8.
L'effervescence régnait au commissariat. Les policiers débouchaient des bouteilles de champagne. Rarement une arrestation avait été fêtée comme celle de Grimsbald, le désormais tristement célèbre tueur de flic. L'officier Archer, promu depuis quelques minutes, entrouvrit la porte de la salle de réunion. Morgan et Blake étaient les seuls membres de la B.A.U. à rester travailler. Les autres étaient retournés à l'hôpital pour s'enquérir de l'état de Hotch, maintenu sous sédatifs depuis deux jours.
« Vous ne voulez pas une coupe ? »
Les profileurs refusèrent poliment. Morgan avait rendez-vous avec le Chef de Section remplaçant deux heures plus tard : il ne pouvait pas rester. Blake l'accompagnait : elle ne voulait pas laisser un membre de l'équipe seul. En attendant, ils rangeaient leurs affaires. Avec un pincement au cœur, Morgan récupéra la mallette de Hotch.
Une fois dehors, d'un geste machinal, il resserra son écharpe autour de son cou. Encore maintenant, il parvenait difficilement à croire que les presque deux semaines d'horreur dans cette enquête étaient terminées. Il ne lui restait plus qu'à finaliser son rapport et l'affaire serait officiellement bouclée. Le matin même, Morgan avait rencontré le procureur et le juge dans une audience préliminaire. Grâce à la violence mise en relief dans le dernier interrogatoire de Grimsbald, il avait été gardé en détention. Le procureur considérait une condamnation comme une formalité. Morgan était plus réservé mais la suite ne lui appartenait plus.
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J.J grimaça. En dépit des deux jours passés depuis son agression, les marques de doigts ne disparaissaient pas. Elle voyait encore leurs traces violettes sur sa peau fine. Le médecin lui avait recommandé de se reposer ou, en tout cas, de ne pas trop forcer. Il lui avait imposée quatre jours d'arrêt de travail. Pour ne rien arranger, il avait fallu faire un rapport au département et contacter William. Il s'était rétrospectivement inquiété pour elle et avait prit le premier vol pour New-York. Il devait arriver sous peu.
Précautionneusement, J.J cacha les marques dans son cou avec un épais pull à col roulé. En dépit du froid de ce trente novembre, elle préféra descendre du taxi, immobilisé par les bouchons, et terminer les trois cent mètres la séparant de l'aéroport à pied. L'avion de Will avait une heure de retard. Désœuvrée, J.J acheta un livre dans une boutique.
Lorsque Will s'avança vers elle, ils s'étreignirent longuement, savourant chaque instant de leurs retrouvailles. J.J enfouit son visage contre son mari, conscient qu'elle avait bien failli ne plus jamais le voir. Elle frissonna. Sur le moment, elle n'avait pas cru être passée aussi près de la catastrophe. Will la serra plus fort.
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Sean fit les cent pas dans sa cellule de trois mètres sur trois. Ses codétenus étaient absents, préférant passer quelques heures dans la cour. Lui avait besoin de rester seul. Comment allait son frère ? Morgan le tenait informé mais personne ne pouvait approcher Hotch. L'attente était en train de le tuer !
Anxieux et furieux de ne pas pouvoir être aux côtés de son frère, Sean serra le poing et frappa le mur. La douleur affective s'effaça un peu, remplacée par la douleur physique. Jamais il n'avait autant regretté ses erreurs que depuis qu'elles le forçaient à rester loin de son frère. Si seulement il s'était tenu tranquille, qu'il avait continué ses études de droit ou qu'il s'était accroché à son job de cuisinier !
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Lorsque Morgan revint à New-York, il apportait avec lui de bonnes nouvelles. Toute l'équipe avait gagné un congé exceptionnel de quinze jours. Personne n'osa se réjouir : si Hotch n'avait pas été blessé, ils seraient en route pour un autre cas.
Pour ne pas tourner en rond près du service de réanimation, Morgan insista pour aller dîner au restaurant avec l'équipe et Will. Garcia, un café à la main, prête à passer toute la nuit à quelques pas de Hotch, hésita. Comprenant ses réserves, Morgan s'assit à côté d'elle. Affectueusement, il passa le bras autour des épaules de l'analyste.
« Tu penses que si tu t'en vas, que tu laisses Hotch seul, tu le trahis, n'est ce pas ? Surtout si tu t'amuses. Comment diable pourrais-tu prendre du bon temps alors qu'il est dans un état critique ? Ce serait être une horrible personne… »
Garcia renifla, des larmes prêtes à déborder de ses yeux. Elle acquiesça frénétiquement. Morgan la connaissait merveilleusement bien. Il avait dit presque mot pour mot ce qu'elle pensait.
« Chaton, Hotch ne voudrait pas que nous arrêtions de vivre, murmura doucement Morgan. Au contraire. S'il était là, il serait le premier à nous renvoyer.
— Nous ne pouvons rien faire de plus, souffla Rossi.
— Souviens-toi de ce qu'ont dit les médecins, renchérit J.J. Lorsque Hotch se réveillera, il aura besoin de nous en pleine forme. »
Garcia hocha lentement la tête. Comme à regret, elle s'éloigna du service de réanimation. Rossi s'éloignait avec autant de difficulté qu'elle. Le cœur lourd, il se remémorait en boucle les paroles de la psychologue. Il la voyait à présent presque chaque jour. Même si parler lui faisait du bien, il n'en était pas moins que Rossi avait les nerfs à fleur de peau. Il avait du mal à rester concentré sur ce qu'il faisait. Ses pensées revenaient invariablement sur Hotch ou Strauss.
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Au fur et à mesure que les jours passaient, Garcia et le reste de l'équipe se détendait et prenait un repos bien mérité, sans négliger de passer régulièrement à l'hôpital quérir des nouvelles de Hotch. Morgan appelait tous les jours Sean et Jessica. La tante de Jack n'avait pas encore informé le petit garçon de l'explosion. Elle attendait que l'état de Hotch soit stabilisé.
En revanche, William, conscient que J.J ne rentrerait pas à Quantico, ramena Henry. Le garçonnet eut un effet radical sur Garcia et Reid. Les parrain/marraine de l'enfant fondirent devant sa bouille adorable. Même Rossi se permit un tendre sourire.
Comme les jours précédents, l'équipe passa la soirée dans un bar. Il ne manquait plus que Garcia et Reid, qui s'étaient éclipsés après la visite quotidienne à l'hôpital, vers quatorze heures. Leurs téléphones restés sur messagerie, le reste de l'équipe commençait à s'inquiéter quand ils entendirent au milieu du brouhaha du bar leurs voix familières.
