Zouzou : merci beaucoup pour ta review :)

Et merci aux autres également ;)

Bonne lecture ;)

Chapitre 8 : Les disputes consolident l'amitié [Catherine Clément]

Le cerveau de Merlin s'était arrêté. Totalement arrêté. Le monde n'existait plus. Toute sa vision était brouillée, seul un point restait net. La fine silhouette gracile. Qui descendait du carrosse comme une princesse.

Ridiculement, Morgana faisait de tout petits pas, et Uther lui tendait une main ridiculement galante pour l'aider à faire trois malheureuses enjambées.

Le monde ne tournait plus, Merlin ne respirait plus et même chacun des mouvements de la gracieuse petite fille semblait se faire au ralenti, comme si Merlin n'avait pas le droit de perdre une miette de la scène. Chaque seconde qui s'écoulait ralentissait son cœur et faisait pulser le sang dans son cerveau en répétant comme une longue litanie : « Morgana, Morgana, Morgana, Morgana ».

Plus rien n'existait, en dehors de ce prénom et de l'enfant qui le portait, qui se déplaçait à quelques mètres de lui. Merlin s'était arrêté en haut des marches de l'escalier principal, et Morgana se trouvait au bas de celui-ci, entouré d'une multitude de serviteurs, de soldats, et du roi lui-même. Mais tous ces gens n'existaient pas dans son esprit. Il n'y avait plus que lui, et l'enfant. Et derrière la frêle silhouette, celle de l'adulte. Dans le champ de vision de Merlin, tout se brouilla, et les fantômes de ses cauchemars apparurent.

Elles étaient là, belles et adultes, féminines et volontaires, les deux aspects du futur de Morgana qui encadrait la petite fille. La pupille d'un côté, les lèvres peintes de rouge sang dans des robes en soie qui valaient plus que la paye mensuelle de Merlin, et qui moulaient son corps avec fluidité. Les longs cheveux corbeau étaient délicatement tressés par Gwen, et trois mèches folles s'en échappaient, parce qu'elle venait de s'opposer à son tuteur.

Et de l'autre, la Sorcière, aux joues pâles et creusées, le visage blafard et cerné, les cheveux en pagaille qui n'avaient pas vu un peigne depuis des mois, et les robes élimées qui dissimulaient toutes ses formes.

Les deux étaient là, autour de la petite fille. Les deux voies qu'elle pouvait emprunter. Le futur de sa vie, sa future chute. Le cœur de Merlin se serra et sa vue se brouilla, cette fois à cause des larmes qu'il sentait pointer. Dieu qu'il avait aimé Morgana ! La pupille d'Uther, pas la Sorcière. Son amie, son reflet ! Elle aurait pu devenir tellement plus pour lui, être sa confidente. Ils auraient pu lutter ensemble au cœur même de la citadelle contre la suprématie d'Uther. Au lieu de ça, les terreurs de Merlin l'avaient empêché de se confier, et c'était une autre que lui –Morgause– qui avait gagné la confiance de Morgana et l'avait ralliée à sa cause. Et Merlin avait perdu bien plus que la demi-sœur d'Arthur. Il avait tout perdu. Et déclenché tellement de batailles.

Les deux images du futur de Morgana n'existaient que dans son esprit. Elles étaient floues, indistinctes, transparentes comme des fantômes. Puis peu à peu, la Sorcière s'effaça, et la Pupille perdit son air totalement absent pour lever les yeux vers Merlin, et lui lancer le regard. Celui de terreur la plus absolue que pouvait prendre son visage, celui de la détresse la plus profonde. Celui qu'il avait vu quand elle avait compris que Merlin l'avait empoisonnée, et qu'elle allait mourir. Ce regard qui avait été le point de départ de tant de choses et qui hanterait Merlin probablement pour le reste de ses jours. Les larmes de Merlin glissèrent lentement sur ses joues sans qu'il puisse les retenir.

