Bonne Année 2017!

Bonne lecture et n'hésitez pas à me faire part de vos impressions.

Colocataire

Bucky soupira en regardant la date sur un des nombreux écrans dans la pièce où reposait encore et toujours Éléanor Thompson.

« On dirait bien que les autres ne reviendront pas avant un moment, alors j'ai bien peur qu'il faille te contenter de moi. »

Trois semaines s'étaient écoulées depuis que Steve et les autres étaient repartis en mission.

Il se pencha, les coudes sur les genoux et les yeux perdus dans le vide.

« Ce que je les envie de pouvoir sortir et dégommer quelques méchants. J'adorerais ça. Ça me défoulerait. Je ne suis bon à rien d'autre, de toute façon. Je ne connais que ça, la guerre, la bataille... »

Sans trop s'en rendre compte, Bucky avait commencé à utiliser Léa comme journal intime. Il avait cessé de culpabiliser, de s'excuser et compris que ça ne règlerait rien. Alors, tout bonnement, ses visites quotidiennes avaient pris une tournure un peu plus légère. Il lui parlait de tout et de rien, de trucs banals, d'autres plus intimes.

Il déplorait toujours son état, mais il devait avouer que, par moments, ça l'arrangeait bien d'avoir un interlocuteur sur qui déverser ses états d'âme sans craindre de jugement, de critique ou de moquerie en retour. Le fait qu'elle soit juste présente, sans pouvoir lui répondre, lui convenait. Non qu'il craignait de réaction négative si elle avait été consciente et capable de parler. Mais pour lui c'était plus facile.

« J'ai fait un drôle de rêve la nuit dernière. J'étais sous le contrôle d'HYDRA, il y avait cette ignoble chaise avec des courroies, et cette machine qui me bousillait le cerveau. À un moment, un joueur de cornemuse est arrivé. Il n'avait pas de visage, seulement des cheveux, d'un côté blond presque blanc, et l'autre côté noir. Et il portait des verres fumés rouge. C'était tellement bizarre... Mais je préfère ça que les habituels cauchemars, plein de cris, de sang. Je me demande ce que ça peut symboliser ce genre de rêve...

-Puis-je me permettre une interprétation libre de la situation, Sergent Barnes? »

Il se renfrogna aussitôt, mécontent que quelqu'un d'autre entende les bêtises qu'il racontait à Léa. Même si c'était qu'un ordinateur, il se sentit épié dans son intimité.

« Navrée, Sergent. J'avais cru qu'il s'agissait davantage qu'une simple question rhétorique. » rétorqua-t-elle à sa mine sombre.

Il était à la fois agacé et curieux de savoir ce qu'elle avait à dire.

« Dis toujours.

-Je crois que votre subconscient a rassemblé en une seule entité les trois morceaux de musique suivants. »

Elle pirata un écran de la chambre et Bucky vit des images sans le son d'une chanteuse aux cheveux et toupet blanc d'un côté, noir de l'autre, un autre chanteur avec des verres fumés rouges et un joueur de cornemuse. Les deux premiers lui disaient vaguement quelque chose, il les avait peut-être aperçus à la télé par hasard. Le dernier était un classique highlander. Le type lui était étranger, mais son accoutrement ne l'était pas; même sa mémoire défaillante connaissait le folklore écossais.

« Je fais parfois dérouler dans les haut-parleurs de votre chambre la bande musicale que ces trois personnes interprètent.

-De la musique? Tu fais jouer de la musique? Mais pourquoi? Et comment je ne m'en suis jamais rendu compte?

-Je les fais jouer seulement lorsque vous vous agitez dans votre sommeil. À la demande de Mlle Thompson, je lance ces trois chansons quand ça se produit et je les arrête quand vous vous calmez. »

Du son venant du plafond se fit entendre et il écouta trois extraits. Curieusement, les chansons lui étaient familières. C'était pourtant des mélodies inconnues, il n'avait pas beaucoup de notions de musique du 21e siècle, mis à part la cornemuse qui était un instrument intemporel. Peut-être qu'elles lui étaient familières à force de les entendre souvent dans son sommeil? Quoi qu'il en soit, ces chansons étaient agréables à entendre bien qu'elles étaient complètement différentes les unes des autres.