J.J grimaça en les voyant se frayer un chemin vers eux. Ses craintes se réalisèrent : les deux retardataires s'avancèrent, un grand sourire aux lèvres, portant pas moins de six paquets. J.J soupira. Peut-être aurait-elle dû choisir quelqu'un d'autre pour être les parrain/marraine d'Henry ?
« Tout n'est pas pour Henry ! assura Garcia avec empressement. Seulement ces trois là. Celui là est pour Reid. Le reste est pour Hotch.
— Pour Hotch ?
— Des cravates. Et des chaussettes. Je suis sûr qu'il va les adorer ! »
A voir la tête de Reid, qui se retenait difficilement de rire, J.J comprit que Garcia avait choisi des couleurs criardes et fantaisistes. Aucune chance que leur superviseur accepte seulement de les mettre dans sa penderie. Au moins, quand l'analyste déballa ses achats, imaginer Hotch avec une cravate rose fuschia les fit-il tous éclater de rire.
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L'ensemble de l'équipe se retrouva le matin du quatre décembre dans le bureau du chirurgien qui s'occupait de Hotch. Cela faisait dix jours que le superviseur était dans le coma. Dix longs jours depuis l'explosion.
Avec une boule au ventre, les profileurs attendirent les nouvelles, assis dans les fauteuils qui faisaient face au large bureau en bois brut. Le calme du médecin les inquiéta au moins autant que les poches sous ses yeux et la barbe de trois jours qui contrastaient radicalement avec le soin qu'il mettait habituellement à son apparence. Ils craignaient tous de mauvaises nouvelles.
« Les constantes de l'agent Hotchner se sont améliorées, les renseigna-t-il avec un demi-sourire fatigué. Son rythme cardiaque est régulier, sa respiration également. Les scanners ont montré que les tissus des poumons cicatrisaient correctement.
— Vous allez arrêter les sédatifs ? s'enquit Reid.
— En effet. Nous espérons qu'il se réveillera d'ici quelques jours. »
Les profileurs poussèrent des cris de joie. Le médecin fronça les sourcils. Il ne voulait pas que ses interlocuteurs se méprennent.
« Entendons-nous bien, son état s'améliore mais il reste critique. L'Agent Hotchner restera sous respirateur. Il est vraiment faible. Le moindre stress pourrait causer des troubles du rythme cardiaque. »
Les sourires des profileurs se fanèrent. Reid hocha la tête. Rossi crispa les mains.
« Il doit absolument se reposer mais si tout va bien d'ici demain, l'un d'entre vous devrait pouvoir rester à son chevet. Pas toute la journée mais au moins quelques heures l'après midi. »
Si les nouvelles n'étaient pas totalement satisfaisantes, les profileurs surent s'en réjouir. Ils avaient si peur pour Hotch depuis l'explosion qu'ils étaient reconnaissant de chaque infime évolution favorable.
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Sean fut soulagé de pouvoir se rendre au chevet de son frère. Il troqua avec hâte son uniforme orange pour un ensemble jean tee-shirt. Comme pour faire plaisir à son aîné, il avait coupé ses cheveux et rasé sa barbe. Il espérait faire moins négligé. C'était un début dans ses efforts de reprendre sa vie en main. Il grimaça quand les policiers qui l'accompagnaient refermèrent sur son poignet une paire de menottes.
Enfin, après un interminable voyage dans une voiture de police, après avoir gravit les escaliers sous bonne escorte, ils arrivèrent devant le service de réanimation. Sean déglutit. Les menottes enlevées, il hésita. Il avait autant envie de s'asseoir aux côtés de son frère que de prendre ses jambes à son cou. Il inspira à pleins poumons puis s'avança jusqu'à son frère.
Toute l'après midi, Sean pria pour que son frère montre des signes de réveil. Chaque heure amenuisait ses espérances. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il remarqua que Hotch avait repris quelques couleurs. A plusieurs reprises, le blessé remua, esquissant de vagues gestes. Sean commença à craindre que son frère n'aggrave ses blessures lorsque celui ci leva le bras où étaient plantés les fils de la perfusion. Il attrapa doucement la main de son aîné et le reposa délicatement le long de son corps.
« Aaron, ne bouge pas, murmura Sean. Reste calme…s'il te plaît. Je suis là, tu n'es plus seul. »
Hotch sembla l'entendre. Il resta tranquille. Seul son visage se tourna légèrement vers son frère.
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S'il n'avait pas été aussi fatigué, Hotch aurait tenté par tous les moyens de savoir ce qui se passait. Il détestait avoir l'impression que tout lui échappait. Seulement, malgré la confusion dans laquelle il était, il était assez lucide pour se rendre compte que, précisément, tout lui échappait. Il était vraiment fatigué. Et il était vulnérable. Vulnérable… lui, le profileur du FBI, était vulnérable ! L'idée même suffisait à le révulser.
Hotch commençait à se laisser aller, résigné, quand une pensée le frappa : où était son équipe ? Il se souvint vaguement avoir entendu la voix de Sean. Quand était-ce ? Il était certain que nulle parole n'égayait la pièce et ne détournait son attention des bips incessants. Son instinct lui dit que personne n'était là. Ni Sean, ni les autres.
Cette fois, Hotch s'inquiéta. Sean l'avait déjà laissé tomber. Toute l'affection qu'il avait pour son petit frère ne changeait rien au fait qu'il ne pouvait pas lui faire pleinement confiance. Sean l'avait déçu. Plusieurs fois.
En revanche, son équipe avait toujours été là pour lui. Toujours. En particulier Rossi, son ami et confident depuis des années. Et Morgan, qu'il avait formé et soutenu au cours de toutes ces années. Ses subordonnés ne l'auraient jamais abandonné alors qu'il était vulnérable. Jamais. Hotch en était convaincu. Sauf en cas de force majeure.
Se pouvait-il que quelque chose leur soit arrivé ? Il lui était arrivé quelque chose à lui, c'était clair. Et aux autres ? C'était son job de les protéger. Son job de tous les faire rentrer à la maison sains et saufs. S'il leur était arrivé quoi que ce soit, il ne se le pardonnerait jamais.
Hotch força le brouillard embrumant son esprit à se dissiper. Il fallait qu'il se réveille. Il avait besoin de savoir. Cette pensée tourna et retourna dans son esprit comme un mantra, tandis qu'il concentra ses efforts dans l'ouverture de ses paupières. Comme les jours précédents, son corps ne lui obéissait pas. Il persévéra.
