Deux jours étaient passés, et il n'était plus retourné voir Gibbs. Il passait beaucoup de temps dehors, ne supportant plus la chambre. La plupart de ces minutes étaient passées avec Keats, ou une Abby hystérique, au bord des larmes, mais si apaisante quand elle se reprenait. McGee venait parfois, après le travail, il fallait qu'ils gèrent le bureau comme il pouvait, Tony voyait bien que le jeune homme fatiguait. Bish l'aidait, elle était passée avec Jake, puis seule plusieurs fois. Son naturel et sa bonne humeur étaient toujours une bonne chose, il l'appréciait beaucoup, elle lui apportait des tonnes de "cochonneries" et il se doutait que Zoé appréciait une autre présence féminine.
Ziva n'était pas passé, et il comprenait, où essayait. Il savait qu'il la verrait encore, mais pas tout de suite. Il aurait aimé savoir comment ça s'était passé avec Gibbs, mais n'avait finalement pas posé la question. Il avait juste compris qu'elle avait croisé Jimmy et victoria, et que les choses s'étaient merveilleusement bien passées, mais personne d'autre ne l'avait plus vu. Elle devait surement exercer ses pouvoirs de ninja la nuit. Mini-Jimmy était maintenant assez grande pour venir le voir à l'hôpital, et il doit dire qu'il avait savouré la visite rocambolesque de papa gâteau et sa petite fille.
Mais à cet instant il était seul, Zoé reviendrait certainement dans quelques minutes, il l'avait supplié, pour avoir une pizza, elle avait résisté, tenté de détourner ses pensées de mille et une merveilleuses façons, mais il n'avait pas lâché. On ne sépare pas si facilement un Dinozzo de son idée de festin, surtout quand il est à l'hôpital depuis plusieurs jours, et qu'il s'agît d'une pizza !
La solitude l'avait alors frappé, il se rendit compte que depuis deux jours, chaque seconde avait été habitée par des visiteurs ou un sommeil exigeant. Il fronça les sourcils, observant la salle qu'il n'avait même pas eu le temps de voir, la télé qui tournait en boucle sur une chaîne de vieux films, bons films dont il n'avait étonnement pas fait attention. Il resta quelques instants ébahis devant les images qu'il connaissait par cœur et soupira. Ces films étaient une échappatoire habituellement, mais là, il y avait trop de choses en suspens, qui sans une bonne occupation, risquaient de s'effondrer sur lui.
Il décida de faire un tour, encore, zoé le tuerait, mais tant pis. De plus, depuis la veille, il était autorisé à se déplacer et une chaise avait été, miraculeusement, gentiment, posé à coté de son lit. Une atèle plus légère avait été placée, il n'avait rien de cassé. En fait on lui avait expliqué qu'il avait une luxation. Ils avaient eu peur de trouver des complications, de devoir opérer, mais elle avait été réduite à temps. Il soupira, tout cela voulait dire arrêt de travail, congés forcés, médicaments, ennuie et d'autres choses auxquelles il ne voulait pas penser.
Il glissa son fauteuil jusqu'au bout du couloir et réalisa qu'il ne savait pas ou aller. Il soupira alors qu'une idée lui traversa la tête, se transformant en besoin.
Il tourna à droite, saluant une infirmière au passage. Il arriva devant la chambre, celle de Gibbs et hésita quelques secondes. Il toqua, se rendant compte qu'il n'avait pas besoin de cela, que son geste était peut-être ridicule. Il soupira et entra, aucune réponse ne lui était parvenu, il était seul.
Il glissa, habillement, plus à l'aise maintenant, vers le bord du lit, au même endroit que la dernière fois. Il sentit une sorte de soulagement, en se rendant compte qu'il n'était plus aussi désespéré. Il soupira et observa son patron, il n'avait pas bougé d'un centimètre depuis la dernière fois, évidemment. L'air était moins pesant, le vent entrait par la fenêtre ouverte sur une belle journée, rien n'était sombre, rien n'était caché dans le noir...
« Hey boss, je me demandais si tu n'étais pas en manque de café ? » Il sourit, et observa autour de lui. « Je devrais peut-être t'en ramener un, ton corps doit tellement être accro qu'il réagira peut-être à l'odeur. »
Le silence qui répondit à sa réplique fit perdre à l'instant toute son humeur.
« Ok… » Il regarda autour de lui et attrapa la télécommande. « Je pourrais peut-être trouver le film le plus terrible à la télé, je sais qu'à part les Western tu n'es pas très… » Il s'arrêta, presque déçu. Il savait pourtant qu'il avait peu de chances de le voir se réveiller. « Il me suffit peut-être juste de parler. » il avait baissé la tête à chaque mot, attrapant son visage dans ses mains. Il continua son triste monologue sans relever la tête.