Il regarda le visage de la comateuse.

« Depuis combien de temps ça dure?

-Depuis votre arrivée dans cette tour. »

Il secoua doucement le menton.

« Pourquoi a-t-elle fait ça?

-Je ne fais qu'obéir aux demandes de Mlle Thompson. La raison de son geste, elle seule pourrait vous la révéler. »

Bucky avait tout de même sa petite idée; Léa avait joué les nounous, joué son rôle, tout simplement. Elle lui avait trouvé une berceuse bizarre, mais qui fonctionnait.

Il continua de regarder ce visage ni paisible ni tourmenté, seulement neutre, et médita un moment.

Combien d'autres gestes avait-elle posés à son égard pour son bien sans qu'il ne soit au courant de rien?

A quel point la bonté de cette fille aggravait-elle son ingratitude?

Agacé de ne pouvoir la remercier convenablement, Bucky décida de se changer les idées avec un peu de lecture. Steve lui avait prêté de nombreux livres et aujourd'hui il s'attaquerait à Guerre et Paix.

L'idée fut lumineuse parce qu'une demie-heure plus tard il avait complètement oublié tout le reste tellement il était absorbé par le roman. A un point tel qu'il remarqua à peine Claire faire son entrée dans la chambre pour faire sa petite routine d'examens.

Quand il s'agissait de prendre soin de sa patiente, Claire avait souvent des idées hors du commun. Bucky en eut bientôt la démonstration.

En temps normal, il assistait à tout ce que Claire faisait. Il tenait toujours à suivre scrupuleusement le processus de près, dans l'espoir que Claire lui annonce après son examen que l'état de Léa s'était amélioré davantage. Mais cette fois-ci, il était trop absorbé par sa lecture.

Ce fut quand il entendit son prénom qu'il daigna lever les yeux de son livre.

« James?

-C'est Bucky. » rectifia-t-il.

Elle le regarda et eut un petit sourire complice, contente d'être comptée parmi les intimes qui pouvaient appeler le Sergent de cette façon.

« Bucky.

-Oui, Claire? »

Elle observa gravement Léa de la tête aux pieds et Bucky paniqua. Qu'avait-il raté? L'état de Léa s'était dégradé? Il n'aurait jamais dû se laisser emporter par ce fichu bouquin!

« Vous seriez un ange si vous alliez à l'appartement de Léa me chercher quelques vêtements à elle. J'en ai marre de la voir toujours dans ce pyjama vert malade.»

Bucky avait retenu son souffle et soupira de soulagement. Fiou. Léa allait bien... Enfin, aussi bien qu'on peut aller quand on est dans le coma.

Les paroles de Claire furent assimilées trois secondes plus tard et sa demande lui fit oublier pour de bon son roman.

Il regarda Léa un moment. Il était vrai que ce pyjama était terne. Mais ce que lui demandait l'infirmière lui parut comme une montagne à gravir. Lui, aller dans sa chambre? Lui, choisir des vêtements féminins?

« Vous sauriez mieux que moi quoi prendre. Allez-y, je vais la surveiller.

-Tony n'est pas là pour ajuster mes accréditations. Je ne peux pas pénétrer les appartements du personnel. »

Bucky fronça les sourcils, puis leva les yeux au plafond.

« FRIDAY? Autorise Claire à entrer dans la chambre de Léa.

-Seul Monsieur Stark peut modifier mes paramètres, Sergent. »

Il claqua de la langue, agacé.

« C'est ridicule. Vous êtes digne de confiance, tout le monde le sait. »

Elle eut un haussement d'épaule fataliste.

