypothèses n'était pleinement satisfaisante. Le seul point qui aurait pu avoir de l'intérêt était le comportement que Daryl Johnson avait adopté lors de la soirée de la veille. Il avait passé une heure à discuter avec un de leurs voisins, le Dr Forks, un professeur d'université que d'ordinaire il ne pouvait pas supporter. Par acquis de conscience, Tony se rendit chez celui-ci avant de rentrer à la base afin de connaître le sujet de la conversation.

L'homme qui lui ouvrit était âgé. Son grand corps maigre était légèrement voûté à force de s'appuyer sur une canne. Toutefois les quelques doutes que Tony aurait pu avoir concernant sa santé mentale furent vite dissipés.

- Je ne sais pas exactement ce qu'est le NCIS, remarqua Forks quand l'agent lui présenta sa carte, mais entrez.

- Nous sommes le service d'enquêtes criminelles de la marine, expliqua Tony en suivant le vieil universitaire dans un salon impeccable. J'aurais quelques questions à vous poser au sujet du lieutenant Johnson.

Ils prirent place dans des fauteuils d'aspect ancien mais remarquablement confortables.

- Cela m'étonne que Daryl ait des ennuis, dit le vieil homme. Je ne le connais pas bien mais c'est un bon garçon. Plus porté vers la télévision que les livres mais les jeunes d'aujourd'hui ne le sont-ils pas tous ?

- La plupart, si.

- Qu'a fait Daryl ?

- Difficile à dire pour l'instant mais il a disparu.

- Et vous voulez savoir de quoi nous avons parlé hier soir ? En fait, j'ai été plutôt surpris qu'il vienne me voir, je l'ai beaucoup réprimandé dans son enfance et il ne m'a jamais vraiment pardonné.

- Et qu'est-ce qu'il voulait ?

- Il avait des questions au sujet d'objets anciens. Un objet en particulier qui ressemblait à une espèce de cercle recouvert de symboles. Et un Egyptologue aussi, un certain Dr…

- Jackson ? suggéra Tony.

- C'est ça, le Dr Jackson. Mais je m'intéresse davantage à l'histoire moderne, depuis l'indépendance. En fait il s'était déjà énormément renseigné, il en savait beaucoup plus que moi sur l'Egypte.

- Vous lui avez demandé pourquoi il posait ces questions ?

- Bien sûr mais il a dit que c'était pour l'armée, une mission spéciale. Après quoi il a demandé des informations sur les différents Dieux de la terre mais là encore il en savait plus que moi. Il avait des idées intéressantes mais quelque peu inquiétantes. Il pensait que les dieux nous avaient abandonnés et se demandait s'il était possible de les retrouver. J'ignore à quel point ses paroles devaient être prises au premier degré. Après cela sa mère est venue le chercher. Je crains que cela ne vous aide pas beaucoup.

- On ne sait jamais, soupira Tony. Merci pour votre temps, Professeur.

Le major resta longtemps au téléphone. Lorsqu'elle sortit de la pièce elle avait l'air grave et s'adressa à son collègue.

- La situation est pire que nous le pensions. Je viens d'avoir le colonel, Murray et lui ont visité la maison de Horn et ils y ont trouvé de nombreux résidus de Naquadah.

- Mais aucune trace de technologie ?

- Non. Soit il avait un repère quelque part, soit tout tenait dans un sac à dos. En tous cas il était très bien équipé et nous devons agir vite. Agent Gibbs, savez-vous si le colonel Horn était proche de quelqu'un, s'il avait lié une amitié au cours des disons six mois qui ont précédé sa mort ?

- Il s'était au contraire renfermé sur lui-même. Le seul à être encore proche de lui, apparemment, était le lieutenant Johnson.

- C'est plutôt une bonne nouvelle. Est-ce que vous avez entendu parler d'un lieu où il aurait pu se rendre fréquemment, une maison de campagne ou autre ?

- Il ne sortait pratiquement plus de chez lui. Maintenant pourrais-je savoir ce que vous cherchez ?

- C'est difficile à expliquer. Le colonel O'Neill sera ici dans peu de temps, je propose que nous l'attendions pour discuter. En attendant j'aimerais voir le corps.

- Je vais vous y conduire.

Sans un mot de plus pouvant révéler ses sentiments à l'égard de la situation, Gibbs entraîna les visiteurs en direction de la salle d'autopsie.

Mac Gee resta seul en compagnie du Dr Jackson.

- Je ne connais pas ces gens, dit soudain l'amnésique.

Pris au dépourvu, Mac Gee ne put que bredouiller :

- Vous affirmez ne plus connaître personne.

- Mais je pensais que si je revoyais des amis je les reconnaîtrais. Ca saute aux yeux que le major était extrêmement proche du Dr Jackson et elle n'évoque rien en moi. D'ailleurs je ne peux pas être le Dr Jackson il est mort.

- Mais elle vous a reconnu sans la moindre hésitation. Mr Quinn aussi. Et Abby ne fait jamais d'erreur.

- Est-ce que je suis accusé de quelque chose ? Est-ce que je suis prisonnier du NCIS ?

- Vous devriez en parler à Gibbs. Pourquoi, vous voulez partir ?

L'homme ne répondit pas tout de suite et Mac Gee crut qu'il allait garder le silence. Puis il se prit la tête à deux mains. Compte tenu des circonstances, l'étonnant était qu'il n'ait pas craqué plus tôt pourtant Mac Gee se dit que ce n'était vraiment pas le moment. Mais l'homme se contenta de marmonner.

- Je n'en sais rien mais il y a cette femme. Celle dont j'ai rêvé cette nuit ! Je n'arrête pas d'y repenser, à chaque fois son visage est plus net. Je crois que je l'aimais, je crois qu'elle est en danger et je n'arrive pas à me rappeler son nom !

- Cette femme, vous pourriez me la décrire ?

- A quoi bon ?

- Si elle existe vraiment, alors je peux essayer de faire un portrait robot. Nous pouvons vous aider à la retrouver.

- Vraiment ?

L'espoir se peignit sur le visage de l'homme. MacGee l'emmena chez Abby – le meilleur de leurs logiciels de traitement d'images était installé sur son ordinateur – et ils se mirent au travail.