-Chapitre 8-

La mâchoire Changmin se crispa à la vue du Président de la Fraternité du Lys Blanc. Du peu que Taecyeon se souvenait, Yunho était en froid avec son cousin depuis quelques années, mais puisqu'il avait la clé de la porte de service de l'hôpital dans lequel il travaillait, il se doutait bien qu'elle n'était pas en sa possession par hasard. Il était évident que Changmin, bien qu'ayant coupé les ponts avec la Fraternité, avait laissé une carte entre les mains de Yunho au cas où il aurait besoin de son aide de toute urgence. Exactement comme ce soir-là. Le médecin prit congé de ses patients pour rejoindre Yunho dans le couloir. Ce fut à ce moment qu'il vit le corps de Jaejoong enveloppé d'une couverture dans les bras du garde du corps, ainsi que le sang qui tachait la chemise et le pantalon de son cousin. Son expression d'étonnement se mua en effarement.

— Qu'est-ce que tu as fait ? demanda-t-il précipitamment.

— Tu crois que c'est moi qui lui ai fait ça ?

— Toi personnellement non, mais tu es sûrement responsable, murmura Changmin.

Yunho se mit à trembler mais il ne répondit pas à la remarque. Ce n'était pas le moment de se disputer avec lui.

— Tu me feras la leçon plus tard. J'ai besoin que tu t'occupes de lui, je ne sais pas en détail ce qu'ils lui ont fait.

Et son teint blême indiquait qu'il n'avait pas envie de détailler lui-même ce qu'il avait pu voir dans cette immonde vidéo, témoin d'une partie des sévices subis par Jaejoong. Taecyeon s'en souvenait très bien lui aussi. Changmin ne se fit pas prier et les conduisit jusqu'à une chambre vide. Le garde du corps allongea délicatement Jaejoong sur le lit, veillant au maintien de son cou. L'inconscient de broncha pas, et le médecin se pencha immédiatement sur lui, sortant ses instruments pour l'examiner et enfilant des gants avant de le toucher. Il remarqua ses lèvres asséchées, ses yeux rouges, ses cernes qui contrastaient avec son teint plus pâle que d'habitude. Ses cheveux n'avaient pas été lavés depuis des jours. Il défit minutieusement la couverture et constata quelques hématomes qui parsemaient sa peau.

— Ils l'ont drogué, j'en suis certain. Mais je ne sais pas avec quoi et en quelle quantité, expliqua Yunho. Une drogue qui peut s'administrer dans de l'eau. Ils l'ont… Il y a au moins trois jours, ils l'ont violé. Ils étaient cinq.

Sa voix se brisa sur ces derniers mots, comme s'ils étaient insoutenables à prononcer. Changmin s'immobilisa d'effroi. Il posa sa main sur la tête de Jaejoong, plus par amitié et affection que par conscience médicale. Il allait devoir poursuivre son examen, et il n'avait pas le cœur à le faire, à constater les dégâts que des hommes sans scrupules avaient fait subir à son corps.

— Je dois savoir de quelle drogue il s'agit, dit-il d'une voix basse.

Il se tourna vers Yunho, non plus avec un air de reproche, mais avec compassion. Il était redevenu un frère du Lys Blanc. Dessous sa tunique de médecin et sa chemise bien propre, il avait encore le tatouage à la base de sa nuque, exactement au même endroit où Yunho portait le sien. Le jeune médecin fit venir une infirmière de confiance pour l'assister, lui demandant de l'eau chaude et une serviette, ainsi que le nécessaire pour faire des prélèvements et une prise de sang. Taecyeon observait la scène en silence, le cœur battant douloureusement dans sa poitrine. Yunho se tenait au bout du lit, les bras ballants, comme s'il n'était pas à l'aise dans son propre corps. Son esprit semblait ailleurs, ses yeux étaient humides. Il se retenait encore et ne savait pas comment il allait se lâcher. Changmin le connaissait mieux que personne, il savait à quel point il était déboussolé et en souffrance, mais il ne lui dit rien, préférant se concentrer sur Jaejoong. Il perçut un infime moment de conscience chez son ami.

— Je vais t'examiner entre les jambes, lui expliqua-t-il d'une voix douce. Tu ne vas pas aimer ça, mais je dois le faire, d'accord ?

Jaejoong hocha faiblement la tête, les paupières encore closes mais l'expression vivace. On lisait l'inquiétude, la peur et la douleur sur son visage.

— Yunho, tu te mets au niveau de sa tête, tu es sur mon chemin.

— Je veux rester là, protesta son cousin.

— Crois-moi, tu ne veux pas voir ça, répliqua Changmin en le regardant les yeux dans les yeux avec détermination. Et Jaejoong le veut encore moins.

Yunho eut un hoquet d'effroi et il obéit au médecin sans discuter plus longtemps. Il le vit soulever la couverture pour libérer les jambes de Jaejoong. Celui-ci se mit à trembler de tout son corps, gémissant de crainte. Le Président de la Fraternité du Lys Blanc lui attrapa la main et la serra bien fort dans la sienne, entrelaçant ses doigts aux siens. C'était son seul moyen de le soutenir, de lui rappeler qu'il était en sécurité à présent. Changmin lui remonta les genoux, pliant ses jambes pour mieux analyser ce qu'il avait sous les yeux. Il changea ses gants pour aborder la partie la plus délicate et intime de Jaejoong, là où il avait subi le pire de ses sévices corporels.

— Quelle drogue t'ont-ils fait prendre ? demanda-t-il à nouveau.

— GHB, répondit-il d'une voix brisée.

— En quelle quantité ?

— Je ne sais pas.

Les doigts de Yunho se serrèrent un peu plus sur ceux de Jaejoong.

— Sûrement plus d'une dose vu ton état physique. Je ne vois pas trop de déchirements, ils ont bien attendu que tu sois docile. Ils l'ont fait sans protection ? On va devoir faire des tests de dépistage. Il se peut que tu n'aies rien attrapé mais il faut s'en assurer.