« Je suis une aide-soignante temporaire. Les employés à temps partiel n'ont pas accès à tous les étages.

-Ces mesures restrictives ont été mises en place depuis la chute du SHIELD. »

Bucky soupira et capitula.

« D'accord, d'accord, je vais y aller. »

Il se leva en traînant les pieds.

« Pour éviter de nuire aux fils des appareils, apportez des trucs amples, légers, de préférence des nuisettes, des robes ou des chemises de nuit.

-Je vais voir ce que je peux faire. »

Il sortit de la chambre et prit l'ascenseur dans un drôle d'état de nervosité.

Fut une époque où il avait été un expert dans le domaine vestimentaire féminin (surtout la lingerie) et l'ancien Bucky aurait accepté avec enthousiasme la requête de Claire. Aujourd'hui, les vêtements féminins, c'était loin d'être son dada, mais qu'est-ce qu'il ne ferait pas pour Léa, hein?

« Où se trouve l'appartement de Léa?

-L'aile nord-est. Troisième porte à droite. »

Bucky fut de plus en plus nerveux.

Il réalisa qu'il s'apprêtait à entrer dans l'appartement d'une personne qu'il estimait et chérissait un peu plus chaque jour.

Des mois et des mois s'étaient écoulés depuis qu'ils se connaissaient, mais il n'avait jamais connu son espace personnel. Elle, elle avait tout su de lui, elle avait tout connu, et elle avait maintes fois pénétré sa chambre. Soit pour faire le ménage ou pour lui apporter un truc dont elle croyait qu'il aurait besoin. Ça lui tapait royalement sur les nerfs à l'époque. Il s'était senti envahi par elle alors qu'aujourd'hui il lui ouvrirait toute grande sa porte.

Et à cet instant, il s'apprêtait à inverser les rôles. Ce serait lui qui entrerait dans son espace personnel pour lui procurer un truc dont elle avait besoin.

Quand la porte de l'appartement glissa pour le laisser entrer, Bucky ne s'était pas attendu à être captivé par le mobilier de Léa. Toutes les chambres de la tour étaient construites de la même manière, chaque appartement avait été personnalisé selon les goûts de son occupant, mais tous avaient un point commun; l'ordre. Probablement dû à la rigueur de la vie de soldat, tout était toujours bien rangé.

Ici, c'était complètement différent. Il régnait un joyeux bordel dans l'appartement. On avait tout laissé en place, comme si elle n'avait jamais quitté ses quartiers depuis plusieurs mois.

Il y avait des coussins partout; sur le sol, sur les canapés, sur les chaises. Et pas un seul de la même couleur ou du même motif. Des tas de livres traînaient, presque tous ouverts, comme si elle lisait plusieurs romans à la fois. Il dut enjamber un pouf, une chaise berçante en bois, un coffre capitonné et un espace réservé pour du bricolage (ciseaux, pot de colle, papier couleur, des pots de peinture, des crayons-feutres), avant de pouvoir atteindre sa chambre.

Les murs de la cuisine étaient vert limette, ceux du salon turquoise, ceux de la salle de bain mauve, et ceux de la chambre rose pâle. Mais on les voyait à peine tellement les murs étaient ornés de multiples cadres, de toutes les grandeurs, de tous les genres, et de toutes les couleurs. La plupart mettaient en valeur des photos des Avengers lors de soirées de groupe (il reconnut d'ailleurs certaines scènes captées dans les vidéos qu'il avait visionnées), d'autres représentaient des collages maison de photos de magazines ou de retailles de textures différentes collés ensembles (du feutre, du velours, du corps du roi, de la tapisserie de fleurs).

Elle aimait visiblement les fleurs parce qu'il y avait des tas de bouquets qu'elle avait fait sécher un peu partout. Il ne savait pas qui venait entretenir les lieux, mais quelqu'un devait s'occuper d'arroser les nombreuses plantes vertes qui égayaient l'appartement.

