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Lorsque Laura revint, Stiles avait pris la décision de ne rien lui dire. Pour la simple et bonne raison que la jeune femme n'aurait pas manqué de se moquer de lui en comprenant qu'il avait eu peur, sans compter que, les minutes passant, il finit par se dire lui-même qu'il n'y avait eu aucune raison de s'inquiéter, au fond. Malgré ses griffes, jamais le loup n'aurait pu entrer, et Laura, prudente, avait certainement dû correctement fermer la porte de la grange.
- Quel froid ! déclara justement son amie en entrant. Tout va bien ?
- Oui, répondit Stiles avec un sourire. Il a bu tout le biberon, mais il y en a pas mal qui a fui.
- Ok, je vais jeter tout ça alors. J'ai acheté plusieurs tétines il faudra que tu les essayes, voir laquelle ira le mieux.
- D'accord.
- Pas de trace de Derek ?
Stiles hésita un bref instant et repensa au loup noir qui s'éloignait. Un frisson lui remonta le long du dos. Tout de même, c'était incroyable que le pelage de l'animal ressemble tant à ce foutu manteau !
- Non, répondit-il finalement.
- Cet abruti ! éructa Laura en jetant à l'aveuglette manteau, écharpe et bonnet dans sa chambre. Avec son foutu caractère de grizzly, à s'enfuir dans la forêt dès qu'il est contrarié, un jour il crèvera de froid et se transformera en stalactite ! Ou stalagmite … j'ai jamais su différencier les deux. Et toi ?
- Euh … non plus.
- J'ai faim. Je vais me préparer un truc, je t'invite.
Finalement, Stiles passa la journée avec Laura, entre éclat de rire et visite à Katty pour vérifier si tout allait bien. Le petit chiot, quant à lui, s'il dormit un moment après avoir mangé, ne cessa ensuite de couiner et de balancer la tête jusqu'à ce qu'il le nourrisse à nouveau. Toutes les tétines semblaient lui aller, et aucune goutte de lait ne s'échappa de ses minuscules babines avides de téter. Finalement, Laura sembla confiante en ses chances de survie. Qu'il mange aussi bien la fit douter sur les raisons pour lesquelles sa mère l'avait rejeté, mais n'étant doté que d'un nombre limité de mamelles, cette dernière avait été forcée de faire un choix, même instinctif.
Après un moment, inquiète de ne toujours pas voir revenir Derek, Laura s'en ouvrit encore et finit par lui raconter quelques anecdotes sur son petit frère.
- Il était tellement adorable quand il était petit ! Et trouillard, il n'arrêtait pas de venir dans mon lit la nuit, dès qu'il entendait du bruit. Ma mère était plus sévère avec lui, alors c'était dans ma chambre qu'il venait.
- Vous avez combien d'années d'écart ? lui demanda Stiles, curieux.
- Cinq. J'étais son héroïne ! Même quand il était ado. C'était un enfant facile, en fait.
- Pourquoi il est devenu comme ça ?
- Comment ?
- Ben … aussi renfermé.
Laura, haussa les épaules et répondit, évasive :
- Des fois, on rencontre des gens qui nous font du mal.
Devinant qu'elle ne désirait par forcément parler de ça, Stiles n'insista pas, bien qu'il en brûle d'envie.
Au début, si Derek le laissait indifférent, il avait fini par s'intéresser à cet homme qui ne décrochait pas trois mots mais regardait tout et tout le monde avec des yeux incroyablement intenses. Si son visage n'exprimait pas grand-chose, son regard parlait toujours pour lui et il était tellement facile, en le voyant, de deviner ses émotions et ses sentiments. Peu de gens étaient capables de ça.
Malgré ça, Stiles tentait toujours de se convaincre qu'il ne devait pas se poser autant de question ni s'intéresser autant à cet homme. De toute façon, d'ici 6 mois il quittait l'Alaska, pour sans doute n'y jamais revenir, et il n'était pas non plus du genre à se lancer dans une relation uniquement charnelle. En supposant que ça intéresse Derek, bien sûr.
Agacé de repenser à ça, Stiles demanda à Laura s'il pouvait lui emprunter un peu de matériel pour l'entretien du Colt Python. La jeune femme accepta sans problème puis, voyant que la lumière du jour déclinait, proposa de le raccompagner chez lui.
Sur la route, elle lui dit :
- Je me disais qu'une petite soirée alcoolisée avec Chenoa t'intéresserait, comme la dernière fois, mais maintenant que t'as le petit ce sera pas possible.
- C'est pas grave, lui assura Stiles, une main sur la poitrine.
