CHAPITRE 8

Arthur n'avait jamais été aussi heureux de rentrer chez lui.

Guenièvre lui avait énormément manqué ! Et un voyage d'une semaine sans Merlin à taquiner ni bon petits plats à déguster était une torture !

Il avait hâte de les revoir tous les deux et de laisser la vie reprendre son cours normal...

D'autant que la question des vivres était réglée grâce à Mithian, et que l'ombre de la famine semblait définitivement écartée...

La Princesse avait été infiniment généreuse, et ils rentraient chargés d'assez de grain pour tenir amplement jusqu'à la prochaine récolte.

Arthur se souvint de la discussion qu'il avait eue avec Mithian pendant que les chariots étaient en train d'être chargés.

Ils marchaient côte à côte dans les jardins de la Princesse, où celle-ci l'avait invité à une promenade de manière à ce qu'ils puissent s'entretenir en privé, et l'air saturé de pollens embaumait le parfum des fleurs...

Mithian portait une robe blanche, diaphane, qui mettait en valeur la finesse de ses traits d'oiseau, et ses grands yeux bruns, lumineux, éclairaient la beauté de son visage ovale.

Elle aurait eu l'air d'un ange, s'il n'y avait eu autant d'humour dans son regard; un humour espiègle, caustique et malicieux.

Arthur se rappela combien il l'avait trouvé belle le jour où elle était apparue à Camelot.

Il lui aurait été facile de tomber amoureux d'elle, si son cœur avait été à prendre. Mais son cœur appartenait à Guenièvre pour toujours. Elle ne le lui avait pas ravi à cause de la délicatesse de ses traits ou de l'éclat de son regard; mais avec son franc-parler, sa détermination et son bon cœur.

Il ne se sentait jamais maladroit avec Guenièvre, parce qu'elle était comme lui: simple, franche, obstinée. Et solide comme un roc. Avec elle il n'avait rien à prouver, il pouvait juste... être lui-même, avec la certitude qu'elle n'attendait personne d'autre qu'Arthur.

Il se sentait toujours un peu intimidé face à Mithian, comme s'il n'arrivait jamais tout à fait à être à la hauteur devant elle...

-Est-il vrai que votre main n'est plus à prendre, Princesse ? lui avait-il demandé, avec curiosité.

Mithian ne répondit rien, se contentant d'émettre un sourire espiègle.

-Me ferez-vous l'honneur de m'apprendre le nom de votre futur mari ? insista Arthur, intrigué.

Mithian haussa un sourcil, et répondit :

-Très bien, Sire, je l'admets : j'ai menti. Disons qu'il s'agissait là... d'une revanche de femme. Pour être honnête, j'ai trop fort à faire ces temps-ci pour songer à un nouveau projet de mariage; vous faisiez un bon prétendant, parce que vous auriez été trop occupé à gérer votre propre royaume pour venir m'importuner dans la gouvernance du mien; je n'en vois pas d'autre pour l'instant qui puisse s'accommoder du fait que j'aime régner par moi-même, et je ne me sens pas prête à partager cette responsabilité avec qui que ce soit.

-Vous semblez être une excellente administratrice à en juger par la prospérité de votre principauté, acquiesça Arthur.

-Cela vous surprend-il ? demanda-t-elle en riant. Qu'une femme puisse être une excellente administratrice ?

Il y avait une petite lueur de provocation dans ses yeux, comme si elle le mettait au défi d'affirmer le contraire.

-Non, pas du tout, dit-il, en secouant la tête, amusé. Ma femme possède aussi cette qualité j'ai toute confiance en elle pour gérer mon royaume en mon absence, et, s'il devait m'arriver malheur, je sais que mon peuple serait en de bonnes mains avec elle.

Mithian lui adresssa un regard plein de curiosité, et elle demanda :

-Comment se porte votre mariage, Sire ?

-Fort bien, répondit-il avec sérieux. Je suis très heureux de ne plus être célibataire et je suis très fier de ma Reine.

-La fille du forgeron, acquiesça lentement Mithian, avec intérêt. Celle qui n'est personne... mais qui représente tout à vos yeux.

La Princesse se tut un instant, plissa les yeux, pensive.