Dans la chambre, le lit était habillé d'une couverture en patchwork. Bucky fut certain que c'était fait par Léa elle-même s'il en jugeait la machine à coudre dans un coin de la pièce. Les motifs choisis étaient disparates, et pourtant harmonieux. Sur sa commode se trouvait un début de tricot. Ça ressemblait à un foulard, mais il n'était manifestement pas terminé; les aiguilles à tricot étaient toujours piquées dedans les mailles et une balle de laine pendait au bout de son fil au pied du meuble.

Les rideaux blancs étaient ouverts sur une grande fenêtre. Au plafond, elle avait suspendu des mobiles de cristaux qui envoyaient des jeux de lumière multicolores sur les murs quand le soleil les illuminait.

Elle avait personnalisé un paravent asiatique en collant des photos de magazines de paysages divers (coucher de soleil, tempête de neige, chute d'eau, aurore boréale) à travers les pictogrammes chinois.

Bucky tourna sur lui-même et finit par rencontrer son reflet dans un miroir aussi haut que le plafond.

Il figea sur place.

Qui était cet étranger qui le regardait? Il ne s'était pas rendu compte qu'il souriait comme un idiot à tout ce qui l'entourait dans cet appartement. Il détestait son reflet en temps normal. Ça ne faisait que lui montrer le visage de l'assassin qui avait terrorisé tant d'innocents dans le passé. A cet instant, il ne détestait pas son image, mais elle était un peu... bouleversante. Il n'avait pas l'habitude de se voir sourire.

Il adorait ce qu'il découvrait dans cet appartement, réalisa-t-il bêtement.

Il était à l'image de la Léa qu'il n'avait pas voulu connaître mieux avant son accident; éclectique, vivant, pétillant, bordélique et harmonieux à la fois. Et aujourd'hui, il donnerait tout pour connaître cette Léa...

Il avait quand même un joyeux aperçu de sa personnalité autour de lui, et il aurait pu rester des heures à explorer chaque détail.

Absorbé par ses découvertes, il en avait oublié la raison première de sa visite. Il s'ébroua et se concentra enfin sur sa tâche. Il fouilla la commode pour trouver un vêtement qui correspondrait aux critères recherchés par Claire.

Il était à l'aise de regarder l'appartement, mais fouiller les tiroirs était plus... personnel. Il eut l'impression de violer son intimité.

Il trouva une chemise de nuit avec des personnages imprimés dessus. Il lut le logo au bas de l'image. Un personnage de Disney? Ça lui disait vaguement quelque chose. Ce n'était pas la princesse Aurore, celle-là il l'aurait reconnu, mais il s'agissait d'une autre héroïne de conte avec des cheveux très longs. Rapunzel? Il était en tout cas certain que c'était un personnage pour enfants. Léa avait gardé son coeur de gamine parce qu'il tomba sur plusieurs morceaux de vêtements avec le même type de dessins imprimés dessus.

Il parvint à trouver trois ensembles convenables et ses recherches le firent tomber sur un pyjama qu'il connaissait bien; celui qui était bleu à pois jaunes, aperçu dans la vidéo de Sam. Il affectionnait déjà ce morceau de vêtement plus que les autres et il se dit que pour compléter l'ensemble, ce serait bien de trouver les fameux caniches roses qui lui avaient servi de pantoufles.

Il jeta son dévolu sur la table de chevet, en quête des pantoufles, et tomba sur une autre image de lui-même, mais cette fois il ne s'agissait pas d'un miroir. Un petit cadre avec une photo de lui était installé près de la lampe. Il fronça les sourcils, intrigué. Il ne se souvenait pas d'avoir été pris en photo depuis son arrivée chez les Avengers. Il prit le cadre pour mieux l'analyser. Il ne regardait pas l'objectif, son visage était de profil, concentré sur un truc hors champ. C'était un portrait rapproché. Le peu de décor qu'il voyait autour de lui rappelait le salon central. Peut-être qu'elle avait pris un cliché de lui pendant qu'il regardait la télé?