Dans son blouson, le chiot remuait un peu. Deux fois déjà ils avaient échangé avec Chenoa plusieurs verres au bar de Noatak, et Stiles avait chaque fois aimé ces soirées. La jeune femme, bien qu'il ait vite compris qu'elle était assez superficielle, était très gentille et il était facile de rire avec elle.
- Sinon ce que tu peux faire c'est l'inviter ! reprit Laura avec entrain. On viendra te distraire elle et moi entre deux biberons.
- Pourquoi pas ! rigola Stiles.
- Super ! Je lui en parlerai.
Elle le déposa et s'en retourna aussitôt chez elle. A peine dans sa cabane, Stiles se dépêcha de rallumer le feu grâce aux quelques braises qui rougeoyaient encore dans l'âtre tout en sifflotant, puis ressortit un bref instant pour chercher de quoi se faire un repas rapide. Cependant, parvenu devant le petit garage, il se figea. Un animal, à l'aide de ses griffes, s'était attaqué à l'un des battants de la porte, arrachant du bois des morceaux considérables.
Stiles regarda autour de lui, mais la nature, plongée dans la semi-obscurité de cette nuit qui tombait, ne lui livra que sa façade calme et silencieuse. Ses secrets, elle les gardait jalousement. Posant de nouveau la main sur sa poitrine, là où se trouvait encore le chiot sous son blouson, Stiles entra doucement et prudemment. De toute évidence, peu importe de quel animal il s'agissait, il n'avait pas réussi à entrer. L'énorme motoneige était intacte, de même que la glacière.
L'idée lui vint si brusquement que son cœur se mit à battre la chamade : était-ce le loup ? Après son échec chez Laura et Derek, avait-il remonté la piste de son odeur jusqu'ici ? Il se dépêcha de prendre ce dont il avait besoin et retourna chez lui pour s'y enfermer avant de regarder dehors par la petite fenêtre. C'était une nuit sans lune qui s'installait, et un cercle déjà très noir commençait d'entourer les murs. De plus en plus paniqué, Stiles s'éloigna, puis se mit à se ronger les ongles. Et si le loup tentait à nouveau d'entrer ?
Encore une fois, il regarda autour de lui en faisant un tour complet sur lui-même. Où avait-il mis ce foutu Colt Python ?!
Le chiot poussa un couinement si aigu et brusque que Stiles sursauta puis se mit à rire nerveusement.
- Ok, du calme, se dit-il avant de pousser un profond soupir.
Comme quoi, la panique avait vite fait de s'installer face à la solitude, la nuit et une imagination trop débordante.
- Désolé p'tit gars, déclara-t-il en sortant le chiot de son blouson. T'as faim ?
Il chercha un instant où déposer son adorable fardeau, regardant partout autour de lui, avant de gagner sa chambre et d'installer, par terre, en boule avec un creux en son centre, le dessus-de-lit en peau d'élan. Il y fourra le petit chien puis retourna vérifier si le feu avait bien pris, non sans jeter dehors un petit coup d'œil. Tout semblait calme.
Il tenta, le reste de la soirée, de ne pas laisser la panique le prendre à nouveau, mais une petite boule d'inquiétude ne disparut pas de son ventre, grossissant dès qu'il entendait le vent ou n'importe quel autre bruit, et il se coucha l'oreille tendue, les couvertures remontées jusqu'au nez. Ses yeux restèrent grands ouverts un long moment avant qu'il ne s'endorme, pour être réveillé, deux ou trois heures plus tard, par des couinements indignés.
- J'arrive, déclara-t-il d'une voix ensommeillée en quittant son lit.
Il claqua aussitôt des dents dès qu'il s'extirpa des couvertures, mais il l'ignora autant que possible et se pencha pour prendre le chiot dans ses mains. La surprise le réveilla totalement. L'animal était froid et ses mouvements bien moins vifs que lorsqu'il s'était couché.
- Merde, grommela-t-il en partant aussitôt dans la pièce d'à côté.
Il nourrit son feu qui avait bien baissé, prit enfin les vêtements de fourrure loués par Ahtna pour les déposer devant la cheminée, mit du lait à chauffer puis emmena avec lui son matériel de biberonnage et s'installa devant les flammes pour nourrir le petit chien en s'emmitouflant avec lui dans les épaisses fourrures.
L'animal mit bien plus de temps à accepter la tétine, manifestement trop engourdi pour y parvenir, et Stiles jura copieusement. Il aurait dû y penser ! Bien sûr qu'un nouveau-né n'allait pas se réchauffer lui-même malgré l'épaisseur des couvertures. Mais voilà qui s'avérait problématique. Comment faire maintenant ?