Puis elle ajouta :

-J'ignorais qu'elle vous avait trompé avec ce chevalier, Lancelot.

-Comment l'avez-vous appris ? demanda Arthur, embarrassé.

-L'histoire du Roi Arthur, de la Reine Guenièvre, et du preux Lancelot du Lac s'est répandue à travers les cinq royaumes, répondit Mithian, avec un petit sourire. Elle est très populaire auprès des gens... et il en existe bien des versions.

Elle eut un regard étonné à Arthur qui semblait très déstabilisé et elle demanda :

-Comment... L'ignoriez-vous ?

Arthur eut un rire gêné. Bien sûr qu'il l'ignorait. Et maintenant qu'il savait que les cinq royaumes commentaient allègrement sa vie privée, il se sentait franchement mal à l'aise d'être au centre de toutes les rumeurs. Lui qui avait toujours été pudique en matière de sentiments !

-Je dois avoir l'air d'être un idiot dans cette histoire, réalisa-t-il soudain.

-Non. Vous avez l'air d'être... un homme bon, Arthur Pendragon, dit doucement Mithian.

Puis elle ajouta, d'un ton enjoué:

-D'ailleurs la plupart des femmes sont totalement conquises par votre personnage. Elles voient en vous un mari tolérant.

-Et en Guenièvre ?

Il avait du mal à supporter l'idée que les gens puisse répandre de Guenièvre l'image d'une femme infidèle, alors que c'était à mille lieues de ce qu'elle était. Pourquoi fallait-il que les ragots déforment toujours à ce point la réalité ?

Mais Mithian répondit:

-Une femme passionnée.

-Je ne suis pas un mari tolérant, répondit Arthur, en fronçant les sourcils. Je suis un mari... amoureux. Et Guenièvre – Guenièvre est quelqu'un de bien. Quoi que les rumeurs puissent dire à son sujet.

-C'est aussi ce que semblait penser Merlin, acquiesça Mithian. A propos – où est-il ?

-Je l'ai laissé avec ma Reine pour qu'il puisse l'aider en mon absence, dit Arthur, solennellement.

-Voilà qui ressemble à un vrai sacrifice, nota Mithian. Et qui explique certainement pourquoi votre armure semble si fatiguée, ajouta-t-elle avec humour.

-Merlin... fait bien plus que polir mon armure pour me rendre présentable, reconnut Arthur, avec un petit pincement au coeur.

Mithian eut un sourire entendu, et hocha la tête.

-Vous leur transmettrez mes amitiés à tous deux. Je suis heureuse de savoir que Camelot compte désormais avec une Reine qui ne porte pas de Reine que le titre, et qui a de surcroît la bénédiction de ce cher Merlin. Pour tout vous dire, je suis convaincue que les femmes sont aussi aptes à gouverner que le sont les hommes – peut-être même, parfois, davantage, et je serai heureuse que cette égalité soit respectée dans cette grande nation de demain que sera... Albion.

Mithian avait une expression rêveuse lorsqu'elle prononçait ce nom, et Arthur ne put s'empêcher de sentir son cœur se réchauffer en la voyant partager ses espérances.

-Si toutefois vous tenez votre promesse, ajouta-t-elle avec un regard plein de défi.

-Je suis à votre service, ma Dame, répondit Arthur en s'inclinant.

Et ils s'étaient quittés sur ces mots.

Maintenant, il était sur le point de rentrer chez lui, et il se sentait heureux. Il avait envie d'oublier ce que les gens racontaient à son sujet, déformant la réalité pour inventer des histoires. Au début, il avait été troublé à la pensée d'être au centre de tant de rumeurs. Puis, il s'était rendu compte que ces rumeurs n'avaient pas grande importance pour lui: les gens trouveraient toujours de quoi parler; ce qui comptait à ses yeux, c'était de pouvoir rentrer à Camelot et de se sentir environné d'amour et de confiance. Il s'estimait chanceux. Il avait Guenièvre, avec son bon cœur, sa douceur, et sa force, dont l'amour était pour lui comme un havre de paix il avait Merlin, avec sa constance, son humour, et son étrange sagesse, dont l'amour était pour lui comme une source de courage. Tous deux allégeaient son fardeau et illuminaient ses jours. Les gens pouvaient bien penser ce qu'ils voulaient.