Dans un coin de la vitre du cadre, elle avait écrit au feutre: "Mon plus grand mystère".

Un mystère?

Il était un mystère pour Léa?

Il avait été un mufle, ça oui. Mais un mystère?

Il se sentit gêné d'occuper une place tout près de son lit, comme si le soir avant de s'endormir elle regardait cette photo pour méditer dessus. C'était la seule photo des occupants de la tour qui se trouvait dans sa chambre. Toutes les autres étaient dans le salon. Comme s'il avait bénéficié d'un passe-droit, une place spéciale dans son antre personnel que personne d'autre n'avait obtenu.

Une vague de chaleur lui monta aux joues. Il remit le cadre à sa place et renonça aux pantoufles. Il sortit de la chambre en coup de vent, intimidé par sa propre réaction face à ce qu'il avait découvert dans cette pièce.

Il ne fit pas autant attention à son parcours qu'à son arrivée et il heurta un pouf au passage. Il y avait dessus un cahier qui tomba sur la moquette et s'ouvrit à une page écrite à la main. Agacé par sa maladresse, Bucky remit le pouf debout et s'apprêtait à y déposer le cahier quand ses yeux tombèrent sur son propre nom.

Automatiquement, il lut la phrase autour de son nom, comme un réflexe.

« Youppi! Bucky a socialisé! »

Son intention de partir en coup de vent disparut. Il déposa son tas de vêtements sur le pouf et lut le reste du paragraphe plus haut et quand il comprit enfin de quoi il était question, il ferma le cahier dans un claquement sec.

Un journal intime.

Horrifié, il réalisa qu'il avait dépassé les bornes en terme d'indiscrétion. Mais comment il aurait pu faire autrement? Il avait vu un document avec son nom, il avait eu toutes les bonnes raisons du monde de s'interroger sur son contenu, non?

Il voulait déguerpir d'ici et prétendre que rien ne s'était passé, mais il en fut incapable. Un tas de questions bouillonnèrent dans sa tête. Pourquoi elle parlait de lui dans son journal intime?

Il dévisagea la couverture du cahier, profondément perplexe. La seule personne qui aurait pu répondre à ses questions et la seule personne qui pourrait s'offenser de sa curiosité se trouvait dans le coma.

« Attention à tout le personnel, l'unité Avengers est sur le chemin du retour. Arrivée prévue dans vingt minutes. »

Bucky leva les yeux au plafond, distrait de son dilemme.

« Quelles sont les nouvelles? Ont-ils trouvé une autre base HYDRA? »

D'un geste machinal, Bucky prit le cahier, le roula dans sa poche arrière de jean, reprit les vêtements pour lesquels il était spécialement venu ici, et quitta l'appartement.

« D'après le rapport préliminaire de la mission, ils ne sont pas parvenus à trouver d'autres bases HYDRA. Il semble que la piste qu'ils suivaient n'ait mené qu'à un cul-de-sac. »

Bucky ne fut pas étonné. HYDRA savait bien cacher ses secrets.

« Un cul-de-sac qui était en fait un piège.»

Ça non plus, ça ne l'étonnais pas.

« Ils vont bien?

-La mission a été écourtée. Il y a eu une explosion dans un bâtiment alors qu'un des membres de l'équipe se trouvait à l'intérieur. »

Inquiet, Bucky relégua pour de bon dans un coin de sa tête toute cette histoire de journal.

« Qui était à l'intérieur du bâtiment?

-Le Capitaine Steve Rogers. »

Bucky quitta l'étage au pas de course.


« Tu es complètement inconscient ou quoi? Tu aurais pu y rester!

-Buck, cesse de crier, j'ai assez mal au crâne comme ça. Et Cho m'a déjà fait la morale. »

Éléanor Thompson avait un nouveau colocataire. Quelques heures plus tôt, Steve avait été amené dans le labo pour être réanimé.

