Le souaffle qu'il lança fut arrêté par Fiona en une belle pirouette. Jude pesta.
— L'angle était mauvais, Jude, et...
— C'est bon Zoe, je sais !
Sa coéquipière se renfrogna tandis que les Timothy et Zach se regardèrent, surpris. Jude avait un sale caractère, mais Jude ne jouait pas mal. Il avait le Quidditch dans le sang, et il était rare, tellement rare, qu'il fasse des erreurs, que tous avaient oublié qu'il n'était pas une machine cramponnée à son balai. Jude prit une grande inspiration et fit le tour du terrain, pour se calmer. Timothy, Zoe et Fiona recommencèrent à jouer, devinant que le capitaine avait besoin de calmer ses nerfs toujours à fleur de peau.
Ils avaiebt leur premier match dans une semaine. Ils étaient les meilleurs, évidemment, mais si Jude commençait à dérailler, toute l'équipe pouvait en pâtir. Jude savait qu'il avait une très grande responsabilité dans la réussite ou non de son équipe, et culpabilisait comme jamais. Tellement qu'il avait une boule dans la gorge et la poitrine comprimée, mais son esprit était incapable de se poser.
Son regard se dirigea presque inconsciemment dans les gradins. Georgia était installée, fidèle à son poste de meilleure amie, ainsi que plusieurs amateurs. Mais il n'était pas là. Morgan n'était pas là. Il n'avait quasiment jamais manqué un entraînement, mais ça faisait deux bonnes semaines qu'il n'était pas venu. Qu'il n'avait pas adressé la parole à Jude. Qu'il l'évitait. Et c'était juste impossible à supporter, pour Jude.
Il avait tenu parole : la rumeur qui disait qu'ils étaient en couple s'était drôlement atténuée pour disparaître quelques jours plus tard. Mais de l'autre côté, Morgan s'était complètement détaché de lui, ne traînait quasiment plus à la bibliothèque ou à la salle commune. Il passait son temps avec Riley, sa jumelle maléfique qui jetait des oeillades noires à Jude lorsqu'il passait près d'eux, sa foutue jumelle qui lui présentait beaucoup de gens. Beaucoup trop. Bien sûr que Morgan attirait tout le monde et n'avait aucune difficulté à se socialiser, Morgan était d'une gentillesse infinie et d'une patience incroyable.
Volant en hauteur par rapport à ses joueurs, Jude se morigéna à garder la tête froide. Il était Jude le Glacial, son surnom, il le devait bien à cette capacité de rester concentré sur ses objectifs même dans une tempête. Il commenta le jeu, rabroua les batteurs lorsqu'un cognard frôla Zach, et rabroua Zach qui aurait dû attraper au moins trois fois le vif d'or. Ils serrèrent tous les six les dents sans broncher et obéirent, jusqu'à ce qu'il les libèrent. Zach, après avoir rangé la petite balle dorée, alla aussitôt faire les jolis coeurs avec Georgia et Jude, atterrissant sur le sol, leva les yeux au ciel. Henry et Simon, inséparables depuis janvier, allèrent aux vestiaires, Timothy les suivit, mais Zoe et Fiona vinrent vers leur capitaine.
— Jude, est-ce que...
— Oui, ça va très bien, non je n'ai pas besoin de parler, et... quoi ?
Il s'interrompit quand il vit que les deux filles ouvrirent grand les yeux, choquées.
— Tes yeux, Jude...
Ce fut comme si de l'eau glaciale lui coula dans le dos.
— Quoi ?
Fiona plissa ses yeux bridés et Zoe répondit :
— Depuis quand ils sont dorés ?
Merde. Merde, merde, merde, merde. Personne ne savait pour son don, que Jude n'acceptait pas plus que ce sexe traître. Il essaya de rester naturel.
— C'est rien, ça arrive.
— Capitaine, je sais que tu vas encore dire que ça va, mais... Une erreur de débutant, tu n'en aurais pas fais en temps normal, lui dit Zoe, le ton inhabituellement doux.
Fiona posa une main douce sur l'épaule de Jude, qu'elle pressa. La gardienne était l'une des seules personnes dont Jude acceptait le contact, parce qu'elle était si agréable et si gentille que même Jude cédait.