Grâce à eux, il ne serait jamais aussi seul que l'avait été son père.

Grâce à eux, il avait une famille...

Demain matin... « Debout les morts », pensa-t-il, avec un sourire stupide sur son visage.

-Qu'est-ce qui vous fait sourire ainsi, Arthur ? demanda Léon, qui chevauchait à sa droite.

-Allons, mon ami ! C'est la pensée de sa Dame, quoi d'autre ? s'exclama Gauvain en riant.

S'ils savaient... pensa Arthur en se moquant de lui-même. Mais il était heureux d'avoir aussi ses chevaliers à ses côtés - des hommes qui avaient choisi de le suivre parce qu'ils croyaient en lui, et qui, malgré leurs pauvres aptitudes en cuisine et leur absence de talent pour la lessive, étaient sans conteste les meilleurs des compagnons pour une quête désespérée.

Même s'il se languissait de ses réveils debout-les-morts.

Avec un brin de culpabilité, il se demanda s'il ne devrait pas tenter d'apprendre à Merlin à frapper avant d'entrer. Comme si l'on pouvait apprendre quoi que ce soit à cette tête de bois, songea-t-il en lui-même.

Heureusement que Guenièvre était tolérante !

Comment ces deux-là pouvaient-ils donc autant lui manquer ? pensa-t-il, avec une tendresse amusée. Il pouvait supporter d'être privé de l'un quand il avait l'autre... mais les deux à la fois... Hors de question que cela se reproduise, pensa-t-il avec détermination.

Pourtant, les mois à venir ne seraient probablement pas de tout repos, s'il entendait honorer la promesse qu'il avait faite à Mithian, ce dont il avait bien l'intention.

Il risquait de passer plus de temps en voyage qu'à Camelot pour relever cet incroyable défi : réussir à faire s'asseoir à la même table les souverains des Cinq Royaumes, et assister à la naissance d'Albion...

En arrivant aux portes de Camelot, Arthur ne put que constater que la décision qu'il avait prise de les laisser Guenièvre et Merlin travailler ensemble en son absence avait porté ses fruits. La ville était presque entièrement reconstruite ! Cela ressemblait à un miracle. Le peuple de Camelot tout entier semblait s'être mis au chantier dans la bonne humeur. Quelle différence avec la cité qu'il avait laissée en partant !

Alors que les gens ravis venaient s'attrouper pour regarder passer le convoi de vivres, Arthur eut l'heureuse surprise de voir Guenièvre et Merlin jouer des coudes pour le rejoindre...

Ni l'un ni l'autre n'était très présentable.

Merlin avait les vêtements fripés comme s'il avait dormi tout habillé et ses cheveux se dressaient en désordre sur sa tête. Arthur nota qu'il était en bleu, ce qui arrivait souvent lorsqu'il avait le cœur léger. Le bleu de sa chemise faisait ressortir celui de ses yeux. Et si Merlin n'était pas vraiment beau (pour tout dire, il avait même, de l'avis d'Arthur, une fâcheuse tendance à s'efforcer de ressembler à un épouvantail), il avait de très beaux yeux, et il savait parler à travers eux d'une façon qui avait le pouvoir de réduire jusqu'à son Roi au silence, exprimant d'un simple regard toute sa joie, tous ses reproches, tous ses espoirs, toute sa peine, toute sa confiance... (tout son amour).

Guenièvre portait des bottes de cuir confortables, et ses manches étaient retroussées jusqu'aux coudes on l'aurait dite prête à partir au combat, ce qui n'était peut-être pas très seyant pour une reine selon l'étiquette, mais Arthur se moquait un peu de l'étiquette et il devait avouer qu'il aimait particulièrement Guenièvre ainsi. Elle n'avait besoin d'aucun bijou, d'aucune parure, pour être rayonnante à ses yeux, et le fait qu'elle prête si peu de soin aux détails qu'une autre femme aurait peut-être jugés essentiels la rendait encore plus précieuse pour lui.

-Arthur ! s'exclama-t-elle avec joie.

