Chapitre VIII

Omne ignotum pro terribili

Les barques glissaient silencieusement sur l'eau du lac dont la surface était aussi lisse que du verre.

La résidence du Lord étincelait de toutes ses fenêtres dans le ciel étoilé. Le château était construite à l'italienne, avec deux ailes avançant et trois perrons se déployant. On entendait le clapotis de l'eau coulant entre les roches. A travers la brume se découpaient les hautes tours du bâtiment. Hermione ne pouvait détacher son regard de l'immense silhouette du manoir.

- Baissez la tête, lui intima sèchement le Lord.

Elle sentit quelque chose chatouiller son visage et s'exécuta alors que les embarcations franchissaient un rideau de lierre. Leur traversée sembla durer une éternité pour la jeune fille.

Soudain, les barques s'arrêtèrent, tanguant légèrement, faisant face au perron du milieu. Voldemort en sortit d'un rapide mouvement puis tendit une main blafarde - moins grêle qu'auparavant - à la jeune fille pour l'aider à se relever. Après être sortie de la barque, elle retira immédiatement sa main, comme si elle risquait de se brûler. Le mage éclata de rire derrière son masque avant de l'inciter à le suivre.

Alors qu'ils s'approchaient suivis de quelques Mangemorts, des domestiques apparurent ; tous étaient vêtus de noir. Leurs yeux étaient masqués. Intriguée, Hermione s'interrogea : comment pouvaient-ils voir à travers leurs épais bandeau noir ?

- Ils n'en ont pas besoin, souffla Voldemort à ses côtés.

"De toute évidence, il avait à nouveau usé de ses talents de legilimens", pensa amèrement la jeune fille.

L'un des serviteurs aux yeux masqués s'avança et les invita à entrer d'un timbre respectueux après s'être incliné aussi bas qu'il le pouvait.

Le vestibule était tout aussi magnifique que le château vu de l'extérieur, pavé de dalles en marbre. Le bruit des pas et des conversations résonnaient comme dans une église. Il n'y avait aucune autre porte que celle par où ils étaient entrés, seulement un escalier droit qui se dressait face à eux.

Un domestique invita Hermione à rejoindre les autres invités après avoir pris et plié sa cape.

Hermione, absorbée dans son étude des lieux, ne l'avait pas entendu.

L'endroit était magnifique et mystérieux. Des centaines de chandelles éclairaient faiblement les pièces. Des candélabres finement ouvragés étaient disposés sur les meubles en ébène. Aux murs étaient accrochées quelques tableaux sans doute très anciens. Jamais Hermione n'aurait imaginé le Seigneur des Ténèbres être un esthète. L'une des toiles évoquant une scène de rituel intrigua la jeune fille qui s'approcha pour l'examiner de plus près.

Deux hommes étaient représentés, leur système sanguin soigneusement restitué par des traits de peinture incarnat. A l'arrière plan l'un des deux personnages gisait au sol, le teint cireux, vaincu. Le second, nimbé de lumière, affichait une expression de triomphe tout en pointant sa baguette sur le cœur de l'homme à terre.

Hermione sentit un frisson parcourir son échine en comprenant que le sang de l'homme à terre passait dans les veines de celui qui le dominait de toute sa taille.

- Miss Granger ?

S'arrachant à sa contemplation de l'effrayante peinture, elle se tourna vers le domestique, déconcertée de croiser un morceau de tissu noir au lieu du regard de l'homme.

- Si Miss Granger veut se donner la peine…

- Vous connaissez mon nom ?

- Le Maître a clairement fait entendre que vous deviez être présente dans le salon toute la soirée.

A contrecœur, Hermione monta les escaliers, un pan de robe dans une main.

Une large porte, en ébène également, lui faisait face. Il n'y avait aucune serrure ni aucune poignée. Elle se pencha, frôlant le pan de bois. A sa grande stupéfaction, la porte s'ouvrit sur une vaste salle.

La première chose qui frappa Hermione fut l'atmosphère sinistre qui se dégageait. Chaque invité était vêtu de noir, et quelques-uns portaient des masques : elle reconnut les Mangemorts qui n'avaient pas fait route avec eux. C'étaient eux qu'elle et ses amis avaient affrontés en cinquième année. Puis elle sentit quelque chose s'abattre dans sa poitrine.

« Oh, Ron ! Harry ! Sauvez-moi par pitié ! »

Des lustres projetaient une faible lumière sur les visages. Les domestiques se faufilaient entre les groupes pour proposer des flûtes d'hydromel. L'un d'eux tendit une coupe à Hermione qu'elle refusa.

Quelques regards convergeaient dans sa direction. Elle s'adossa au mur, un malaise la gagnant brusquement.

Pourquoi Voldemort l'avait-il amené ici ? Il n'y avait que des partisans du sorcier. Elle n'était qu'une étrangère, modeste petite enfant de moldus jetée en pâture dans un monde qui n'était pas le sien et qui ne le serait au grand jamais.

Elle resta un long moment à l'écart, aussi immobile qu'une statue de marbre. Elle perdit toute notion du temps jusqu'à ce que soudain, elle se heurte à un regard rougeoyant dissimulé à travers un masque. Voldemort la toisait de toute sa hauteur. Il lui agrippa le poignet d'une prise de fer, l'entraînant vers une estrade certainement aménagée pour l'occasion. La laissant au pied des marches il monta, faisant face aux convives qui devinrent instantanément silencieuses.

