IMPORTANT: Dans le chapitre suivant, un des personnages commet un (des) meurtre(s) de sang froid et prémédité. J'avais écris ce chapitre avant l'attentat à Charlie Hebdo, et j'ai conscience que certaines personnes pourraient être choquées. Je voudrais donc avoir votre avis: dois-je le modifier ou le laisser tel quel? Envoyez-moi un PM ou reviewez.
Bon, après ce petit avertissement...ce chapitre là était attendu, puisque...THORÏÏÏÏÏN! (Et Fili, Dis et les autres). Enjoy!
Chapitre 8
Hey brother, there's an endless road to re-discover.
Hey sister, know the water's sweet but blood is thicker.
Oh, if the sky comes falling down for you,
There's nothing in this world I wouldn't do.
Hey brother, do you still believe in one another?
Hey sister, do you still believe in love, I wonder?
Oh, if the sky comes falling down for you,
There's nothing in this world I wouldn't do.
What if I'm far from home?
Oh, brother I will hear you call.
What if I lose it all?
Oh, sister I will help you out!
Oh, if the sky comes falling down for you,
There's nothing in this world I wouldn't do.
Hey brother, there's an endless road to re-discover.
Hey sister, do you still believe in love, I wonder?
Oh, if the sky comes falling down for you,
There's nothing in this world I wouldn't do.
What if I'm far from home?
Oh, brother I will hear you call.
What if I lose it all?
Oh, sister I will help you out!
Oh, if the sky comes falling down for you,
There's nothing in this world I wouldn't do.
Avicii, "Hey Brother"
Lorsque les premières maisons d'Ered Luin apparurent à l'horizon, Dwalïn se sentit envahi d'un immense et délicieux soulagement, qui n'était pas entièrement dû à la joie de revoir cet endroit qu'il pouvait, de fait si ce n'était de coeur, décemment appeler son chez-lui.
Non, il y avait une autre raison, et pas des moindres.
Il allait enfin être débarrassé du gamin, si on pouvait appeler "gamin" l'affreux petit monstre plus teigneux qu'un gobelin qu'il se traînait depuis des semaines.
Dire que le voyage avait été un cauchemar relevait du doux euphémisme. Il n'avait jamais été doué avec les enfants, mais là...
Depuis le moment où ils l'avaient récupéré, il ne s'était pas passé un seul instant sans que ce satané gosse hurle, se débatte, tente de s'enfuir ou n'essaie de l'assassiner dans son sommeil.
Dwalïn se retourna sur la selle de son poney. Pour l'instant, le petit monstre dormait, installé à l'avant de la monture de Bofur, son dragon en peluche serré dans ses petits bras. Bofur avait de la chance, lui. Les enfants l'appréciaient même quand il ne faisait rien de particulier pour attirer leur attention. Ce qui ne voulait pas dire que le petit l'avait épargné.
Quand il ne vous balançait pas à la figure tout ce qui lui tombait sous la main, souvent des pierres bien coupantes, et il savait viser, ce petit singe, le gamin mordait. Dwalïn jeta un regard à ses avant-bras couverts de marques circulaires plus ou moins profondes, dont certaines jusqu'au sang. Ce petit avait des mâchoires dignes de celles d'un Warg, et ce n'était pas des dents qu'il avait, mais des cisailles. La première fois, il lui avait planté ses quenottes acérées dans le bras à la manière d'un chien et avait serré, serré, serré. Il avait été obligé de le secouer comme un prunier pour l'envoyer rouler à dix pas, et ça avait pissé le sang.
Bofur, qui avait l'avantage de porter de longues manches épaisses, avait eu plus de chance.
Dwalïn n'avait jamais vu autant de haine mêlée à autant de peur dans les yeux d'un enfant.
Kili, son nom était Kili. Le gosse à Dìs.
Dis mordait aussi. Il y avait une raison pour laquelle il manquait à Dwalïn une partie de l'oreille gauche, et bien qu'à ceux qui se risquaient à poser la question, il répondait qu'il devait la cicatrice à un Orc, la vérité était bien plus embarrassante. Lui et Thorïn, en insupportables adolescents qu'ils avaient été, avaient poussé à bout la petite, et elle s'était vengée en plantant ses dents dans la première chose qui était passée à sa portée.
Dwalïn passa son doigt sur le rebord de son oreille et sourit tristement. Dìs était une guerrière. À l'époque, il avait pris la blessure comme une atteinte profonde à son honneur. Maintenant...si Dìs voulait lui mordre les oreilles, il voulait bien la laisser faire.