Et pour la première fois qu'il était arrivé dans cette époque, il se posa réellement la question du pourquoi ? Il s'était demandé comment, il s'était demandé où et quand exactement, il s'était vaguement demandé comment rentrer. A aucun moment il n'avait envisagé les causes de son départ. Mais en cet instant précis, retrouver Morgana dans sa vie, faisait resurgir cette problématique essentielle.

Il avait cru à un mauvais sort, une malédiction, une vengeance. Sans réellement creuser tout cela. Et pour la première fois, il envisageait une intervention de la Magie et de ses Déesses. Pour changer tout ça, pour apprendre à Arthur les choses essentielles telles que l'humilité, pour empêcher Morgana de devenir son futur… Avait-il vraiment cette tâche ? Ce but ? Avait-il réellement le droit de changer le futur ainsi ? Et de fait… que deviendrait son futur ? Son Arthur, son Camelot, sa vie, cela disparaîtrait-il pour toujours ?

Dans ses veines courait un sang glacé que la chaleur de la fin de ce bel après-midi d'été ne parvenait pas à réchauffer. Il envisageait froidement la fin de sa vie, la fin de tout ce qui avait constitué sa vie. L'idée avait de quoi en effrayer plus d'un. Merlin n'avait jamais eu de chez lui. Du moins, pas avant Camelot. La maison de sa mère avait été pendant les premières années de sa vie un lieu sécurisant et douillet, mais jamais ça n'avait été son chez lui. Sa vie d'enfant, il l'avait passé dans la forêt à entendre chanter le vent et les arbres. Et puis un jour il était arrivé à Camelot, et il avait trouvé sa place, le lieu où il voulait vivre pour toujours. A travers ses larmes il regarda le château, ses tours immuables, ses gardes et ses nobles. C'était Camelot, mais ce n'était pas Camelot. Camelot n'était pas le foyer de Merlin s'il ne venait pas réveiller Arthur en criant des bêtises, s'il ne riait pas sous cape avec Guenièvre des frasques du roi, s'il n'accompagnait pas Gwaine à la taverne pour lui faire plaisir, bien qu'il ne buvait plus la moindre goutte, s'il ne devait plus jamais parler avec Gaius et s'imprégner de son savoir encyclopédique, s'il…

Il existait des milliers de choses, de toutes petites choses qui faisaient de Camelot sa maison, et aucune ne se retrouvait ici, dans ce simili Camelot d'il y avait vingt ans. Ça lui tordait les tripes. Que faisait-il ici ? Devait-il vraiment y rester pour toujours ?

Puis aussi brutalement que le reste, une autre image s'imposa dans l'esprit du sorcier : des grands yeux bleus, un sourire pur et innocent, des pommettes rondes et des étoiles pleins les yeux. Arthur. Il resterait, pour Arthur, pour l'enfant candide qui avait terriblement besoin de lui.

Secouant la tête, il chassa ses mauvaises pensées et se mit à se frotter vigoureusement les yeux pour stopper ses larmes. Il ne devait pas se montrer faible. Il devait résister. Inspirant profondément, il essuya les dernières gouttes d'eau de son visage, et aperçut le regard perplexe d'un serviteur posé sur lui. De toute évidence, il était là depuis un certain temps et avait observé Merlin se décomposer, hurler son chagrin muet, puis finalement reprendre le dessus. L'avantage d'être passé pour un simplet un peu malade dès son premier jour ici, c'est que l'autre ne lui demanda rien.

- Sire Uther vous réclame, se borna-t-il à dire. Depuis cinq minutes. Il veut que vous vous occupiez de sa filleule. (1)

Et il tourna les talons. Il avait rempli sa mission –transmettre un message à Merlin, qui se trouvait à moins de dix mètres d'Uther, mais il semblait inconcevable au roi de franchir cette distance pour s'adresser directement au magicien– et ne souhaitait pas s'attarder le moins du monde. Reprenant ses esprits, content d'avoir quelque chose à faire pour l'occuper, Merlin dévala l'escalier et alla se planter devant Uther, s'inclinant respectueusement.

- Sire.

Uther baragouina en réponse quelque chose qui ressemblait fortement à « incapable idiot et lent », ce dont Merlin ne se formalisa pas. Il serra les dents, tout simplement.

