Roxanne

Être un Weasley, c'est être unique.

On aura beau dire, nos problèmes ne sont pas communs. Entre une amoureuse de son prof et une autre folle de son cousin, les psys auraient fort à faire s'ils nous connaissaient. Mais la folie, c'est tellement dépassé…Notre pseudo célébrité maintient notre orgueil, qui, lui, nous empêche de demander de l'aide. Comment admettre avoir de tels problèmes, aussi ? Nos parents auraient pu, ils ont vu la guerre, personne n'aurait été choqué. Mais, nous, nous qui vivons dans un monde doré, en apparence parfait, qui comprendrait, qui saurait, à part nous, que nos parents nous ont tué, mangé la tête jour après jour ?

James pense plutôt que c'est dans nos gènes, moi, je dis que c'est la faute de nos parents. Nous en parlons souvent, c'est une sorte de débat créationnisme contre évolutionnisme. Nous faisons tous les deux semblant d'en rire, mais nous n'y parvenons jamais vraiment. Les autres ne se donnent pas cette peine de prétendre que ça les amuse encore.

Lors des dernières vacances, pendant que je me promenais dans le village Moldu où nous vivons assez retirés, j'ai vu cette fillette. Huit, neuf ans maximum, elle marchait, une canne à pêche sur l'épaule, ses longs cheveux blonds flottants au vent. De son autre main, elle tenait un panier en osier et elle se dirigeait en sautant parfois vers un homme de taille moyenne qui lui souriait. Elle allait passer toute la journée avec son père, au bord d'une rivière à attraper des poissons. Quand le soir viendrait, ils rentreraient ensemble et sa mère les accueillerait d'un mot plein de douceur et d'amour. J'ai envié cette gosse si fort que les larmes m'en sont montées aux yeux. Être jalouse d'une gamine, il faut vraiment avoir eu une enfance pourrie pour que ça arrive… ou pour comprendre.

La seule bonne chose que ça m'a apporté, c'est mon frère. Nous n'aurions pas été si proches si nos parents avaient été corrects. Il est la meilleure chose qu'ils m'ont donnée. La pire étant, bien évidemment, mon incapacité à aimer.

Mon cœur n'est qu'un organe de plus, une machine qui semble mal fonctionner. Je ne sais pas comment ils ont réussi ce tour de force, mais je n'ai jamais eu ni béguin, ni amourette, ni premier baiser. Considérant les antécédents familiaux, on pourrait considérer que c'est plutôt une chance, mais je crois que ne pas aimer est bien pire qu'aimer. Peut-être qu'il me faudrait quelqu'un que je puisse former selon mes goûts, qui n'aurait pas eu de vie avant moi.

Mon frère, un brin poète, répète que mon cœur est en diamant : pur, rare, beau, mais dur comme de la pierre et froid comme de la glace. Je lui réponds alors qu'à moins de rencontrer un esquimau qui casse des cailloux, la joie et l'enfer d'une vie de couple ne risquent pas d'être pour moi. Nous en parlions encore hier soir, jouant aux cartes, assis en tailleur sur son lit.

-T'as peut-être juste peur d'une relation avec un être humain qui ne serait pas de ta famille.

Ça m'a mis un peu en rogne, j'avais déjà pensé à cette possibilité et avoir peur, c'est la honte pour une Gryffondor.

-Ouais, ben, jouer les jumeaux de son père, c'est pas une marque d'intelligence.

Il s'est rembruni et je m'en suis immédiatement voulu.

-Désolée.

-Ça ne fait rien. De toute manière, on a déjà les sœurs ennemies dans la famille.

J'ai souri, encore embarrassée. Il n'a que moi, alors il est toujours d'une grande indulgence quand je dis n'importe quoi.

-En parlant de ça, ais-je continué, ça fait longtemps que je ne t'ai pas vu avec une fille ?

Il a posé une carte avant de hausser les épaules et de répondre.

-Albus non plus.

J'ai émis un petit rire.

-Peu étonnant.

Il a finalement relevé la tête, me regardant d'un air surpris.

-Ah bon ?

-Oui.

-Je ne savais pas.

-Ne change pas de sujet. Aucune copine ?

-Non. Tu sais de toute manière comment elle devrait être.

-Comment ?

-Comme Maman.

J'ai grimacé, à la fois à cause de l'idée, parce qu'il l'avait appelé Maman alors que je ne le faisais jamais et parce que, quelque part dans sa tête, toujours proche et toujours présent, il y avait la pensée de son père. Oui, il fallait quelqu'un qui ressemble à sa mère pour que son père l'approuve et c'est ce qu'il cherche par-dessus tout. L'approbation du seul homme qui est plus fou que nous.

J'ai pensé aux prochaines vacances et mon ventre s'est noué d'appréhension.

-Qu'est-ce qu'on fera en sortant de Poudlard ?

C'est quelque chose qui m'obsède, qui me terrifie plus que tout. Parce qu'il faudra avoir un travail et que je le verrai moins. Comment survivre, sans lui ? Y a-t-il seulement quelque chose à faire sans lui ?

-Je sais pas.

Il avait l'air tout aussi perdu que moi et ça m'a un peu effrayé. Une idée a surgi soudain dans ma tête, si fugitive qu'elle serait partie si je ne l'avais retenu. Il y avait bien quelque chose à faire…