Le temps qu'il nourrisse le chiot et que sa température remonte – et la sienne avec, par la même occasion – il avait pris sa décision. Il remit dans le feu deux ou trois morceaux de bois puis se leva et retourna dans sa chambre. Avant de se coucher, il étendit les vêtements puis le dessus-de-lit sur les couvertures sous lesquelles il se glissa, le petit animal avec lui. Pas le choix, il allait devoir dormir avec, en espérant que tout se passe bien.
...
Le lendemain, après une nuit très découpée, Stiles s'éveilla au son de quelques couinements, pour découvrir une petite auréole de pipi sur ses draps. Encore une chose qu'il aurait pu prévoir. Il passa donc plusieurs heures à s'occuper de son linge car il en profita pour nettoyer d'autres vêtements qui en avaient grand besoin, tout en gardant un œil sur son petit locataire, qui n'arrêtait pas de rouler sur les couvertures dont il s'était servi pour lui fabriquer un nid. Après quelques heures, la pièce à vivre se retrouva envahit de draps, combinaisons de ski, chaussettes et caleçons en train de sécher.
Dehors, il neigeait sans bruit. En y regardant de plus près, alors qu'il vidait l'eau sale de la lessive, Stiles se fit la réflexion que les flocons étaient plus gros et cotonneux qu'avant. Ils eurent tôt fait de former, sur le sol glacé, un nouveau tapis blanc et moelleux qui craquait doucement à ses oreilles. Le jeune homme ne put retenir un sourire. C'était tout de même très beau, et il avait le sentiment que jamais il ne se lasserait de ce paysage et de la neige légère qui se déposait sur les arbres comme du sucre glace. Le problème, c'était le froid. Il s'était fait une raison, bien sûr, mais il sentait que cela jouait néanmoins sur son état d'esprit et son corps. Il était fatigué, nerveux au moindre bruit, et commençait à croire qu'il avait maigri.
Le point positif, c'est que lorsqu'il pensait à Scott à présent, il était plus calme. Pleurer lui avait fait du bien. Après ces premières larmes – les premières qu'il s'était autorisé à verser depuis l'événement ! – il avait eu deux ou trois autres crises, toutes aussi salutaires. Son père lui avait pourtant dit plusieurs fois que ça ne lui ferait pas de mal d'exprimer son chagrin, mais il s'était entêté dans sa colère et, plutôt que d'affronter sa tristesse, l'avait fui jusqu'en Alaska en pensant que c'était le contraire, qu'il agissait ainsi pour l'affronter. Pas si idiot que ça, peut-être, finalement, puisqu'à présent il l'acceptait.
Ce qu'il lui fallait voir en face maintenant, c'était sa responsabilité. Il était le seul responsable de la situation, mais il n'était pas encore tout à fait prêt pour une confrontation avec sa culpabilité. Dans quelque temps, peut-être.
...
Et du temps, pour en avoir, il en avait ! Les jours s'écoulèrent, assez paisiblement. Stiles s'étonnait lui-même de la facilité avec laquelle il s'était habitué à ce rythme de vie, lui qui avait pourtant été, de longues années, ce que les médecins avaient pris l'habitude d'appeler : hyperactif. Il avait fini par se rendre compte lui-même qu'il ne parvenait tout simplement pas à canaliser son énergie mais, fort heureusement, l'adolescence passant, cela lui était passé aussi. Bien sûr, il avait toujours le cerveau en ébullition et s'intéressait à tout, curieux de tout savoir. Il lui suffisait d'entendre un hululement dans la nuit pour se demander ensuite durant des heures s'il s'agissait d'une chouette ou d'un hibou, et qu'elle était la différence entre ces deux animaux.
Bien sûr, la présence du chiot à ses côtés l'aidait à ne pas s'ennuyer et ne pas trop s'apitoyer, ni même à trop penser à ce qu'il avait cru voir. Le loup n'était pas revenu, et la porte du garage n'avait pas subi de nouvel assaut. Il était certain maintenant de ne pas avoir rêvé, mais il se souvenait aussi très bien d'Ahtna lui disant que les loups étaient en réalité des créatures très craintives et qu'un peu de lumière suffisait à les faire fuir. Sa simple présence dans la cabane devait sans doute persuader l'animal de trop s'approcher.
A mesure que les jours passaient le petit chien devenait de plus en plus vigoureux et semblait même prendre du poids, ce qui le conduisit à penser qu'il était hors de danger. Il s'attacha énormément à cette petite présence douce et fragile et ne se lassait pas de le caresser et le tenir tout contre lui.
Un jour, près d'une semaine après l'avoir recueilli, Stiles se surprit à appeler son adorable locataire : Amarok.