« Tu sais, j'ai réfléchi à ce que tu pouvais penser, tu as toujours apprécié les gosses, et … Ça doit être… décevant ? Entre la fillette psychopathe et ce garçon… l'année a été particulière... » Il grimaça et releva les yeux, il tremblait, il le savait, son corps luttait contre lui, contre son obstination à laisser tout cela bien au fond de son crâne.
« J'espère juste que tu comprendras pourquoi j'ai fait ça… » Parce qu'ils étaient une famille ? Qu'il avait la stature du père qu'il n'avait jamais réellement eu. Et là, il réalisa, peut-être avait-il perdu tout cela.
Il voulut faire demi-tour, abandonner, mais quelque chose l'agrippa, la main de Gibbs était collée, serrée sur son poignet.
« Où sont-elles ? » Il avait un regard terrible, plein de rage et d'angoisse, de folie. Il le sentait serrer sa poigne, commençant à lui broyer le poignet.
« Patron ? » Il avait parlé doucement, essayant de ne pas brusquer l'homme, essayant de le faire revenir dans leur monde.
« Où sont-elles ! » Il avait hurlé ces mots, laissé tomber une larme, de fureur ? Il s'était mis à hurler, en même temps que les machines qui mesuraient sa fréquence cardiaque.
Il le lâcha violemment, le faisant reculer de quelques centimètres. Il hésita à chercher quelqu'un, mais il ne pouvait se convaincre de laisser Gibbs comme ça. Alors il s'approcha et tenta de poser sa main sur son épaule, il ne pouvait faire plus de sa chaise.
« Gibbs ! » Il soupira de frustration, il ne pouvait rien faire de là. Il hésita, un court instant puis se hissa sur sa jambe valide, grimaça et s'agrippa directement au lit pour rester bien en équilibre. Mais la fureur de Gibbs était inhumaine, animale.
« Qu'avez-vous fait de mes filles. » Tony grimaça et appuya fermement sur le torse de Gibbs, loin de sa blessure, pour le plaquer sur le lit.
« Elles ne sont pas là ! »
Il avait crié pour couvrir le bruit, et il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. Tony savait cependant très bien de qui parlait Gibbs, il l'avait su tout de suite.
« Vous mentez. » La fureur dans les yeux de Gibbs se transforma en une rage noire, et il se redressa violemment, agrippant le tee-shirt de Tony de ses deux mains, serrées.
« Elles sont morte ! »
Gibbs le fixa, se figea et quelque chose dans ses yeux avait changé. Il n'y avait plus que détresse, et misère dans ce bleu. Et l'espace d'un instant tout sembla s'effondrer dans son visage. Il crut qu'il allait hurler mais ses mains quittèrent le tee-shirt froissé et il retomba sur le lit, doucement.
Seulement le contrecoup déséquilibra Tony, l'étrange léthargie dans laquelle il avait été plongé quelques secondes l'avait déconnecté de la réalité. il tomba, vacilla pour s'étaler sur le dos, de tout son long, sur le sol. Il grimaça, mais ne bougea pas. Il n'avait certainement rien, il n'avait pas réellement mal, non. La seule raison qui le poussait à rester là était l'image frappante de ce regard, celui de son patron, plein de détresse, contrastant avec flagrance avec celui de Luke, si froid, terrible.
Il tremblait, le sol était froid, mais ce n'était pas ça. Il avait été impressionné par la réaction de Gibbs, par le monde dans lequel il l'avait attiré l'espace d'un instant.
Quelqu'un ouvrit la porte mais il n'y prêta pas d'attention, jusqu'à ce qu'il ne vît l'infirmière et un médecin s'agiter autour de Gibbs. Il se redressa doucement pour observer la scène, peut-être que quelqu'un l'avait aidé, il n'était pas sur.
Il regarda l'agitation, hagard, puis le médecin se retourna vers lui, vers eux, ceux derrières lui. Il souriait, c'était bon signe, mais quelque chose de trop froids s'était emparé de lui. le docteur s'approcha avec le même sourire, sans tension, plein de soulagement…
« Il s'est rendormi mais il n'est plus dans le coma, il va bientôt se réveiller. »
« C'est super ! » C'était Abby, juste à coté de lui. Il l'observa de profil, elle observait le lit aussi, des étincelles brillaient dans ses yeux. Ils étaient beaux à voir ceux-ci.
Elle ne resta pas là et se précipita dès qu'on lui laissa la place. Il observa la scène silencieusement, comme s'il n'était pas là...
« Ça va Tony ? »
Il se retourna vers Ziva, qui tenait toujours une main sur son épaule, il ne dit rien et se reconcentra sur le lit. Ziva aussi était captivé, dans la salle flottait un sentiment de joie… S'il oubliait cette chose sombre qui amplifiait en lui.