Le corps de Jaejoong était secoué de spasmes rien qu'à l'évocation de ce qu'il s'était passé, et Yunho se rappelait très bien de l'état amorphe dans lequel il était durant l'enregistrement de son viol. Il avait essayé de se défendre mais son corps n'avait pas suivi, trop engourdi par la drogue. Ses larmes et ses plaintes n'avaient rien changé, ils s'étaient défoulés avec plaisir sur lui, à l'intérieur de lui. Ces images resteraient à jamais gravées dans la mémoire de Yunho. Mais la véritable torture était de savoir que Jaejoong, lui, resterait marqué à vie dans son âme, même si son corps allait finir par se remettre de ces traitements. Changmin soupira de soulagement : les dégâts étaient moins importants qu'il ne l'aurait cru, mais cela n'en diminuait pas moins la violence psychologique subie, ni le viol en lui-même. Jaejoong allait mettre quelques jours pour se remettre de la drogue qui polluait son corps, et plus encore pour panser les blessures intérieures consécutives aux rapports non consentis qu'il avait subis. Il l'aida à reposer ses jambes et les recouvrit de la couverture pour lui faire comprendre que l'examen était terminé. L'infirmière prit la suite et commença à nettoyer son corps avec la serviette plongée dans l'eau chaude. Ses gestes étaient lents et doux, Jaejoong se sentit apaisé, l'expression de son visage était moins tirée, et il diminua la pression de ses doigts enlacés dans ceux de Yunho.

— Merci, murmura le Président de la Fraternité du Lys Blanc, comme s'il parlait à sa place.

Il prit la suite tout naturellement, s'occupant des parties les plus intimes avec la plus grande délicatesse, de peur de lui faire mal. Yunho pouvait voir que ces efforts n'étaient pas vains, Jaejoong paraissait de plus en plus conscient de ce qui l'entourait. Les yeux grands ouverts, il leva son regard vers son compagnon. Durant une fraction de seconde, Yunho oublia tout ce qu'il s'était passé il plongea dans l'océan noir des iris qui le fixaient. Rien ne pouvait altérer la pureté de ces yeux, il en était certain désormais. Il ne s'arrêta pas cependant dans sa tâche. Avec Taecyeon et Changmin pour témoins, il finit de le laver au niveau des pieds. Ils étaient si froids encore, et il espérait que la serviette chaude lui fasse du bien. Puis, avec un linge plus petit, il lui nettoya le visage, avec douceur, passant sur son front, caressant ses joues rosies par le frottement. Le jeune homme ne disait rien, il ne gémissait plus de crainte ou de douleur. Quand Yunho le remit sur les oreillers, il remarqua les larmes qui étaient venues noyer ses yeux. Le cœur du Président du Lys Blanc se serra de nouveau, lui rappelant où ils étaient.

— Pardonne-moi, fit Jaejoong de sa voix déchirée.

Yunho le regarda les yeux ronds et se pencha sur lui en lui prenant la main.

— Pour quoi ? demanda-t-il avec douceur.

— Je ne voulais pas, mais je n'ai pas pu les empêcher de… pardonne-moi, continua le jeune homme en pleurant.

Ces paroles bouleversèrent Yunho au plus profond de son être. Son corps se retrouva transpercé de part en part par des lames d'acier.

— Tu n'as rien fait de mal, lui dit-il douloureusement. Absolument rien. Si je n'étais pas entré dans ta vie, tu n'aurais jamais subi tout ça.

La vérité était difficile à accepter, pourtant cela ne faisait aucun doute dans l'esprit de Yunho. Il ne connaissait pas son ennemi, mais il avait décidé de lui faire payer son arrogance en s'en prenant à un innocent, à quelqu'un qu'il aimait. Après avoir réussi tant bien que mal à rester maître de lui-même jusqu'à présent, Yunho fondit en larmes au chevet de Jaejoong. Il tenait sa main entre les siennes, tremblant de tout son être. Le front posé contre ses doigts, il se laissait aller à ses sanglots, répétant à son compagnon qu'il n'avait rien fait de mal, que le véritable coupable était celui qui se pensait au-dessus des autres. Jaejoong posa sa main libre sur la tête de son compagnon. D'une légère pression, il l'amena vers lui, le faisant reposer contre sa poitrine. N'ayant plus la force de dire quoi que ce soit, il le laissa apaiser sa peine dans ses bras. Lui-même pleurait encore. Sur les cinq jours infernaux qu'il avait vécu. Sur le viol qu'il n'avait pu empêcher. Sur le sentiment de culpabilité qu'il ressentait malgré lui. Sur le soulagement d'avoir été sauvé et de voir Yunho à ses côtés. Il voyait le sang sur la chemise du Président de la Fraternité du Lys Blanc, il sentait les tremblements de son corps, avait remarqué les cernes sous ses yeux.

— Je t'ai causé du souci…

— Arrête, coupa Yunho.

Il se redressa et prit le visage de Jaejoong entre ses mains.

— On s'en sortira, tu prendras le temps qu'il te faudra pour te relever. Je vais payer pour une chambre privative, tout confort. On fera ce qu'il faut. Je trouverai ceux qui t'ont fait ça et repeindrai les murs de leurs maisons avec leur sang.

— Tu es obligé d'aller jusque-là ? demanda Jaejoong avec une grimace.

— Ils ont posé les mains sur toi. Oui j'irai jusque-là.

Il lui embrassa le front d'un chaste baiser avant de se relever. Il ne s'était permis que cinq minutes de larmes. Il réajusta sa veste pleine de poussière sur ses larges épaules, une expression déterminée sur le visage.

— Changmin, est-ce que tu peux joindre Yoochun et Junsu ? fit-il en se tournant vers son cousin. Ils doivent être encore inquiets à l'heure qu'il est. Je pars au quartier général, transfère-le dans la meilleure chambre de cet hôpital, je paierai ce que tu me demanderas.

— Crois bien que je fais ça pour Jae et pas pour toi, répondit le jeune médecin du tac-au-tac.

— Mais j'y compte bien. Taec, quant à toi je veux que tu continues à veiller sur lui. J'enverrai quelqu'un pour te relever plus tard, et tu pourras te reposer. Si tu veux te rafraichir, la chambre de Jae aura une salle de bain, tu peux l'utiliser. Je dois retrouver Siwon et les autres. J'ai des connards à retrouver et à faire payer.

Jaejoong ne put rien dire : il était encore désorienté et épuisé. Il n'avait pas envie que Yunho s'en aille mais il n'avait pas d'autre choix que de le laisser faire. Tout son être se mit à hurler en voyant le Président de la Fraternité du Lys Blanc quitter la chambre, mais son corps était dans un tel état de fatigue qu'il perdit de nouveau conscience.

