Chapitre VIII – Une étoile aimée
« Courez ! Mettez-vous à couvert ! »
Les chevaux s'affolèrent. Elrond répéta :
« Silmariën ! À couvert, vite ! »
Silmariën distingua, à sa gauche, sur la ligne d'horizon des plaines infinies du Rohan, une tache croître rapidement. Seule la colline pierreuse, derrière elle, pourrait les mettre à l'abri, Elrond et elle, des regards de ces malvenus qui approchaient de plus en plus. Elrond lui-même s'était déjà caché, et elle le rejoignit en courant dans un creux de pierres.
« Il était un peu tard », dit-il. « Je tiens peu à ce qu'ils nous voient. »
« Je pense que ce sont des Chevaucheurs de Wargs », dit Silmariën. « Ce ne sont pas, de toute évidence, des Cavaliers de Rohan, et des Orques à pied ne progresseraient pas aussi vite. »
« Non, en effet. Reste à savoir ce qu'ils comptent faire de nos chevaux s'ils les rencontrent ! »
« Ils se sont éloignés », dit Silmariën avec dépit. « Ils croient pouvoir jouir de toute liberté… »
Quelques moments s'écoulèrent ainsi, dans l'angoisse de l'attente.
« Cela ne présage rien de bon », dit enfin Silmariën. Elle regarda Elrond. « Je suis à peine revenue en Endor et cela fait trop de fois déjà que je découvre des Orques sur notre chemin. Ils sont trop nombreux », poursuivit-elle, « et l'absence de leur Maître n'entravera pas leur actions, s'ils y mettent de la volonté ; or ils en ont. »
Elrond se tourna vers elle.
« Je suis las des Orques, et j'aimerais tant que l'on ne m'en parlât plus ! Je saisis vos inquiétudes, mais je ne pense pas qu'il y ait lieu de s'inquiéter, du moins, pas encore. »
« Que cela signifie-t-il pour vous ? » murmura-t-elle. « Je crains que tout n'aille trop vite. »
« Il leur faut s'organiser », répondit simplement Elrond. « Je vous sens encore inquiète pour moi, et pour l'Endor. J'aimerais pourtant », dit-il avec tendresse, « vous voir un jour sourire de bonheur, Silmariën…vous voir enfin heureuse. »
Après la traversée du Rohan, Minas Tirith fut en vue. Chaque pas rapprochait désormais Silmariën d'Aragorn. Le soir tombait sur la cité en cette fin de décembre. Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis que Silmariën avait quitté Minas Tirith, et elle songea qu'il était bon d'y retourner.
Parvenus à la Tour Blanche, et alors que les dernières lueurs du soleil s'éteignaient à l'horizon, les gardes se montrèrent circonspects.
« Le Roi Elessar ne reçoit personne dont il ne puisse préalablement savoir l'identité. Si ces visiteurs tiennent à le voir, qu'ils agissent en conséquence », précisa l'un des gardes.
« Il serait peut-être préférable de jouer le jeu », dit Elrond à voix basse.
« Malheureusement, oui, et la surprise pour Aragorn ne sera pas totale », murmura Silmariën.
Ils énoncèrent alors leurs noms. Peu de temps s'était écoulé, lorsque, à leur surprise, ainsi qu'à celle du second garde, le premier garde revint précipitamment ; il bégaya :
« Mille excuses ; vous êtes assurément les bienvenus ! »
Sans tarder, il les fit pénétrer dans la grande salle du trône. Silmariën, glacée par le froid de décembre, se réchauffa quelque peu. Son regard se posa sur le trône royal, le trône de son père. Depuis qu'elle savait qu'il était son père, elle n'avait jamais songé à monter un jour sur le trône à sa suite. Elle avait en quelque sorte, avant même de connaître son ascendance, choisi l'immortalité, et par là, l'ignorant, renoncé à ce trône ; elle n'avait jamais eu de regret.
Aragorn parut. Beau et noble dans ses habits royaux mais simples, il conservait pourtant une humilité et une modestie marquantes. Ses traits s'étaient considérablement adoucis ; il n'avait plus grand-chose du Rôdeur d'avant.