La bataille avait été rude et recevoir par après un immeuble entier sur la tête l'avait mis K.O. Les Avengers avaient suivi une bonne piste, malheureusement on les attendait de pied ferme à la fin de leurs recherches. Ils en avaient payé le prix; leur capitaine avait manqué de près d'y laisser sa peau.

« Ça fait partie des risques du métier. Dans deux jours, je serai complètement sur pieds. »

Difficile à croire avec tous les bandages qui l'entouraient et le transformaient en momie. Adossé dans un lit à côté de Léa, une jambe dans le plâtre et un bras en écharpe, Steve avait connu des jours meilleurs, il devait bien l'avouer.

Tout le monde s'était agglutiné dans la chambre après qu'il fut sorti du bloc opératoire, mais Cho les avait chassés. Son patient avait besoin d'être tranquille. Devant un Bucky au bord de la crise de nerfs, elle avait toutefois renoncé à le renvoyer avec les autres.

Bucky n'en menait pas large non plus. Debout devant le lit de son ami, les poings serrés, il avait du mal à contrôler sa colère et sa terreur.

Colère contre son ami qui avait pris des risques. Colère contre HYDRA qui avait failli encore une fois le séparer de la seule famille qui lui restait de son ancienne vie. Colère contre lui-même de ne pas avoir été là pour surveiller ses arrières.

Terreur d'avoir manqué de près de perdre son meilleur ami. Terreur d'avoir cru devoir affronter ce siècle sans lui.

Bucky avait vu souvent Steve partir en mission. Il ne s'était jamais vraiment inquiété pour lui. Super Soldat après tout. Lui-même avait pu constater qu'on ne pouvait pas tuer facilement Capitaine America. Il avait pourtant essayé à plusieurs reprises... Mais à présent il réalisait que son ami n'était pas indestructible. Il était humain. Il pouvait mourir.

Jusqu'à cet instant, il ne s'était pas rendu compte à quel point retrouver son ami de toujours avait été la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée. Et le perdre -encore- aujourd'hui signerait sa perte. Pour de bon.

A le voir aussi mal en point dans ce lit, Bucky se sentait totalement impuissant.

« J'aurais pu... faire quelque chose. J'aurais pu être là... Pour empêcher ça. »

Steve le considéra un instant. Il lisait sur ses traits une telle détresse qu'il se sentit coupable à son tour de lui avoir fait subir un tel stress.

« Bientôt Buck. Bientôt tu seras prêt à nous accompagner sur le terrain. Je te le promets. Mais que tu sois là ou pas, on n'est à l'abri de rien dans ce métier. »

Ils se contemplèrent longuement dans un silence plein de non-dits.

« Tout va bien. Je suis là. Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça, tu sais. » dit-il enfin, avec un sourire qui se transforma en grimace de douleur.

Bucky finit par se calmer et prit place sur la chaise entre les deux lits.

Steve décida qu'il était temps de changer de sujet de conversation. Le pire était derrière, et il préférait se concentrer sur le moment présent.

Il jeta un coup d'oeil à sa colocataire qui n'avait pas changé de position depuis son départ. Au moins, elle n'avait plus l'intubateur, ce qui était une bonne nouvelle. Et son teint pâle contrastait avec la chemise de nuit en flanelle rose . Ça faisait changement du traditionnel pyjama vert d'hôpital.

« Comment va Léa?

-Toujours pareil.

-Qui l'a habillé comme ça?

-Claire. C'est son idée.

-Je l'aime bien cette Claire. Léa a de la chance de l'avoir pour infirmière. »

Steve étant Steve, il n'avait pas pour habitude de se préoccuper de son propre sort ni de son état. Il observa Léa dans son lit, affligé qu'elle en soit toujours au même stade.

