Chapitre Huitième

Décision

Une fois qu'elle eut refermé la salle porte – donnant sur une autre salle annexe des cachots – et après avoir renvoyé les gardes auprès de celles présentes devant la salle d'interrogatoire, Natsuki se tourna vers son amie à la mèche rebelle.

- Tu as dû comprendre pourquoi je t'ai fait venir à présent, fit la Principale. Tu es la mieux placée pour me dire si cet homme raconte la vérité, et je ne cacherai pas que ton avis pèsera lourd dans la balance.

Sentant tous les regards converger vers elle, l'Otome rousse s'assit sur une des chaises présentes dans la salle, par ailleurs semblable à celle où Kenpachi était enchaîné, à la différence près que la table rectangulaire se trouvait au centre de la pièce en lieu et place d'une chaise dotée de chaînes. Elle connaissait la réponse qu'elle allait donner avant même que Natsuki ne lui posât la question. Rassemblant donc les arguments qu'elle avancerait, elle ferma les yeux. Puis prenant une inspiration, elle répondit à la question du deuxième Pilier.

- Oui, je l'ai compris dès que j'ai posé mon regard sur lui. Je me suis demandée pourquoi tu ne m'as pas appelée plus tôt d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un sourire réprobateur. Mais je comprends qu'il t'ait perturbée. J'ai cru moi aussi qu'il venait de mon pays, et maintenant je peux te le dire : cet homme ne vient pas de Zipang. Mais je comprends que tu aies fait appel à mes services. Ses vêtements, son langage, et même son arme son très semblables à celles que l'on trouve là-bas. Cependant, cela ne veut pas dire qu'il ment, reprit-elle avant que quiconque eut pu dire un mot. Son histoire paraît invraisemblable mais n'est pas dénuée de logique. J'aurais même tendance à le croire si ce qu'il appelle "spiriton" existe. Vous savez, il me rappelle certains combattants de Zipang dans son attitude et sa façon de nous tester. Rien n'indique qu'il soit un ennemi de l'Académie. Et si comme on le pense, il est effectivement sorti d'un portail comme celui utilisé par les Asward, il n'aurait aucun intérêt à nous mentir, ne sachant rien de la situation autour de lui.

Le fait qu'il soit lui aussi un manipulateur de feu influe peut-être mon jugement, mais je suis sûre que l'on peut lui faire confiance. Après avoir attendu qu'il ait fait ses preuves, bien sûr. Pendant ce temps, on pourrait le garder ici encore un peu surtout si comme Shizuru le pense, nos vrais ennemis, ceux qui ont envoyé l'homme qui est mort, ignorent son existence. Cacher sa présence est probablement notre priorité numéro un.

Et son rang de Shinigami. C'est ce qui me perturbe le plus. Chez nous on croit que des esprits viennent récupérer nos âmes lorsque nous mourrons. Ce sont des sortes de déités très respectées car ce sont elles qui décident de nous envoyer en enfer ou au paradis. Ce qu'il a décrit ressemble beaucoup à ce que j'avais appris sur eux quand je vivais encore là-bas. Et puis, comme je l'ai déjà dit, s'il est sorti d'un portail comme celui utilisé par les Asward, il n'aurait pas pu se faire téléporter depuis un endroit comme Zipang, mais plutôt d'une autre dimension, d'un autre monde. Tout cela corrobore son récit, et personnellement, je le crois, aussi incroyable que soit son histoire.

Un silence se fit après cette déclaration, pendant lequel Natsuki interrogea sa compagne du regard. Celle-ci, bien qu'ayant un peu plus de doutes sur le danger que pouvait représenter Kenpachi pour Garderobe, était globalement de l'avis de la Mai-star à la crinière flamboyante. Elle acquiesça donc légèrement lorsque son regard croisa celui de la jeune femme brune, qui reprit la parole.

- Bien. Yôko, Arika, avez-vous des éléments à ajouter ? demanda-t-elle. J'aimerais connaitre vos avis avant de me décider.

D'après le ton de la Principale, Yôko savait qu'elle avait déjà pris sa décision quand à l'avenir de leur prisonnier. Elle en fut soulagée pour ses futures expériences, en même temps qu'un peu de honte se faisait sentir. Penser en ces termes n'était pas digne d'une résidente de l'Académie, mais la gardienne des Otome en elle ne pouvait effacer complètement la scientifique. L'infirmière secoua donc la tête négativement.

Arika, elle, voyait en Kenpachi non pas celui qui l'avait battue si facilement lors de son arrivée, mais quelqu'un qui pouvait sérieusement aider les étudiantes à s'améliorer. Son expérience, sa vaillance au combat et la sincérité ressentie quand il racontait son histoire l'avait convaincue qu'il disait la vérité. Mais dans un coin de son esprit, elle se doutait que si l'envie lui en prenait, le Shinigami pourrait représenter une menace terrible pour l'Académie. Elle en fit donc part à la Principale, qui prit en compte sa réserve.