Il salua Elrond et regarda Silmariën, et son visage qu'il n'avait craint ne plus revoir : ses traits fins et beaux, ses lèvres bleuies par le froid, ses yeux d'un profond bleu-gris, la courbe gracieuse de ses sourcils, sa peau délicatement teintée de rose, son expression à la fois neutre, douce et ferme d'où émanait quelque amertume en même temps que quelque force intérieure.
« Silmariën », prononça-t-il.
Elle leva les yeux vers lui.
« Je n'ai su qu'après votre départ pourquoi vous partiez. Contre toute attente, vous êtes revenue. Que s'est-il donc passé ? »
« Ce qui a pu se passer, ne le vouliez-vous donc pas ? »
« Vouloir l'immortalité n'a jamais été qu'un désir trop flou pour en être un véritable. Toutefois…j'ai regretté d'être mortel lorsque Arwen a dut se résoudre à abandonner son immortalité à cause de cela…Pourtant, pourtant », répéta-t-il, troublé, « n'avez-vous pas obtenu cette immortalité ? »
Elle approuva d'un signe de tête.
« L'acceptez-vous ? »
« Je ne puis refuser ; Arwen demeurera immortelle et je la suivrai alors…oh ! »
Emu jusqu'aux larmes, il ne put poursuivre plus loin. Un sourire éclaira le visage de Silmariën.
« Aragorn ! »
Ils s'étreignirent un long moment. Elrond, qui était demeuré silencieux, sourit à son tour.
Il se détourna pourtant du père et de la fille lorsqu'il remarqua sa propre fille dans l'embrasure d'une porte. Le regard d'Arwen était empli de gratitude pour Silmariën ; elle leva les yeux et sourit à son père. Ils s'étreignirent également.
« Je n'aurai pas à me séparer de vous, Père », murmura Arwen. « Et tout ceci, nous le devons à Silmariën. »
« Je sais », répondit Elrond.
Il caressa brièvement les cheveux de sa fille.
Ce soir-là, Silmariën narra une seconde fois à Aragorn et Arwen ce qui avait été son lot d'aventures depuis leur séparation, et ce qui l'avait retenue si longtemps loin d'eux. Lorsqu'elle eut fini de parler de sa captivité, et donc de son périple, elle poursuivit sur un autre sujet, cependant qu'un silence attentif régnait.
« J'ose à peine me plaindre pourtant à cause de ceux qui sont morts et endurent bien plus. Ils n'ont plus cette chance de vivre. J'ignore quel effet de ma captivité m'a permis de saisir cela, mais il me semble bien que les morts sont plongés dans une sorte de léthargie, et que toutefois ils voient les événements du monde se dérouler sous leurs yeux. Ils peuvent parfois tenter d'intervenir, et les rêves étranges que nous, ici-bas, avons, leurs sont dus. »
Elrond acquiesça pensivement.
« C'est étrange, en effet. »
Il hésita, puis ajouta :
« Personne n'est revenu des Cavernes de Mandos si ce n'est Beren, qui tut ce qu'il savait. »
Silmariën enchaina :
« Il ne sera plus le seul à savoir… »
Elle confessa alors la seconde raison qui l'avait amenée outre-mer, en Aman, et leur annonça qu'elle avait obtenu une seconde faveur de Manwë, le retour de Haldir parmi les vivants. La surprise fut grande. La joie aussi…
« Silmariën », dit Aragorn avec tendresse, « je suis heureux pour vous, très heureux. »
Elle sourit.
« Merci… »
Le treize janvier naquit le premier enfant du Roi Elessar et de la Reine Arwen Undómiel. Pour leur plus grand bonheur, il s'agissait d'un garçon, qui reçut le nom d'Eldarion, « fils des Eldar ». Elrond lui-même partageait leur joie ; cet héritier d'Aragorn était tout autant son propre descendant : le fils d'Arwen, sa fille, et le fils d'Aragorn descendant d'Elros, son frère. Il fut étrange à Silmariën de considérer celui qui était son demi-frère.
Eldarion était le deuxième enfant d'Aragorn ; et pourtant il était si différent ! Et il prendrait la relève après Aragorn.
« Il sera Roi », dit Aragorn.
Silmariën et lui se tenaient au sommet de la Tour d'Echtelion, d'où ils contemplaient la vaste étendue de terres que formait le Gondor.