Sans repère de temps, il put s'écouler aussi bien des heures que des jours quand Hotch parvint enfin à ouvrir les yeux. La lumière l'éblouit. Il cligna plusieurs fois. Peu importe sur quoi se posaient ses iris marron, il ne voyait qu'un ensemble de taches floues. Pour ne rien arranger, ses oreilles s'étaient mises à tinter. Étrangement, Hotch remarqua que ça ressemblait aux sifflements dont il avait souffert quelques années plus tôt et qui l'avaient empêché de prendre l'avion.
Au bout d'un moment, Hotch discerna ce qui lui sembla être un visage, penché au dessus de lui. Une vive et soudaine lumière dans ses yeux l'étourdit. Elle ne l'importuna que quelques secondes. Étrangement, sa vision se clarifia et il réussit à identifier un médecin grâce au stéthoscope qu'il avait autour du cou et à la blouse blanche.
Hotch comprit enfin l'origine du bruit qui l'avait obsédé depuis son arrivée. Un moniteur cardiaque. Il aurait dû s'en rendre compte avant. Avec des capacités comme les siennes, il aurait dû s'en rendre compte avant. Qu'est ce qui clochait avec lui ? Tout à coup, il réalisa qu'il devait être dans un sale état.
Une sourde terreur lui tordit l'estomac. Qu'en était-il de son équipe ?
« Agent Hotchner, vous êtes à l'hôpital. Est-ce que vous m'entendez ? Serrez ma main pour dire oui…Non, n'essayez pas de parler ! Serrez ma main… »
Hotch plia légèrement les doigts.
« C'est bien, le félicita le médecin. Calmez-vous, tout va bien. Vous êtes entre de bonnes mains. »
Les paroles rassurantes ne suffirent pas. Hotch essaya de se redresser. Il était parvenu à bouger les bras et allait prendre appui dessus quand l'interne se souvint de sa discussion avec l'Agent Reid, quelques jours plus tôt.
« Tout va bien. Votre équipe est indemne. Vous avez été le seul blessé. »
Hotch ferma les yeux de soulagement et se laissa aller contre l'oreiller. Une fatigue écrasante sanctionna ses efforts déraisonnables et, sans qu'il s'en aperçoive, ses paupières se fermèrent.
Le médecin observa quelques instants l'agent inconscient. C'était la première fois dans sa courte carrière qu'il croisait quelqu'un comme ça. L'homme était plus inquiet par ses subordonnés que pour lui-même ! Et de toute évidence, à voir l'affection que le reste de l'équipe avait envers le patient, c'était réciproque. Le médecin esquissa un sourire. Il aimerait bien travailler avec des gens qui s'inquiétaient autant pour lui. A l'hôpital, c'était plutôt un esprit de compétition. Les meilleurs chirurgiens faisaient tout pour le rester, les autres faisaient tout pour devenir les meilleurs.
Il termina l'examen de son patient puis quitta la chambre.
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Hotch se réveilla à nouveau le lendemain, aux alentours de neuf heures du matin. Cette fois, ses cinq sens furent alertes. Il sentit l'odeur d'antiseptiques de l'hôpital, tout comme il perçut le tube dans sa gorge. S'il avait eu plus de force, il aurait levé la main et l'aurait retiré. Seulement, exténué, chaque muscle douloureux, il s'efforça seulement de l'ignorer. Après tout, il ne pouvait rien faire. Strictement rien.
Qu'y avait-il de pire que de sentir sa respiration lui échapper ? Sa poitrine s'élevait et s'abaissait au rythme du respiratoire. Il n'était même pas capable de respirer seul ! Hotch détestait l'idée de dépendre d'une machine pour ses fonctions vitales. Même après Foyet il n'était pas dans un tel état de vulnérabilité.
Où était son équipe ? Il tourna la tête, résistant à la douleur qui lui martelait les tempes. Les trois chaises à côté du lit étaient vides. Bien qu'il tienne énormément à ses agents, Hotch préférait ne pas les voir, ou plutôt il préférait qu'ils ne le voient pas comme ça. Être incapable de respirer était assez difficile pour son orgueil sans en plus subir leurs regards compatissants. Plus tard. Plus tard, ça irait. Quand il aurait repris des forces.
Il réussit à rester éveillé deux minutes puis ses paupières se baissèrent et il sombra de nouveau dans l'inconscience.
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Avant même d'être complètement conscient, Hotch sentit une douce chaleur contre sa paume. Fronçant involontairement les sourcils, ouvrant les yeux, il découvrit Sean à côté de lui. Son petit frère ne le quittait pas des yeux, tout en tenant sa main entre les siennes.
« Aaron ? »
Oubliant l'intubation, Hotch essaya de parler. Mal lui en prit : sa gorge sèche frotta contre le tuyau, provoquant une douloureuse quinte de toux qui le laissa pantelant, la respiration laborieuse. Les yeux fermés, incapable de communiquer et en proie à une invincible souffrance, il serra de toutes ses maigres forces sa main. Sean était là.
« Hé, doucement, souffla Sean. Ne parle pas. Le doc' veut que tu te tiennes tranquille. Si tout va bien, il t'enlèvera ce machin demain ou après demain. Il dit que ta respiration va de mieux en mieux. »
Peu à peu, la douleur s'estompa. Hotch se souvenint vaguement que Sean lui avait parlé, quand il était encore dans le coma. Quand était-ce ? Il ne savait pas. Avec une pointe d'amertume, il remarqua qu'il ne savait pas grand-chose.
Hotch était fatigué. Trop fatigué pour penser qu'un grand frère ne devrait pas inquiéter son petit frère, trop fatigué pour se demander pourquoi Sean n'était pas en prison et même trop fatigué pour garder les yeux ouverts longtemps. Peu à peu, ses paupières s'abaissèrent.
Sean s'en rendit compte. Affectueusement, il passa ses doigts dans les cheveux noirs de son frère. Il n'avait jamais été là pour lui. Quand Hayley avait été assassinée, il n'était pas venu le soutenir. Cette fois, il voulait être là. Il voulait être à la hauteur.
« Ne t'inquiète pas, Aaron. Je suis là. Tout va bien, tu peux dormir tranquille. »
Sean le veilla toute l'après midi, passant son temps à lui parler. A vingt heures, il quitta à regret le chevet du blessé, promettant de revenir le lendemain. Comme il s'y attendait, toute l'équipe de Hotch l'attendait. Bien que les médecins les tiennent informés régulièrement, les profileurs préféraient savoir ce que Sean pensait.