Balayant du regard les quatre visages en face d'elle, Natsuki s'appuya sur la porte de bois derrière elle et réfléchit quelques instants quand à l'avenir du Shinigami gardé dans leurs murs. Elle ne pouvait le relâcher, leurs ennemis ne connaissant probablement pas son existence. Et leur donner l'information que quelqu'un d'aussi puissant pouvait être invoqué par leur arme était la dernière chose qu'elle souhaitait au monde. D'un autre côté, l'attitude de Shizuru vis-à-vis de Kenpachi se faisait douloureusement ressentir dans son cœur. Elle décida donc d'écouter sa raison quand une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Elle réfléchit rapidement aux tenants et aux aboutissants de son idée, et fit part de sa décision finale aux autres.

- Je vois que tout le monde ici est d'accord pour dire que le dénommé Kenpachi n'a fait qu'user de légitime défense, énonça Natsuki. Il est vrai que si l'une d'entre nous s'était trouvée dans la même situation, nous n'aurions pas agi très différemment. Mais l'idée de laisser un homme en liberté dans l'enceinte de l'école ne me plait pas. Je viens cependant d'avoir une idée qui pourrait arranger tout le monde : faisons passer le prisonnier pour un voyageur de Zipang venu à Windbloom pour visiter la princesse Mai. Il logerait au restaurant sous couvert de faire son travail de garde royal sur ordre de Sa Sainteté Tokiha Takumi qui s'inquiète pour sa grande sœur. Enfin, si ladite princesse est d'accord, termina la Principale en tournant une nouvelle fois son regard vers son amie de longue date. Pour plusieurs raisons, reprit-elle, ce serait la solution idéale : son apparence ferait très bien l'affaire et il pourrait ainsi récupérer son arme. De plus, vous êtes tous deux comme tu l'avais dit des manipulateurs de feu et donc vous pourriez apprendre l'un de l'autre. Et comme sa langue a l'air d'être assez proche de celle de Zipang pour que tu puisses le comprendre sans difficulté, tu pourrais continuer de lui apprendre la nôtre.

Mai ne voulait pas répondre tout de suite, et pensa à l'idée qui lui avait été soumise. Elle savait qu'une autre raison poussait son amie à vouloir éloigner l'homme de l'Académie, mais il était évident que l'apparition de quelqu'un d'aussi puissant d'un coup pourrait attirer l'attention, surtout si son apparence était atypique. Puis, elle se souvint que le passage de son frère dans le royaume avait marqué l'esprit des gens et qu'ils avaient été impressionnés par le niveau des guerriers de leur pays, qui pouvaient rivaliser avec des Otome d'un certain niveau. Et la sollicitude de son frère envers elle était de notoriété publique. Ne s'était-il pas échappé lors de son voyage vers Windbloom pour essayer de retrouver sa trace par lui-même directement là où elle avait vécu, quitte à mettre sa fragile santé en danger ? Il lui restait quelques pièces à l'étage du restaurant. Il serait facile d'y aménager une chambre, surtout dans le style épuré de Zipang. Elle pourrait aussi lui dispenser ses cours tout en faisant la cuisine. Il apprendrait le métier de la restauration et pourrait s'exercer à parler avec les clients. L'Otome se mit soudain à sourire : elle n'avait pas encore accepté la proposition du Cristal des Glaces qu'elle imaginait déjà le futur emploi du temps de Kenpachi. Relevant la tête, elle fit signe qu'elle était d'accord pour accueillir l'ancien prisonnier chez elle.

Yôko intervint en arguant que si l'on ajoutait qu'il venait également pour mener une enquête sur la formation des Otome, il pourrait aller et venir assez librement à l'Académie sans éveiller les soupçons, sans compter que cela permettrait de garder un œil plus facilement sur lui. Elle émit l'idée quand elle s'aperçut qu'avec cette solution, elle perdait un précieux cobaye. Mais avec cette seconde "mission", elle pourrait toujours travailler sur le Shinigami.

La Principale fronça les sourcils en entendant l'idée du Professeur, qui contrariait un peu la sienne, mais devait reconnaitre qu'elle n'était pas dénuée de logique et d'intérêt. Yôko s'intéresse de près aux techniques de Kenpachi, ce n'est un secret pour personne, et si cela pouvait lui permettre de renforcer la technologie de la matérialisation, cela ne serait pas si mal, pensa Natsuki. Elle hésitait cependant, car si d'un côté le contrôle sur les allées et venues de Kenpachi l'intéressait, le savoir près de Shizuru l'inquiétait. Elle crevait de jalousie mais refusant de l'avouer devant les autres, elle accepta la proposition de Yôko.

