Orage d'été


C'est sur le Chemin de Traverse, Al a eu onze ans. Cette année-là, l'été est caniculaire. Les espaces de verdure sont roussis par le soleil et la longue avenue sorcière s'abrite tant bien que mal à l'ombre des parasols éclatants et des véoliennes rayées.

Son père et Lily sont partis chercher une table sur la terrasse bondée du glacier Fortarôme, et James, l'air suffisant, balade sa tignasse auburn du côté du magasin de Quidditch. Pendant ce temps, Ginny accompagne Al chez Madame Guipure.

Quand ils entrent, la clochette s'agite dans un carillon strident. La petite dame assise derrière le comptoir sursaute et arrache instinctivement son beignet glacé de sa bouche avec un empressement coupable. Ca fait tout drôle parce que ses jolis bras potelés sont rouges écrevisses, une tomate de peau ces bras trop mûres...

La boutique est traversée par des charmes de ventilation. Al pose ses paquets, content d'être au frais. La dame se ressaisit, repose amoureusement son beignet dans son carton à pâtisserie, saute du tabouret et vient prendre les mesures de son jeune client.

Derrière le paravent on entend des voix étouffées, d'autres clients sans doute, qu'un sourire respectueux a invité à s'installer dans un petit salon attenant.

Al insiste pour se changer dans la cabine, il connaît trop bien sa mère, il sait que sans quoi, elle va sans arrêt tripoter son col, ses manches, elle va faire de nouveaux plis. Comme un enfant gêné, Al préfère l'exiguïté de la pièce d'essayage à ses manies un peu sèches de maman préoccupée par son bien-être vestimentaire.

Alors qu'il passe la tenue, un des boutons saute brusquement avec un bruit de soda décapsulé, s'écrase sur le sol et disparait. Embêté, Al s'accroupit pour le chercher. Dans sa quête, il dérange quelques moutons de poussière, balaye le sol du regard - et sursaute légèrement. Il vient de s'apercevoir que des yeux gris le fixent sous la cloison. Interdit, il dévisage l'autre également.

La légère fossette tout près de l'œil gauche : c'est surement un sourire. Un sourire que d'un côté alors ? Il n'est pas sûr. Appuyé sur ses avant-bras, les fesses en l'air, il examine la pigmentation des deux iris inconnus avec l'intérêt de l'artiste pour sa nouvelle composition.

Derrière le rideau, Ginny s'impatiente un peu, elle a hâte de voir le résultat ; c'est comme ça les mamans, ça aiment bien que les enfants soient beaux dans leurs habits. Et Al a toujours du mal à lui faire plaisir sur ce point, il traîne trop dans l'herbe avec ses croquis.

Il se redresse à contre-cœur, essuie ses mains moites sur sa robe et il déteste la sensation du tissu raclant ses paumes mouillées.

Plus tard, lorsqu'il revient dans la cabine, le vêtement agrémenté de multiples ourlets inutils, le regard d'orage au demi-sourire a disparu.

Dix minutes plus tard, Al et sa mère quittent le cocon climatisé de la boutique. L'été le prend à la tête, comme le prendrait un rhume ou un éternuement, et Al se dit que ce doit être la chaleur qui l'embue de cette façon.

Dans longtemps, quand il repensera à cette journée, Al se souviendra de l'accordéoniste à la voix criarde qui chantait sur la place en remuant les soufflets poussiéreux de son instrument.

Avec le temps,

Il se rappellera la coupe de glace aux trois parfums, les sillons collants et sucrés entre ses doigts, la douceur amère de la prune mêlée au caramel croquant, l'odeur des tulipes cramées.

Avec le temps va,

Il se souviendra de sa nuque exposée et brûlante et d'un bref éclat de cheveux très blond aperçu au hasard de la foule, étincelle incolore dans une mer de tissus chamoirés.

Tout s'en va...


A suivre...

NdA : Les extraits joués à l'accordéon sur la place sont tirés d'une chanson de Léo Ferré, Avec le temps.

Je vous prie de m'excuser si ce chapitre s'est fait longuement attendre ; il était près depuis bel lurette mais je n'ai pu le poster plus tôt suite à de sérieux problèmes avec mon ADSL. Là, je m'en reviens tout juste de Londres et Ô joie ! la connexion est rétablie (je n'y croyais plus). J'en profite, de peur que ça ne dure pas (détails futils de mon existence).

Je tiens également à vous prévenir que le rythme de publication va devenir beaucoup moins soutenu ces temps-ci : je n'ai presque plus de chapitres d'avance et avec les révisions pour le bac, j'ai moins de temps à consacrer à ces vignettes.

Je vous dis quand même à bientôt - j'espère :)