Elle était belle, Dìs. Elle l'avait toujours été. Mais la fière adolescente qu'il avait perdu et crue morte pendant des décennies n'était pas la femme qu'il avait retrouvé. Toujours belle, mais grave et sombre, amère. Elle ne riait plus, souriait encore moins, et ses yeux, autrefois rieurs et pleins de vie, étaient morts.
La Montagne avait brisé Dìs.
Il l'avait attendu toutes ces années, et elle ne lui était jamais revenue. Pas vraiment.
Elle était revenue mariée, mère et veuve.
Autrefois, il pensait qu'il serait le père.
Mais non.
Dìs avait rencontré son Unique, quelqu'un qui n'était pas lui, l'avait épousé, avait porté ses enfants, et il était mort. Il se souvenait de Vili. Un fils de noble, séduisant, brave et cordial. Excellent combattant. Le parfait compagnon pour Dìs, essayait-il de se convaincre. C'était dur.
Et maintenant Vili était mort, et il allait devoir l'annoncer à sa veuve. Même si en son coeur, elle le savait probablement déjà. Lui qui était parti pour ramener et le père et le fils ne revenait qu'avec un gamin quasiment retourné à l'état sauvage dont le seul objectif pendant tout le voyage avait été de s'échapper pour retourner dans la Montagne. Avec plus ou moins de succès, d'ailleurs.
Ils avaient failli le perdre plusieurs fois.
À l'âge où beaucoup d'enfants Nains en étaient encore à construire des pyramides de cubes en bavant assis sur leur derrière tout rond, le gamin, trop grand et trop maigre, avec le léger duvet noir qui courait sur l'angle de sa mâchoire, courait comme un lapin, massacrait des rats à coup de pierre et jurait comme un charretier. Il avait même traité Dwalïn d'hubmaruthukhghurû, et Bofur avait été incapable de le regarder sans se tordre de rire pendant le restant de la journée.
Heureux Bofur, avec sa nature joyeuse. Ça n'aidait pas.
Et il préfèrait ne pas savoir d'où le petit sortait tout ça. Ni s'il savait seulement ce que cela voulait dire.
Bon sang.
On lui aurait donné à garder un bébé gobelin qu'il aurait trouvé ça plus facile.
Il peinait encore à croire que Dìs avait pu donner naissance à cette espèce de vilain petit gremlin. Autant l'autre garçon, l'aîné, Fili...
Mais peut-être était-ce juste d'avoir passé plus d'un mois seul et terrorisé sous l'atmosphère viciée de la Montagne, avec pour seule compagnie une créature bizarre aux oreilles pointues comme ces maudits Elfes et dont toutes la pilosité corporelle semblait s'être concentrée sur le dessus des pieds. Droguée jusqu'à la moelle des os en plus. Et alors qu'il aurait dû être heureux de retrouver enfin sa mère, le gosse n'avait qu'une envie, retourner avec la Hobbite.
Bofur ne cessait de répéter qu'ils auraient dû l'emmener, au lieu d'attendre qu'elle parte pour kidnapper le gosse.
Il avait refusé, argumentant que la fille ne survivrait pas longtemps hors de la Montagne, à moins d'emporter une quantité phénoménale de Vieux Toby, qu'on ne produisait pas, et ne produirait jamais à Ered Luin.
La vérité, c'est qu'il était furieux que Dìs ait été aussitôt oubliée et remplacée, et par une créature aussi insignifiante. Et laide par dessus le marché. Maigre à faire peur, noire et crasseuse comme un démon.
Il ne l'avait pas vraiment vue, pas de près. Tout ce dont il se rappelait avec précision, c'était les yeux, seules taches claires au milieu de cette presque-ombre, trop grands et verts. Remplis de peur et de méfiance. D'affection pour le gosse, aussi, disait Bofur, et après tout c'était elle qui avait acheté la peluche au gamin, mais ça me changeait rien au fait qu'un prince de la lignée de Durïn ne pouvait être élevé par une Semie-Homme droguée et qui devair sûrement se prostituer ou pire.
Cette fille n'avait aucun droit sur le gosse, voilà tout. Et maintenant, parce qu'il l'avait arraché à sa mère adoptive, Kili, le propre fils de Dìs, la femme qu'il aimait, son Unique, celui qui dans une vie plus douce aurait pu être son propre enfant, le haïssait.
Un léger bruit de succion à travers le claquement des sabots des deux poneys lui apprit que le gamin têtait son pouce et dormait comme un bienheureux dans les bras de Bofur.
Tant mieux.