Lorsque la porte s'ouvrit, Kenpachi tourna instinctivement la tête pour voir ce qu'il se passait dans cette direction. S'il ne fut pas surpris de voir une Perle, il le fut plus par l'absence des jeunes femmes venues l'interroger plus tôt dans la soirée. Il pensait qu'au moins l'une d'entre elles serait présente à ce moment. L'étudiante détacha les chaînes qui lui retenaient les chevilles, mais se contenta libérer les accoudoirs de la chaise, gardant ainsi une paire de chaînons sur les menottes. S'en saisissant, elle tira dessus pour forcer le Shinigami à se lever, ce qu'il fit sans opposer de résistance, tout heureux de pouvoir se dégourdir un peu les jambes.

Elle le mena à travers un autre dédale de couloirs tout aussi sombre que ceux qu'il avait traversé avec Shizuru en venant. Il remarqua néanmoins que l'escorte qui le suivait était moins importante, ce qui lui fit penser à une décision qui lui serait favorable. Il ne fit cependant aucun commentaire, sachant pertinemment qu'il ne recevrait pas de réponse. Le Shinigami se contenta donc de suivre celle qui le précédait docilement. Lorsqu'ils arrivèrent devant une porte ressemblant à n'importe laquelle des autres, ils s'arrêtèrent et la Perle frappa trois coups secs qui résonnèrent dans le vide.

La porte s'ouvrit brusquement, et Kenpachi entra dans la nouvelle salle à la suite de l'élève qui l'avait guidé jusque là. Quand elle s'arrêta, il vit que Natsuki et les autres avaient pris place dans le même ordre sur une table identique à celle de la salle où il avait été retenu. L'étudiante s'excusa et prit congé en laissant trainer au sol les chaînes qui servaient de laisse à Kenpachi et qu'elle tenait depuis le début. Obéissant au signe de la main que lui fit la jeune femme brune se tenant au centre de la tablée, Arika se leva et détacha les menottes des poignets du Shinigami puis les plaça sur la table avant de reprendre sa place.

Un moment passa, pendant lequel personne n'osa prendre la parole. Kenpachi guettait la moindre réaction venant de la tablée en se frottant les poignets, mais la faible lueur émanant des bougies près de la porte n'éclairait pas assez les visages des jeunes femmes pour qu'il puisse y lire quoi que ce soit. Il se doutait néanmoins de la nature de son verdict, vu qu'on l'avait libéré de ses entraves. Ne voulant pas brusquer les choses, surtout après son coup d'éclat précédent, il opta encore une fois pour la solution d'attendre que les autres fissent le premier pas.

Il n'en était pas de même chez les Otome. Voir ainsi le Shinigami libre de ses chaînes ne les rassurait guère, malgré la déclaration de Mai. Yôko réprima ainsi un frisson lorsqu'Arika retira les menottes des poignets du prisonnier. Pourtant, mis à part elle et Shizuru, personne n'avait passé autant de temps avec lui. Elle était même arrivée au stade où elle le croyait sans mettre en doute ce qu'il disait. Cependant, après ce qu'il avait fait, elle n'était plus sûre de rien. Elle attendait donc fébrilement que quelqu'un se décidât à parler, mais personne ne semblait vouloir prendre cette initiative. Regardant discrètement la Principale, elle comprit aussitôt l'hésitation de cette dernière : le souvenir des flammes dans les mains du prisonnier était encore trop récent.

Natsuki ne cherchait pas gagner du temps ou quoi que ce soit, elle ne se sentait juste pas très rassurée de voir le Shinigami libre de ses mouvements. Après tout, la dernière fois qu'elle l'avait vu ainsi, Shizuru était encore étendue inconsciente sur le sol, les Perle encore vaillantes après leur affrontement avec le nouveau prisonnier accourant au mausolée voir ce qu'il s'y passait. En repensant à ce moment, elle fut prise un instant par une peur rétrospective pour sa compagne. Elle regretta aussitôt son jugement final sur le Shinigami, et ce fut la présence rassurante de son amie de longue date à sa gauche qui la calma. Sa raison lui disait qu'en tant que Principale de Garderobe, l'homme ne représentait pas une menace dans l'immédiat et qu'en plus il quitterait bientôt l'enceinte de l'Académie. Ce qui rassurait son cœur de femme. Sentant une main prendre la sienne, elle se tourna vers sa compagne qui lui souriait tendrement. Encouragée, Natsuki prit une grande inspiration et se leva.