« Il sera Roi à son tour », reprit Aragorn, « lorsqu'il en aura l'âge. Je ne compte pas rester bien longtemps ici, par égard pour Elrond. Je ne peux lui imposer, ni à vous d'ailleurs, une longue attente ; aussi, dans une vingtaine d'années, Eldarion sera couronné et Arwen et moi abandonneront, hélas, Minas Tirith. »
« En effet, hélas… » répondit Silmariën. « Vingt ans, ce sera bien court pour vous ! Mais j'ai appris à attendre, et tout ne sera que différé. »
Et, bien qu'elle tentât de rassurer son père, un cri déchira son for intérieur ; « O Haldir », disait-il, « sachez que je songe à vous et que je languis de vous revoir ! »
Elrond et Silmariën partirent pour la Lorien, et ils eurent hâte de fouler à nouveau son sol et de revoir Celeborn.
« De mauvaises nouvelles. De très mauvaises nouvelles », dit Aurrant, l'Elfe qui accueillit Elrond et Silmariën à l'orée de Caras Galadhon, la Cité des Arbres au cœur de la Lorien.
Elrond, presque involontairement, accéléra le pas.
« Quelles nouvelles ? »
« De cela, le Seigneur Celeborn vous en fera part. Je ne puis vous en dire plus pour l'instant, je ne sais d'ailleurs pas encore tout… »
Il remarqua le visage d'Elrond profondément marqué par l'anxiété, sans toutefois montrer d'étonnement.
« De quoi s'agit-il donc ? » reprit Elrond avec insistance. « Ne pouvez-vous au moins me dire, sinon l'essentiel, du moins sur quoi cela porte ? »
Aurrant parut hésiter ; son visage se ferma.
« Les Orques », dit-il enfin. « Un message nous est parvenu d'eux. »
Silmariën ouvrit la bouche et se ravisa. Elle se tut. Quels n'avaient pas été ses pressentiments, particulièrement dans les plaines de Rohan lorsqu'une horde d'Orques était passée ? Les craintes d'Elrond, car lui-même en avait bien qu'il n'an ait pas fait part à Silmariën, se révélaient donc justifiées.
« Je suppose qu'il s'agit de menaces ? » prononça-t-il.
« Oui, en effet. »
Mais Aurrant, subrepticement, le dévisagea étrangement.
« Le Seigneur Celeborn vous attend », dit-il simplement.
Le soleil d'avril jetait ses pâles rayons à travers le feuillage dépouillé des mallorns, des rayons qui se perdaient dans la brume. Bien qu'on fût fin avril, le temps était fortement brumeux et donnait un aspect mystique à la forêt de Lorien. Pourtant la vie quittait la forêt comme les Elfes l'abandonnaient ; les mallorns dressaient tristement les branches dénudées. A Caras Galadhon subsistaient pourtant des lumières, qui se faisaient plus rares. Celeborn y résidait encore. Il n'avait pas voulu quitter immédiatement la Terre du Milieu, à la différence de Galadriel ; d'ici quelques années, certainement, il s'en irait à son tour.
Il attendait Elrond et Silmariën. Ceux-ci ne tardèrent pas à paraître.
Celeborn paraissait vivement ébranlé et son visage était grave. Il esquissa pourtant un sourire à leur venue et dit aussitôt :
« Je suis heureux de vous revoir tous les deux. J'aurais aimé, Silmariën, en savoir plus à propos de votre voyage, mais d'autres choses pressent… »
« Quelles sont donc », demanda Elrond, « ces mauvaises nouvelles qu'Aurrant a évoquées ? Vous avez rarement été si bouleversé, Celeborn. »
Celeborn alla chercher un parchemin sur une table.
« C'est ceci », prononça-t-il ; « il nous est parvenu deux jours auparavant. »
Elrond le prit et le déplia, près de Silmariën.
« Il me tardait d'autant plus de vous revoir », ajouta Celeborn.
« Dwimmorband, le 23 avril de l'an I Q.A.
Des Orques aux Elfes.
Nous parlons au nom de la vengeance. Anciens serviteurs du Seigneur Ténébreux ou de son fidèle allié Saroumane, nous avons trop longtemps attendu ce jour où, enfin, vous entendrez de nouveau parler de nous, et avec crainte.