« Aaron s'est réveillé, » se réjouit le cadet Hotchner.
Six visages ravis lui firent face.
« Il est encore dans le cirage, concéda Sean, et je crois qu'il a mal partout mais il m'a reconnu.
— Génial ! s'enthousiasma Garcia.
— Les traumatisés crâniens ont quasiment toujours une amnésie, révéla Reid sans révéler les statistiques. Elle peut être temporaire ou non. Selon les probabilités, Hotch ne se souviendra pas des derniers jours précédant l'explosion, voire quelques semaines. »
Morgan leva les yeux au ciel. Reid ne pouvait pas s'en empêcher. Les statistiques, encore les statistiques ! Il s'en fichait totalement. Hotch battait toutes les statistiques. Sur ces entrefaites, Morgan décida de raccompagner Sean à la prison.
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Sean serra la main de son frère tandis que le médecin se penchait sur son patient. Il était quinze heures et le praticien terminait sa ronde. Trouvant qu'il était encore un peu trop tôt, il jugea préférable de garder l'intubation, au grand désespoir de Sean.
« Il ne se réveille pas longtemps… » murmura le cadet Hotchner.
Le médecin hocha la tête, compréhensif.
« C'est normal. Il restera conscient de plus en plus longtemps et de plus en plus souvent, ne vous inquiétez pas. Combien de temps s'est-il réveillé, cette fois ?
— Neuf minutes trente-cinq. »
Le médecin s'amusa de la précision de Sean. Décidément, il allait de surprise en surprise avec les proches de son patient.
« C'est une bonne nouvelle. Le premier jour, il n'a tenu pas tenu deux minutes. Comment va-t-il ?
— Ce n'est pas vous qui devriez me le dire ? remarqua ironiquement Sean.
— Je peux vous dire quelles sont les évolutions de ses blessures, nuança le médecin, mais vous êtes son frère. Vous le connaissez.
— Frustré et nerveux, jugea Sean après quelques minutes de réflexion. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Aaron déteste rester dans l'ignorance. Il est aussi fatigué et je crois qu'il a mal partout. Est-ce que…Est-ce que je peux lui raconter, pour l'explosion ?
— Non, il est encore trop faible. Chaque chose en son temps. »
Malgré sa déception, Sean acquiesça. Il ne voulait pas mettre en danger la vie de son frère en allant trop vite. Pour autant, il supportait difficilement de ne pas pouvoir lui répondre : il connaissait assez son aîné pour savoir interpréter ses regards insistants.
Sean s'absenta quelques instants pour informer Morgan et prendre un café puis il reprit sa veillée attentive. Son frère se réveilla encore une fois dans la soirée.
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Hotch grinça des dents alors qu'une vague de douleur se propageait dans ses muscles. Bien qu'il soit encore à moitié inconscient, il ne sentit aucune obstruction dans sa bouche, contrairement aux jours précédents. Cette bizarrerie alerta son esprit de profileur entraîné. Il serra les lèvres. Hotch comprit alors ce qui le dérangeait. Il n'avait plus de tube dans la gorge.
Il ouvrit les yeux. Aussitôt, un visage entra dans son champ de vision. Fronçant légèrement les sourcils, Hotch mit quelques secondes à se rappeler du prénom de son frère.
« Hé… » murmura Sean avec un faible sourire.
Hotch cligna des yeux et déglutit difficilement. Sa gorge était si sèche et irritée que même sans intubation, il n'était pas certain de pouvoir parler. Il inspira, savourant la maîtrise retrouvée sur ses poumons. C'était un soulagement de ne plus dépendre d'une machine.
Sean disparut et revint avec un verre d'eau et une paille. Hotch parvint à boire deux petites gorgées avant d'être pris d'une quinte de toux.
« Doucement, Aaron…voilà. Ça va ?
— Je vais bien, » souffla difficilement Hotch.
Les quelques mots prononcés d'une voix hésitante le laissèrent aussi essoufflé que s'il avait couru un marathon. Il inspira lentement, à plusieurs reprises, les yeux clos.
Sean, lui, ne croyait guère aux paroles de son frère. Hotch était encore trop pâle et trop faible pour donner le change. C'était bien son frère, de toujours faire semblant d'aller bien ! Il soupira. Hotch le prenait encore pour un enfant qui avait besoin d'être rassuré. Aujourd'hui, cependant, les places étaient inversées. C'était au cadet de prendre soin de l'aîné.
« Aaron, je te connais, murmura Sean. Tu n'as pas besoin de faire semblant avec moi. Je suis ton frère.
— Où je suis ?
— A l'hôpital.
— Pourquoi ? »
Sean se mordit les lèvres. Il redoutait cette question. Le visage de son frère livide tourné vers lui, il ne se sentait pas le cœur de lui mentir et il savait que Hotch avait besoin de savoir. De toute façon, son profileur de frère devinerait qu'il mentait ou ne disait pas tout.
« Les risques du métier, annonça doucement Sean sans préciser.
— L'équipe… ?
— Non, ils vont bien.
— Où… »
Hotch grimaça. Parler était aussi douloureux que respirer. Il resta immobile quelques instants puis déplaça son bras pour le placer sur son torse. Sa main effleura ses côtes cassées.
« Où sont-ils ? reprit-il difficilement.
— Aaron, tu es en soins intensifs au service de réanimation. Les visites sont réglementées. Une seule personne à la fois. Ils viendront plus tard.
— Depuis combien…de temps…
— Quatorze jours. »
Hotch parut s'en contenter. Il ferma les yeux.
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Hotch se réveilla une autre fois cette après midi là. Au début, Sean s'en réjouit. C'était un soulagement pour lui de voir son frère conscient et alerte.
« Où je suis ? »
Rapidement, la joie de Sean s'effaça, remplacée par une profonde inquiétude. Il blêmit et baissa les yeux, incapable d'affronter le regard interrogateur et perdu de son frère. Hotch lui avait posé cette question à peine quatre heures plus tôt. Il tritura ses mains, sachant que plus il tarderait à répondre, plus son frère s'inquiéterait.
Sean déglutit.
« A l'hôpital, répondit-il doucement.
— Oh. Que…s'est-il passé ? »
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Sept fois dans les deux jours suivants, Hotch posa les mêmes questions. Sean eut à répéter les mêmes réponses, le cœur brisé. Il faisait tout pour ne pas montrer son inquiétude mais il échouait lamentablement.