Il déscendit de son cheval pour l'attraper et la soulever de terre, puis,il l'embrassa tendrement, savourant la douceur de ses lèvres contre les siennes. Il pensa « je suis de retour », et une vague de bonheur l'envahit.

Elle posa son visage contre sa poitrine, et il l'entendit soupirer...

-Je suis si contente que tu soies de revenu, murmura-t-elle.

-Et moi donc ! dit Arthur.

Il s'écarta d'elle après quelques instants pour donner une tape virile sur l'épaule de Merlin qui arrivait pour le saluer avec enthousiasme. Son serviteur eut sa grimace de douleur habituelle, assortie d'un regard vaguement indigné (qui était clairement surjoué). Avant qu'il n'émette un « outch » de protestation, Arthur rit, et lui ébouriffa les cheveux du revers de la main – ce qui lui valut un grand sourire idiot qui s'étendit presque jusqu'à la racine de ses grandes oreilles.

-Bienvenue à Camelot, Sire, dit-il, avec joie.

-Merci, Merlin. Vous m'avez l'air d'avoir bien travaillé tous les deux ! s'exclama Arthur en regardant autour de lui.

-Oh! Pas que tous les deux ! dit Guenièvre. Les gens de Camelot ont vraiment été formidables !

Arthur se laissa entraîner par Guenièvre et Merlin. Ils étaient aussi bavards l'un que l'autre tandis qu'ils lui commentaient l'avancée des travaux et il était facile de se laisser gagner par leur enthousiasme... Il se surprit quand même à espérer que Merlin n'ait pas trop déteint sur Guenièvre ces derniers jours.

C'était tout juste s'il arrivait à placer un mot tant ils rivalisaient pour occuper la discussion !

Pour être honnête, il était plus absorbé par leurs yeux pétillants et leurs sourires que par le chantier qu'ils lui commentaient. Ils parlaient tous les deux en faisant de grands gestes avec les mains, qui rendaient leur conversation aussi expressive que leurs visages.

Il aurait pu rester absorbé pendant des heures par ce genre de petits détails, si Gauvain et Léon n'avaient choisi ce moment pour arriver à sa hauteur, accompagnés du capitaine de la garde qu'il avait laissé en charge de la protection de Camelot en son absence.

-Sire, s'exclama Leon d'un ton préoccupé, il semblerait que des évènements très graves se soient produits à Camelot.

-Quels évènements ? demanda Arthur, les sourcils froncés, en jetant un coup d'oeil soupçonneux à Merlin et Guenièvre qui s'étaient tous deux arrêtés de parler et affichaient un air d'enfants pris en faute. Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé plus tôt ?

-L'un de vos Conseillers, Sire Ular, a essayé d'attenter à la vie de la Reine, expliqua le capitaine de la garde. Nous avons tenté de mettre la main sur lui, mais il semblerait qu'il ait réussi à fuir Camelot.

Arthur reçut la nouvelle comme un choc. Essayé d'attenter à la vie de la Reine ? Il n'arrivait pas à le croire ! Quelqu'un avait tenté de faire du mal à Guenièvre ! Il sentit une colère glacée s'infiltrer en lui... S'il avait eu ce lâche sous la main, il l'aurait pourfendu aussitôt ! C'était une chance qu'elle en soit sortie vivante ! Il ne savait pas ce qu'il serait devenu, s'il avait dû rentrer pour la trouver morte... Il savait qu'il ne pouvait pas vivre sans elle.

Quel imbécile, quel couard, quel mauvais esprit avait bien pu vouloir s'en prendre à quelqu'un d'aussi bon que Guenièvre ?

Il sentit son cœur se serrer douloureusement.

La main rassurante de sa bien-aimée se posa sur son bras.

-Je vais bien, Arthur, affirma-t-elle, d'un ton réconfortant.

Il soupira.

-Que s'est-il passé au juste ? demanda-t-il, soucieux.

Guenièvre secoua la tête.

-Sire Ular trouvait mes méthodes un peu trop avant-guardistes à son goût et il a cru pouvoir s'en prendre à moi en toute impunité. Il a profité d'un moment où je me trouvais seule... il était armé.. son intention était très claire... Mais c'était compter sans Merlin, qui veillait sur moi comme mon ombre...