Il ne pouvait plus supporter d'être en permanence suivi par ces yeux couleurs de charbon noir, les yeux de Vili, remplis de haine et de terreur à son égard. Le petit semblait essayer de l'assassiner des yeux, et nul doute qu'il aurait réussi depuis longtemps si le regard pouvait tuer.
Si Kili avait les yeux de son père, pour tout le reste il était la miniature de sa mère ou de ses oncles au même âge. Mais jamais Thorïn ou Dis ou même Frerïn ne l'avaient jamais regardé de cette manière-là.
Aucun d'entre eux n'avait jamais eu ce regard de bête traquée.
Lorsque le gosse s'était enfui pour la première fois, ils étaient encore sous la Montagne et il avait presque entièrement parcouru le tunnel en sens inverse avant qu'il ne le rattrape. Ça s'était reproduit à chaque fois qu'ils avaient un tant soit peu relâché leur vigilance, et il avait fallu le menacer de l'attacher comme un sac en travers de la selle d'un poney pour qu'il accepte de se tenir enfin tranquille. Au prix de la moitié arrachée d'un des moustaches de Bofur.
Et encore, le gamin refusait de se nourrir ou de dormir si Dwalïn était dans les parages, bien que Bofur ait réussi, après maintes fourberies et cajoleries, à le convaincre d'avaler au moins un morceau. Dwalïn se félicitait que la tâche de lui donner un bain, ce dont le gosse avait bien besoin, ne lui revienne pas, même s'il plaignait Dis d'avance. Ça allait tout bonnement être un enfer.
Même pas encore de barbe et ce petit causait autant de dégâts à lui seul que dix Frerïn réunis.
La Semie Homme avait dû déguster, s'il était tout le temps comme ça. Mais dans ce cas, pourquoi avoir gardé Kili? Il connaissait suffisamment cette catégorie de gens pour savoir que ce n'était pas le genre à s'encombrer d'un enfant.
Enfin bon. Tout rentrerait bientôt dans l'ordre.
Et peut-être que Dìs sourirait à nouveau.
Dìs avait les yeux fixés sur les flammes. Encore. Elle ne bougeait pas, elle se contentait de regarder le brasier et les flammèches qui lèchaient les pierres de la cheminée.
- Amad, j'ai fait un dessin! Regarde!
Pas de réaction.
- Amad! insista Fili, tirant la manche de sa mère.
Thorïn II Ecu-de-Chêne, Roi en Exil et souverain actuel du Royaume d'Ered Luin, se leva de son bureau, abandonnant le décret qu'il était en train de rédiger et s'agenouilla face à son jeune neveu.
Le menton du petit tremblait dangereusement, et ses grand yeux bleus, bleu Durïn, comme les siens, et comme ceux de Dis et de Frerïn, ressemblaient à des saphirs liquides sur le point de fondre.
- Fais voir ton dessin, Namadul, demanda-t-il en adoucissant sa voix du mieux qu'il pouvait.
Le petit lui tendit le parchemin avec hésitation. Il n'était pas encore totalement à l'aise en présence de son oncle, et Thorïn ne pouvait que le comprendre. Il se savait intimidant. Son rôle l'exigeait. Et l'enfant était encore déboussolé, orphelin de son père et de son petit frère, et quasiment de mère puisque Dìs...
Dìs n'était pas vraiment là.
Il lui fallait encore s'habituer à sa nouvelle vie, sa nouvelle famille. Chaque nouveau sourire du petit était une victoire en soi. Pour Thorïn, qui n'aurait probablement jamais d'enfants, pour la bonne raison qu'il ne se marierait jamais, Fili était une sorte de petit rayon de soleil qui le l'arrachait momentanément du fardeau qui reposait sur ses épaules depuis trop longtemps.
Il observa le dessin avec attention.
Il y avait une sorte de feuille d'arbre verte au centre, surmontée d'espèce de grands flammes rouge vif.
Entre les deux, on pouvait discerner une sorte de visage, mais la figure n'avait pas d'yeux.
Ah. D'accord.
Le petit était drôlement observateur.
- C'est Tauriel? s'enquit-il.
- Oui! s'exclama Fili avec un grand sourire. Elle est belle, hein?
Thorïn ébouriffa la crinière blonde du garçon, songeant qu'il allait bientôt falloir la tresser.
- C'est un très beau dessin, Fili.
Quand à dire que Tauriel était belle...sûrement. Si il se plaçait d'un point de vue tout à fait neutre et oubliait ses préjugés sur les Elfes, oui, elle l'était. Même Frerïn le pensait. Belle pour ceux qui aimaient les grandes filles minces, pâles et imberbes. Pas typique des critères Nains.