— C'est Morgan ?
Jude soupira, se détachant de son amie pour aussitôt se mettre en chemin pour rentrer. Sans répondre.
Bien sûr que tout le monde voyait ce qui se passait. L'énergumène Morgan Lachlan qui avait élu domicile aux côtés de Jude semblait découcher depuis deux semaines. Lui qui le collait comme un frère siamois ne laissait maintenant jamais moins d'un mètre de distance entre eux. Mais c'était hors de question que Jude avoue à voix haute que c'était ça, son problème, que c'était ça qui le dévorait de l'intérieur en lui laissant un sentiment de culpabilité nocif. Complètement sale, encore en robe de Quidditch et le balai sous le bras, il remonta vers le château. En ce samedi midi, beaucoup d'étudiants se rendaient dans la Grande salle pour aller manger, si bien qu'évidemment, Jude croisa l'objet de toute sa préoccupation. Morgan. En compagnie d'un garçon de Gryffondor, athlétique, joli garçon typé asiatique, avec un sourire à damner tous les saints connus de toutes les religions. Si même Jude réussissait à lui trouver des qualités physique, lui qui était capable de confondre toutes les têtes qui se présentaient à lui.
Le regard de Morgan croisa le sien, une seconde. La seconde suivante, il riait à coeur joie à ce que venait de lui dire le Gryffondor. Jude serra les dents et remonta les grands escaliers qui, comme s'ils écoutaient son coeur, lui tracèrent le chemin le plus court pour se rendre jusqu'à la tour des Serdaigles.
C'était la première fois que Jude était aussi tendu avant d'enfourcher son balai. Il attendait de rentrer sur le terrain, à la tête de son équipe, aussi agité qu'un taureau qu'on aurait taquiné avant une corrida. Ce n'était pas bon. Jude le sentait, son état n'était pas le bon. D'ordinaire, il réussissait à s'apaiser, et entrait dans la danse avec un esprit aussi calme que celui d'un bonze tibétain. Là, il était bouillonnant, et avait la rage d'en découdre. De montrer qu'il était le meilleur, de l'affirmer haut et fort à tout Poudlard.
À l'annonce de son nom et de son poste, Jude s'envola. Un sentiment de liberté euphorique, comme à chaque fois, l'envahit : le terrain, les supporters bronze et bleu dans la moitié des gradins, la holà à l'entrée des joueurs... Jude aimait beaucoup trop cette ambiance. Tout Poudlard était là.
Il serra la main de Yan Pazdek, le capitaine des Poufsouffle avec qui il s'entendait relativement bien, puis le professeur de vol, M. Warris, envoya le souaffle. Jude l'attrapa au prix de quelques coups de coudes. Il n'entendit pas les plaintes qu'il suscita. Il se détacha de la mêlée, aussitôt suivi par Timothy et Zoe qui se démarquèrent rapidement. Passer à Tim. Se démarquer. Baisser la tête pour éviter le cognard envoyé par les batteurs poufsouffles. Se placer. Récupérer. Tirer.
Goal.
Jude leva les mains, et ses deux acolytes vinrent frapper leurs paumes contre les siennes.
Les Poufsouffles ne s'en laissèrent pas conter. Fiona arrêta plusieurs buts, mais elle fatigua. Les poursuiveurs adverses, en plus de la harceler, avaient des méthodes plutôt brutales pour récupérer le souaffle, et Jude détestait ça. Alors que l'un d'entre eux venait de lui cogner l'épaule, la rage qui le consumait depuis l'entrée sur le terrain explosa. Il accéléra, rattrapa le poursuiveur et le cogna à son tour. Plus violemment. Récupéra la balle, fila comme un éclair jusqu'aux anneaux, lança le souaffle avec une force peu coutumière. Et marqua.
S'ils voulaient la jouer agressifs, Jude n'était pas le dernier.
La suite du match fut d'une violence rarement vue entre les deux équipes. Jude voulait gagner, absolument. Montrer qu'il était toujours lui. Qu'il n'était pas atteint par la solitude. Qu'il était aussi dur que la glace dont on disait qu'il était fait.