-Merlin ? dit Arthur, étonné. C'est toi qui l'as mis en déroute ?

-Je n'ai pas fait grand chose, Sire, protesta Merlin en rougissant. A part arriver au bon moment. Quand Ular m'a vu, il a compris qu'il était découvert et il s'est enfui sans demander son reste... Malheureusement, j'ai tardé avant d'appeler la garde et il s'est échappé...

-Merlin est beaucoup trop modeste. Il m'a sauvé la vie, dit fermement Guenièvre. S'il n'avait pas été là pour me protéger, il ne fait aucun doute que Sire Ular serait arrivé à ses fins, et que je ne serais pas là pour vous accueillir aujourd'hui.

Arthur croisa le regard bleu, embarrassé de son ami, et il murmura d'un ton plein d'émotion contenue:

-Je ne te remercierai jamais assez pour ça, Merlin.

C'était le soir, et Arthur savourait son retour à Camelot, assis sur les marches qui menaient au château.

C'était ici qu'il se sentait chez lui, au milieu des gens qu'il aimait... dans sa ville presque entièrement reconstruite.

Alors qu'il goûtait au silence et à la quiétude, il entendit des pas s'approcher, qu'il aurait reconnus entre mille.

Voici venir le meilleur serviteur des Cinq Royaumes, pensa-t-il, avec un petit sourire, s'autorisant à songer ce que jamais il ne dirait à voix haute.

Merlin s'assit à côté de lui en silence, le regardant de ses grands yeux bleus.

Et maintenant, il va ouvrir la bouche, et commencer à parler, pensa Arthur, avec amusement.

Ces bavardages incessants lui avaient manqué pendant son voyage – au point qu'il en soit venu à les reproduire lui-même dans sa tête ! Mais, ça non plus, il ne l'admettrait jamais à voix haute.

C'était vraiment... trop peu royal pour être claironné sur tous les toits.

-J'ai quelque chose à vous dire, dit Merlin.

-Je t'écoute,Merlin, répondit Arthur, qui n'en attendait pas moins de lui.

-C'est à propos de Gwen.

Arthur hocha la tête.

-Merci de l'avoir sauvée, dit-il, solennellement.

-Gwen est ma Reine, mais elle est avant tout mon amie, répondit Merlin, avec ferveur. Je donnerais ma vie pour elle sans que vous ayiez besoin de me le demander - tout comme je le ferais pour vous sans hésiter s'il le fallait, Sire.

Arthur sourit. Lui aussi, avait toujours été prêt à donner sa vie pour ses amis. Il était juste... bon, d'entendre que Merlin était prêt à faire cela pour lui. Ou pour Guenièvre. Même si au fond de lui, il le savait déjà.

-Vous m'avez fait honneur, tous les deux, affirma-t-il.

Et Merlin rougit légèrement.

-C'est vrai, acquiesça-t-il. Gwen est une Reine digne du Roi Présent et à Venir, et une Reine digne d'Albion. C'est pourquoi il faut que je vous parle. A propos... de ce qui s'est passé, entre elle, et Lancelot.

Arthur ne s'attendait pas du tout à ça.

Il jeta un regard étrange à Merlin.

-C'est du passé, répondit-il. Je n'ai aucune envie de ressusciter les mauvais souvenirs, alors qu'ils sont loin derrière nous. Quoi que tu aies appris, je ne veux pas le préfère regarder vers l'avenir.

Merlin hocha la tête.

-Je comprends. Mais il est nécessaire que je vous en parle.

-Pourquoi ?

-Parce que. Je le dois à deux de mes amis, répondit Merlin.

Arthur jeta à Merlin un regard hésitant. Avec le temps, il avait appris à lui faire confiance... S'il voulait évoquer un sujet aussi délicat, c'était sans doute parce qu'il avait une bonne raison de le faire.

-Très bien, dit-il. Vas-y. Je t'écoute.

-Gwen n'a pas agi de sa propre volonté cette nuit-là, quand elle a rejoint Lancelot. Elle était ensorcelée, et je peux le prouver, affirma Merlin.

-Que dis-tu ? demanda Arthur, déstabilisé.