Pour Thorïn, qui trouvait les Elfes singulièrement laids, la vision de Tauriel se situait dans la catégorie du "largement supportable". Et s'il avait dû décrire l'Elfe en un mot, il aurait dit utile.
- Pourquoi vous dessinez toute la journée, Idad? demanda respectueusement Fili, sa bouche tordue en une petite moue sérieuse.
Thorïn souleva le garçon dans ses bras et lui montra le décret couvert de runes.
- Je ne dessine pas, kidhuzûnith, expliqua-t-il, choisissant soigneusement ses mots. C'est mon travail. Je dis au gens ce qu'ils doivent faire pour ne pas qu'ils se trompent.
Une bonne chose que le petit s'intéresse aux affaires de la royauté. Après tout, il était quatrième en ligne de succession, voire troisième après Dìs étant donné que Frerïn ne manifestait aucun intérêt pour la politique.
- Je pourrais faire ça moi aussi, plus tard?
- Quand tu seras grand, promit Thorïn.
Le garçon protesta en tirant sur une des tresses parallèles qui encadraient le visage du Roi.
- Je suis grand, protesta-t-il, j'ai de la barbe.
- C'est vrai, reconnut Thorïn en dégageant délicatement sa tresse du poing de son neveu.
Fili arborait à l'angle de la mâchoire des favoris blonds qui commençaient à avoir une certaine épaisseur, et aussi quelque poils dorés qui commençaient à percer sur son menton.
- Fili, n'ennuie pas ton Oncle, intervint soudain Dìs d'une voix atone.
Thorïn se tourna vers sa soeur qui continuait de fixer la cheminée. Les flammes se reflétaient dans son opulente chevelure noire. Peut-être était-ce mieux qu'il ne puisse voir ce même reflet dans ses yeux morts.
Dìs se mourait de ne pas savoir ce qu'il était advenu de son époux et de son plus jeune fils.
Et malheureusement, il ne pouvait pas y faire grand chose à part attendre le retour de Dwalïn et de Bofur qu'il avait renvoyé à la Montagne. En espérant qu'il ne rapportent pas de trop mauvaises nouvelles, même s'il ne se faisait pas trop d'illusions. La Montagne ne rendait quasiment jamais ce qu'elle avait pris.
Tout ce que Thorïn pouvait souhaiter, c'était que sa soeur survive à la perte probable de son Unique pour prendre soin du seul fils qui lui restait. Fili était un enfant brillant qui ne méritait pas de se retrouver orphelin. Quand à l'autre garçon, Thorïn préférait ne pas penser à ce qui en était advenu.
- Il ne me gêne pas, Dìs. Au contraire, dit-il en reposant son neveu à terre.
La Naine ne répondit pas, déjà repartie.
- Viens, Fili, soupira Thorïn. Laissons ta mère se reposer.
Comment avait-on pu en arriver là?
Il prit son neveu par la main et quitta la pièce. Avant de refermer la porte, il jeta un dernier regard à sa soeur.
La Naine continuait de fixer les flammes, cherchant il ne savait quoi. Sa main était crispée sur sa tresse de mariage dans ses longues mèches noires.
La soeur qu'il avait perdue à Erebor n'avait plus rien à voir avec celle qui lui avait été rendue. Autrefois, Dis riait, dansait, se battait. À présent, on aurait dit une de ces vieilles poupées articulées aux fils cassés.
Des trois enfants de Thraïn, seul Frerïn était resté Mahal savait comment égal à lui-même. Mais Frerïn avait toujours été insouciant et irresponsable. Et lui, Thorïn, avait toujours dû porter les fardeaux de sa lignée seul. Et maintenant qu'il revoyait enfin sa soeur perdue pendant des décennies, habitué qu'il était à la penser morte, il ne la reconnaissait pas et se retrouvait soudain en charge d'un neveu qu'il connaissait à peine.
Roi, frère, oncle. Ça faisait beaucoup.
Pas étonnant que ses cheveux aient commencé à blanchir prématurément.
Lui, au même âge que Fili, était déjà chargé du fardeau d'être le Prince Couronné, l'Héritier de Durïn. En plus de la Quête qui lui échouait personnellement.
Il n'était pas si vieux que ça, pourtant. Mais il n'avait jamais pu se permettre d'être insouciant. On attendait beaucoup trop de lui pour cela.
Et il n'imposerait pas cela à Fili.
- Je peux voir le dragon? demanda soudain le garçon. Je peux? Je peux?
Thorïn sourit.