Et puis, du coin de l'oeil, il vit que Zoe qui s'apprêtait à envoyer le souaffle à Timothy faillit chuter de son balai à cause d'une bousculade. La glace prit feu. Il oublia le souaffle, et resserra ses mains sur son balai à s'en faire mal aux ongles.
— Eh, toi, là ! T'as failli la tuer, là ! T'es fier, hein ?
Il vola en direction du garçon, menaçant, puis l'attrapa par la robe avant de lui balancer une bonne droite. L'arbitre siffla. Normalement, on n'arrêtait pas un match de Quidditch, dans les règles officielles, mais à Poudlard, les choses étaient plus cadrées pour éviter les débordements. Tout le monde chercha à séparer les deux belligérants. Jude n'entendit même pas qu'on l'appelait. Il fallut que le professeur de Quidditch jette un sort pour qu'il cesse le combat.
— Harkwood, sur la touche !
— Quoi ? C'est ce gorille qui a failli la désarçonner, et c'est moi qu'on punit ?
— Vous voulez accumuler les pénalités pour votre équipe ? Faîtes ce que je vous demande !
Jude grimaça, pesta, revint les pieds sur terre et cracha. Zoe lui fit un pouce en l'air, alors que Timothy hocha la tête de haut en bas. Ils allaient gérer. Sans lui.
— Merde !
Jude envoya un coup de pied dans le bastingage en bois. Il n'avait jamais expérimenté ça : rester sur le côté à voir ses joueurs sans lui. Plus d'une fois il fut tenté de leur indiquer des choses, mais l'arbitre lui envoya un regard noir qui le fit taire.
— Vous avez intérêt à leur enlever un joueur à eux aussi, parce qu'ils sont aux limites des règles.
— Je connais le passé de votre mère et le métier de votre frère, mais si jamais vous tentez encore de m'apprendre mon travail, je vous interdit de jeu de toute la saison.
Et il en était capable. M. Warris l'avait dans le nez, parce qu'il était fils et frère de grands joueurs, et qu'il n'avait jamais assisté à ses cours. Il passa le reste du jeu à attendre, sur place, les bras croisés, rageant quand Poufsouffle prenait l'avantage, déchaîné lorsque les siens réussissaient. Quand Zach attrapa le vif d'or, il explosa de joie. Ses joueurs vinrent se rassembler aussitôt autour de lui pour un énorme câlin général.
— Vous êtes les meilleurs !
Sous le regard noir de Warris, qui ne l'aimait décidément pas du tout, ils rirent, Zach brandissant le vif d'or qu'il n'avait toujours pas lâché. Même à terre, il continuait de faire partie de cette famille.
La fête en leur honneur fut énorme et hilarante. Jude n'avait pas conscience d'avoir autant besoin de s'amuser, d'oublier, de se lâcher, et cela lui fit énormément de bien. Charles, Peter et Dimitri avaient réussi à retrouver de l'alcool à foison - pour un préfet et ses amis, c'était quand même limite, mais tout le monde s'en fichait - et tout le monde était en train de s'amuser.
Tout le monde, sauf celui que Jude cherchait.
Il avait presque oublié... L'ivresse qui l'avait prise s'évaporait, et Jude se rendit compte qu'il manquait quelqu'un pour son bonheur. Il se mit à le chercher dans la foule. Se pouvait-il qu'il soit absent d'un événement social ? Au passage, en croisant Charles, il lui prit deux Bièraubeurres.
— T'aurais vu Morgan ? demanda-t-il plusieurs fois à ses camarades, qui lui répondirent tous par la négative.
Dire qu'il avait envie de profiter de la fête pour se faire pardonner, enterrer la hache de guerre, et reprendre leur relation où elle en était... Résigné, il sortit de la Salle commune pleine de fêtes. Peut-être qu'il avait pris l'air...
Il se glaça. Là, juste à côté de l'entrée, il trouva Morgan, appuyé contre le mur par le fameux bel asiatique de Gryffondor en train de l'embrasser. Les deux garçons s'interrompirent brusquement, et après une seconde de choc, Jude referma la porte sans un mot.
L'euphorie complètement retombée, il reposa les Bièraubeurres et monta dans son dortoir.