A compter de ce jour, vous disposez de deux semaines pour nous faire savoir votre décision. Vous serez certainement surpris : nous sommes pourtant redevenus une puissance que vous ne pouvez ignorer. Nous avons reformé nos effectifs et nous sommes réorganisés. Dès lors,
Nous menaçons de nous rassembler, nous tous les survivants de la Guerre de l'Anneau – et plus nombreux, donc, que vous ne l'estimez – pour anéantir les derniers Elfes de Terre du Milieu. Vous pouvez conserver la paix si nous pouvons en contrepartie prendre en otage un Elfe, en l'occurrence Elrond le Semi-Elfe, tant qu'il reste encore des Elfes en Terre du Milieu.
Notre message est clair ; nos intentions le sont aussi. Nous vous haïssons et notre vengeance ne tardera pas !
Tarish des Orques au nom des Orques. »
Elrond dut faire un effort pour se maitriser et tenir le parchemin d'une main ferme.
« Asseyez-vous », murmura Celeborn.
Il s'assit dans un fauteuil, livide. Silmariën ne trouva pas la force de parler pendant quelques instants.
« C'est de ma faute », dit-elle enfin. « Voilà où cela a mené, d'avoir donné l'immortalité à Aragorn. »
Elrond et Celeborn la regardèrent tous deux.
« Votre faute ? » répéta Celeborn. « Mais ce n'est pas vous qui provoquez la guerre avec les Orques ! Elle aurait eu lieu de toute manière, qu'Elrond fût là ou non, selon que sa fille restât immortelle ou pas ; et il se serait pu que ce fût moi le choix de leur otage. »
« Je ne pense pas que cela aurait été le cas », répondit Silmariën. « Les Orques ont très bien saisi une chose, qu'Elrond demeurait encore un peu en Endor à cause de sa fille, et que le tuer – ce sera leur but final – vise à détruire ce que j'ai fait, en Aman. »
Elrond la contempla, interdit. Celeborn fronça les sourcils et posa sur elle un regard interrogateur. Un instant de silence passa à nouveau.
« N'était Haldir », dit finalement Elrond, « seriez-vous pourtant partie en Aman…pour moi ? »
Silmariën hésita avant de répondre.
« Je n'aurais pas fait l'un sans l'autre. Comment aurais-je pu me présenter en Aman avec une seule requête ? Cela n'en valait pas la peine. »
« Quoi qu'il en soit », dit Celeborn, vous auriez fait tout votre possible pour trouver une solution au dilemme d'Arwen… »
« …et je vous en suis reconnaissant », acheva Elrond. « Silmariën…vous m'étonnez à chaque fois, et vous demeurez si modeste ! Revenons-en toutefois à ce message des Orques. »
Il soupira.
« En aucun cas je ne parviendrai à garder ma vie sauve. Si effectivement je ne suis qu'un otage, ils m'exécuteront car le départ de tous les Elfes est impossible. Les Elfes Sylvains demeureront en Endor comme ils l'ont toujours fait, à la différence des Elfes Sindar qui, eux, s'exilent. Si je refuse d'être leur otage, je cause la guerre ; enfin, si j'ignore, et si nous ignorons leur message, je crains la guerre également. Je ne peux laisser faire cela, c'est trop cruel. Je préfère ma mort au massacre ! »
« Non, Elrond ! » s'écria Celeborn. « Ne le faites pas ! Vous devez défendre votre vie. »
Elrond se leva. Silmariën demeura silencieuse, ébranlée par le sacrifice qu'Elrond était prêt à accomplir.
« S'il le faut, je le ferai », reprit Elrond. « Dites-moi avant toutefois, quelle est la situation ici même ainsi qu'à Eryn Lasgalen ? »
Elrond fit allusion à Vertbois-le-Grand, autrefois appelé la Forêt Noire.
« J'ai prévenu Thranduil. Ils se préparent au pire. Quant à la Lorien, notre nombre est fortement réduit mais nos défenseurs sont bons. Je ne pense pas qu'un massacre d'Elfes aura lieu. »
« Il viendra », répondit Elrond.
Il avait semblé à Silmariën que Celeborn avait prononcé ses derniers mots davantage pour se convaincre lui-même qu'Elrond.