Une fois que Jaejoong fut sommairement lavé avec la serviette humide, on lui avait enfilé un pyjama de patient. Changmin avait fait venir deux infirmiers supplémentaires pour le transporter dans un lit à roulettes et le sortir de cette chambre peu confortable. Yunho restait juste à côté, la mâchoire serrée, tandis qu'ils se rendaient dans les étages supérieurs où l'hôpital mettait à disposition aux plus fortunés des chambres plus spacieuses, avec un petit salon pour les visiteurs, des linges de meilleure qualité et un service plus soigné. Taecyeon était derrière le convoi, et il ne pouvait s'empêcher de penser que le traitement des patients était beaucoup trop inégal suivant s'ils avaient de l'argent ou non. Yunho avait bien des raisons de choisir cette option : il en avait les moyens, mais c'était surtout la meilleure façon de garantir la discrétion du personnel sur la santé de Jaejoong. Malgré toute la volonté de Changmin pour le convaincre d'avertir la police, il était hors de question de laisser des représentants de l'ordre fouiner dans ses affaires. Il ne voulait pas non plus que les ravisseurs de Jaejoong apprennent qu'il était dans cet hôpital. Un couloir privatif permettait une meilleure surveillance de la part de ses propres gardes. Il traquerait lui-même les agresseurs de Jaejoong, avec les hommes en qui il avait confiance. Mais pour l'instant, l'heure n'était pas à la chasse. Jaejoong fut installé dans son lit avec douceur, et il ne broncha même pas. S'était-il endormi, ou bien était-ce la drogue qui continuait à le rendre aussi inerte ?

Yunho n'avait pas grand-chose à faire, l'attente allait être bien longue avant de le voir se réveiller. Dans ces conditions, le Président de la Fraternité du Lys Blanc décida de retourner au quartier général avant que les frères de Jaejoong n'arrivent. Changmin lui donna rapidement un peu plus de précisions sur les prises de sang qui avaient été faites. La pensée qu'ils aient en plus refilé une maladie à Jaejoong fit frémir Yunho mais il laissa son cousin continuer.

— On n'aura pas les résultats complets avant une semaine, et il faudra lui refaire une autre prise de sang dans trois mois pour être sûr. Mais on peut déjà faire le point sur le taux d'intoxication au GHB, si sa dernière dose est récente.

— Il y a quelque chose à faire ?

— Qu'il se repose entre nos soins. Il s'en remettra, je pense qu'il n'a pas eu le temps de développer une réelle dépendance. Il faut attendre que son corps l'élimine. Ce qui m'inquiète le plus ce sont les répercussions psychologiques. Un vio-

— Ne dis pas ce mot, coupa Yunho, toujours aussi pâle.

— Et pourtant, il va falloir affronter cela. Tu dois faire face à cette vérité, et une fois qu'il aura retrouvé toute sa conscience, il aura besoin de ton soutien.

— Mais je vais affronter ça, à ma manière, répliqua-t-il, le regard noir. Le sang que tu vois sur ma chemise n'a pas fini de couler. Il m'en reste quatre à retrouver.

— Je me doute mais, reprit doucement Changmin en posant une main compatissante sur son épaule. Il aura plus besoin de toi à ses côtés que d'un vengeur sanguinaire.

Pendant une fraction de seconde, le corps entier de Yunho se mit à trembler. Inquiétude, rage, haine, violence… Il partit pour ne plus ressentir cette frustration : il trouverait ces ordures. Il laissa l'être qui lui était le plus précieux au monde aux soins de Changmin. Les traits du visage de Jaejoong paraissaient moins tirés : il était en sécurité, la tête reposée contre un oreiller doux et propre, une couette épaisse sur son corps frêle. Le jeune médecin avait bien remarqué à quel point il était déshydraté et affamé. S'il ne pouvait rien lui donner pour l'instant, il lui posa une perfusion pour le soulager. Taecyeon restait muet, immobile, il n'osait même pas s'asseoir sur le canapé de la chambre. Le médecin le regarda avec interrogation mais ne lui dit rien : il avait coupé les ponts avec la Fraternité, cela signifiait qu'il n'avait rien à ordonner aux hommes de main de Yunho.

A peine vingt minutes plus tard, aux alentours de vingt-trois heures, deux hommes apparurent dans la chambre, une grande inquiétude marquant leurs visages. Ils paraissaient essoufflés, comme s'ils avaient couru jusqu'ici. Changmin les accueillit avec un sourire affectueux.

— Comment va-t-il ? demanda Junsu alors que Yoochun se penchait sur le lit pour caresser les cheveux de Jaejoong.

— Il se repose. Le pire est derrière lui, je pense, répondit Changmin. Il mettra du temps à s'en remettre cependant.

Taecyeon regarda les deux frères de Jaejoong l'entourer, lui prenant la main avec amour, lui murmurant des mots réconfortants. Le garde du corps n'avait pas à juger les relations qui s'étaient effritées entre Yunho et ces personnes, mais cela lui brisait le cœur de constater que Jaejoong avait été forcé d'être séparé d'eux et il n'avait pas mérité un tel sacrifice. Cela était profondément dommage qu'une circonstance aussi grave ait permis ces retrouvailles à la fois touchantes et bouleversantes. Dans son état actuel, le jeune homme réagissait à peine à leur contact, serrant juste les doigts de Yoochun qui était au bord des larmes. Et Changmin leur expliqua, avec professionnalisme, mettant de côté ses émotions les plus intimes, tout ce qu'avait subi Jaejoong, quelle était cette drogue qui le rendait si amorphe, comment Yunho l'avait ramené et comment il l'avait examiné avec soin. Junsu enlaça ses doigts dans ceux de Jaejoong, et d'une autre main il lui caressa la joue. Yoochun essuyait ses larmes. Ils étaient rassurés de le revoir, de le savoir en sécurité. Mais les conditions de sa capture leur brisaient le cœur. Puis Junsu se tourna vers Changmin, le visage crispé, contenant sa colère.

— Il n'a pas eu le courage de nous attendre, n'est-ce pas ?

— Ne commence pas, soupira le médecin. Ce n'est pas le moment de revenir sur vos querelles.