En temps normal, elle serait aux petits oignons avec lui. Elle lui ferait ses biscuits préférés, lui apporterait un oreiller de plus, de la musique, sa tablette à dessin et ses crayons parce qu'elle connaissait bien son hobby favori... Elle le maternerait comme un bébé.

Il sourit sans s'en rendre compte, attendri et triste par ce scénario qui ne se produirait pas.

Bucky ne manqua rien de la scène. Il regarda Léa, ensuite Steve, et à nouveau Léa. Puis il se rappela sa conversation avec Claire. Avait-elle finalement tiré la bonne conclusion sur ces deux-là?

Bucky était mortifié d'avance. Si ça se trouvait, il avait failli tuer l'élue du coeur de son meilleur ami. Et il ne lui en voulait même pas? C'était tout lui, ça, de toujours tout lui pardonner alors qu'il ne le méritait pas...

L'élue de son coeur...

En plus d'être mortifié, Bucky ressentit un petit dard imaginaire lui piquer la poitrine. Il ne reconnut pas cette émotion. Et ne voulait pas la reconnaître.

Il s'éclaircit la gorge, se leva et se dirigea vers l'étagère. Il attira l'attention de Steve alors qu'il revenait vers le lit en possession de la tablette de Sam.

« Au fait...

-Oui? »

Embarrassé, Bucky se frotta la nuque et fuit du regard son ami.

« Tiens, regarde plutôt ça. »

Il choisit un fichier sur la tablette et lui montra une vidéo. Perplexe, Steve porta attention à l'écran et son regard s'illumina quelques secondes plus tard.

« C'était la fête Halloween de l'année dernière! Comment as-tu eu ça?

-C'est Sam. Il a pensé que ça me ferait plaisir. »

Steve continua de visionner et ses côtes endolories lui firent mal lorsqu'il éclata de rire.

« C'était une soirée mémorable. »

Bucky fit la moue en regardant la scène où tout le monde dansait la macarena. Steve s'émerveillait d'un truc qui était pour lui presque traumatisant tant ça s'éloignait de ce qu'il avait connu dans les années 40.

« La musique et la danse de ce siècle sont un peu trop... perturbantes.

-On s'y habitue. Mais si je disais que la soirée était mémorable, c'est surtout pour ce qui s'est passé après cette vidéo.

-Il est arrivé quoi?

-La fête a été interrompue, on a eu une alerte à la bombe à Chicago. On n'a même pas eu le temps de se changer! »

Bucky le fixa d'un regard incrédule.

« Vous vous êtes occupés de terroristes dans ces costumes?

-Mémorable, je te dis! » s'esclaffa le capitaine.

Il continua de visionner la vidéo avec un sourire nostalgique.

« Merci de m'avoir montré ça. Ça remonte le moral. » Il lui rendit la tablette. « Au fait, tu voulais me dire quelque chose? »

A nouveau son ami était embarrassé et Steve commençait franchement à être intrigué.

« Ouais... » commença-t-il en se passant une main dans les cheveux. « Sur cette vidéo, on voit que ta cavalière de la soirée c'est Léa.

-Oui...?

-Est-ce que... Toi et Léa... Vous deux...? »

Steve battit des paupières, incrédule. Et se retint d'éclater de rire. La tête que faisait Bucky n'avait pas de prix.

Il était jaloux! Et le plus drôle, c'est qu'il ne s'en rendait pas compte.

Encore une fois, ce Bucky était à cent lieues de celui des années 40. Dans le temps, si Bucky avait découvert que son ami avait le béguin pour une fille, il l'aurait taquiné, nargué, se serait moqué gentiment de lui. Ensuite il lui aurait donné une dizaine de conseils en matière de séduction pour l'encourager.