Avec une main paternaliste, Uther fit s'approcher Morgana et la plaça devant lui, effleurant son épaule plus qu'il ne la touchait. Comme si elle était trop fragile et trop délicate.

Morgana leva son petit visage vers Merlin et lui sourit. Le cœur de Merlin fondit. Elle n'était pas différente d'Arthur. Innocente, mignonne, tendre. Ses yeux lui bouffaient tout le visage et ses cheveux bruns n'étaient pas aussi long que dans le futur, mais elle donnait envie à n'importe qui de l'adopter sur le champ, parce qu'elle est adorable.

- Voici Morgana De Tintagel, la présenta Uther.

Aussitôt Morgana esquissa une révérence, et Merlin s'empressa de lui rendre son salut en s'inclinant, conscient que cette débauche de bonnes manière était d'un ridicule totale face à une enfant de cet âge.

Elle est la fille d'un de mes proches amis, continua Uther. Gorlois est en campagne pour le mois à venir, et Morgana logera au château en attendant. Sa gouvernante a préparé sa chambre et s'occupera d'elle tous les soirs et tous les matins, mais vous aurez sa charge en plus de celle d'Arthur durant la journée, afin qu'ils puissent s'amuser ensemble.

Merlin acquiesça. Arthur était déjà une telle terreur quand il avait décidé de faire quelque chose –en particulier échapper à Merlin– qu'il doutait vraiment que Morgana soit une charge de travail beaucoup plus conséquente.

- Devra-t-elle suivre les leçons de votre fils avec lui, Monseigneur ? s'enquit poliment Merlin.

- Ne soyez pas stupide, asséna le roi. Morgana n'est pas destinée à gouverner. Elle fera un jour un bon mariage, voilà tout.

Un bref instant, Merlin vit passer dans les yeux de la fillette une brève lueur agacée, comme si cette réduction à être un objet bon à marier l'énervait profondément.

- Je pensais aux leçons de calcul et d'écriture, Votre Seigneurie, reprit Merlin. Etre une bonne épouse nécessite de savoir compter et lire, si elle veut espérer être un jour un bon parti.

Pendant un instant, Uther ne répondit rien mais Merlin vit la tension qui agita son bras droit. N'eussent-ils pas été en public, en présence d'une enfant et des autres courtisans qu'il aurait été battu sur le champ pour avoir osé formuler une remarque pertinente et plus intelligente que celle d'Uther. Le regard de glace du roi pourfendit Merlin de part en part, et celui-ci ne put réprimer un frisson. La haine lue dans le regard du roi était d'une intense violence. Merlin n'avait jamais eu peur d'Uther, du moins le croyait-il. Découvrir le roi plus jeune, en forme, et laissant s'exprimer par ses yeux toute une puissance meurtrière non encore atténuée par l'âge ne créait vraiment pas la même impression. Merlin frémit derechef. Il n'avait jamais eu peur d'Uther, jusqu'à aujourd'hui.

- Bien sûr, il va de soi qu'elle assistera aux leçons de calcul et d'écriture, asséna Uther d'une voix plus que glaciale. Cela me paraissait tellement évident que je ne pensais pas avoir à le préciser. Mais il semblerait que votre incompétence ne soit pas seulement physique, mais aussi mentale.

Merlin brûlait de lui demander pourquoi il lui confiait son enfant de six ans, et la fille de son meilleur ami qui avait sensiblement le même âge s'il le considérait comme un tel idiot, mais il ne dit rien. Il ne pouvait pas, et la rage au ventre, il s'inclina en signe de soumission. Sans un mot, Uther se détourna de lui et s'éloigna, sans un regard à Morgana.

Alors seulement Merlin s'intéressa de nouveau à la petite fille. Son regard brillant vacillait un peu, et sa lèvre inférieure était un peu trop rouge. Elle s'était probablement mordue elle-même. Manifestement, Uther faisait peur à tout le monde.

- Tout va bien, lui sourit Merlin, se voulant rassurant. Tu es fatiguée ? Tu veux aller te reposer ?