La main le secoua et il se retourna à nouveau vers elle. « je vais bien. » Il désigna Gibbs d'un mouvement de la tête, comment aurait-il pu en dire autrement. Mais elle ne sembla pas dupe.
« Je vais te ramener dans la chambre. »
Il se contenta d'acquiescer d'un mouvement. Elle l'aida à se remettre sur la chaise, heureusement il ne portait plus ces horribles blouses qui en dévoilaient temps.
Ils retournèrent à la chambre en silence et il réussit à se remettre seul sur son lit.
« Tu as besoin de quelque chose ? » Elle sembla hésiter, mais attendit sa réponse.
« Non… Mais merci. » Il était sincère, trop sincère. Elle le fixa étrangement puis commença à sortir de la chambre.
« Ziva ? » Elle se retourna vers lui mais ne fit pas d'autre pas. Elle ne dit cependant rien, attendant la suite.
« Tu as fait quoi, toi pendant tout ce temps ? »
Elle lui sourit doucement, surement soulagée de la presque neutralité de sa question. Il avait besoin d'être apaisé, entendre des choses qui n'appartenaient plus à son monde.
Ziva s'approcha alors de la fenêtre, regardant dehors quelques instants, puis se retourna vers lui. « J'ai un peu voyagé, en Europe, en Asie, puis j'ai rendu quelques visites à ma tante. » Elle ne put retenir le petit sourire sur ses lèvres. « Je me suis installée à l'orangerai, j'ai profité de ce que m'avait laissé mon père. » Il la fixait, se remémorant des endroits qu'il avait parcourus pour la trouver là-bas.
« Et puis j'ai rencontré des gens, je me suis fait des amis. » Elle soupira et observa la salle vide. « Puis récemment, j'ai décidé qu'il était temps de construire quelque chose de plus concret. »
« Tu avais déjà décidé que tu allais revenir ? »
Elle fronça les sourcils et le fixa, le regard tremblant. « Je n'ai jamais décidé de revenir, et je ne suis pas revenu. »
Il hocha la tête. Evidemment, elle avait toujours peur. « J'ai eu du mal à me faire totalement à cette idée, c'est pour cela que je demande. »
Un silence lourd tomba, et elle replongea dans sa contemplation. « Elle a l'air de quelqu'un de bien. » Il fronça les sourcils et l'observa sourire. « Je parle de Zoé. »
Il ne voulait pas parler de ça maintenant, à quoi jouait-elle ?
Il ne put empêcher ses lèvres de se courber d'un côté et fixa ses mains, sourire un peu gêné et en même temps moqueur, ça ne la regardait plus. Il sentit une colère gonfler en lui, pour ce qu'elle avait fait, et ce qu'elle faisait maintenant, mais il l'enfuit et la regarda calmement.
« Oui, c'est quelqu'un de très bien. »
« Vous être ensemble depuis longtemps ? »
Il ferma les yeux quelques instants, et n'osa pas relever la tête tout de suite ne sachant pas si elle le fixait ou non. Pourquoi devrait-il se sentir désolé ? Ou coupable ?
Il la fixa alors, elle était concentrée sur lui, étudiant certainement ses réactions.
« Quelques mois. »
« Tu approches d'un record. » Elle souriait, elle avait le droit. Ça aurait été quelqu'un d'autre, il aurait jeté le seul coussin qu'il possédait.
« J'ai déjà failli tout foutre en l'air, une histoire avec mon père… »
Elle sembla intéressée quand il mentionna Sénior, ou faisait-elle semblant. Il sourit et détourna l'espace d'un instant la conversation déroutante.
« Je devais organiser son mariage ! » Il voulut rire devant les grands yeux qu'elle avait. « Ne t'inquiète pas, je ne sais pas s'il avait prévu de t'envoyer un carton mais de toute façon elle l'a quitté ».
Elle grimaça. « Je suis désolée pour lui. »
Il secoua la tête quelques secondes. « C'est pour moi que tu devrais l'être, il a failli emménager dans l'appartement du dessus. » Elle sourit, une certaine nostalgie s'installant sur ses traits, elle pensait certainement à d'anciens temps, à son père, à eux, qui sait. l'ambiance devint plus légère, et ils se fixèrent calmement quelques instants.
« Je crois que çà pourrait être quelque chose de sérieux, du moins j'en suis sure... » Il grimaça, face à elle , ça ne sonnait pas juste.
Un silence tomba, elle avait compris. Elle allait prononcer d'autres mots quand la principale concernée entra dans la salle, rapidement, deux cartons dans les mains. Les deux se retournèrent vers elle.
« Oh, désolé, j'interromps quelques chose ? » Au son trop faux de sa voix il comprit tout de suite. Elle avait surpris la conversation, il le sentait, le voyait à ses yeux pétillants, il avait quelque chose dont elle n'était pas sure. Surement s'était-elle sentit comme une intruse et avait préféré couper court, il la connaissait par cœur…