Ecœurée par la pensée qu'elle pouvait à présent perdre Elrond, elle se détourna et s'accouda un peu plus loin à la rambarde de la terrasse qui prolongeait la pièce où Elrond et Celeborn se tenaient. Elle n'entendait plus le son de leurs voix, elle voyait seulement les pâles petites lumières qui illuminaient certains mallorns. Elle ressentait un profond vide intérieur, bien plus grand que le vide qui l'entourait au-delà de la terrasse au cœur de la nuit avancée.
Elrond la regarda un moment. Il eût souhaité simplement lui permettre d'aller en Aman libérée de tout souci, et qu'elle y soit heureuse…Comme dépassé par les événements, sans l'être réellement car il réalisait l'ampleur des menaces, il doutait et craignait de faire un mauvais pas. On avait bien des fois cherché sa mort, on l'avait emprisonné, mais jamais cela n'avait été en échange de l'avenir de tous les siens, de tous les immortels. Il avait la soudaine impression d'être à la fois faible, sans moyen d'échapper à ces menaces, et puissant, l'avenir des siens dépendant en grande partie de lui.
Celeborn discerna ses pensées et murmura :
« Votre mort serait la perte d'une étoile aimée. »
Elrond ne répondit rien.
Lorsqu'ils eurent convenu de ce qu'il était préférable de faire, Elrond fit le choix de narrer en détail à Celeborn les aventures qui avaient été celles de Silmariën durant son absence en Terre du Milieu.
« Vous aviez eu part de mon message comme quoi, suite au retour inopiné d'Aman de Silmariën, je demeurais encore un peu en Endor, le temps au successeur d'Aragorn de prendre les rênes du pouvoir et d'ainsi permettre à ses parents de quitter l'Endor pour l'Aman, car Aragorn était désormais immortel. »
« Je n'en ai rien su de plus depuis », déclara Celeborn. « Si j'ai bien compris, tous l'ignoreront hormis Thranduil et moi-même jusqu'au jour où Aragorn et Arwen partiront ? »
Elrond acquiesça.
« Et il est préférable qu'il en soit ainsi, car il s'agit d'un fait exceptionnel qui pourrait susciter des jalousies, et tout n'est pas encore joué, malheureusement pour Silmariën. Ma vie est menacée alors qu'elle aimerait mon bonheur ! »
« Elle est courageuse », dit Celeborn.
« Vous ne savez pas encore tout. »
Elrond retraça toute la quête de Silmariën, sans omettre tout ce qui était relatif à Haldir. Silmariën était descendue de la demeure de Celeborn et se promenait au hasard des chemins dans Caras Galadhon.
« …elle n'en est que plus admirable », conclut Celeborn ; il médita quelques instants.
« Je conçois tout à fait sa pensée d'avoir souhaité vous aider. Votre vie n'a pas toujours été facile, et la séparation d'avec votre fille vous aurait touché durement. Enfin, est-il nécessaire d'ajouter que vous êtes, de même qu'elle, Semi-Elfe ? Il est vrai qu'elle aime beaucoup son père, mais elle était, d'une certaine manière, résignée depuis toujours à le perdre un jour, tout mortel qu'il était. Elle vous est cependant attachée, et vous n'alliez pas connaître ce que vous aviez longtemps désiré – ce qui était, pour Aragorn, épouser Arwen – mais l'inverse, ce que vous aviez redouté – s'en séparer. Aussi a-t-elle cherché à éviter cela, puis à vous rendre un ami que vous avez perdu, Haldir. »
« Ce n'est pas…Silmariën aimait Haldir et sa mort l'a mise dans un grand désespoir », répondit Elrond, troublé.
« Oui, dans un grand désespoir, il s'agissait d'elle, mais également de vous ; Haldir n'était-il pas un de vos plus grands amis, et ne l'avait-il pas prouvé en allant en votre nom au Gouffre de Helm ? »
« Si, Celeborn…J'aurais du le remarquer ! Silmariën m'avait avoué tristement qu'elle cherchait une solution au dilemme d'Arwen, à cause de moi ; lorsqu'elle m'avait fait part, à Dunharrow, de ce projet qu'elle nomma alors 'folie intérieure'… »
Celeborn sourit ; toutefois, il demanda :
« J'aimerais, avant votre départ de la Lorien, que vous me parliez de la mère de Silmariën. Son nom est resté dans l'ombre et il plane sur elle comme un mystère… »
« Malheureusement », dit Elrond. « On ne sait en général de la mère de Silmariën que son nom, Celeithel ; même ceux qui l'ont vraiment connue n'ont jamais su qu'Aragorn et elle étaient épris l'un de l'autre et qu'elle lui avait donné une fille. Elle était une Elfe Sindar parmi d'autres, partageant son existence entre la Lorien et Imladris, et n'avait jamais attiré l'attention ; elle était douce et sage, emplie de bonté et de charme.
