Chapitre 7 : La meurtrière

Il m'avait fallu des mois pour le comprendre, mais Harold était bel et bien mort. Je vivais avec une idée plutôt qu'avec un mari. Le Maître avait pris toute la place et je n'étais plus rien. Et petit à petit, l'avenir qu'il projetait nous destinait tout aussi sûrement aux ténèbres que le futur le plus lointain. C'était donc ça, l'enfer?

J'étais écrasée par l'ombre qui n'en finissait plus de se déployer en lui. Le souffle semblait me manquer constamment comme si ces maudits Toclafanes le transformaient en un poison. Chaque jour était un tourbillon chaotique où les rires du Maître et ses crises de rage alternaient avec des moments où il était très calme et pensif. C'était encore quand il était silencieux qu'il était le plus effrayant, car il était impossible de deviner ses pensées, de prévoir ses gestes. J'étais un joli petit bibelot silencieux et vide. J'étais redevenue la petite Lucy qui restait dans son coin en attendant des instructions. Et à cette époque, le simple fait de me lever ou de manger était une tâche à part entière.

Le Maître ne perdait plus de temps à me donner des ordres. En fait, il ne me regardait plus depuis longtemps, jetant son dévolu sur de jeunes femmes séduisantes qui n'avaient pas tout à fait perdu l'esprit. Elles étaient encore capables d'un sourire à l'apparence sincère à défaut d'un sourire romantique. De toute façon, le Maître se fichait de séduire. Il n'avait plus besoin de le faire. Il n'avait pas non plus besoin de moi et c'était tout aussi bien pour ce que j'en savais. Mon monde s'arrêtait à dix centimètres de ma peau, le reste n'avait aucune importance.

Près d'un an après la venue au pouvoir du Maître (je ne l'appelais plus Harold depuis longtemps), il m'obligea à passer toute une journée en sa compagnie alors qu'il travaillait dans un laboratoire. Après l'avoir vu noircir plusieurs pages d'un journal et renversé de rage deux fioles de verre, je m'étais faite le plus transparent possible pour qu'il m'ignore. Mais il plongea son regard dans le mien et… j'oubliai tout le reste.

L'espace d'un instant, pas plus de quelques secondes, mon esprit fut entièrement consumé par l'ombre du Maître, traversé par toute sa volonté et épinglé, comme un insecte, pour une séance intensive d'observation. Là, il toucha quelque chose en moi, puis me relâcha.

La violence de ce contact me fit tomber à terre et il fallu qu'il me remette debout en se plaignant que j'étais définitivement dans la catégorie des épouses obsolètes. Il me fit reconduire dans mes appartements et j'y restai ainsi, immobile, pendant des heures, incapable de me souvenir pourquoi j'avais la sensation d'avoir été violée (bien qu'il m'ait à peine effleuré les tempes) en même temps que la vague impression d'avoir été gavée d'une information monstrueusement importante mais qu'il me fallait, pour le moment, ne pas me rappeler.

Je me souviens encore aujourd'hui de ce choc et il m'a fallu bien des semaines avant d'extirper de ma mémoire cette expérience. J'en comprends aujourd'hui le sens, mais j'aurais été bien incapable de le faire lors de mon procès.

Quand Martha Jones est finalement arrivée, comme le prévoyait le Maître, quand le Docteur a subitement retrouvé sa jeunesse (relative) et que toute l'année écoulée s'est rembobinée à vitesse grand V, les satellites Archanges sont eux-aussi revenus dans l'état où ils se trouvaient un an plus tôt. Ils étaient alors programmés non pas pour effrayer la population, mais pour lui donner confiance en Harold. En même temps, dans ma tête se déplièrent les instructions du Maître pour ce moment bien précis.

Il avait tout prévu, même l'impensable, même le fait qu'il puisse échouer, même le fait que sa seule porte de sortie soit, en apparence, la mort. Et il avait tiré ses plans en conséquence. Qui irait se méfier d'une épouse complètement folle?

À mes pieds ou presque se trouvait l'arme et je la pris sans réfléchir, obéissante en tout. Avec le rembobinage du temps, j'avais un peu retrouvé mon sang-froid et je compris que je pouvais refuser la compulsion que le Maître avait placée en moi. Il voulait mourir. Il voulait que je le tue. Mais voilà, je n'étais pas obligée de le tuer, je pouvais résister à son impulsion, je pouvais refuser… Je pouvais…

Mais j'avais envie de mettre fin à tout ça. J'avais envie de presser la détente, non pour obéir à un contrôle mental, mais pour satisfaire la peur et la douleur que j'avais portées depuis des mois. J'avais toute ma tête et cela me laissait le champ libre : le faire ou ne pas le faire, telle est la question.

Et puis, comme tout le monde était occupé ailleurs, je décidai de faire la seule chose que je jugeais nécessaire : il fallait arrêter le Maître.

Quand il mourut, je ne ressenti rien. Ni douleur, ni joie, ni colère, ni peur. Rien qu'une grande indifférence à l'idée que j'avais fait ce qu'il fallait. Peut-être était-ce la seule raison pour laquelle j'avais enduré la présence de l'ombre : pour la chance de pouvoir la détruire moi-même. Je l'avais fait et c'était un fait, net et sans émotion. Le Maître n'avait jamais tué un être de sa main : il avait toujours donné des ordres en conséquence. Et moi, maintenant, j'étais plus forte que lui parce que j'avais commis un meurtre de mes propres mains. Il avait envoyé à la mort près d'un milliard d'êtres humains. J'avais tué le seul autre Seigneur du temps à part le Docteur. On était presque quitte.

Bien sûr, on me mit en prison. Je ne peux pas dire que j'en fus surprise. Mais la prison Broadfell est, d'une certaine façon, paisible. Les silences ne sont pas effrayants et si j'y suis seule, au moins, j'y ai toute ma tête. C'est presque enivrant après en avoir été tant privée. Il ne m'en faut guère plus pour prétendre au bonheur, voire à la liberté.

Mes parents m'ont visité deux ou trois fois, puis ils ont cessé de venir. Ils ne comprennent pas comment leur fille a pu tuer son mari, « le plus brillant jeune homme que notre monde ait jamais vu ». Je n'ai rien expliqué. Je ne me suis pas justifiée. Ils me croient folle et le fait que je ne m'en défende pas les conforte dans cette certitude.

De mon côté, je suis désormais assez forte pour me ficher complètement de ce qu'ils pensent. J'ai simplement fait ce que j'avais à faire. Qu'ils disent que je paie mon crime… Moi, j'ai plutôt l'impression qu'il s'agit d'une sorte de cloître pour expier cette année qui n'a pas existée et celle qui a précédé : j'étais crédule, j'étais naïve, j'étais innocente. Peut-être est-ce que je paie à la place du Maître, mais j'ai l'impression « d'être » ma place, ici, dans le noir.

Et cette conviction qu'il me fallait rester dans le noir est devenue soudainement beaucoup plus compréhensible.