Timidement, Morgana hocha la tête. Fille de nobles. Comme les autres. Pas habituée à ce qu'on lui demande comment elle allait, ce qu'elle voulait faire. Comme Arthur. Option 1, fais ce qu'on te dit et tais-toi. Option 2, on se désintéresse totalement de ta personne. Les opinions de Morgana et d'Arthur, personne n'avait jamais dû s'en enquérir.

- Viens, lui dit-il gentiment en tendant sa main pour la guider. On va aller dans ta chambre. Et après on ira manger avec Arthur. Tu connais Arthur ?

- Oui… murmura Morgana d'une toute petite voix.

Il y eut un instant de flottement, Merlin ne sachant que dire et la fillette se taisant, tandis que tous les deux marchaient en direction du château. Des serviteurs les suivaient avec les bagages de Morgana.

- Papa me laisse souvent avec Monseigneur le roi Pendragon. Je joue avec Arthur. Mais Arthur, c'est un garçon, il est pas toujours gentil.

C'était sans doute une immense confession pour la petite fille. Merlin raffermit sa prise sur la petite menotte. Morgana leva les yeux vers lui et lui sourit. Elle était plus facile à apprivoiser que son frère. Enfin, son demi-frère, qu'elle ignorait encore être le cas.

- Comment tu t'appelles ? demanda-t-elle.

- Myrddin. Je suis le préposé au Prince. Et je m'occuperais de toi pendant que tu seras ici. On s'amusera, tu verras. On fera comme tu as envie.

Les yeux de Morgana brillèrent. Et le cœur de Merlin se serra. Mais mon dieu, personne n'avait jamais songé à demander à ces enfants comment ils souhaitaient occuper leurs après midi ? Personne ne leur avait jamais demandé ce qu'ils aimeraient faire ? N'avaient-ils jamais eu une minute de liberté dans leurs vies d'enfants nobles ?

Merlin se surprit à souhaiter à ces gosses sa propre enfance. Sa mère était pauvre, il avait eu froid et faim. Il avait désiré des choses matérielles que sa mère ne pouvait pas lui offrir en voyant les rares nobles de passage dans son village. Il avait crevé de jalousie devant le cadeau de solstice d'hiver de Tasslin, un autre enfant du village. Il avait rêvé du confort d'un château, et des parents si riches qu'il aurait eu tout ce qu'il voulait. Mais, il le réalisait aujourd'hui, il avait joui de quelque chose d'incomparable : la liberté.

Chemin faisant, ils étaient arrivés dans le couloir de la chambre d'Arthur. Sans qu'on ait eu besoin de le dire à Merlin, ce dernier savait où se trouvait la chambre de Morgana. Si celle d'Arthur n'avait jamais changé, il n'y avait pas de raison pour que Morgana eut un sort différent. Aussi sa chambre était celle de sa vie future, à trois pas de la pièce de vie d'Arthur. (2) Les serviteurs y faisaient porter les bagages, et une dame d'apparence sévère semblait attendre la petite fille de pied ferme. Sa gouvernante, mentionnée par Uther, probablement.

Mais avant même qu'ils puissent y parvenir, leur attention fut attirée par des éclats de voix en provenance de la chambre d'Arthur. Reconnaissant le ton rauque d'Uther, Merlin s'alarma. Il jeta un œil sur Morgana, totalement indécis sur la conduite à mener.

- Allez-y, Myrddin, lui murmura-t-elle. Aéléïde s'occupera de moi.

Trop intelligente pour son propre bien, songea Merlin en lui lâchant la main et en se précipitant dans la chambre de son protégé.

La scène le glaça d'horreur. Ce n'était pas le pire qu'il avait imaginé –Uther battant son fils– mais c'était assez horrible pour lui retourner l'estomac.