- Ouille, se dit-il pour lui-même. Mauvaise idée.
D'après Ahtna et Laura, Derek n'aimait pas particulièrement ce surnom, sans compter qu'ils s'étaient quittés en mauvais termes la dernière fois. Il dut donc se creuser la tête pour trouver un autre nom, en espérant que ça suffise à éloigner Amarok de ses pensées. Il y réfléchit plusieurs heures, mais aucune autre idée ne lui vint, ce qui était assez mauvais signe.
En parlant de la jeune femme et de son frère, aucun des deux n'était venu lui rendre visite depuis qu'il était allé voir les bébés de Katty. Il ne doutait pas que Laura préfère rester auprès de la femelle et des petits, mais il s'inquiétait pour Derek. Il était parti dans la forêt si brusquement, et par sa faute. En d'autres circonstances Stiles ne s'en serait pas inquiété, mais il neigeait tous les jours à présent, parfois plusieurs heures, et les flocons tenaient tellement bien sur cette terre glacée qu'il lui arrivait, quelques matins, de devoir déblayer plusieurs centimètres de poudreuse devant sa porte pour pouvoir sortir.
...
Quelques jours passèrent encore avant qu'une motoneige bleu ciel ne se gare devant chez lui. Stiles, qui avait profité de sa matinée pour faire une toilette, venait de finir de s'habiller et était encore en train de passer une serviette en coton dans ses cheveux mouillés lorsque Laura frappa énergiquement à sa porte en criant :
- Coucou !
Et, sans attendre de réponse, elle entra, apportant avec elle une vague de froid coupant et quelques flocons.
- Comment ça va ? lui demanda-t-elle vivement en refermant. Devine ce qu'on t'a apporté !
Le chiot poussa un vif couinement aigu au creux de son nid de fourrure, sa minuscule queue en boucle battant déjà vivement alors que ses petits yeux étaient à peine ouverts.
- Oh il est là le p'tit bout d'cul ! s'extasia Laura en s'accroupissant devant lui. Il est bien vif !
- Tu trouves ? lui demanda Stiles en souriant.
Voilà qui le rassurait. La jeune femme n'en était pas à sa première portée, elle savait sans doute reconnaître un bébé maladif quand elle en voyait un, alors qu'elle trouve le sien bien portant lui faisait plaisir.
- Oh oui ! T'as regardé si c'était un mâle ou une femelle ?
- Euh, répondit Stiles. J'avoue que non … de toute façon je ne sais pas comment on fait.
Sans répondre, Laura attrapa le chiot dans le creux de ses mains puis le retourna. Le petit couina brièvement d'indignation avant de se laisser faire, habitué à ce que Stiles le manipule. Tout en opérant, Laura lui demanda :
- Tu lui as donné un nom ?
- Ben … non je … enfin oui, en fait, mais …
- Mais quoi ?
Il avait eu beau tenter de s'en empêcher et de réfléchir à autre chose, il n'avait pas réussi à se sortir Amarok de la tête et avait pris l'habitude d'appeler le petit chien de cette façon.
- Nan laisse c'est idiot, sourit-il finalement.
- C'est un petit mâle ! répliqua vivement Laura avant de remettre l'animal dans les fourrures et de se relever. Allez, dis-moi !
- Ben j'ai pris le coup de l'appeler Amarok, mais c'est juste parce que !
Evidemment, la jeune femme éclata de rire. Au même moment, la porte s'ouvrit à nouveau et Derek entra, un sac dans les mains. Stiles se figea. Il n'avait pas remarqué que le frère et la sœur étaient venus ensemble.
- Devine quoi ! lança la jeune femme à son cadet. Il a appelé le chien Amarok.
Comme Stiles s'y attendait, Derek le foudroya du regard tout en déposant son sac en plastique sur la table.
- Mais non ! tenta le jeune homme pour se défendre. Non, pas du tout ! Je, mais non. C'est pas ça. C'était pour rire.
D'après les gloussements de Laura et l'expression agacée de Derek, il ne faisait que s'enfoncer.
- Laissez tomber, soupira-t-il, résigné.
Les sourcils froncés, il se pencha sur le sac. Très vite, il identifia du sang et ce qui ressemblait à de la chair.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il alors que Derek retirait son manteau.
- De l'élan ! répondit Laura d'un air ravi. Je te l'avais dit qu'on t'en ramènerait ! On va le cuisiner pour toi. On l'a préparé hier.
- C'est-à-dire ?
- Derek l'a ramené hier matin.
- Je l'avais abattu dans la nuit, déclara l'homme en attrapant le sac.
- On l'a dépecé et découpé, reprit sa sœur avec un grand sourire. Ça nous a pris la journée tellement il était énorme !