J'ai fait sa connaissance peu après la naissance de Silmariën, comme elle avait choisi Imladris pour la mise au monde de son enfant. Je ne l'ai ensuite revue qu'occasionnellement, car elle demeurait, dans la vallée, à l'autre extrémité de celle où j'étais. Aragorn était très souvent absent, appelé par l'incessante lutte contre l'Ennemi qu'accomplissaient les Rôdeurs, dont il était chef. Je crois que Silmariën n'avait gardé de lui qu'un pâle souvenir, si pâle qu'elle ne l'a pas reconnu plus tard. Silmariën a donc vécu avec sa mère et me voyait de temps en temps. Celeithel cherchait à l'éviter car j'étais furieux qu'Aragorn – et elle – ait eu une fille si tôt, par des temps de plus en plus sombres, et sans l'annoncer. J'étais furieux contre l'imprudence commise. Aragorn avait quarante-sept ans alors, et le lien avec Celeithel passa telle une évanescence, vision fugitive de l'amour pour une immortelle. En effet, elle devait mourir neuf ans plus tard. Je me souviens de ce jour-là…
Partie – sans Silmariën – pour un court voyage afin de revoir Aragorn, elle fut prise par des Orques et torturée dans l'espoir qu'elle leur révèle notamment la configuration d'Imladris. Elle n'a jamais parlé et a perdu la vie. Aragorn avait eu vent rapidement de sa disparition et s'était lancé à sa recherche sans laisser de traces derrière lui ; les Orques nous firent parvenir alors la nouvelle de la mort de Celeithel. J'étais profondément inquiet au sujet d'Aragorn. J'avais alors la garde de Silmariën et je n'osais lui faire part de la terrible nouvelle. C'était une enfant adorable, vive et intelligente, timide mais néanmoins courageuse, sage, observatrice…je m'y étais attaché, tout comme je sentais qu'elle m'était attachée ! Aragorn reparut finalement mais n'eut pas le courage de revoir sa fille, qui lui rappelait Celeithel ; il songeait à l'amener sans tarder en Rohan, où elle vivrait son destin de mortelle. Il voulait lui épargner de vivre parmi des immortels sans être elle-même immortelle. Ce fut fait par quelques-uns de ses compagnons. »
« Ce n'était pas », intervint à voix basse Celeborn, « une enfant désirée ? »
« Non…Ce n'était pas une enfant désirée malgré l'amour qui unissait ses parents. »
Silmariën était consciente d'avoir, à la mort de sa mère, écartée du monde des Elfes ainsi qu'un objet dont on ne souhaitait point la présence, dont on n'avait même jamais souhaité la présence. Toutefois les choses avaient changé…Elle n'y pensait pas en ce moment-là ; Elrond la rejoignit alors.
Bien que les étoiles brillassent depuis bien longtemps dans le ciel, leur conversation se prolongea quelque temps sous les cieux étoilés. Elrond témoigna sa profonde reconnaissance envers Silmariën pour ce qu'elle avait accompli et lui fit part de ce qui était arrêté. Le lendemain serait une journée de repos ; au crépuscule, ils prendraient la route d'Imladris sous couvert de la nuit afin d'atteindre la vallée sans encombre. Ce qu'il adviendrait ensuite, nul ne pouvait le prédire ; mais Elrond serait inaccessible à Imladris, et la Lorien comme Eryn Lasgalen parés à l'attaque. De fait, la Lorien était abandonnée et ses quelques rares habitants se cacheraient ou fuiraient discrètement et pourraient tenir un siège, aussi long fut-il ; Celeborn avait mandé Aragorn, et le cas échéant, des renforts viendraient en toute hâte libérer la Lorien assiégée.
Quant aux Orques, ils étaient au centre de toutes les inquiétudes ; et lorsqu'Elrond et Silmariën prirent la route avec une forte compagnie d'Elfes qui voyaient là un moyen de se replier vers un lieu plus sûr, la menace était bien présente en leurs cœurs ; et elle avait tout lieu d'être.