Arthur était recroquevillé sur lui-même, contre un mur. Il ne pleurait pas, mais ses épaules tressautaient. Et face à lui, Uther se redressait, le dominait de toute sa taille d'adulte et lui criait dessus. Pour quelles raisons, Merlin l'ignorait. Mais la brutalité n'était pas ce qu'il y avait de pire. Cela, Merlin s'y était attendu. Le grand Roi Arthur n'avait jamais beaucoup parlé de son enfance à Merlin, mais le jeune serviteur savait qu'Uther avait eu pour lui de hautes exigences, trop pour son si jeune âge, et qu'il ne savait que crier pour obtenir ce qu'il voulait.

En revanche, la silhouette de Gaius à côté d'Uther, qui n'esquissait pas un geste pour empêcher le roi d'invectiver son fils, c'était surprenant. Tellement différent du Gaius que Merlin connaissait que cela le bouleversait. Il savait que sa place était de ne pas intervenir. Il savait qu'il aurait dû rester muet, attendre la fin de l'orage et réconforter le petit prince après. Mais il ne pouvait pas laisser faire ça.

- Sire ! intervint-il. Que se passe-t-il ?

Fulminant de rage, Uther se tourna vers lui. Et lui cria dessus. Apparemment, il était de mauvaise humeur, la répartie de Merlin dans la cour du château l'avait agacé, et il avait ensuite eu le malheur de découvrir que son fils était sale, pas encore prêt pour le repas de ce soir, et ça l'avait fait sortir de ses gonds. Merlin attendit patiemment. Une fois la colère d'Uther déversée, il plia l'échine, présenta des excuses, jura qu'il était responsable du prince, qu'il s'en repentait et que les deux enfants seraient prêt à temps pour le dîner. Finalement, l'attitude obséquieuse et martyre finit par porter ses fruits et Uther quitta la pièce. Merlin en profita pour regarder Arthur. Désormais debout, il attendait la sortie de son père. Et dans ses yeux embrumés, Merlin lisait la plus pure des reconnaissances envers son serviteur.

Uther parti, il resta néanmoins Gaius. Merlin ne sut que dire. Le médecin de la cour dardait sur lui un regard vide. Pas froid et haineux comme Uther, mais pas chaleureux comme celui qu'avait en général son mentor. Juste vide.

- Viens ici, Myrddin, finit par ordonner Gaius en montrant le pas de la porte. Arthur, va te préparer au repas avec ton père.

Arthur obéit aussitôt et passa dans la pièce d'à côté. Merlin suspicieux, rejoignit Gaius et attendit.

- Cela fait deux fois en moins d'une heure que tu manques de respect à Uther, siffla le médecin. Tu ferais mieux de cesser de tenter ta chance. Je n'ai aucune confiance en toi, mais j'ai à cœur les intérêts du prince, et uniquement les siens. Et si tu provoques la colère d'Uther en t'opposant à lui, c'est sur plus faible qu'il se venge. Ne détruis pas tout ce que je construis pour cet enfant, ou c'est moi qui te détruirais. Ne doute pas une seule seconde de l'efficacité des poisons que je peux préparer.

Merlin le croyait sur parole. Il avait confectionné nombre des potions de Gaius.

- Je ne m'intéresse qu'au Prince, Monseigneur. Je ferais n'importe quoi pour lui.

Gaius ne daigna pas répondre. De toute évidence, il savait mieux qu'Uther percer à jour le jeune homme. Bien sûr, Merlin était sincère en disant cela, mais il avait la mauvaise tendance à lui dire de ce petit ton ironique qu'Arthur affectionnait (principalement parce qu'après, il avait une excuse toute trouvée pour jeter sur Merlin son oreiller et rire aux éclats de la figure déconfite de son valet). Gaius percevait bien mieux que le roi l'insolence et la sagacité d'esprit de Merlin.

Une fois Gaius parti, Merlin retourna dans la chambre. Aida le prince à se laver rapidement, s'habiller, se peigner. Il essuya ses joues zébrées de poussière et de larmes. Il avait pleuré quand Merlin ne le voyait pas.

Le jeune homme promit à Arthur une belle histoire pour s'endormir s'il se montrait sage au dîner. La perspective sembla faire plaisir à l'enfant, qui obéit sans discuter. Ils allèrent chercher Morgana, avant de se rendre dans la salle de banquet.