L'enthousiasme du gosse faisait plaisir à voir. Mais le dragon dormait on ne savait où, quelque part au fond des cavernes d'Ered Luin, et il n'était jamais bon de le réveiller. Même pour satisfaire la curiosité d'un petit garçon. Et puis, il ne faisait pas spécialement confiance à la créature.
- Plus tard, Namadul, promit-il.
Avant de refermer la porte, Thorïn jeta un dernier regard à sa soeur. Dis avait tourné la tête et le fixait. Ses yeux vides ressemblaient à deux gouffres de souffrance sans fond. Mais pas rouges de pleurs comme on aurait pu s'y attendre. Non.
Dis ne pleurait pas. Dis était de la lignée de Durïn, taillée dans la pierre et l'acier. Elle se briserait plutôt que de montrer sa faiblesse, et parfois Thorïn maudissait l'opiniâtreté caractéristique de leur peuple.
La Naine retourna son attention vers le feu, et le Roi referma doucement le panneau de bois.
La petite main de Fili se glissa dans la sienne. Il était si petit...mais parfois ses réactions étaient tellement au dessus de son âge qu'il se demandait si une vieille âme n'habitait pas ce frêle corps.
Puis il riait de sa propre bêtise.
Après tout, qui mieux que lui pouvait se prononcer sur ces choses-là?
Peut-être qu'il allait enmener le garçon aux forges. Oui. Bonne idée.
Avec un peu de chance, Frerïn y serait. Fili était bien plus à l'aise avec son plus jeune oncle.
C'était une belle fin d'après midi sur Ered Luin, et bien que ce soit le début de l'hiver, le ciel était dégagé et l'atmosphère douce. Les maisons de pierre grise de la ville troglodyte construite à flanc de montagne commençaient à prendre avec le débit du crépuscule ces reflets bleus qui avaient donné son nom à l'endroit.
En tant que Roi, Thorïn savait qu'il était en droit d'être satisfait, et même fier de son oeuvre. La ville commençait à prospérer, des routes commerciales s'ouvraient, des alliances avaient été conclues, la population était satisfaite de la vie qu'il leur avait offerte.
Et pourtant, quand il pensait à l'autre Montagne, à des lieux de là, une bile amère lui montait à la gorge.
Il était Roi, oui, mais Roi en Exil, tant que l'Autre règnerait sur Erebor.
Ered Luin était un refuge, non seulement pour les Nains échappés de la Montagne Solitaire, mais aussi d'autres créatures ayant à un moment où à un autre été les victimes de l'usurpateur. Quelques Semi-Hommes très discrets, les rares rescapés humains du sac de l'autrefois très puissante ville de Dale après qu'ils aient refusé de payer un tribut, un Changeur de Peau dans les bois alentours et même un Dragon qui refusait de parler à quiconque et passait son temps à dormir dans les profondeurs de la seule caverne assez grande pour l'accueillir.
Il faisait un banquier très honorable, cependait. Un linceul n'avait pas de poches, un dragon non plus. Il pouvait garder un trésor mais se montrait incapable de s'en servir. Mais qu'il manque une seule pièce et il devenait pire qu'un huissier de justice.
Dangereux, mais utile, comme Tauriel, qui pourtant ne devait pas sa présence à Ered Luin au Roi sous la Montagne, mais à son propre peuple. Thorïn n'aimait pas les Elfes, mais l'ennemi de son ennemi était son ami. Tauriel était acceptée, à défaut d'être appréciée, et la cité ne s'en portait pas plus mal.
- Je pourrais aller jouer avec Tilda? demanda Fili.
- Si son père est d'accord, acquiesça Thorïn.
Son neveu semblait absolument fasciné par la famille du Capitaine de la Garde, assez cosmopolite par ailleurs. Ce qui se comprenait. Il y avait peu d'enfant Nains de l'âge de son neveu, et si les deux aînés, Sigrid et Baïn, étaient trop âgés, même si plus jeunes que Fili en nombre d'années, la cadette était une bonne camarade de jeu. Fili se sentait seul et il le comprenait. Tout ce que Thorïn espérait, c'était que Dwalïn et Bofur ne reviennent pas seuls de leur expédition.
Il se demanda soudain à quoi ressemblait l'autre garçon, son autre neveu qu'il n'avait jamais vu et ne rencontrerait peut-être jamais. Fili était le portrait miniature de Vili avec sa cascade de boucles dorées et sa carrure courte et puissante, mais il avait les yeux bleus typiques de la lignée de Durïn. D'après ce que Dis avait laissé entendre avant de s'enfermer dans le chagrin, Kili ressemblait à Frerïn. Un petit brun, donc.