Stiles n'avait pu s'empêcher de voir, lorsque Derek avait tendu la main pour se saisir du paquet sanglant, que sous ses ongles subsistait un peu de rouge. Il grimaça sans le vouloir, puis demanda :
- Je croyais que la chasse n'était autorisée qu'à la mi-novembre ?
Derek lui jeta un regard indéchiffrable tandis que Laura pouffait de rire.
- On est déjà le dix-neuf tu sais, déclara-t-elle d'un air amusé.
- Hein ? répliqua Stiles, stupéfait. Le dix-neuf quoi ?
- Bah le dix-neuf novembre gros bêta !
Elle rit encore. Son frère, qui s'était retourné vers la cuisinière à bois, souriait du coin des lèvres sans que personne ne le voit. Stiles haussa les sourcils, puis sembla calculer un bref instant. Avec tout ça, il ne voyait vraiment pas le temps passer.
- T'es sûre ? demanda-t-il tout de même à Laura.
- Sûre à cent pourcent, rigola encore celle-ci. Tu commences à perdre la notion du temps ! Tu verras, en plein hiver, ce sera pire.
Entendant gratter une allumette, il se retourna le temps de constater que Derek, accroupit devant l'âtre de la cuisinière, allumait le feu, puis regarda de nouveau Laura.
- J'en doute pas, lui dit-il simplement.
- On t'en a ramené beaucoup ! répliqua la jeune femme. De quoi te servir un moment. T'as mis le reste dans la glacière d'ailleurs ou pas ?
Comprenant qu'elle s'adressait à son frère, Stiles se retourna encore pour voir Derek se redresser et l'entendre répondre par la négative.
- Je m'en occupe ! lança énergiquement Laura tout en réenfilant son manteau. Vaut mieux tout ranger tout de suite dans la glace, sinon l'odeur risquerait d'attirer des gloutons, et ces bestiaux peuvent être sacrément agressifs.
- Je vais t'aider ! déclara aussitôt Stiles, peu désireux de rester seul avec Derek.
- Pas la peine ! C'est pas bien compliqué. En plus, t'as les cheveux encore mouillés.
Et la jeune femme sortit sur ces mots tout en lui adressant un sourire rusé. Stiles lui tira la langue mais elle avait déjà refermé la porte derrière elle, le laissant seul avec sa gêne, et Derek par la même occasion.
Stiles se mâchonna un instant la lèvre inférieure sans savoir quoi faire. Son invité, quant à lui, ne semblait absolument pas dérangé par la situation, occupé, l'air de rien, à sa cuisine. Il ouvrit le sac, dévoilant l'intérieur : trois morceaux de chair bien rouge de tailles égales, puis plaça sur la cuisinière une poêle qu'il huila ensuite avec une généreuse noisette de beurre.
Malheureusement pour lui, Stiles n'avait jamais eu la langue dans sa poche et ce genre de moments bien gênant l'avait toujours rendu terriblement nerveux. Et la nervosité le faisait parler.
- Désolé pour la dernière fois, déclara-t-il plus brusquement qu'il ne l'avait voulu.
Derek lui adressa un coup d'œil surpris.
- Mais t'étais pas obligé de le prendre comme ça non plus ! reprit le jeune homme. Si j'avais su que t'étais aussi susceptible …
Contre toute attente, Derek sourit.
- T'as vraiment pas compris en fait, lança-t-il d'un air moqueur.
- Compris quoi ? répliqua Stiles en fronçant les sourcils, légèrement vexé.
- Tu ne t'ais même pas demandé une seule seconde pourquoi j'avais retiré le chiot de sa mère en ta présence ?
Stiles ouvrit la bouche pour répliquer mais ne trouva rien à dire aussi gonfla-t-il les joues avant d'expirer.
- Je …, hésita-t-il finalement. C'est-à-dire ?
- J'aurais pu attendre que tu partes, reprit Derek en lui tournant le dos. Mais je savais que si tu me voyais faire tu pourrais pas t'empêcher d'intervenir, avec ton cœur d'artichaud.
- Euh … mon cœur de quoi ?
Derek se contenta de pouffer de rire sans lui répondre ni même le regarder.
- Je t'emmerde vraiment, tu sais ? lui lança Stiles.
- Mmh, je sais.
Amarok bâilla en couinant au creux de son nid de fourrure. Finalement, Stiles sourit.
- C'était un test, dit-il en s'essuyant la nuque avec sa serviette.
Derek ne répondit pas, occupé à découper la viande. La poêle était trop petite malgré la taille déjà raisonnable des morceaux. Encore une fois, Stiles grimaça en voyant la quantité étonnante de sang dans le sac plastique.