En retrouvant la fillette, Merlin en put retenir un sifflement dégouté. La robe que portait la filleule d'Uther était taillée de dans riches étoffes, et était brodée d'or. Un peigne en argent retenait ses cheveux, et un collier assorti enserrait son cou. Elle était l'image même de l'opulence et c'était à vomir. L'enfant n'avait pas de notion de la valeur des choses, si on l'affublait ainsi. Elle avait six ans, pas de formes, pas de beauté féminine spécifique ! Elle n'était aux yeux d'Uther qu'une jolie poupée. Cela le révoltait. Puis Merlin se rappela qu'un jour, Uther paierait cher tout cela. De sa vie. Curieusement, cela ne le réconforta pas.

...

Le dîner terminé, Merlin ramena les deux enfants dans leurs chambres respectives, confia Morgana à Aéléïde et s'occupa d'Arthur. La journée du petit garçon avait été riche en émotion. Il n'entendit que le début de l'histoire avant de s'endormir pour de bon.

Le lendemain se passa tranquillement. Il prépara Arthur, récupéra Morgana et emmena les deux enfants suivre les leçons. Morgana avait un esprit vif, et Arthur qui n'aimait pas se sentir diminué face à une fille (comme il l'exprima, horrifié, à Merlin. Qui songea qu'Arthur n'avait pas fini d'en voir avec Morgana) fut alors bien plus brillant dans ses calculs qu'il ne l'avait jamais été jusqu'à maintenant. Morgana redoubla alors d'intelligence, et les deux enfants se chamaillèrent.

Ça aurait pu être insupportable à entendre, si ça n'avait pas été aussi tragiquement drôle. Morgana soutenait qu'Arthur racontait n'importe quoi, parce que 6+4 ne pouvait pas faire 11. Et Arthur répliquait que Morgana n'y connaissait rien parce qu'elle faisait ses 5 à l'envers, avec le côté bombé à gauche.

Merlin se retenait de ne pas rire, puis il croisa le regard de Maître Guillaume, qui se mordait les joues lui aussi. Ils laissèrent alors court à leur hilarité, avant d'expliquer aux deux enfants profondément vexés qu'ils avaient faux tous les deux, de toute manière.

La leçon prit fin, dans la bonne humeur, et Merlin laissa vagabonder Arthur et Morgana devant lui. Le prince se comportait comme un crétin fini, bombant le torse et expliquant à la petite fille que tout ça, le château, c'était à lui et il faisait ce qu'il voulait. Il pavanait, fier comme un coq, et l'intelligente gamine le remettait en place. C'est drôle à voir, et adorable à regarder, et Merlin souriait comme un idiot. C'était l'été et il flottait sur le château une odeur d'innocence et d'enfance.

Alors qu'il préparait les deux enfants pour la sieste, après le repas, Arthur finit par l'interpeller.

- Myrd' ? Morgana, elle raconte n'importe quoi ! Dis-lui que c'est pas même vrai ce qu'elle dit !

Merlin coula un regard interrogateur vers Morgana.

- Mon papa, il dit qu'on se mariera quand on sera grands, avec Arthur.

- Mais on peut pas se marier, c'est ma copine ! réagit aussitôt Arthur.

- Ouais, ça paraîtrait bizarre, renchérit Morgana. (3)

Merlin les regarda, bien embêté. Tout deux sur le point de dormir, ils partageaient le grand lit d'Arthur. Comment leur expliquer que les envies de Gorlois que Morgana fasse un beau et riche mariage était légitime ? Comment leur dire qu'Uther s'y opposerait toute son existence, même si Gorlois ne perdait pas la vie en campagne ? Comment leur dire qu'en plus d'être copain-copine, les deux bambins étaient frères et sœurs ? Ils ne pourraient jamais comprendre. Pire, ils ne devaient jamais le savoir. Ça remettrait en cause beaucoup trop de choses. L'amitié de Gorlois et Uther. L'amour de Morgana pour son père. Le respect de Morgana pour son tuteur, après la mort de son père. L'intégrité d'Uther aux yeux d'Arthur. Le respect d'Arthur pour son père.