Son propre reflet dans un des boucliers pendus au mur attira son attention.
Thorïn soupira.
Tout ce qu'il voyait était un Nain à la barbe courte et aux tempes grisonnantes, aux yeux bleus éteints et aux sourcils perpétuellement froncés. Royal, certe, mais les cernes sous ses yeux et le pli amer qu'avait pris sa bouche au fil des années lui donnaient un air austère et sombre.
Il se sentait vieux. Vieux, seul, usé, écrasé par une tâche trop lourde.
Fili était jeune et avait la vie devant lui. Et il était libre. Le garçon ignorait la chance qu'il avait et peut-être valait-il mieux que cela dure le plus longtemps possible.
- Thorïn!
Il s'arracha à son propre regard dans le métal poli et soupira. Il n'y avait que Frerïn pour hurler comme ça dans un couloir de pierre à la résonnance d'exception.
- Que ce passe-t-il, Nadad? s'informa-t-il tandis que Fili s'accrochait aux jambes du nouveau venu.
Frerïn était hors d'haleine et déchevelé, comme d'habitude. Les perles des tresses de sa chevelure cliquetaient au moindre de ses mouvements. Comme toujours, Thorïn fut frappé de voir à quel point son frère, pourtant son cadet de très peu d'années, semblait jeune à côté de lui. Il n'y avait pas d'argenté dans ses cheveux d'un brun plus clair que les siens, pas de pli soucieux entre ses sourcils, et ses yeux bleus étincelaient de vie.
- Dwalïn et Bofur sont arrivés, annonça le Prince.
Le regard de Thorïn fit un aller et retour entre son frère, Fili, et la porte derrière laquelle se trouvait Dìs.
- Et?
Frerïn arborait un sourire jusqu'aux oreilles.
- Le petit est avec eux.
C'était bien plus que tout ce que Thorïn avait osé espérer.
Fili tira sur la manche de son oncle avec insistance.
- Kee est arrivé? demanda-t-il, les yeux pleins d'espoir. Je peux le voir?
Le Roi le poussa gentiment vers la porte.
- Va chercher ton Amad, dis lui de venir en salle du trône, ordonna-t-il, avant de suivre Frerïn qui était déjà repartit en quatrième vitesse.
Nul n'en connaissait la raison, mais Frerïn était toujours en train de courir. Mahal seul savait pourquoi.
- Tu l'as vu? demanda Thorïn.
Le sourire du Prince se fana légèrement.
- Le gosse? Oui.
Thorïn l'interrogea du regard. Il n'aimait pas ce ton. Frerïn soupira.
- Il va bien. Il est juste un peu...secoué. Enfin, tu verras.
Effectivement, Thorïn vit.
Il serait plus exact de dire qu'il entendit tout d'abord, Dwalïn ayant la voix qui portait.
- REVIENS ICI, ESPÈCE DE PETIT...BOFUR, AIDE-MOI!
Thorïn ouvrit la porte à la volée.
- AH, TU TOMBES BIEN, TOI! hurla Dwalïn dès qu'il l'aperçut. TU VAS DIRE À TON NEVEU DE...
- Où est-il? l'interrompit Thorïn.
Il ne voyait l'enfant nulle part et c'était plutôt inquiétant.
Bofur cessa de tordre sa chapka dans ses mains pour désigner le sommet de la statue de Thror derrière le trône, au fond de la salle.
D'abord il ne vit rien. Puis, effectivement, niché à la jointure de l'épaule et de la tête, une petite silhouette aux yeux brillants de larmes.
- Comment est-il grimpé là-haut?
Dwalïn leva les bras au ciel.
- Qu'est-ce que j'en sais, moi? Il a pas arrêté de nous faire des coups comme ça depuis le début!
Thorïn plissa les yeux. La statue était une énorme pièce de granit de six mètres, abrupte et rude. Comment le gamin avait pu se fourrer là-haut, il n'en savait rien. Comment ils allaient le faire descendre, il n'en savait rien non plus.
- Kili, descend, s'il te plaît, implora Bofur.
- Non, cria le petit d'une voix grêle entrecoupée de sanglots. Je veux pas retourner avec le vilain chauve!
Thorïn incendia Dwalïn du regard. Frerïn pouffa.
- Puis-je vous aider, Aranen? s'enquit une voix douce.
Thorïn faillit faire un bond de surprise.
Elfe trois fois damnée. Elle avait décidémment le chic pour apparaître n'importe où au moment où on s'y attendait le moins.
Le plus terrifiant était sans doute qu'on ne l'entendait jamais arriver. Elle aurait pu faire un assassin très compétent.
