Chapitre VIII

Il était environ 16 heures lorsque, par recoupements, s'appuyant sur les nouvelles informations glanées en fonction des éléments qu'il leur avait apportés, Charlie fut capable de donner l'heure et le lieu de la prochaine attaque, à une probabilité de 78 % : ce fut alors le branle-bas de combat.

Selon ses calculs, l'attaque devait avoir lieu dans les deux heures à venir, dans une banque située à moins d'un quart d'heure du siège du F.B.I. et il n'y avait pas de temps à perdre. Il y eut bien quelques sceptiques pour mettre en doute les conclusions du mathématicien : qui serait assez inconscient pour attaquer une banque située si près de là ? Mais c'était justement-là l'astuce, objecta le consultant : qui penserait que cette bande serait assez stupide pour tenter une telle gageure ?

De toute façon, seul Don était habilité à prendre une décision et, confiant dans les déductions de son jeune frère, il n'hésita pas à un instant à lancer une vaste opération. Charlie fit une vaine tentative pour être intégré à l'équipe ; il aurait voulu au moins pouvoir prendre place dans le car de commandement mais Don fut inflexible : pas question pour lui d'aller sur le terrain ! Ce n'était nullement sa place. En aucun cas il n'accepterait de mettre en danger la vie de son frère.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Charlie regarda partir son aîné, ne pouvant se défendre contre un sentiment grandissant d'appréhension. Amita, qui comprenait parfaitement ce que ressentait l'homme qu'elle aimait, lui posa la main sur l'épaule.

- Allons, ne t'inquiète pas. Il ne lui arrivera rien.

- Je sais, je sais…

Mais le ton de son amant manquait tellement de conviction qu'elle sut qu'à cet instant précis, lui revenait en mémoire ce cauchemar fait deux nuits auparavant. Contre toute logique, il ne pouvait s'empêcher de se demander si son frère n'allait pas au devant de sa mort ; s'il ne venait pas d'ouvrir la porte à une catastrophe irréparable. Elle l'embrassa.

- Arrête de t'en faire Charlie. Ce n'était qu'un cauchemar !

- Je sais bien, mais…

- Bon alors écoute-moi. De toute façon, la situation est loin d'être la même non ? Puisque tu es là alors que dans ton rêve tu étais sur place. Donc, logiquement, les choses ne peuvent absolument pas se dérouler comme tu les as rêvées !

- Tu as raison. Je sais que c'est idiot, mais je ne serai tranquille que lorsqu'ils seront tous rentrés sains et saufs.

- Bon, on va les attendre chez toi ?

- Non. Ecoute, rentre si tu veux mais je préfère attendre ici.

- Alors je reste aussi.

- Mais non Amita. Je ne veux pas que tu te sentes obligée de…

- Je ne me sens obligée de rien. J'ai envie de rester avec toi, alors je reste avec toi et c'est tout !

- D'accord… Merci. ajouta-t-il en lui déposant un baiser sur les lèvres.

Il allèrent s'installer en salle de repos dans l'attente de nouvelles. Amita était sensible à l'inquiétude manifeste que montrait l'homme qu'elle aimait. Elle savait que ce n'était pas seulement dû au cauchemar. Charlie était toujours inquiet des dangers courus par son aîné, mais, la plupart du temps, il n'en avait connaissance qu'après les interventions. Il se trouvait que, dans la situation présente, il savait, en temps réel, que Don courait des risques. Aucune intervention de police, si bien préparée soit-elle, n'a de garantie qu'il n'y aura pas de dérapage. Et un dérapage, dans ce type d'opération signifiait bien souvent des morts et des blessés parmi les forces de l'ordre.

Sensible comme il l'était, Charlie ne pouvait s'empêcher de penser que, si quelque chose arrivait à son frère, ce serait sa faute : c'était lui qui venait de lui indiquer à quel endroit il retrouverait cette bande. Et il était évident que les malfaiteurs ne se laisseraient pas arrêter sans se défendre : il y avait trop longtemps qu'ils passaient entre les maille du filet, le plus souvent par la violence, pour qu'ils acceptent de s'avouer vaincus.

C'était irrationnel de se sentir ainsi responsable d'une situation qui, tôt ou tard, serait survenue. Amita était toujours étonnée que quelqu'un d'aussi logique que Charlie, tellement sûr de lui dès lors qu'on abordait les domaines scientifiques, puisse faire preuve d'autant d'incertitude et de manque de rigueur quand on abordait ses relations avec son frère.

Depuis que sa relation avec Charlie était devenue ce qu'elle était, elle s'inquiétait elle-même souvent pour l'aîné des Eppes : outre qu'en apprenant à le connaître, elle s'était attachée à lui et que, s'il venait à lui arriver quelque chose, elle en souffrirait à ce titre, elle savait la place qu'il prenait dans la vie de l'homme qu'elle aimait et elle était consciente que ce dernier ne se remettrait jamais complètement de la perte de son frère.

Si quelque chose arrivait à Don, elle savait qu'elle perdrait sans doute aussi Charlie et cela l'épouvantait. C'est pourquoi, inconsciemment, les paroles d'une vieille prière hindoue envahirent sa pensée tandis qu'elle semblait absorbée par la correction de la pile de copies qu'elle avait apportée.