— On est là pour prendre le thé peut-être ? répliqua son ami. Pourquoi Jaejoong est dans cet état, dis-moi ?

— Tu ne peux pas rejeter toute la responsabilité sur Yunho.

— Mais je compte bien lui en toucher deux mots…

— S'il te plait Su, fit la petite voix de Jaejoong. S'il te plait.

Il resserra ses doigts sur ceux de Junsu.

— Ne l'accable pas, continua-t-il douloureusement.

Les traits de Junsu se radoucirent instantanément et s'installa sur la chaise disposée à côté du lit. Il lui murmura quelques mots et Jaejoong ne mit pas longtemps à se rendormir. Taecyeon restait droit comme un piquet. Il n'osait pas s'asseoir sur le canapé qui était à sa disposition. Intérieurement, il avait envie de hurler. Même la fatigue ne parvenait pas à lui faire baisser sa garde. Le garde du corps se sentait coupable : il était celui à qui Yunho avait confié la sécurité de Jaejoong, et il avait baissé la garde quelques minutes. Cela avait suffi pour que l'ennemi, quel qu'il soit, parvienne à enlever le jeune homme et à lui faire du mal. Au-delà de la culpabilité de sa fonction, une douleur lancinante perçait son cœur continuellement. L'avoir retrouvé et secouru des griffes de ses bourreaux n'avait pas apaisé cette sensation. Pire encore, elle le brûlait de l'intérieur. Ils étaient arrivés trop tard.

Changmin prit congé de ses amis, il avait d'autres patients à voir et il ne pouvait pas se permettre de s'occuper uniquement de Jaejoong. Yoochun et Junsu pouvait très bien veiller sur le repos du jeune homme, de toute façon c'était la seule chose qu'ils pouvaient faire dans l'état actuel des choses.

Attendre. Taecyeon ne comprenait pas comment un tel mot pouvait être si affreux. Il était minuit enfin. Que faisait Yunho à cette heure-ci ? Était-il rentré pour se reposer, pour bien pour continuer de chercher les ravisseurs de Jaejoong afin de leur faire payer leur crime ? Il n'en avait aucune idée.

Attendre. Que le corps de Jaejoong évacue la drogue. Qu'il sorte de son état inconscient. Mais pour quoi ? Ils ne retrouveraient pas le Jaejoong qu'ils connaissaient lorsqu'il se réveillerait. Il venait de vivre un grave traumatisme et il n'était pas certain qu'il s'en remette aussi vite.

Attendre encore. Combien de temps ? Était-ce par crainte de voir l'état de Jaejoong que Yunho était parti soudainement ? Ils allaient devoir surmonter cette épreuve main dans la main.

Ils restèrent dans la chambre d'hôpital toute la nuit. Taecyeon avait perdu la notion du temps et il se contentait d'observer Junsu et Yoochun qui veillaient tour à tour sur le sommeil de Jaejoong pour vérifier que tout allait bien. Le jeune homme avait dormi profondément et simplement durant toute la nuit, et peut-être était-ce mieux ainsi. Vers dix heures du matin, il y eut un petit sursaut général quand on toqua timidement à la porte. Taecyeon avait dû s'assoupir vingt minutes tout au plus. Sans attendre la réponse, quelqu'un ouvrit et entra dans la chambre. Heechul apparut sous leurs yeux étonnés, emmitouflé dans une veste en laine épaisse qui lui couvrait le bas du visage. Il inclina la tête deux fois en direction de Junsu et Yoochun qui répondirent à son salut presque avec méfiance. Ils ne s'étaient pas vus depuis que les deux hommes avaient claqué la porte de la Fraternité. Ils n'étaient pas habitués à voir Heechul dans cet état, pas maquillé, l'air fatigué, presque effacé.

— Je peux ? murmura-t-il en montrant la chaise que Junsu avait laissé, juste à côté du lit.

— Je t'en prie, répondit ce-dernier du tac-au-tac.

Chansung avait suivi Heechul et il s'installa à côté de Taecyeon discrètement. Il lui expliqua dans un murmure que Yunho allait envoyer Myungsoo aux alentours de midi pour relever la garde.

— Moi je ne fais qu'accompagner Heechul pour être sûr qu'il revienne en un seul morceau, ajouta-t-il.

— Je ne suis pas en sucre, siffla le concerné avec une pointe d'agacement.

— Dans tous les cas, continua Chansung en faisant mine de ne pas l'avoir entendu. Tu as besoin de te reposer.

— Je vais bien, mentit Taecyeon.

Ce fut à ce moment que Jaejoong ouvrit les yeux et se tourna vers Heechul. On pouvait clairement voir que c'était à ce moment précis que l'hôte craqua et fondit en larmes, serrant la main de Jaejoong dans la sienne.

— Je suis tellement désolé, parvint-il à dire.

— Pourquoi donc ? demanda Jaejoong.

— C'est de ma faute…

Jaejoong avait retrouvé suffisamment de force et de lucidité pour se redresser et regarder son ami droit dans les yeux. Il voyait très bien où il voulait en venir et il refusait de le laisser continuer.

— C'était le fruit de ma propre négligence. Tu n'es responsable de rien. Taecyeon n'est responsable de rien. Et Yunho non plus. Je savais que j'étais en danger et je suis sorti sans escorte, c'est aussi bête que ça.

— Alors si on devait pointer du doigt quelqu'un, je suggère… commença Junsu.

— Tais-toi, coupa Yoochun.

— Si j'avais été plus fort ce jour-là, tu n'aurais pas eu besoin de sortir pour moi, continua Heechul. Je ne me pardonnerai jamais…

— C'est suffisamment dur pour moi, murmura Jaejoong en se rallongeant, les yeux rivés sur le plafond. Si tous les êtres qui me sont chers commencent à me regarder avec culpabilité ce sera encore moins supportable.

Il ne voulait pas y penser. Il avait presque envie qu'on lui donne une nouvelle dose pour qu'il perde de nouveau le contrôle de son corps. Pour qu'il se laisse s'envoler loin de la réalité. Les souvenirs revenaient dans son esprit comme une brûlure. Il sentait tous les regards posés sur lui, il percevait leur inquiétude, leur gêne. Eux non plus ne devaient pas savoir comment faire face à la situation. Heechul ne lâchait pas la main de Jaejoong. Ses yeux étaient rougis, les traits de son visage étaient tirés par la fatigue. Les mots de Jaejoong n'avaient pas effacé son sentiment de culpabilité mais le plus important était que son ami guérisse.