Uther n'était pas un père modèle, mais Merlin savait qu'il aimait son fils. Sa « mort » ne l'avait-elle pas sauvé du sortilège du troll Catrina ? Uther aimait Arthur, mais il avait aimé sa femme encore plus. Et pour l'heure, il était encore en deuil.

Précautionneusement, Merlin tenta une réponse.

- Ton père, Morgana, rêve que tu fasses un beau mariage… Parce que tu es sa fille et qu'il t'aime, et il veut que tu épouses un gentil et beau garçon, pour qu'il puisse être fière de toi. Et Arthur est un beau et un gentil garçon.

- Non ! se récria Morgana ! Arthur, l'est pas gentil, il me tire les cheveux pour m'embêter !

- Même pas vrai ! C'est toi qu'est pas gentiiiiiiiille !

Et les chamailleries reprirent de plus belle. Merlin en fut soulagé un instant, parce que ça éloignait l'épineux sujet du mariage. Puis il s'énerva en recevant un oreiller de plumes dans la figure, et usa d'un des plus vieux ressorts du monde pour faire obéir les deux enfants : la menace.

- Ça suffit ! Vous vous calmez immédiatement, ou pas d'histoire pour dormir ! Et pas de sortie tout à l'heure !

L'effet fut radical. Sagement et souriant d'un air angélique auquel il ne fallait pas se fier (ils avaient tous les deux des plumes d'oies dans les cheveux) ils se couchèrent dans le lit et attendirent l'histoire. Merlin soupira. Et commença le récit de la princesse Elaina, attaquée par des Sidhes. Dix minutes plus tard, les deux monstres dormaient à poings fermés.

Merlin les regarda, une boule au ventre. L'évocation du mariage de Morgana faisait affluer en lui des souvenirs difficiles. Arthur courtisant Gwen. Arthur épousant Gwen. Morgana, ivre de rage, de haine et de jalousie. Son passé. Le futur.

Il ne savait pas comment il était arrivé ici, et il ne savait pas pourquoi. Mais il devait bien exister, quelque part dans ce foutu château, des livres de magie. Gaius en possédait lorsque Merlin le rencontrerait, d'ici une quinzaine d'années. Et la bibliothèque de Geoffrey de Monmouth possédait des ouvrages que personne n'ouvrait jamais, potentiellement intéressant pour le jeune homme. S'il devait se résigner à rester ici toute sa vie, ce ne serait qu'après avoir compris ce qui lui était arrivé.

Il lança un charme protecteur sur les deux enfants endormis et partit en quête de la bibliothèque.

...

(1) Bien sûr, Morgana n'est ici ni la pupille, ni la fille d'Uther. Gorlois est toujours en vie, de fait Uther n'a évidemment pas reconnu sa paternité (il ne le fera jamais, de toute manière). Mais il ne l'élève pas non plus. Elle n'est pas placée sous sa protection, donc elle n'est pas sa pupille. Elle est juste fille de noble, et du meilleur ami d'Uther.

(2) Oui bon, ce n'est pas très exact. D'après les quelques indications qu'on a pu avoir dans la série, la chambre d'Arthur et celle de Morgana ne sont a priori pas situées au même endroit. Mais bon, j'ai pas envie de faire cavaler Merlichou d'un bout à l'autre du château ^^

(3) Cette scène est toujours aussi peu fortuite xD Cookies virtuels pour toutes les bonnes réponses )

Et avant que vous n'hurliez à l'inceste, je vous rappelle que Gorlois ignore totalement que sa fille n'est pas de lui. Il a une fille de six ans qui devra un jour se marier, et son meilleur ami a un fils de six ans qui a une bonne situation. C'est normal qu'il espère marier sa fille à un prince !

Prochain chapitre le Sa 7 Décembre ! :) Et entretemps (l'autopub n'a jamais tué personne), ma fic de Noël sera publiée le 1er décembre :)

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