Les Orques. De quelle manière pesaient-ils donc à nouveau comme une menace ? De tous les Orques engendrés par Saroumane ne subsistaient presque rien ; les quelques rares survivants étaient des déserteurs ou des fuyards. Toutefois une large part de l'armée de Sauron avait survécu. La destruction de la Porte Noire n'en avait pas tué assez pour réellement anéantir l'armée d'Orques ; ceux-ci, désorientés et désormais inanimés, abandonnés par le feu intérieur insufflé par leur maître Sauron, avaient pris la fuite et s'étaient dispersés.
Malgré les ravages du cannibalisme qui s'étaient ensuivis, il demeurait encore des Orques. Alors quelques Uruks se ressaisirent ; il ne leur fut pas difficile de rallier les hordes disséminées de leurs compatriotes. En effet, un feu intérieur nouveau s'attisait, grâce à la soif de vengeance et le manque croissant de massacre et de combat. Une armée potentiellement dangereuse fut formée, des menaces envoyées aux Elfes ; l'heure de vengeance avait sonné.
Tous le savaient ici, dans la compagnie d'Elfes qui cheminait avec Elrond vers Imladris. Tous ici pouvaient s'attendre au pire, bien qu'ils n'en eussent pas d'idée précise ; et ils ignoraient que les Orques, impatients d'en découdre, ne tiendraient pas leur promesse ; car Eryn Lasgalen se rendait en ce moment-là à l'évidence qu'une armée marchait sur elle.
La journée promettait d'être ensoleillée bien que les Elfes de la compagnie qui cheminait vers Imladris ne dussent pas, à leur grand regret, en profiter. La nuit durant, ils avaient progressé dans leur périple jusqu'à Imladris. La nuit s'achevait comme ils s'engageaient dans les escarpements des Monts Brumeux. Cette chaîne de montagnes, qui s'étendait du nord au sud, n'était franchissable qu'au col du Caradhras non loin de la Lorien, à moins d'être contournée par la trouée de Rohan, ce qui imposait un large détour. La Moria, longtemps demeurée le passage le plus court et le plus aisé, était désormais fermée.
Les premières lueurs de l'aube allaient bientôt apparaître. Tous, dans la compagnie, étaient las. Il était temps de faire une halte et de se reposer, le jour durant, avant de reprendre la marche. Les Elfes prenaient le moins de risque possible ; ils évitaient tant qu'ils le pouvaient de s'exposer aux regards dont certains étaient malveillants. Les montagnes représentaient moins de danger en raison de sentiers étroits et de parois escarpées. La compagnie était parvenue à un petit plateau perdu au cœur des hautes cîmes. Le silence des pierres était imposant. Fatigués, Elrond et Silmariën parlaient peu.
« Elrond ! » dit soudain Silmariën à voix basse, « n'avez-vous rien senti ? »
« Si, il me semble », répondit-il du même ton.
Ils ralentirent leurs chevaux, imités par d'autres Elfes. Le membre le plus important de la compagnie, Naurroch, vint à leur hauteur.
« Avez-vous entendu ? »
Silmariën approuva d'un signe de tête.
« L'on aurait dit une arme de fer qui heure la pierre. Quoi qu'il en soit, nous ne sommes plus seuls. »
« Il vaut mieux ne pas montrer », intervint Elrond, « que nous avons apparemment décelé une présence ; de toute manière, nous ne pouvons plus faire de halte avant quelque temps, si les alentours sont peu sûrs. »
« Effectivement », répondit Naurroch. « Puisse la route nous offrir bientôt quelque abri ! »
« Le délai de réponse aux Orques n'est pas écoulé », reprit Elrond. « Il expire dans une semaine. Il serait surprenant que des Orques vinssent ici sans raison…Combien sommes-nous ? »
Naurroch dévisagea Elrond.
« Je…Nous sommes, si je ne me trompe, trente-sept. »
Mais sa voix se perdit dans un tumulte soudain. L'ombre des pierres vomit tout à coup des nuées de sombres créatures. Dans le jour grandissant, les Elfes distinguèrent, à leur effroi, des Orques. Ainsi, ils étaient cernés et attaqués. Elrond, muet, contempla cette sinistre peinture. Le désespoir se lut sur le visage de Silmariën.