— Tu peux dormir, je reste à tes côtés, murmura-t-il.

Considérant qu'il y avait déjà beaucoup trop de monde dans la chambre, Yoochun et Junsu décidèrent de sortir pour prendre un petit-déjeuner après cette nuit éreintante. Taecyeon resta debout, impassible, pendant que Chansung partit lui chercher un café, grommelant sur l'entêtement du garde du corps. Jaejoong se sentait épuisé. Le court regain de force qui lui avait permis de remonter les bretelles à ses amis s'était évaporé. Il prit cela pour un soulagement. Il allait pouvoir laisser son esprit s'évader loin de la réalité à nouveau. Il remercia Heechul dans un souffle avant de se laisser emporter par le sommeil. La douce chaleur que dégageait la chambre d'hôpital était apaisante. Le matelas sur lequel son corps reposait était moelleux, comme s'il flottait sur un nuage. Il se sentait bien, son esprit pouvait prendre son temps pour guérir.

Il faisait froid sur ce ciment poussiéreux. Il était nu dans le noir, incapable de bouger. Ses sens ne répondaient pas, il ne pouvait même pas appeler au secours. Il essayait de hurler pourtant, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Son cœur se serra sous la frustration. Puis il sentit une main chaude se poser sur sa cuisse. Il bougeait enfin. Du moins on le forçait à bouger. Le dos contre le sol râpeux et sale, on lui écarta les jambes. « Non… » supplia-t-il au bord des larmes. « Je ne veux pas. » Mais les mots restaient bloqués au bord de ses lèvres. On se pressait contre lui encore et encore.

Jaejoong hurla. Si fort que tout le monde autour de lui s'était immobilisé. Heechul, qui s'était assoupi, se redressa avec inquiétude. Son ami s'était assis, rejetant les couvertures, arrachant sa perfusion au passage. Le teint blême, le visage humide et effaré, Le cœur de Jaejoong battait si vite qu'il n'entendait plus rien autour de lui. La panique avait pris le contrôle de son corps et il avait du mal à respirer convenablement. Les ombres de ses amis n'étaient plus que des inconnues à ses yeux. Il se leva, le corps tremblant, trébucha légèrement avant de se précipiter dans la salle de bain. Les gens l'appelaient mais il ne répondait pas. Il ferma la porte derrière lui et se jeta sur la cuvette des toilettes. Il eut un haut-le-cœur, et déversa sa bile dans la cuvette. Sa poitrine douloureuse se contractait à chaque vomissement, l'épuisant un peu plus au fur et à mesure qu'il se vidait. Lorsqu'il eut terminé, il fondit en larmes, recroquevillé au sol, parvenant à peine à se cramponner au bord de la cuvette.

— Jae ! fit la voix de Junsu qui peinait à contenir sa panique de l'autre côté de la porte. Que se passe-t-il ? Tu as besoin de notre aide ?

— Changmin, répondit Jaejoong d'une voix rauque et entrecoupée de sanglots. Faites venir Minnie…

Ses tremblements s'intensifièrent. Pourvu que personne n'entre avant l'arrivée du médecin. Pourvu qu'on ne le voie pas dans cet état. Il pleurait. De douleur, de frustration, des souvenirs qui le hantaient comme s'il les vivait en boucle. Le temps resta suspendu jusqu'à l'arrivée de Changmin. Yoochun avait été celui qui était parti le chercher en courant comme si sa vie en dépendait. « Que se passe-t-il ? » l'entendit-on dire. « Il fait une crise » avait répondu Junsu. Le jeune médecin ouvrit la porte de la salle de bain et la referma derrière lui pour éviter d'exposer Jaejoong au regard inquiet de ses proches. Il s'agenouilla devant lui, le regard doux, posant une main sur son épaule pour lui signifier sa présence et le faire sortir de sa transe.

— Comment tu te sens ?

Jaejoong tourna vers lui un regard vitreux. Ses sanglots redoublèrent. Changmin n'avait jamais vu son ami aussi diminué et c'était douloureux. Les jambes de Jaejoong reposaient sur le linoleum comme deux poids morts. Il ne fallut pas plus longtemps au médecin pour remarquer qu'une substance blanchâtre avait coulé à l'intérieur de la cuisse du jeune homme et il était évident que c'était la raison pour laquelle il était paralysé sur le sol, la tête enfouie dans ses bras. En tant que médecin il savait gérer ce genre de situation, mais ce n'était pas n'importe quel patient. L'idée même de penser aux sévices subis par son ami lui faisait froid dans le dos. Une part de sa vie au sein de la Fraternité demeurait dans son sang, et cette part avait une violente envie de retrouver les monstres qui avaient fait ça. Mais l'homme qui avait voué son existence à sauver des vies reprit le dessus. Ce n'était pas d'une vengeance dont Jaejoong avait besoin, mais de soins et de réconfort.

— Ce n'est pas grave, Jae, murmura-t-il, la gorge nouée. Vu la façon dont ils ont procédé je m'y attendais.

Jaejoong avait du mal à respirer, comme s'il s'étouffait dans ses sanglots. Mettant son rôle de médecin de côté pour laisser place à l'ami d'enfance, Changmin le prit par les épaules et le ramena vers lui, le serrant dans ses bras.

— C'est fini, on va s'occuper de toi, d'accord ? On est là pour t'aider. Tu sais ce qu'on va faire là ? Tu vas prendre une bonne douche, on va changer les draps, la tunique… on va évacuer ce qu'on peut des souvenirs qui te hantent. Si tu as besoin de quoi que ce soit, je peux te le donner.

— Yunho, répondit enfin Jae d'une voix brisée. Je veux Yunho.

— Très bien, je vais l'appeler. Il n'arrivera pas à temps pour la douche, alors qui veux-tu pour t'aider ?

— Taec.

Il paraissait enfin plus assuré. Son corps tremblait moins, mais il n'osait toujours pas bouger les jambes pour se relever. Changmin appela le garde du corps qui les rejoignit aussitôt, le regard interrogateur. Le médecin lui expliqua sommairement les démarches à suivre, le fait qu'il devait aider Jaejoong à se laver et à se changer. Taecyeon prit le relai en prenant son protégé dans ses bras. Ses doigts s'étaient agrippés à sa chemise comme s'il fallait qu'il se raccroche à quelque chose pour ne pas sombrer de nouveau.