- Nan mais là il y a quand même beaucoup de sang non ? demanda-t-il en voyant son invité verser une généreuse cuillérée de liquide rouge dans la poêle. Je ne sais pas si j'arriverai à manger ça.
- Il faudra bien pourtant.
Stiles soupira. C'était vraiment impossible de discuter avec ce type ! Il passa la serviette sur son crâne avant d'ébouriffer les mèches qui tombaient sur son front. Ses cheveux avaient beaucoup poussé depuis qu'il était ici, il avait plusieurs fois pensé à les couper lui-même mais sans jamais oser, de peur de se rater.
- Pourquoi t'as pris la mouche alors ? demanda-t-il finalement. Je veux dire, si t'as fait exprès en étant persuadé que je m'interposerais, pourquoi tu t'es fâché ?
Derek ne répondit pas tout de suite. Il déposa d'abord une tranche de viande dans la poêle avant de verser dessus un tout petit peu de sel. Au ton de sa voix lorsqu'il répondit, Stiles devina qu'il commençait à se renfermer comme une huître.
- Parce que j'ai vu que t'étais persuadé que je me fichais de tuer un petit chien.
- Faut dire aussi que t'as pas l'air très avenant non plus ! Avec ton manteau noir et ton air renfrogné.
Les sourcils froncés et les mâchoires serrées, Derek adressa au jeune homme un regard agacé.
- Voilà, c'est de cet air-là dont je parle, sourit Stiles, moqueur.
- Moi aussi je t'emmerde, tu sais ?
- Pourquoi ce manteau d'ailleurs ?
Depuis le temps que ça lui trottait dans la tête, il ne put retenir la question. Son invité se détourna à nouveau pour se concentrer sur la poêle.
- Qu'est-ce ça peut foutre ? répliqua-t-il après quelques secondes.
- Est-ce que c'est une vraie peau de loup au moins ? demanda encore Stiles sans se démonter.
Derek soupira.
- Oui. Arrête avec tes questions.
- Je croyais que la chasse au loup était interdite ? continua Stiles.
Agacé, Derek sortit du sac un gros oignon jaune taché de sang qu'il lui lança en bougonnant :
- Epluche ça.
Le jeune homme reçut le projectile sur l'épaule car il avait fermé les yeux sous la surprise.
- Aïe ! lança-t-il en reculant d'un pas. T'en as pas marre de te conduire comme un sauvage ?
Il se baissa pour récupérer le bulbe qui avait roulé au sol tout en lançant :
- A tes ordres ! Par contre j'aime pas les oignons, je ne risque pas d'en manger.
Agacé, Derek ferma les yeux et soupira encore. Stiles sourit.
- Je rigole c'est pas vrai, déclara-t-il en gloussant. C'est hyper facile de t'énerver.
Son invité le foudroya du regard et le jeune homme haussa les sourcils d'un air innocent puis s'approcha, lui chipa le couteau avec une moue moqueuse avant de se retourner, penché sur la table pour éplucher l'oignon.
Quelques secondes de silence s'écoulèrent quand, tout à coup, Stiles poussa un cri de douleur lorsqu'une main brutale à la poigne forte lui pinça la hanche droite. Il fit aussitôt volteface, indigné.
- Qu'est-ce qui te prend ?! demanda-t-il à Derek, qui lui répliqua sans attendre :
- T'es maigre là-dessous.
- Je ne suis pas maigre ! Je suis svelte, il y a une différence. Et ne t'inquiète pas, je vais le manger ton steak d'élan, je ne suis pas ingrat. Je vais même te dire merci, si tu y tiens. Et puis tu sais, un corps humain qui a froid utilise beaucoup d'énergie, surtout s'il doit se réchauffer seul, et …
Lorsque Derek se retourna à demi pour lui adresser un regard intense et gris ainsi qu'un petit sourire en coin, Stiles se mordit la lèvre. A la chaleur timide qui gagna tout à coup ses joues, il devina qu'il rougissait. Encore une fois, il avait parlé sans réfléchir.
- Nan mais je ne voulais pas dire que ! lança-t-il vivement. Enfin c'est pas ce que …
Il soupira et baissa les yeux sur le tiers d'oignon à moitié épluché qu'il avait toujours dans les mains. Super, maintenant il passait sans aucun doute pour un ado en manque ! Une ombre le recouvrit soudain, il redressa la tête et la seconde d'après Derek l'embrassait. Stiles en fut tellement surpris qu'il recula instinctivement mais la table derrière lui l'empêcha de trop s'éloigner et Derek revint aussitôt chercher ses lèvres.