Il se retourna.
Tauriel se tenait derrière lui, ses longs cheveux d'un roux brillant ramenés en une épaisse tresse sur son épaule, le fixant de son indéniablement beau regard, d'un vert mordoré. Et vide.
Le Roi était toujours stupéfait de constater que bien que l'Elfe ne puisse pas le voir, ses yeux aveugles étaient toujours fixés droit sur lui. Tauriel ne voyait pas, mais pourtant, elle n'avait pas besoin de ses yeux.
Elle voyait mieux et bien plus loin que n'importe qui. Ses sens elfiques s'étaient affinés à l'extrême pour compenser son handicap.
Pour elle, chaque bruit de pas était différent, chaque odeur identifiable, le moindre souffle d'air sous sa peau donnait le temps qu'il faisait ou la présence de quelqu'un, le moindre écho renvoyé à ses oreilles indiquait un obstacle.
Non, Tauriel n'avait pas besoin de ses yeux, bien qu'il n'en eut pas toujours été ainsi.
Elle n'avait jamais dit pourquoi ce châtiment lui avait été infligé lorsqu'il l'avait trouvée, presque soixante ans plus tôt, affamée, épuisée et famélique, vêtue de loques, sa chevelure rasée presque jusqu'à la racine et ses pupilles encore saignantes, mais il avait toujours eut le pressentiment que cela avait été injustifié.
Il n'avait jamais cherché à savoir.
Les Elfes étaient décidémment des barbares, pour infliger cela à un membre de leur propre peuple. Il ne savait pas trop pourquoi il l'avait recueillie. Peut-être parce qu'elle était exilée, affamée et humiliée. Comme lui à cette époque.
Et puis l'Elfe était utile. Même sans yeux, elle pouvait encore se battre avec une férocité et une précision proprement terrifiantes. Et elle possèdait des talents de guérisseuse non négligeables, dont il ne pouvait se permettre de se passer, surtout alors que ce qui lui restait de son peuple se traînait sur les routes.
Il aurait pu la renvoyer une fois que son état l'aurait permis, mais il ne l'avait pas fait.
Par rancoeur envers les autres Elfes, pas par bonté d'âme, hein?
Mais bon, il pouvait parfaitement imaginer la tête de leur Roi s'il découvrait qu'il donnait justement asile à une criminelle bannie du Royaume Sylvestre. Criminelle qui de surcroît, lui avait, par reconnaissance, juré allégeance et fidélité, à lui et ses descendants, jusqu'à la fin de la lignée ou de son existence. Autant dire pour toujours puisque les Elfes étaient en principe immortels.
Aujourd'hui, Tauriel allait bien. Cela avait pris du temps, mais plus aucun Nain d'Ered Luin ne faisait de geste conjuratoire en la voyant. Et beaucoup venaient la consulter pour un remède ou un conseil, quand ils ne se faisaient pas carrément soigner par elle lorsqu'elle assistait le vieux Oïn.
Donc oui, Thorïn supposait que l'Elfe était heureuse, surtout depuis qu'elle avait épousé Bard et s'occupait des trois enfants issus du précédent mariage de son mari.
Cela ne voulait pas dire qu'il allait jusqu'à l'apprécier, bien sûr.
- À moins que vous ne vous proposiez pour faire descendre mon neveu de la statue où il a réussi à se percher, je doute que votre aide soit nécessaire, Tauriel, dit-il sèchement.
L'Elfe acquiesça d'un hochement de tête.
- La statue de Thror? demanda-t-elle.
- Oui.
L'Elfe se dirigea vers la sculpture de son pas souple et élastique. Sans aide, mais elle connaissait certainement le lieu par cœur. Elle posa ses mains à plat sur la sculpture pour la sentir avant d'aggriper fermement le granit et de commencer à grimper.
Même aveugle, elle savait d'instinct où poser le pied, et même Thorïn était toujours impressionné, à son corps défendant.
- Elle va se rompre le cou, marmonna Dwalïn.
Lui, par contre, n'avais jamais surmonté son aversion sur les Elfes.
- Dix pièces d'or que non, blagua Frerïn.
Tauriel finit pas atteindre le haut de la statue, prenant appui des pieds sur l'avant-bras massif pour se hisser à la hauteur du garçon. Elle ne le voyait pas, mais Thorïn savait qu'elle pouvait l'entendre respirer et bouger et sentir ses mouvements et sa position grâce aux modifications de l'air sur sa peau.
- Paye, Dwalïn, commenta Frerïn.