« Traîtres ! » murmura-t-elle.
Naurroch, le premier, réagit.
« Tirez ! Abattez-les avant qu'ils ne nous atteignent ! Nous sommes pris en embuscade ! »
Le petit plateau auparavant si tranquille se mua en champ de bataille. Les Elfes, regroupés, tiraient force flèches sous les imprécations des Orques qui redoublaient d'ardeur pour atteindre leurs adversaires. Puis les épées furent tirées. Le combat au corps-à-corps s'engagea. A quel nombre s'élevaient les Orques, nul n'aurait put le dire ; tout ce que l'on savait était que les Elfes étaient largement dépassés en nombre. Rapidement, trop rapidement, des Elfes périrent sous les coups rudement portés par les Orques. Bien qu'hardie et vaillante, la compagnie ne pouvait longtemps faire face à cette multitude.
Silmariën, elle aussi, se battait, et éprouvait quelque difficulté à tuer des Orques aussi vite qu'il en venait. Dans son cœur naquit la crainte de ne pouvoir les affronter tous, ou de faiblir sur la longueur du combat. Cette crainte était partagée. Naurroch menait un excellent combat, preuve de ses qualités guerrières pour lesquelles on lui avait assigné le commandement des Elfes qui partaient à Imladris. Mais lui-même sentait qu'aussi bon qu'il fût, il ne pouvait tenir longtemps.
Chaque coup porté était rendu, chaque adversaire tué, remplacé. Le petit plateau résonnait de l'écho des épées et des cris jetés. Sombre était le jour qui se levait. L'aurore n'était point d'un rouge sanglant et pourtant elle en prenait la couleur. Les forces des Elfes diminuaient. Un à un, ils tombaient.
Une lueur d'espoir demeurait : la horde d'Orques était elle aussi cruellement diminuée. Elrond, quelque part dans la mêlée, se battait admirablement. Et, au terme d'un éprouvant duel avec le chef des Orques nommé Kartrag, il le décapita. Cette petite victoire fit élever un murmure dans les rangs ennemis. Leur ardeur, quelques instants refroidie par cette perte, s'accrut en signe de vengeance. En sortiraient-ils vainqueurs ? Les forces des Elfes s'amenuisaient.
Un Orque blessa mortellement Naurroch. Comme tant d'autres l'avaient déjà fait avec des Elfes.
« Repliez-vous ! » ordonna finalement Elrond, désespéré.
Immédiatement, tous ceux qui demeuraient encore vivants se rassemblèrent en un cercle où chacun tenait son arme fermement pointée vers l'extérieur. Cette position ainsi tenue, ils étaient intouchables.
« Silmariën ? Vous êtes là ? » dit Elrond en l'apercevant non loin de lui avec soulagement.
A bout de souffle, elle acquiesça.
« Oui…pour combien de temps encore ? » réussit-elle à dire.
« Tenez bon » répondit simplement Elrond.
L'hésitation, sinon l'indécision, se peignait sur les visages des Orques – ou dans leur attitude. Ils se tinrent quelque temps immobiles. Un calme tendu s'ensuivit. De toute évidence, cette attitude défensive leur déplaisait assez, et certains piétinèrent d'impatience. La tension grandit. Il faisait presque jour. Un grand cri rauque s'éleva tout à coup de ce qui pouvait être un sous-chef, un second ; un cri incompréhensible aux Elfes qui ne savaient pas le Parler Noir. Et des dizaines de voix répondirent en retour, emplies d'un enthousiasme effrayant.
Tout se passa alors très vite. Les Orques chargèrent sur les Elfes regroupés ; bien que nombre d'entre eux périssent, ils rompirent les rangs elfes. Sous les yeux d'Elrond saisi d'horreur, Silmariën s'effondra sous un coup violent au côté droit.
« Non ! » cria-t-il.
Son cri se répercuta étrangement dans les montagnes. Sous le choc, il ne réalisa pas immédiatement qu'il était pris et emmené. Cependant, Silmariën l'avait bien vu, mais ne put que murmurer, abandonnée de toute force, vaincue :
« Elrond… »
Terre et ciel basculèrent. Silmariën ne vit ni ne sentit plus rien, étendue parmi ses frères morts ou mourants.
Le soleil se leva.