— Si tu te sens fiévreux, préviens-moi, ajouta Changmin à l'adresse de Jaejoong.

Il s'était relevé, prêt pour demander de l'aide au personnel et rassurer les autres qui devaient attendre dans la chambre avec inquiétude. Taecyeon releva Jaejoong, le tenant suffisamment fort pour éviter que le jeune homme, qui n'avait aucune force dans les jambes, ne s'affale sur le sol comme un pantin sans fils. Changmin avait fermé la porte de la salle de bain, étouffant les regards et les questions anxieuses. Ne sachant trop comment procéder, Taecyeon baissa le couvercle des toilettes pour permettre à son protégé de s'y asseoir.

— Très bien, dit-il doucement. On va enlever cette tunique, et après vous irez prendre une douche bien chaude, ça vous aidera à évacuer…

— Si c'était si facile, ça se saurait, répondit la voix éraillée de Jae.

— Écoutez, évidemment que ce n'est pas un remède miracle, mais il faut bien commencer par quelque chose.

Taecyeon se voulait ferme, mais il avait mis toute sa douceur possible dans sa voix pour le pas le brusquer. Lui-même ôta sa veste de costume et remonta les manches de sa chemise jusqu'au coude, révélant ses muscles saillants aux avant-bras. Il aida ensuite Jaejoong à enlever le seul vêtement qu'il portait : sa robe d'hôpital. Du moins, son protégé se contenta de lever les bras au moment où Taecyeon faisait glisser la tunique par-dessus sa tête. Jaejoong était nu, tremblait encore un peu, un faon perdu dans la neige. Le garde du corps lui prit la main pour le mettre debout. Jaejoong entra dans la douche et ouvrit l'arrivée d'eau en silence. Le jet était chaud à en juger par la vapeur qu'il dégageait aussitôt.

— Tourne-toi quelques instants, dit-il.

Et Taecyeon se tourna sans discuter. Jaejoong réprima un gémissement d'humiliation lorsqu'il s'accroupit, essayant de nettoyer frénétiquement entre ses jambes, jusque dans son intimité. Rien n'effacerait, rien ne guérirait. Ils l'avaient marqué au fer rouge dans sa propre chair en riant. Et pour quelle raison ? Il l'ignorait encore. Il se redressa non sans difficulté et reprit la parole.

— C'est bon.

Le garde du corps lui fit de nouveau face. Ils n'avaient pas besoin de se parler pour comprendre ce qu'ils devaient faire : Taecyeon prit l'initiative de ramasser le shampoing, puis de masser délicatement les cheveux de Jaejoong qui se laissait faire. Ce n'était pourtant pas dans ses attributions de jouer l'assistant de vie d'un homme à peine plus âgé que lui. Cependant, il le faisait sans se poser de question, savonnant pieusement le corps affaibli de Jaejoong qui paraissait amorphe. Taecyeon prenait soin de Jaejoong, comme jamais il n'avait pris soin de personne. Ses gestes doux et précautionneux contrastaient avec son épaisse carrure, ses larges épaules, sa mâchoire carrée… Jae se rendit compte combien il était adorable : il avait toujours supporté ses caprices, respecté ses limites, au-delà de son métier de garde du corps.

— Merci, fit Jaejoong, brisant le silence.

Taecyeon répondit par un sourire. Enfin, quand ils en eurent fini avec la douche, il entoura le corps du compagnon du Président d'une serviette suffisamment grande pour le recouvrir jusqu'aux genoux. Il en prit une plus petite pour lui sécher les cheveux, toujours en faisant attention à ses gestes.

— Je ne sais pas comment les choses vont évoluer, je sais juste que vous n'êtes pas seul. Prenez votre temps pour vous reposer, retrouver des forces. Je ne sais pas exactement ce que prévoit Yunho non plus mais il sera à vos côtés.

Jaejoong reposa son front sur l'épaule de son garde du corps. On leur avait donné un pyjama fraîchement lavé, Changmin leur avait signalé que la literie avait été changée et qu'elle n'attendait plus que le patient. Cela signifiait qu'il était temps pour Jaejoong de se recoucher. Il enfila lui-même le pyjama avec des gestes fébriles. Même si cela n'était que pour une courte durée, une douche avait fortement apaisé son esprit, cependant la fatigue avait vite repris le dessus et l'idée même de marcher jusqu'au lit était angoissante. Taecyeon sembla le comprendre, alors il le prit dans ses bras pour l'y emmener. Jaejoong commença à s'endormir alors même qu'il était encore porté par son garde du corps.

— Yunho… murmura-t-il au moment où le garde du corps l'allongea dans le lit.

— Je l'ai appelé, dit Changmin en se penchant sur lui. Il arrive. En attendant je te mets une nouvelle perfusion, d'accord ?

Le médecin manipula son bras délicatement. Son ami était déjà dans les bras de Morphée.

— Plus de peur que de mal, soupira-t-il, soulagé. Il fera sûrement d'autres crises, mais il va bien. Du moins suffisamment bien compte tenu de ce qu'il a vécu ces derniers jours.

Il se tourna vers Heechul qui avait pratiquement perdu le peu de couleurs qui lui restaient. Il était assis sur le canapé, une tasse de chocolat chaud dans les mains.

— Il va avoir besoin de vous tous d'accord ?

xXx

Yunho n'avait pas le temps de se reposer. Il allait et venait dans les locaux de la Fraternité du Lys Blanc, faisant le point sur le travail de ses hommes. Il devait retrouver les responsables, il ne se reposerait pas tant que leurs noms resteraient inconnus. Il avait besoin de mettre un visage sur la menace, une raison. Il avait besoin d'éliminer de la surface de la Terre ceux qui avaient osé poser les mains sur Jaejoong. Leur sang repeindrait les trottoirs de Séoul. Siwon était après lui, lui implorant d'être raisonnable, de se doucher, de dormir ne serait-ce qu'une petite heure, mais rien ne semblait faire entendre raison à Yunho.