Si le médecin lui avait dit que les troubles de la mémoire étaient fréquents après un tel traumatisme, Sean avait les nerfs à vif.
A chaque fois que Hotch lui demandait où il était, son sang se glaçait dans ses veines. Sean répondait avec autant de calme dont il était capable mais plus le temps passait, plus ses réponses se faisaient hésitantes. Dès que son frère était inconscient, les larmes dévalaient ses joues. Pire, il avait laissé paraitre des signes de nervosité devant lui. Il savait que son frère s'en était rendu compte.
Seizième jours après l'explosion, quatre jours après être sorti du coma, Hotch comprit que quelque chose clochait. Il avait beau être hospitalisé, il restait un profileur expérimenté et, surtout, le frère de Sean. Il savait quand son cadet lui mentait.
Hotch tourna un visage fatigué vers son petit frère.
« Sean, que se passe-t-il ?
— Il y a…eu un accident pendant une de tes opérations, répéta le cadet Hotchner.
— Non…tu as déjà…dit ça…Tout à l'heure…Qu'est ce que…tu ne me dis pas ?
— Tu t'en souviens ? » s'exclama vivement Sean.
Hotch fronça les sourcils. Pourquoi ne s'en souviendrait-il pas ? Il avait mal à la tête, certes, mais il avait l'impression d'avoir toutes ses facultés mentales. Sa respiration se bloqua dans sa poitrine.
« J'ai un problème…de mémoire ? s'inquiéta-t-il.
— Oui…Non !
— Sean… ?
— Un coup sur la tête. Ça ira, Aaron. Fais-moi confiance. »
Hotch sut qu'il ne lui disait pas tout. Un simple coup sur la tête ne pouvait pas le rendre aussi groggy. Après une longue hésitation, il décida d'accorder à son petit frère le bénéfice du doute.
« Où est mon équipe ? demanda Hotch avant de reprendre péniblement sa respiration.
— Tu ne peux avoir qu'une visite. Ils viendront plus tard. Comment tu te sens ? »
Hotch ne répondit pas. Là encore, il sentit que Sean ne lui disait pas tout. Son petit frère était trop nerveux.
Son esprit confus avait du mal à analyser la situation. Une affaire qui avait mal tourné, soit. Ça pouvait arriver. Mais dans quel état était-il ? Il avait vraiment mal au crâne.
« Comment je vais ? murmura-t-il.
— Mieux » se borna à répondre Sean.
A son intonation, Hotch comprit que son frère ne préciserait rien d'autre. Si ça c'était mieux, qu'est ce que ça devait être avant ! Il avait l'impression d'avoir été piétiné par un troupeau d'éléphants. Outre ses difficultés à respirer, son mal de crâne l'empêchait de réfléchir. Il sentait confusément un tissu sur son front. Il y porta la main. A mi chemin, Hotch arrêta son geste. La main devant les yeux, sa respiration se bloqua dans sa poitrine.
Soudainement, la chambre d'hôpital s'effaça, remplacée par une obscurité, percée de temps à autre par des flammes. L'air était irrespirable, saturé de poussière et de fumée. Hotch gisait sur un escalier en béton dont l'arrête des marches s'enfonçait dans son dos. Des débris s'amoncelaient sur lui. La respiration difficile et une douleur lancinante irradiant de son corps, Hotch tendit la main pour se dégager. Il s'immobilisa, la main à quelques centimètres de ses yeux. Elle était pleine de sang, écorchée et tremblante.
Sean agrippa les épaules de son frère. Hotch était devenu livide et ne cessait de trembler. Son rythme cardiaque s'était affolé et sa respiration s'était faite laborieuse. Pire que tout, ce fut son regard tétanisé qui effraya Sean. Son frère n'avait jamais peur. Jamais.
« Aaron ! »
Les yeux écarquillés de Hotch se posèrent sur son cadet. Ramené dans le passé, plus de quinze jours auparavant, il ne voyait pas plus son frère que ce qui l'entourait.
Le médecin lui injecta des sédatifs par intraveineuse et lui plaqua un masque à oxygène sur le visage pour prévenir une détresse respiratoire. Peu à peu, la crise s'estompa. La respiration de Hotch ralentit. Il cligna rapidement les yeux et le plafond de l'hôpital remplaça les ruines de la cave. Il posa son regard sur Sean puis détourna la tête et ferma les yeux.
« Crise d'angoisse, analysa calmement le médecin. Qu'est ce qui l'a déclenchée ?
— Rien ! Il ne faisait rien…
— Ce peut être n'importe quoi. Un geste, une parole…Parfois elles sont spontanées.
— Comment ça se soigne ?
— Il s'agit…comment dire…de manifestations physiques d'une anxiété extrêmement forte. Il faut trouver ce qui a déclenché la crise et ensuite traiter le problème de fond. Quand il se réveillera, essayez de savoir ce qui s'est passé. »
Sean hocha la tête. Il était devenu aussi blanc que le linge de l'hôpital. L'expression terrorisée de Hotch restait gravée dans sa mémoire. Il avait à peine l'air plus relaxé dans son sommeil.
« Je vais permettre à quelqu'un de rester près de lui cette nuit » décida le médecin.
A vingt heures, Hotch ne s'était toujours pas réveillé. Le cœur lourd, Sean quitta l'hôpital. Il fut remplacé par Rossi. La décision dans l'équipe avait été simple à prendre, tant il était évident que le profileur avait besoin de voir son ami. En cas de problème, Rossi serait également le mieux placé pour le calmer.
Rossi s'installa au chevet de Hotch avec un gobelet de café pour tenir toute la nuit. Il lui prit la main avec délicatesse, prenant garde à ne pas troubler son sommeil. Avec ses joues creusées et son expression inquiète, Hotch avait vraiment besoin de repos.
Au milieu de la nuit, Hotch gémit doucement, tirant Rossi de la somnolence qui l'avait prise. Contrairement aux jours précédents, il reprit contact avec la réalité en seulement quelques minutes. Il ne dit rien, se contentant de fixer de ses yeux marron le profileur à ses côtés. Rossi vit passer sur le visage de Hotch une myriade de sentiments, allant de la surprise à la réflexion, en passant par de l'anxiété et une pointe de colère. Le médecin les avait prévenus : il pouvait ne pas se souvenir d'eux. Comme les minutes s'égrenaient, Rossi décida de se présenter. Il avait à peine ouvert la bouche que Hotch le devança, embarrassé et anxieux à l'idée de se tromper :
« Dave… ? »
Ravi, Rossi hocha la tête.