Le plus simple des baisers que Stiles eut jamais reçu. Il ne dura pas bien longtemps, à peine un effleurement, juste le temps pour lui de sentir la chaleur d'un autre sur sa bouche, et fut incroyablement doux. C'était tellement surprenant venant de la part d'un homme aussi brusque que Derek, qu'il en resta comme deux ronds de flancs.
Ils s'étaient à peine éloignés l'un de l'autre que Laura entra, de la neige dans les cheveux ainsi que sur les épaules, et un seau plein de morceaux de glace dans les mains.
- J'en ai profité pour ramener de l'eau ! déclara-t-elle avec enthousiasme. Au fait je voulais te demander : comment t'as fait pour la température du chiot ?
- Comment ça ? répliqua Stiles, l'air de rien.
- La température corporel d'un bébé chien doit être constamment de trente-huit degrés, c'est pour ça qu'il reste collé à sa mère tout le temps. Ils se repèrent même à la chaleur pendant les premiers jours.
- Ah ! Oui. Ben je le mets dans mon lit.
Le frère et la sœur le regardèrent.
- Tu dors avec lui ? demanda encore la jeune femme à un Stiles gêné.
- Ben … oui, répondit prudemment celui-ci. Pourquoi, il ne faut pas ?
- Ah si ! Si, c'est une bonne idée ! J'y ai jamais pensé.
Avec un sourire, Laura se débarrassa de son manteau puis lui tourna le dos pour l'accrocher près de la porte. Le cœur battant plus fort qu'il ne le voudrait, Stiles tenta un coup d'œil discret à Derek et croisa son regard. Un regard bien trop insistant, comme si l'homme à qui appartenaient ces yeux scrutateurs désirait connaître son âme. Affreusement gêné, surtout après ce baiser très déstabilisant, Stiles baissa la tête sur le morceau d'oignon qu'il tenait toujours, se racla discrètement la gorge en se mordant la lèvre puis, incapable de s'en empêcher, se détourna et, penché au-dessus de la table, reprit ses épluchages.
Pourquoi l'avoir embrassé ? Et pourquoi de façon aussi délicate ? Que le baiser ait été brusque, intrusif et agressif, il aurait sans doute compris, mais là, il avait un peu de mal à saisir la signification de ce geste. Cela voulait sans doute dire que Derek l'appréciait, il aurait été idiot de penser le contraire, mais il avait du mal à y croire tant l'homme ne lui avait montré que de l'indifférence dans le meilleur des cas – le reste du temps, il était clair qu'il l'agaçait prodigieusement. Alors pourquoi avoir fait ça ? Pour se moquer de lui ? Il ne semblait pas être du genre à s'amuser en provoquant ce genre de tourment, mais il était évident qu'en réalité Stiles ne comprenait pas cet homme et le connaissait de ce fait moins bien qu'il le pensait.
Un couinement enjoué le sortit de ses ruminations et Stiles releva les yeux pour voir Amarok rouler hors de son nid jusque sur le plancher où il resta coincé sur le dos. Il se dépêcha de s'essuyer les mains, qui devaient sentir l'oignon, et se pencha sur le chiot pour le remettre au creux des fourrures.
- C'est avec quoi que tu lui as fabriqué ça ? lui demanda Laura.
- Des vêtements que m'avait loué Ahtna, répondit simplement Stiles.
- Bah et toi, tu t'habilles avec quoi ?
-Des combinaisons de ski et mon manteau.
Derek se retourna, attirant sur lui son regard, et lança brusquement :
- Tu comprendras quand t'auras perdu une oreille ou un doigt ?
- Hein ? répliqua Stiles timidement – il commençait à croire qu'il avait inventé ce baiser.
- Il a raison, pour l'instant tu ne risques pratiquement rien, mais d'ici un mois faudra pas t'amuser à sortir aussi peu habillé, déclara Laura. Ces fourrures, tu devrais les garder pour toi. Je te ramènerai des couvertures pour le petit. Elles sont faites en peau de gloutons, en plus il y aura l'odeur de sa mère dessus, ce sera peut-être mieux pour lui.
Elle se tourna vers son frère pour conclure en lui demandant :
- Non ?
- On aurait dû y penser avant, bougonna son cadet. Maintenant il s'est habitué à son odeur.
D'un simple geste du menton, il désigna Stiles qui fronça les sourcils. Nan mais quoi, un peu de gentillesse ça n'allait pas le tuer si ?! Quand même, il l'avait embrassé non ?
- Je ramènerai des vêtements à moi, déclara brusquement Derek avant de s'en retourner à sa cuisine. J'ai des peaux tannées de l'an dernier que je n'ai jamais mises.