-J'ai commencé à avoir des soupçons quand elle m'a dit qu'elle s'était sentie comme possédée par une émotion qu'elle ne contrôlait pas, au point où elle en était devenue incapable de penser, et je lui ai demandé si Lancelot lui avait offert... un objet spécial, après son retour miraculeux. Elle m'a parlé d'un bracelet, dont elle s'est débarrassée lorsqu'elle était en prison. Je suis donc retourné au cachot où elle était enfermée, et j'ai trouvé ceci.

Merlin montra le bracelet ensorcelé à Arthur, qui fronça les sourcils.

-Vous en rappelez-vous ?

-Oui, je me souviens qu'elle le portait un peu avant la date de notre mariage... Je l'ai remarqué, parce qu'elle ne portait jamais aucun bijou, en-dehors de la bague que je lui avais offerte.

-J'ai fait des recherches au sujet de ce bracelet, reprit Merlin et j'ai trouvé des réponses le concernant dans l'un des livres de Gaïus. J'ai découvert qu'il s'agit d'un artefact magique, au pouvoir très puissant... la personne qui le porte succombera aux charmes de la personne qui le lui a offert sans pouvoir résister à ce désir...

Arthur regarda Merlin avec stupéfaction.

-Alors Guenièvre... était victime d'un enchantement lorsqu'elle m'a trahi ? dit-il, étonné, en méditant sur cette pensée.

-Oui, affirma Merlin.

Arthur baissa les yeux, sentant sourdre en lui rancoeur et colère. La magie. Toujours la magie. La magie avait brisé sa famille elle lui avait arraché tant d'êtres précieux... Sa mère... Son père... Morgane. Et voilà qu'il apprenait qu'elle avait aussi failli lui enlever Guenièvre...

-La magie est la pire des plaies qui existent en ce monde, murmura-t-il.

-Hé non, dit joyeusement Merlin. Il y a pire que la magie, vous vous souvenez ? Il y a moi.

Arthur remarqua l'ombre fugitive passait dans son regard malgré son ton enjoué, et, l'espace d'un instant, il se demanda à quoi correspondait cette vague tristesse qu'il pouvait sentir derrière l'humour. Il eut presque envie de poser la question à Merlin. Qu'est-ce qui te peine ?

Puis, il décida que si son ami avait vraiment eu quelque chose sur le cœur, il ne se serait pas privé pour le lui dire.

Après tout, d'eux deux, c'était bien lui qui parlait toujours trop...

Il eut un petit sourire, et il répondit avec amusement :

-C'est vrai, j'oubliais ! Le pire serviteur des cinq royaumes...

Il revint à la vérité qui venait de lui être révélée et il ne put s'empêcher d'éprouver une vague de colère en réalisant les implications de cette nouvelle lumière jetée sur la « trahison » de Guenièvre. Elle avait été piégée... ils l'avaient été tous deux. Et par un homme qu'il avait considéré comme un frère... qu'il avait anobli, en qui il avait eu confiance.

-J'aurais du tuer Lancelot de mes propres mains,pour avoir fait une telle chose à Guenièvre. Comment a-t-il pu agir ainsi envers elle, sachant les conséquences que cela impliquerait pour elle ?

-Il a pu, parce que ce n'était pas Lancelot, affirma Merlin.

Il regarda Arthur plus intensément et dit :

-Cherchez dans votre cœur, Arthur. Croyez-vous que Lancelot aurait été capable d'une telle vilenie ? Souvenez-vous de lui, tel que vous l'avez connu. Noble. Brave. Généreux. Autrefois, après qu'il ait tué le griffon de la pointe de sa lance, il a préféré renoncer à être chevalier plutôt que de vous voir vous brouiller avec votre père à cause de lui. Et sur l'Ile des Bénis, il a donné sa vie pour nous tous, dans un sourire. Croyez-vous qu'il se serait sacrifié pour vous, pour revenir ensuite briser votre vie d'une manière aussi perfide ?

-Il ne s'est pas sacrifié pour moi, mais pour Guenièvre, murmura Arthur. Elle le lui avait demandé...

-Il l'aurait fait même s'il ne lui avait pas donné sa a toujours considéré que vous étiez un meilleur homme qu'il ne l'était lui-même.