« Ravi de te revoir parmi nous, Aaron. Comment tu te sens ? »
Hotch se détourna de son vieil ami. Les souvenirs affluèrent, autant ceux des derniers jours que celui de la cave. Il frissonna. Sans s'en rendre compte, il pinçait les lèvres et plissait les paupières. Rossi ne manqua aucun des signes de nervosité. Plus encore, il identifia une profonde détresse chez le blessé. Se méprenant sur sa cause, il tenta de rassurer Hotch :
« Sean sera là demain après midi. Il ne voulait pas partir mais il est encore incarcéré. Je ne sais pas si tu t'en rappelles.
— Je ne veux plus le voir, » murmura Hotch.
L'étonnement fit hausser les sourcils de Rossi. Il savait que la relation entre les deux frères était longtemps restée houleuse mais Sean avait fait beaucoup d'effort ces derniers jours et il tenait sincèrement à Hotch. Du reste, il leur avait fait un compte rendu précis de leurs discussions et Rossi ne voyait rien d'anormal.
« D'accord, accepta Rossi pour ne pas le froisser. Sean ne viendra plus. »
Hotch détourna le visage et serra les poings. Ce ne fut pas suffisant pour tromper un profileur aussi expérimenté que l'était Rossi. Il y avait un problème. Un gros problème.
« Sean t'a veillé pendant des jours, poursuivit Rossi avec précaution. Il va vouloir savoir pourquoi tu ne veux plus le voir... »
Hotch resta désespérément silencieux, refusant même de se tourner vers son ami. Rossi soupira. Après les récents évènements, Hotch devait absolument parler. Rester renfermé ne pouvait que générer un cercle vicieux alimentant sa détresse.
« Aaron, parle-moi, le supplia Rossi. S'il te plaît…
— Il m'a menti. »
Sa voix se brisa. Il ferma les yeux. Le souvenir qu'il avait eu quelques heures plus tôt ne le quittait pas. Il se rappelait de tout : sa main ensanglantée, les flammes…et Reid. Reid était avec lui dans l'accident. Hotch se rappelait du corps de son subordonné, effondré face contre terre sur le sol. Il l'avait appelé, en vain. Reid n'avait pas bougé. Hotch avait tout essayé pour se dégager. Il avait tout fait mais la douleur à l'arrière de son crâne avait eu raison de lui et il s'était évanoui.
Rossi resta silencieux. De ce qu'il en savait, Sean n'avait rien dit de faux. Pas toute la vérité, certes, mais rien de faux.
« Raconte-moi, le pria Rossi.
— Je me rappelle, murmura faiblement Hotch. Il faisait noir. Presque totalement noir…Je pouvais voir une pièce…avec des flammes…Reid était là. Il ne bougeait plus. Je…J'ai essayé de l'appeler mais… »
Hotch frissonna. Il ferma les yeux. Un moment, Rossi pensa qu'il sombrait dans l'inconscience. Il comprit qu'il n'en était rien en voyant sa respiration trop rapide et les tremblements de ses mains.
« Sean a dit que l'équipe allait bien, poursuivit péniblement Hotch en retenant ses larmes. Mais Reid…Dave, il ne bougeait plus… »
Rossi hocha la tête, comprenant que les souvenirs partiels que Hotch gardait de l'accident le conduisaient à de mauvaises conclusions.
« Aaron, Sean a raison. Tout le monde va bien. Reid est sain et sauf. Il n'a pas été blessé. »
Hotch ne parut pas convaincu.
« Tu penses que je te mentirais ? demanda Rossi en haussant les sourcils.
— Tu pourrais.
— Si une grave nouvelle avait mis en danger ta santé, Sean et moi ne te l'aurions pas dite, concéda Rossi. Mais ce n'est pas le cas. Reid va bien.
— Il était avec moi…Je ne sais pas…ce qui s'est passé…mais c'était grave. Dave, c'était grave.
— ça l'était, oui, acquiesça Rossi. Tu es resté dans le coma douze jours ! »
Il n'aurait pas dû le dire. Le visage de Hotch se décomposa. Cette fois, il se retourna pour faire face à Rossi.
« Dans le coma ? » murmura-t-il d'une voix blanche.
Un moment, Rossi craignit que Hotch n'arrête de respirer, tant la nouvelle l'ébranla.
« Doucement, calme-toi ! lui intima Rossi en le prenant par les épaules. Respire doucement…là…. Aaron, tu lui as sauvé la vie ! Tu as sauvé la vie de Reid ! Je vais te raconter mais tu dois me promettre de rester calme, d'accord ? Il faut que tu te calmes. »
Hotch déglutit. Depuis quelques secondes, une sensation de vertige lui donnait le tournis. Son inquiétude le rendait malade. Il se força à inspirer et expirer lentement. Malgré la douleur, l'exercice de respiration eut un effet apaisant, si bien que malgré lui, il s'endormit.
Rossi remonta tendrement la couverture jusqu'aux épaules de son ami. S'il était mort, il ne s'en serait jamais remis. Chaque jour, il remerciait Dieu d'avoir exaucé ses prières en lui ramenant Hotch. Chaque jour, il maudissait Grimsbald, se jurant que si jamais l'homme parvenait à tromper les juges, il lui collerait personnellement une balle entre les deux yeux.
Rossi resta encore deux heures avec lui puis il laissa sa place à Reid. Le jeune homme avait besoin de parler à Hotch au moins autant que Hotch avait besoin de lui parler.
Reid effleura du bout des doigts son attelle. Depuis le temps qu'il l'avait, il s'y était habitué et chaque fois qu'il posait les yeux sur les épais bandages de son supérieur, Reid s'étonnait de n'avoir eu que des égratignures. Rossi leur avait raconté sa discussion avec Hotch. Reid avait blêmi quand il avait compris que Hotch le croyait mort. Il imaginait à peine la douleur de son superviseur.
Hotch remua dans son sommeil. Machinalement, il agrippa son épaule blessée. L'éclat de métal fiché dans son articulation avait manqué de le transpercer. Reid se pencha vers lui sans cesser de lui parler. Il espérait que Hotch se réveillerait bientôt mais il dut attendre encore trois heures avant que le blessé ne reprenne conscience.
Reid se remémorait chaque minute de l'accident, décidé à n'oublier aucun élément. Il était si absorbé par ses pensées qu'il ne remarqua pas les légers mouvements de Hotch. Lorsque Reid sortit de ses rêveries, il se rendit compte que Hotch l'observait. Son regard ne le quittait pas, comme s'il n'arrivait pas à en croire ses yeux.