Ses subordonnés étaient sur le qui-vive. Les agents extérieurs menaient l'enquête, Minjun était aux commandes de chaque groupe depuis sa cabine, regroupant les informations et les indices. Il envoya ses assistants auprès des rares agents de police qui coopéraient avec eux discrètement. Les enveloppes, les photographies et la clé USB étaient les seuls indices physiques laissés par l'ennemi. L'entrepôt n'avait sûrement rien contenu de compromettant appartenant aux ravisseurs. Pas même les reste d'un repas, d'une bouteille en plastique ou un papier de chewing-gum. Rien. Yunho avait déjà l'impression de perdre une guerre dont il ne connaissait pas les enjeux. Il avait suffisamment d'orgueil et de témérité pour refuser de se laisser écraser sans combattre. Les membres du Lys Blanc n'avaient aucun doute sur le fait qu'il trouverait les coupables et leur ferait payer leur attaque. Les représailles allaient être sanglantes.

Pas de repos. Pas encore.

Puis son téléphone se mit à sonner : le nom de Changmin apparaissait sur l'écran. Une vague d'inquiétude balaya son visage. Il décrocha, en espérant ne pas recevoir une mauvaise nouvelle. Mais à quoi s'attendait-il ?

— Amène tes fesses ici, lui dit sèchement son cousin. Jaejoong a besoin de toi plus que jamais, tu ne peux pas rester là-bas à pourchasser des chimères. Laisse tes équipes faire leur job, tu as le droit de t'accorder du repos et de prendre soin de celui que tu prétends aimer.

Yunho raccrocha sans lui répondre. Il se contenta de soupirer avant de lever les yeux vers Siwon qui le regardait avec interrogation.

— Je te laisse gérer à ma place. Jaejoong...

— File. Et repose-toi par la même occasion, sourit le Vice-président. S'il y a vraiment quelque chose de concret je te contacterai mais Jae a plus besoin de toi que nous.

L'éternelle prestance de Yunho avait beaucoup diminué depuis ces derniers jours. Les événements lui avaient échappé. On avait touché à sa vie personnelle, à une personne à qui il tenait. Ils avaient fait du mal à Jaejoong uniquement parce que c'était son compagnon, il n'avait été que l'instrument de leur attaque, tout simplement parce que Yunho avait eu la prétention de croire qu'il était intouchable. Il n'avait pas pu le protéger. Depuis l'enlèvement, il n'avait pas réussi à cacher ses angoisses et sa frustration. Les membres de la Fraternité du Lys Blanc pouvaient être admiratifs et intimidés par leur boss, mais jamais ils ne l'avaient vu réellement perdre le contrôle de la situation. Yunho n'avait jamais été complètement en colère, il parvenait à maîtriser ses émotions lorsque cela touchait les affaires. Mais cette fois, c'était différent.

Il partit directement pour l'hôpital, Myungsoo au volant de sa voiture. Quelques minutes de répit. Le temps du trajet. Il ne les savoura même pas. Si quelque chose de grave était arrivé à Jaejoong, Changmin ne lui aurait pas parlé de cette façon. Mais d'un autre côté, pour que son cousin l'appelle tout de même, cela voulait dire que la situation était sérieuse.

Quand Yunho entra dans la chambre avec Myungsoo, il fut surpris de constater qu'il y avait déjà beaucoup de monde autour de Jaejoong. Son regard s'attarda sur Heechul qu'il pensait déjà rentré de sa visite depuis longtemps. Une partie de lui se doutait qu'il aurait été difficile pour l'hôte numéro un de la Fraternité de faire un simple aller et retour. Il ne pouvait pas lui en tenir rigueur. Jaejoong paraissait dormir paisiblement, ce qui rassura Yunho. Enfin, ses yeux se posèrent sur Junsu qui le fixait avec insistance. Il lui semblait ne plus avoir vu Yoochun et lui depuis des années alors que leur dispute était relativement récente. Si le visage de Yoochun était marqué par l'inquiétude, le souvenir des circonstances qui avaient mis fin à leur amitié étaient trop vivaces pour effacer toute trace de ressentiment dans les yeux de Junsu. Yunho également n'était pas très heureux de ces retrouvailles mais elles étaient inévitables.

Avant qu'un mot ne soit prononcé, Changmin prit son cousin par le bras et le fit sortir de la chambre pour lui expliquer pourquoi il l'avait appelé. Il lui raconta la crise de panique, les séquelles encore fraîches qui piégeaient Jaejoong physiquement et psychologiquement.

— Il te demande, finit-il. Reste auprès de lui, montre-lui que tu es là. C'est ce dont il a besoin maintenant. Cela ne l'aidera pas que tu t'éloignes pour chasser ses bourreaux.

Yunho soupira longuement. Il avait de plus en plus de mal à cacher son épuisement. Cela n'échappa pas aux yeux de Changmin.

— Et tu en as besoin aussi.

D'instinct, il posa sa main contre la nuque de Yunho et colla son front contre le sien. Cela faisait des années qu'ils n'avaient pas fait ce geste pourtant naturel à une époque.

— On les aura ces chiens mais pas si tu t'épuises jusqu'à l'effondrement. Chaque chose à la fois.

Ils retournèrent dans la chambre et le président de la Fraternité du Lys Blanc commença par échanger quelques mots avec Heechul.

— Tu devrais rentrer, dit-il tout doucement en lui caressant la joue. Et vraiment prendre du repos, te rebooster, car on va avoir besoin de toi. Appelle Hangeng si tu veux, ça te fera du bien.

— Je le ferai.

— Ramène-le tranquillement, ajouta-t-il à l'adresse de Chansung. Et ramène Taec également. Lui aussi a besoin de repos.

Yunho regarda Taecyeon qui lui fit un signe de tête, résigné à devoir admettre qu'il n'allait plus tenir longtemps.

— Merci pour avoir veillé sur lui, tu mérites d'avoir le reste de la journée de libre, et même celle de demain. Myungsoo va prendre ta place.

Les trois hommes partirent sans plus attendre, non sans jeter un dernier coup d'œil sur Jaejoong. Ils se retrouvaient enfin, tous les cinq, réunis après des années. Changmin fut le premier à le remarquer. Ils avaient grandi ensemble, ils avaient surmonté les épreuves de la rue ensemble avant de décider de faire quelque chose de leur vie. Ils étaient tous les cinq les piliers de la Fraternité du Lys Blanc. Ils n'avaient pas prévu de se séparer sur des désaccords, et pourtant ils en étaient là. Ce qui aurait dû être des retrouvailles émouvantes se retrouva être un moment particulièrement tendu.