Shizuru observait elle aussi les réactions de son prisonnier, et son avis était très partagé. En le voyant ainsi, on ne se douterait pas qu'il a été capable de tenir tête à deux des cinq Piliers après avoir défait la quasi-totalité de l'Académie sans pour autant causer de graves blessures à quiconque. On ne savait pas grand-chose de lui, et ce qui était connu semblait trop incroyable pour être vrai. Elle avait envie de croire en Kenpachi, mais ses réactions ne parlaient pas pour lui. Après tout le temps passé à enseigner auprès du prisonnier ces dernières semaines, elle avait développé une sorte d'affection envers lui.

Mais sa confiance placée dans le Shinigami fut rudement malmenée lors de son interrogatoire plus tôt dans la soirée. Et à présent, en le regardant, elle n'arrivait toujours pas à se décider à son sujet. La déclaration de Mai lui revint alors en mémoire et se souvenant du caractère un peu joueur et casse-cou que Kenpachi avait montré pendant son combat contre elle, Shizuru décida de donner une seconde chance à l'homme au shihakusho noir. Reportant son attention sur sa compagne, elle se rendit compte que celle-ci n'avait toujours pas parlé. La fébrilité dont elle faisait preuve à ce moment la rapprochait de l'étudiante qu'elle avait été. Une bouffée de tendresse nostalgique l'envahit, et un sourire lui vint aux lèvres. Cherchant dans la pénombre la main de Natsuki, la jeune femme la serra doucement lorsque ses doigts trouvèrent ceux de sa compagne.

Après avoir enlevé les menottes de Kenpachi, le Saphir Azuré rejoignit sa place et sentit une atmosphère d'hésitation autour de la tablée. Elle comprenait très bien ce sentiment, étant donné qu'elle-même le partageait à l'égard du prisonnier. Mais de toutes les personnes présentes, c'était sûrement elle la plus indécise vis-à-vis du Shinigami. Arika connaissait le potentiel de destruction de Kenpachi pour en avoir été la première victime. Et cela la fascinait et la terrifiait en même temps. Car s'il décidait de se ranger aux côtés de l'Académie, les étudiantes – incluant sa personne – pourraient bénéficier d'une formation au combat de haut niveau moyennant tractations avec la Principale et l'intéressé. Mais s'il rejoignait le camp de l'intrus qu'elle avait repéré ce fameux soir, Garderobe se retrouverait en bien fâcheuse posture. Cependant, Mai qui avait toute sa confiance, semblait croire en lui et la Principale suivait l'avis de son amie. Aussi, Arika se contenta-t-elle de rester silencieuse, attendant la suite des évènements.

Reculant sa chaise, Natsuki attira l'attention de tout le monde lorsqu'elle se leva. Fixant Kenpachi droit dans les yeux, elle s'apprêtait à lui faire part de sa décision finale.

- Kenpachi, fit-t-elle. Après délibération de notre réunion spéciale, en tant que Principale de Garderobe j'ai décidé de vous accorder le bénéfice du doute. Vous êtes donc libre. Mais, ajouta la Principale, vous resterez sous la garde de l'Académie. Nous avons décidé, moi et les autres personnes présentes ici, de vous faire passer pour un envoyé spécial venu de Zipang, dans le cadre d'un échange culturel avec l'Académie Garderobe. Bien entendu, ce qu'il s'est passé le soir de votre arrivée chez nous a été classé en secret confidentiel. Nous nous attendons donc à une grande discrétion de votre part à ce sujet. Les étudiantes croiront à cette version également, et je vous laisse deviner le sort qui vous attend si nous apprenions qu'il y a eu une fuite d'information. Me suis-je bien fait comprendre, Monsieur le Shinigami ?

Après avoir attendu que Kenpachi eut acquiescé, la jeune femme poursuivit en désignant de la main son amie aux cheveux de feu :

- Je vous présente la Princesse Divine du Royaume de Zipang, Tokiha Mai. Elle est également la Mai-Star numéro cent neuf, le Rubis Flamboyant. C'est elle qui assurera votre hébergement ainsi que vos repas. En "retour", vous viendrez tous les jours à l'académie pour que Yôko puisse continuer à vous examiner. Nous ferons ainsi jusqu'à ce nous en sachions plus sur les personnes qui sont liées à votre arrivée. Votre transfert aura lieu demain matin, en attendant vous resterez dans vos quartiers. Ce sera tout.

D'un geste, le Cristal des Glaces signifia la fin de la réunion. Pendant que Kenpachi se faisait raccompagner par le Saphir Azuré et l'Améthyste Pourpre, il glissa un œil vers la jeune femme brune, qui discutait à voix basse des derniers détails de son transfert avec l'Otome rousse. Il vit Yôko les approcher et remercier la Principale de lui permettre de continuer ses tests sur le Shinigami. S'il se sentait soulagé par la décision rendue par la Principale, il se demandait quelles nouvelles aventures l'avenir lui réservait alors qu'il se couchait pour la dernière fois dans l'éden de jeunes filles qu'était l'Académie Garderobe. Du moins le croyait-il.