« Hotch, vous êtes réveillé ! s'exclama Reid.
— Reid ? Tu es…
— Vivant, grâce à vous. J'ai juste ça et des oreilles sifflantes. »
Reid exhiba son attelle avec une grimace. Devant les blessures si sérieuses de Hotch, il se sentait mal de montrer une simple fracture du poignet. Pourtant, Hotch se détendit un peu. Il respira plus facilement et son expression faciale se relâcha. Après quelques minutes de silence, il se tourna vers Reid.
« Raconte-moi, » exigea-t-il.
Il maudit la faiblesse de sa voix et la fatigue qui engourdissait son corps. Il se sentait partir et concentra tous ses efforts pour rester conscient.
« Les médecins ne veulent pas, commença Reid, mais comme je suis Docteur également, je considère que je peux vous raconter. De quand date votre dernier souvenir ?
— Sean. L'affaire du vin empoisonné.
— Hotch, C'était il y a plus d'un mois et demi. »
Hotch était trop fatigué pour se composer une attitude neutre. Il lui manquait six semaines dans son existence. Ses mains serrèrent la mince couverture, sans qu'il parvienne à en masquer le tremblement.
« Je veux tout savoir, souffla-t-il. N'oublie rien. S'il te plaît. »
Sa voix se brisa. Hotch maudit sa faiblesse. Par égard pour son supérieur, Reid fit semblant de ne rien voir.
« Le réplicateur était à New-York, il nous surveillait. Nous avions à peine fêté la fin de l'enquête que…il nous a tendu des pièges. Il s'est fait tuer pendant l'enquête. Malheureusement, il a assassiné le Chef Strauss. »
Hotch ferma les yeux. Rossi devait être dévasté.
« Nous avons eu deux semaines de congés. A notre retour, nous avons eu une affaire difficile, encore à New-York. Au bout d'une semaine, nous n'avions qu'une mince piste : une paralysée qui avait eu une liaison avec le meurtrier. Nous…Nous étions tous les deux en train de l'interroger, chez elle, quand elle a déclenché une bombe. »
Hotch tressaillit. Il ne s'en rappelait pas. Une bombe…Il comprenait mieux à présent qu'il ait mal dans tout son corps.
« Nous avons essayé de nous réfugier dans la cave, poursuivit Reid, plus hésitant. Nous n'avions pas assez de temps. Vous le saviez. Hotch, vous m'avez poussé dans la cave depuis le haut de l'escalier. Et puis la bombe a explosé. »
Cette fois, ce fut trop pour Reid. Sa voix se brisa sur les derniers mots. Il resta silencieux quelques secondes pour reprendre la maîtrise de ses nerfs. Hotch n'avait fait aucun commentaire. Il restait désespérément muet, attendant la suite du récit. Son instinct lui soufflait que le souvenir qu'il avait eu se passait à proximité de ce moment là. Il avait subi de plein fouet le souffle de la bombe, avait été percuté par les projectiles et avait fini par être enseveli sous les décombres, sur cet escalier qui lui avait fracturé le crâne. Péniblement, il porta la main à sa tête. La douleur pulsait, régulière. Il s'y était presque habitué.
« Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient, avoua Reid. Quand je me suis réveillé, vous étiez évanoui. J'ai…La maison s'était effondrée. Nous étions pris au piège. Les pompiers ont mis cinq heures pour tout déblayer. Vous avez passé des heures en chirurgie. Des heures…
— Et douze jours dans le coma, murmura Hotch. Quel jour sommes nous ?
— Le treize décembre. Ça ne fait qu'une semaine que vous vous réveillez petit à petit. C'est normal, ne vous inquiétez pas. C'est toujours progressif. Les médecins sont optimistes. Ils pensent que vous vous remettrez. »
Hotch resta silencieux. Il avait du mal à intégrer les nouvelles. En dépit des informations, son esprit restait confus et aucun souvenir ne revenait à la surface. Se remettre ? Il avait des doutes. Son instinct lui soufflait que rien ne pourrait être comme avant. Il essaya de se redresser quand une vive douleur dans son crâne le fit retomber sur son oreiller. Il ferma les yeux, la respiration rapide, le temps qu'elle s'estompe quelque peu. Il avait toujours su faire face aux souffrances physiques. Là, pourtant, il sentait confusément qu'il arrivait au point de rupture.
« Comment va David ? demanda-t-il pour changer de sujet.
— ça a été difficile, concéda Reid, mais il va mieux. »
Hotch n'eut pas la force de parler. Son mal de crâne empirait, lui laissant à peine assez de force pour respirer. Enfin, après ce qui lui parut être des heures, il récupéra la maîtrise de son corps. Furieux contre lui-même d'être incapable de se contrôler devant Reid, affreusement las, Hotch plongea son regard dans les yeux de son subordonné. Il comprit en un coup d'œil à quel point les évènements avaient marqué le jeune profileur. Reid ne s'en était pas encore remis.
« Je suis désolé, murmura Hotch.
— Désolé ? Mais de quoi ?
— De t'avoir imposé une telle épreuve. Si j'avais été à la hauteur…rien ne serait arrivé. J'aurais dû faire plus. Deviner qu'il y avait une bombe. Aller plus vite. Te faire sortir de là. Faire plus… »
La surprise laissa Reid sans voix.
« En faire plus ? répéta Reid. Hotch, j'étais en train de paniquer et vous m'avez fait garder mon calme ! Et vous étiez en train de vous vider de votre sang…Hotch ? »
Reid sourit gentiment alors qu'il se rendait compte que son superviseur était endormi. Il s'appuya contre le dossier de la chaise, relâchant la pression dans son dos. Ses muscles étaient tendus. Il inspira profondément avant de murmurer pour lui-même :
« C'est bien vous, ça, Hotch. Toujours à s'inquiéter pour les autres ! »
.
.
Beth retint sa respiration. Elle arpentait pour la première fois les sombres couloirs d'une prison. Si les évènements n'avaient pas été aussi importants, elle ne serait jamais venue. Seulement, il fallait qu'elle lui parle après tout ce que les médias avaient dit sur lui. Elle devait savoir. Les médias avaient dit tellement de choses sur lui ! L'angoisse lui noua les tripes.
Enfin, les contrôles passés, fouillée par deux gardiens, Beth s'avança dans la salle réservée aux visites des détenus. Un surveillant pénitentiaire lui désigna une table dans un coin de la pièce. Chacun des meubles était fixé au sol, de telle sorte que Beth ne parvint pas à rapprocher la chaise de la table. Elle s'assit inconfortablement au bord du siège, inhabituellement raide et tendue.