— Vous rendez-vous compte qu'il a fallu attendre un événement aussi dramatique pour qu'on soit réunis tous les cinq ? dit le médecin pour briser la glace.

— La faute à qui ? répondit Junsu du tac-au-tac sans quitter Yunho des yeux.

— Tes discours sur le plus grand méchant que la Terre n'ait jamais porté, tu te les gardes, répliqua le président de la Fraternité.

— Et pourtant, Jung Yunho, si vous étiez quelqu'un d'honnête, jamais une chose pareille ne serait arrivée à Jaejoong. Ose dire le contraire !

Mais Yunho n'avait pas besoin des remontrances de Junsu pour culpabiliser sur l'état de son compagnon. Il ferma les yeux un instant, le temps d'évacuer l'hostilité qui marquait son visage. Puis il baissa le regard sur Jaejoong, caressant sa joue du bout des doigts. Il était plus pâle que d'habitude mais il avait l'air serein.

— Tu sais au moins qui a fait ça ? demanda Yoochun, calmement.

— Non, je ne sais pas qui, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas ce qu'ils attendent de moi. Tout ce que je peux dire, c'est qu'ils menacent Jaejoong depuis des mois et me narguent en m'envoyant des photos. Ils ont attendu un moment d'égarement pour attaquer.

— Il va falloir faire sérieusement le tour de tes ennemis, dit Junsu d'une voix grave.

— Qu'est-ce que tu crois que j'essaie de faire ? répliqua Yunho, sèchement.

Les hostilités étaient sur le point de reprendre quand Jaejoong sortit de son sommeil et prit la main de son compagnon dès qu'il se rendit compte qu'il était là. Yunho se pencha au-dessus de lui, s'essayant à un sourire qui se voulait serein.

— Comment tu te sens ?

— Mieux, répondit-il d'une petite voix. Tu as l'air exténué.

— Je vais bien.

— Tu as dormi ?

— Cela n'a aucune importance…

— Tu repars ?

L'expression légèrement anxieuse qui marquait le visage de Jaejoong à l'idée de voir de nouveau Yunho partir finit par convaincre ce-dernier de rester. Il lui embrassa le front avec douceur.

— Je reste avec toi.

Jaejoong se décala légèrement sur le côté pour faire signe à Yunho de s'allonger près de lui. Ce-dernier jeta un coup d'œil interrogateur vers Changmin qui haussa les épaules.

— Tu ne vas pas refuser de dormir si c'est lui qui te le demande.

— De toute façon, nous allons faire un aller et retour par la maison, dit Yoochun. On discutera une autre fois. Ça fait plaisir de te voir quand même.

— Parle pour toi, marmonna Junsu.

Yoochun leva les yeux au ciel. Yunho avait à peine écouté, trop occupé à se perdre dans les yeux de Jaejoong. Comme hypnotisé par lui, il s'allongea dans le lit. Il ne vit pas les deux frères de Jaejoong regarder étrangement Changmin qui venait de sortir une seringue de sa poche. Myungsoo avait aussi remarqué ce geste suspect et il semblait être sur le point d'accourir vers lui. Mais l'hésitation lui fit perdre de précieuses secondes. Délicatement, le médecin posa sa main droite sur la tête de Yunho, comme s'il voulait lui caresser les cheveux. De son autre main, il rapprocha l'aiguille de sa seringue au niveau de son cou et piqua au niveau d'une veine. Son cousin réagit à peine.

— Qu'est-ce que… commença Myungsoo.

— Tranquille, je l'aide juste à bien dormir. Il pourra repartir à la chasse flambant neuf.

— Il va te tuer, commenta Junsu.

— Je profite des droits du sang. Je ne risque rien, n'est-ce pas mon petit chou ? fit Changmin d'une voix amusée.

— Ça ne t'empêchera pas de te prendre une tarte, maugréa ce-dernier qui pourtant se laissait totalement faire.

Mais le médecin savait qu'il n'en ferait rien. Jaejoong se blottit contre Yunho qui l'enlaça en retour. Ils s'endormirent tous les deux en un instant. Yoochun et Junsu partirent en silence : ils allaient pouvoir se reposer un peu, rentrer chez eux pour se rafraichir, manger enfin après une entière demi-journée à veiller sur leur frère. Jaejoong était entre de bonnes mains et la période la plus critique était passée. Changmin allait retourner à ses autres patients quand il se tourna vers Myungsoo. Le jeune homme s'était assis sur le canapé, l'air songeur, toujours incertain de ce qu'il aurait dû faire lorsque Changmin avait forcé son président à dormir.

— Cela ne te dérange pas de devoir rester les veiller tous les deux tandis qu'ils partagent le même lit ?

— Je fais ce qu'il m'a ordonné de faire, répondit-il d'une petite voix.

— Je te conseille quand même de te dégourdir les jambes dans le couloir, de leur laisser leur intimité. Il n'arrivera rien à Jaejoong le temps qu'ils se reposent, lui dit le médecin avec un ton compatissant. Là ils sont partis pour quelques heures de sommeil profond, tu peux souffler.

Myungsoo inclina la tête respectueusement. Après tout, Changmin avait été un des fondateurs de la Fraternité du Lys Blanc. Il était peut-être médecin aujourd'hui, mais il avait encore le tatouage quelque part sur sa peau. Il le laissa partir avant de tenir compte de ses conseils. Cela ne ferait pas de mal de profiter de quelques heures de quiétude avant que les choses sérieuses ne reprennent. Il n'avait jamais vraiment vu Yunho et Jaejoong aussi proches, il ne s'intéressait pas à leur intimité et il n'était pas le garde du corps personnel de Jaejoong, contrairement à Taecyeon. Il savait seulement que Yunho pouvait être capable de mettre Séoul à feu et à sang pour retrouver celui qui avait fait du mal à son compagnon. Etant celui qui avait trouvé le cagibi sombre dans lequel ses ravisseurs avaient enfermé Jaejoong, Myungsoo était lui aussi animé par la colère. Il avait toujours été bien traité par cet homme, il l'admirait.