- Il faut descendre, Pinig, dit doucement Tauriel en tendant lentement la main vers l'enfant recroquevillé.
- Non, renifla-t-il. Le méchant va me prendre.
Dwalïn leva les yeux au ciel.
- Le méchant ne te prendra pas, c'est promis, le cajola l'Elfe en lui caressant les cheveux.
- Tu as les mêmes oreilles que Bilbo, dit Kili en avançant une main pour en tirer une des pointes.
- Et il repart avec ça, marmonna Dwalïn.
- Quoi? interrogea Thorïn.
- Je t'expliquerais plus tard.
- Viens, Pinig, murmura Tauriel en attirant le garçon dans ses bras.
L'Elfe se balança sur son bras libre et dégringola la statue, atterrissant souplement sur ses pieds. Elle déposa le garçon à terre et celui-ci s'accrocha à sa jambe comme un marin à une ancre, considérant tout le monde autour de lui avec méfiance.
Le garçon était effectivement une miniature de Frerïn. Un Frerïn trop grand et trop mince pour son âge, d'une saleté incroyable et avec deux yeux semblables à des puits de charbon remplis de peur et de colère.
-Merci, Tauriel, dit Thorïn en inclinant la tête.
L'Elfe sourit et haussa les épaules.
- Ce n'était rien, vraiment. Vous n'avez jamais eu à persuader Tilda d'aller au lit.
- Kee?
Une tornade blonde fit irruption dans la salle, suivie par une Dìs échevelée dont les jupons volaient en tout sens. Un semblant de vie semblait lui avoir été rendu.
Fili courit droit à l'Elfe.
- Kee!
L'autre garçon recula, secouant la tête.
Au nom de Mahal, qu'avait-il bien pu subir pour réagir comme ça?
Fili tendit la main avec incertitude.
- Kee? Tu me reconnais pas? Je suis Fee.
Le menton du petit brun se mit à trembler. Ses yeux se remplirent à nouveau de larmes.
- Fee? murmura-t-il.
Fili enroula ses bras autour de son petit frère, qui ne résista pas. Thorïn ne put s'empêcher de remarquer que malgré leur différence d'âge, Kili était légèrement plus grand que son aîné.
- Tout va bien, Nadadith. Je suis là, maintenant.
Le garçon blond fit un geste une direction de ses oncles.
- C'est Oncle Thorïn et à côté oncle Frerïn, tu vois, Kee?
Le petit hocha la tête.
- Kili? Tu me reconnais?
Dìs avait des larmes dans la voix.
- Amad...
Le garçon se dégagea des bras de son frère et courut sangloter dans ceux de sa mère.
Dìs aussi pleurait.
Elle prit le petit par les épaules et l'observa attentivement.
- Comme tu as grandi, s'émerveilla Dìs.
Elle grimaça.
- Mais tu es trop maigre. Et quelle couche de crasse!
Thorïn se sentit mieux, tout d'un coup. L'ancienne Dìs semblait de retour.
Elle passa la main le long de la mâchoire de son fils.
- Tu as de la barbe, s'étonna-t-elle.
Les yeux du petit s'écarquillèrent, puis un flot de larmes en jaillirent.
- Elle a dit que j'étais un vrai Nain, maintenant, bredouilla-t-il.
Dìs sourit.
- C'est vrai, Mizimel. Qui a dit ça?
- Bilbo, sanglota le petit garçon.
Encore ça.
Thorïn se tourna vers Dwalïn et Bofur. Quelque chose ne lui plaisait pas dans cette histoire.
- Allez-vous me dire, à la fin, qui est Bilbo?
à suivre, vendredi prochain!
Notes: Yep, Frerïn est vivant. Et oui, ce sera Bard/Tauriel. Et Dwalïn/Dis. Et peut-être Ori/Bofur. Et Smauglock.
Traduction du Khuzdul:
Hubmaruthukhghurû: trou du cul
Amad: mère
Idad: oncle
Namadul: neveu
Kidhuzûnith: petit garçon doré
Nadad: frère
Nadadith: petit frère
Mizimel: précieux trésor
Traduction du Sindarin:
Aranen: mon roi
Pinig: petit
Comme beaucoup demandent des images en ce qui concernent les OC et les genderbends, voici les acteurs que je choisirait:
Bilbo: Billie Piper (dans Mansfield Park ou Penny Dreadful)
Frerin: Martin Sheen (dans Underworld 3: le soulèvement des Lycans)
Ori: Sophie Turner (dans Game of Thrones)
Dis: Eva Green (dans 300: La Naissance d'un Empire, Camelot ou Kingdom of Heaven)