- Chers amis...cela faisait tellement longtemps...nous nous étions quittés, avec ma promesse d'un retour prochain...Dix sept ans! Dix sept années où j'ai vécu dans l'ombre. Dont quatorze ans de déchéance que m'avait infligée Potter le soir où j'en eu fini avec ses parents. Mais son heure ne tardera pas, je vous le promets! Avec l'aide de Queudver, j'ai pu retrouver un semblant de corps, et sous peu, ce sera la totalité de mes pouvoirs, tel qu'il fut auparavant.

Tous l'applaudirent vivement, à l'exception d'Hermione, qui préférait mourir que d'adorer ce monstre. Les acclamations obligèrent le Lord à s'interrompre. Il posa un regard dur sur l'assemblée qui aussitôt redevint muette. Hermione aurait pu rire d'eux si son angoisse ne l'avait pas tant tétanisée.

- J'ai donc estimé qu'il fallait fêter dignement trois événements...tout d'abord, je voudrais que nous accueillions comme il se doit une charmante demoiselle qui est parmi nous ce soir. Veuillez me rejoindre, Miss Granger!

Des murmures s'élevèrent dans l'assemblée.

- La Granger ?

- La Sang de Bourbe est ici ?!

« Non, je ne lui donnerai pas cette satisfaction », pensa Hermione farouchement.

- Miss Granger, ne nous faites pas attendre, dit doucereusement Voldemort. Impero !

Sa tête se vida soudainement. Elle voulait lutter mais un voix s'imposait dans son esprit. Grave, elle ne laissait place à aucune discussion.

« Monte sur l'estrade. »

Hermione tenta de résister mais la pression était trop forte. Elle sentit ses jambes se plier pour monter les marches. L'instant suivant, elle se tenait au côté du Lord.

Un rire s'éleva sous le masque de Voldemort qui la poussa devant elle, la tenant fermement par un bras.

- Ce soir, Miss Granger est mon invitée d'honneur, susurra-t-il d'une voix faussement chaleureuse qui la glaça.

Quelques rires fusèrent. Elle sentit les regards pointés sur elle, la transperçant comme des épées, la dévisageant de la tête aux pieds. Des murmures s'élevèrent dans toute la salle alors que des invités la montrait du doigt.

Des larmes de rage brillaient dans les yeux de la jeune fille. Elle était pourtant un être humain, comme eux!

« Justement, tu n'es pas comme eux », murmura une voix dans sa tête.

Voldemort lâcha son bras avant de poursuivre :

- Comme vous le savez tous, Voldemort punit ceux qui l'on offensé, mais il sait aussi récompenser ceux qui l'ont aidé. Je voudrais donc profiter de cette soirée pour honorer une personne qui m'a été d'une aide précieuse ces derniers temps et qui a su se montrer à la hauteur de mes espérances. Mr Malefoy, venez me rejoindre.

Hermione se dit que le mage noir devait parler de Lucius, aussi elle soupira en son for intérieur, non sans un frisson en repensant à leur dernière conversation. Mais lorsqu'elle vit Drago Malefoy se frayer un chemin parmi les invités, elle crut défaillir. Elle suivit d'un regard vide le Serpentard qui avait tant cherché à l'humilier à Poudlard et qui, à présent, montait sur l'estrade, la tête haute.

Drago Malefoy s'avança vers Voldemort. Il posa un genou à terre, se courbant pour embrasser l'ourlet de sa robe dans un geste de parfait asservissement. Puis il se releva et recula d'un pas marqué.

- Mr Malefoy m'a rendu service ces derniers mois de façon remarquable, me permettant d'avoir accès à des informations de l'Ordre et de Poudlard. Sachez que désormais, notre jeune ami fait bel et bien parti des Mangemorts.

Hermione sentit une main invisible lui assener une gifle. Harry avait vu juste : il avait bel et bien la marque des Ténèbres.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Malefoy releva sa manche, découvrant une affreuse empreinte d'un noir de jais sur son avant-bras qu'il présenta à l'assistance. Toute la salle se fondit en murmures de stupéfaction et d'approbation avant de former un concert d'ovations. Drago inclina légèrement la tête en guise de remerciement.

- Mais j'ai gardé le meilleur pour la fin, annonça le mage. Ce que vous allez voir maintenant est la somme d'un travail long et acharné de plusieurs douloureuses semaines...

Redoutant le pire, Hermione recula. Instinctivement, Drago avait fait de même alors que tous les regards des invités convergeaient avidement vers Voldemort.

Le cri d'Hermione se mêla aux exclamations stupéfaites de l'assemblée lorsque Voldemort fit tomber sa cape d'un geste et retira son masque .

Une tunique sombre enveloppait un corps à la musculature vigoureuse et nerveuse. Des cheveux d'un noir ébène brillant, un sourire triomphant creusant une délicate fossette sur un visage blême…hormis ses pupilles pourpres fendues au centre d'une ligne noir, Voldemort avait retrouvé le visage et la vigueur de sa jeunesse.

Le Seigneur des Ténèbres venait de renaître et n'avait jamais semblé aussi puissant.

Son heure de gloire approchait donc. Inexorablement.