Arthur considéra cette idée et décida que Lancelot s'était trompé.

-Il avait tort... murmura-t-il, avec affliction.

-Mais il était prêt à donner sa vie pour vous, autant que pour Guenièvre. Et je l'ai vu le faire, de mes propres yeux, avec toute la grandeur d'âme qui était la sienne. L'homme qui est revenu ensorceler Gwen n'était pas Lancelot. Il n'en avait... que l'apparence. Quelqu'un s'est servi de cette apparence pour vous porter un coup terrible. Quelqu'un qui savait que la trahison de Gwen vous ferait du mal.

-Morgane, murmura Arthur.

-Je le pense aussi.

-Mais personne ne peut le prouver, reprit Arthur. Et aujourd'hui, Morgane n'est plus là pour en témoigner elle-même.

Il ne pouvait s'empêcher de se sentir triste en pensant que sa sœur était sans doute morte.

Merlin, de son côté, garda le silence pendant un long moment.

Se jurant qu'il découvrirait, un jour,la preuve nécessaire pour rétablir publiquement la mémoire de son ami Lancelot. Pour aujourd'hui, il lui suffisait qu'Arthur ait appris la vérité concernant Gwen...

Arthur regarda vers l'horizon, puis murmura :

-Tu sais, Merlin. Que Guenièvre ait été ensorcelée, ou non, ne change rien pour moi. Nous avons tous nos moments de faiblesse. . Toi.

Arthur eut un regard amusé à l'attention de Merlin et ne put s'empêcher d'ajouter :

-Surtout toi.

Merlin eut un petit rire.

-Merci, Sire.

-De rien, Merlin.

Le Roi reprit son sérieux avant de poursuivre :

-Si nous devions juger les gens sur leurs seules erreurs, tous les citoyens de Camelot pourraient être condamnés aussitôt jusqu'au dernier. Je ne suis pas un meilleur homme que Lancelot. Et j'ai eu tort d'être aussi dur avec Guenièvre quand je l'ai bannie. Pendant cinq ans, elle m'a attendu patiemment. Elle a accepté de se cacher par amour pour moi. Elle a enduré les insultes de mon père. Elle s'est retrouvée au cachot par ma faute. Elle a supporté que je lui dise qu'elle n'était pas appropriée parce que je n'ai pas été assez fort, ni assez malin, pour assumer notre relation au moment où j'aurais enfin pu le faire. Elle a accepté toutes les ruptures que je lui ai imposées. Elle a fermé les yeux sur mes défauts et souri de mon mauvais caractère. Guenièvre me connaît et m'aime pour qui je suis. Elle m'a toujours pardonné mes erreurs. Elle s'est toujours tenue à mes côtés. Je serais bien stupide de me conduire différemment en ce qui la concerne. Parce que... je sais que j'ai de la chance de l'avoir. Elle fait de moi un homme meilleur.

-Je suis heureux de vous l'entendre dire, Sire, dit Merlin avec un sourire.

-Nous allons avoir beaucoup de travail dans les prochains mois, Merlin, dit Arthur, d'un ton déterminé. J'ai fait une promesse à la Princesse Mithian. Dans six mois,jour pour jour, les souverains des Cinq Royaumes se retrouveront assis à la même table pour discuter d'une grande alliance... Il semblerait que ton histoire préférée soit destinée à passer de la légende, à la réalité. Et si nous faisons ce qu'il faut pour cela, Albion sera bientôt beaucoup plus qu'un simple rêve...

Merlin jeta un regard étrange à Arthur, et lança, d'un ton taquin :

-J'ai cette étrange sensation, parfois... si je ne vous connaissais pas aussi bien... je dirais presque... que vous faites preuve... de sagesse ?

Arthur se râcla la gorge.

-Sinon, j'ai constaté que mes appartements étaient dans un désordre monstrueux. Il semble qu'en mon absence, tu aies proprement oublié de faire le lit, balayer le sol, laver le linge...sans parler de cette poussière blanche qui semble s'être immiscée partout... J'espère que tu ne crois pas pouvoir t'en tirer à si bon compte !

Merlin plissa les yeux.

-Je me disais bien, aussi.

-Quoi ?

-Que j'avais parlé trop vite...

FIN