Steve avait fait le deuil de ce Bucky-là. Il doutait qu'un jour le coureur de jupons réapparaisse. Le Bucky qui était en face de lui était encore incapable de comprendre le vaste univers du sentiment amoureux. Il était trop taciturne et tourmenté pour reconnaître ses propres symptômes émotionnels. Ce n'était pas vraiment une tare. Être un séducteur invétéré n'avait pas été sa plus grande qualité. Ça avait été juste une des conséquences de son tempérament jadis léger, amène, charmeur, sociable et sûr de lui.

Parce qu'il avait eu une sale journée et parce qu'il adorait faire tourner en bourrique son ami, Steve décida de jouer la comédie.

« Puisque tu abordes le sujet... » amorça-t-il, l'air incertain et gêné « je dois t'avouer en effet que nous deux... »

Laissant sa phrase en suspension, mais lourde de sens, Bucky acquiesça gravement, et ses yeux contemplèrent le vide.

« ... On est de grands potes. » termina le capitaine.

Il dut se mordre la lèvre pour s'empêcher de rire quand Bucky leva à nouveau les yeux vers lui. Il dissimulait très mal sa surprise et son soulagement.

« Léa est la soeur que je n'ai jamais eue. » avoua Steve en toute sincérité.

Il le laissa méditer là-dessus quelques instants puis tenta sa chance:

« Et toi, Buck? T'as un truc à me dire à propos de Léa? »

Ce dernier fronça les sourcils et haussa les épaules.

« Non. »

Steve soupira. Ce ne serait pas aujourd'hui qu'il aurait des aveux. De toute façon, comment pouvait-il avouer ce qu'il ignorait?

« Extinction des feux tout le monde! »

Claire arriva armée de son chariot. Elle alla éteindre la lumière du côté de Léa et s'approcha de Steve pour éteindre celle à côté de son lit.

« Vous plaisantez, Claire?

-Ordre du Docteur Cho. »

Elle se tourna vers Bucky et l'encouragea à se lever de sa chaise.

« Désolée Bucky, mais le Capitaine Rogers a besoin de sommeil. »

Il n'insista pas. Il ne savait pas trop pourquoi, mais Bucky avait plus de mal à tenir tête à Claire qu'à Cho. L'infirmière avait ce don d'être intimidante et ferme quand elle avait affaire à des patients récalcitrants. Peu importe qui elle avait devant elle, un enfant ou un guerrier, personne n'échappait à son autorité.

Sans cérémonie, elle appuya sur un bouton qui fit incliner la tête de lit de Steve à l'horizontale.

« Je doute arriver à dormir. »

Les émotions de la journée allaient le rattraper dans son sommeil, il le sentait.

Claire farfouilla dans son chariot et s'empara d'une seringue.

« C'est bien pour ça que je m'apprête à vous droguer avec des somnifères pour éléphants. »

Bucky et Steve échangèrent un regard circonspect.

« Ça ne me paraît pas très déontologique.

-Vous voulez contester la prescription du Docteur Cho? Comme vous voulez. Je l'appelle à l'instant. »

Steve paniqua. Si Claire était intimidante pour Bucky, Cho était une ogresse pour Steve.

« Non, non, non, ça va. Je ne proteste pas. Tout va bien.

-Parfait. »

Elle injecta le produit dans la perfusion du capitaine. Déjà il se sentait assommé.

« A demain, Buck. » dit-il d'une voix pâteuse. « T'inquiètes, je vais veiller sur Léa durant ton absence.

-Comment? En ronflant?

-Je ne ronfle pas. Idiot. »

Bucky fut frappé d'un souvenir. Il connaissait cette insulte amicale. Il eut alors son premier sourire depuis qu'il avait croisé son reflet dans l'appartement de Léa.

« Imbécile. »


A suivre

J'ai traduit les petits surnoms qu'ils se donnent dans le premier Captain America« Jerk, punk. » mais ça sonne mieux en anglais je trouve...

Pour ceux qui seraient curieux, les chansons qui servent de berceuses à Bucky sont "A beautiful day" » de U2, « "Breathe me" » de Sia et "Amazing Grace" pour la cornemuse.