Au bout de quelques minutes pendant lesquelles elle observa les autres détenus et leurs visiteurs, deux hommes firent entrer un troisième, menotté aux pieds et aux mains. Harvey Grimsbald sourit en avisant la jeune femme. Il savait qu'elle viendrait le voir. Il la connaissait si bien ! Tout n'était pas perdu pour lui, il avait encore une chance de mener à bien ses projets contre Hotch. Il devrait juste la jouer finement.
Dès qu'il s'assit et plongea son regard dans celui de Beth, il comprit qu'il avait gagné. Il y lisait de l'espoir. L'espoir qu'il lui dise que tout ce qu'on racontait sur lui depuis deux semaines n'était qu'un tissu de mensonge, que son incarcération était une erreur. Nulle trace de colère ou de trahison.
« Beth, murmura-t-il en se penchant vers elle. Je suis si heureux de te voir ! Comment va Aaron ?
— Il est conscient. Les médecins sont optimistes, ils pensent qu'il a de grandes chances de ne pas avoir de séquelles durables. Harvey, qu'est ce qui s'est passé ? »
D'un geste théâtral, Grimsbald écarta les mains et haussa les épaules pour montrer son impuissance. Il s'appliqua à prendre un air affligé.
« Ça n'a pas d'importance, affirma-t-il calmement. Tout ce qui importe, c'est qu'Aaron aille bien. Je suis si soulagé ! Il aurait pu mourir…J'ai eu tellement peur ! Et toi, tu tiens le coup ?
— Je vais bien. Harvey, comment l'Agent Morgan a-t-il pu croire que tu étais le tueur ? C'est insensé ! »
Grimsbald se retint de sourire. Il l'avait piégée. Enfin, il l'avait piégée une vingtaine d'années plus tôt et là, il resserrait lentement les filets. Longtemps, il avait cherché le plan parfait, la faille de Hotch qu'il pourrait exploiter. Il n'avait pas mis longtemps à comprendre que sa faiblesse était son trop grand cœur, cette propension à aimer les gens, bien qu'il ne le montre que rarement. A l'époque, Harvey avait pensé s'en prendre à sa fiancée, Hayley.
De là, il s'était décidé à trouver une jeune femme suffisamment naïve pour qu'il puisse la manipuler et avec assez de qualités pour séduire Hotch. S'il avait pensé trouver la perle rare dans le foyer dont il était bénévole, il s'était vite rendu compte que la fille de ses voisins était parfaite : gentille, honnête et influençable. Grimsbald s'était donc rendu chez eux, jour après jours, se rendant indispensable : voisin attentionné, ami intime, confident fiable. Année après année, il avait façonné l'esprit de Beth, lui racontant des histoires de prince charmant et d'amour éternel, tout en mettant discrètement un terme à toutes ses relations.
Il avait redouté la fidélité de Hotch et son imperméabilité à toute amante. Foyet lui avait enlevé une bonne épine du pied. En tuant Hayley, il lui avait donné l'occasion de sortir son joker.
Quand Beth avait commencé à désespérer, pleurant à chaudes larmes contre son épaule bienveillantes, il lui avait subrepticement vanté les qualités de son fils, si bien que plus le temps passait, plus la jeune femme avait eu envie de rencontrer Hotch, comme une princesse à qui ont chante si souvent les louanges de son prince charmant qu'elle n'avait plus qu'un objectif : le rencontrer.
Grimsbald lui avait donné sur Hotch suffisamment d'informations pour l'aborder. Cette rencontre au parc avait dépassé ses plus folles espérances. En quelques mois, les deux tourtereaux s'étaient rapprochés. A présent, ils étaient piégés. Sans même le savoir. Et il s'en délectait.
« Ma puce, l'Agent Morgan n'était pas dans son état normal. Avec Aaron dans le coma, il a fait ce qu'il a pu. Ce n'est pas de sa faute.
— Mais…
— Chut, ça va. »
Grimsbald esquissa un sourire rassurant. Malgré ses menottes, il prit les mains de Beth entre les siennes. Il les serra doucement, chaleureusement, comme un ami sincère.
« Il a fait ce qu'il a pu, répéta-t-il gentiment. Je ne lui en veux pas. C'était une affaire difficile. Les erreurs arrivent.
— Je peux lui parler ! Tu ne peux pas être accusé de monstruosités pareilles…
— Et Aaron ? Beth, si tu prends mon parti, il devra choisir entre sa famille et son équipe. Tu sais aussi bien que moi qu'il en sera dévasté. Pour lui, Beth. Il doit encore être si fragile, avec cette explosion encore si récente…J'ignore combien de chose il pourra endurer. Il est fort, pas indestructible. Tu comprends ? Pour Aaron, je suis prêt à rester en prison.
— Mais tu es innocent ! » se récria Beth, les larmes aux yeux.
Grimsbald sourit. Il avait décidément bien manœuvré avec elle. Pas un seul instant, elle n'avait pensé qu'il puisse véritablement être le coupable. Après tout, il avait été si gentil et attentionné pendant toutes ces années. Il tourna un regard larmoyant vers elle.
« Ne le met pas dans une telle situation, s'il te plaît, l'implora-t-il. Je vais bien et lui aussi, c'est l'essentiel.
— Harvey…
— Tout va bien, répéta le manipulateur. Je peux endurer quelques mois d'emprisonnement si c'est dans l'intérêt d'Aaron. Tôt ou tard, l'Agent Morgan comprendra qu'il a fait une erreur.
— Je peux lui en parler, s'entêta Beth. Il me croira ! »
Grimsbald contint son énervement. Si Beth parlait de lui à Aaron ou à son équipe, ils se méfieraient d'elle et son plan échouerait. Elle était si naïve, si pleine de bonne volonté qu'il mit de longues minutes avant de parvenir à la convaincre. Enfin, elle sourit timidement et le tueur l'enlaça.
Lorsque Beth partit, Grimsbald se sentait plus léger. Il ne lui restait plus qu'à sortir de prison. Grâce à son esprit machiavélique, il ne lui faudrait que du temps : du temps pour élaborer son plan, du temps pour manipuler une des femmes de la prison. Et du temps, il en avait. Il avait déjà passé vingt ans pour façonner un pion, il pouvait passer encore quelques mois à finaliser ses projets. Cette fois, il ne laisserait rien au hasard. Il tuerait Hotch de ses propres mains.