Ah ! C'était un bon début.
- Merci …, souffla Stiles en évitant soigneusement le regard de Laura.
Aucun doute que la jeune femme jubilait. Après tout, Derek venait de déclarer qu'il lui ramènerait les vêtements lui-même. Il aurait pu dire à sa sœur de le faire à sa place, ou quelque chose du genre, mais non. Cela signifiait-il qu'il viendrait ici, seul ?
- Je vais voir ce que t'as dans ton armoire ! déclara vivement Laura avant de s'engouffrer dans sa chambre.
- Y'a pas d'armoire, crut bon de préciser Stiles. Tout est resté dans mes sacs. Met pas le bordel hein !
Il entendit la jeune femme glousser avant de déclarer :
- C'est vrai que cette cabane est pas super bien équipée. Y'a même pas de toilette ! Combien de fois on a dit à Ahtna que ce serait pas mal qu'il installe au moins l'eau courante ou l'électricité mais oh ! Le joli caleçon Batman !
Stiles se sentit rougir instantanément dès qu'il entendit Derek pouffer de rire derrière lui.
- Mais arrête ! lança-t-il en se ruant dans sa chambre. Laisse ça ! C'est mes affaires !
- Oh ça va, prend pas la mouche ! gloussa Laura.
Elle se redressa et se retourna. Immédiatement, ses yeux se posèrent sur la combinaison qui séchait, accrochée au mur en face de la petite fenêtre, et dont la jambe gauche portait les stigmates de sa première tentative avec une hache dans les mains.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda la jeune femme en ouvrant grand les yeux.
- Ben … c'est quand j'ai essayé de couper des buches, répondit Stiles, gêné.
- Faut faire gaffe ! Tu te rends compte que t'aurais pu te faire super mal ?
- Oui. Mais c'était au tout début, et j'ai pris le coup de bien écarter les jambes maintenant.
- Ah oui ?
Stiles ouvrit la bouche, prêt à répondre, lorsqu'il vit le sourire de chipie qu'affichait son amie.
- Aha, très drôle, lança-t-il en se détournant.
Ils rejoignirent l'autre pièce, dans laquelle commençait à s'élever une agréable odeur. Amarok semblait s'être endormi.
- Au fait, t'as pas réussi à sortir la motoneige ? demanda Laura à Stiles en s'asseyant à table. J'ai vu que tu l'avais laissé dans le garage.
- Oui je, hésita le jeune homme en reprenant son oignon. J'ai pas su comment faire.
- Le mieux c'est de la tracter. On est venu avec l'une des notre, on te la sortira avant de partir.
- Ok, merci.
C'était sans doute le bon moment pour leur avouer qu'il doutait de savoir conduire cet engin, mais il hésita de peur qu'ils se moquent de lui et Derek choisit cet instant pour se rapprocher soudainement et lui chiper quelques morceaux d'oignons tout en lui effleurant le dos. La caresse fut si légère, plus encore que le baiser, que Stiles pensa qu'il s'agissait d'un accident et reprit son couteau l'air de rien. Laura elle-même ne sembla pas s'en rendre compte et continua à parler d'un sujet auquel il ne fit pas attention tant il était troublé. Tout de même, Derek était quelqu'un de bien étrange, et il avait envie de croire qu'il s'agissait d'une invitation, mais cela semblait tellement incongru. Et puis, il n'était pas là pour se lancer dans une relation qui ne manquerait pas d'être chaotique, alors mieux valait ne pas y prendre garde.
De ce fait, il oublia complètement la motoneige. S'il avait su ce qui allait lui arriver quelques heures plus tard, il n'aurait pas hésité un seul instant à mettre sa fierté de côté.
Ah ! ça faisait longtemps que j'avais pas terminé sur un bon petit cliff des familles :D
Amarok va bien, vous êtes rassurés ? Que pensez-vous de ce trèèèèèèèès léger rapprochement entre Stiles et Derek ? Comment ça va évoluer d'après vous ? Vous creusez pas trop la tête, vous aurez la réponse dans le prochain chapitre ;) héhéhéhé Bah oui, un moment donné faut bien que les choses accélèrent quand même, je ne vais pas passer mon temps à faire des gags même si j'adore ça :P
En tout cas merci encore du fond du cœur pour toutes vos reviews géniales, j'adore y répondre ! Ah oui, je ne sais pas si c'est un bug de mon compte ou de ff, mais certains d'entre vous m'ont répondu en MP et je n'arrive pas à ouvrir les messages, tout apparaît vide :'(
Je vous adore, et je vous dis à dans 10 jours pour le chap 9 (qui a été très difficile à écrire !) Bisous !
