Your dreams are real
In Dewy fields
Your trace is left behind
So very little time
So very little hope

You're longing for someone
While the rain is falling down
Searching, looking, hoping for someone
You're crossing the dewy fields
You're walking in the woods
There's someone catching up
We are watching over you
Keeping secret your precious thing
Your treasure is
Your enemy

Bel Canto - Dewy Fields


Chapitre VII

Je reconduisis Victoire en fiacre jusqu'à Hester Street ou elle me pointa l'immeuble sans prétention ou elle occupait une petite chambre en pension. J'avais eu trop peur que Roz ne se mette à la suivre. Nous descendîmes et je payai. Comme le gentleman que j'aurais du être, je la raccompagnais jusque devant l'escalier de son immeuble. Une fine neige avait recommencé à tomber. J'avais passé le trajet à méditer. Il y avait de grandes zones grises, dans toute cette histoire, je le savais. Je trouvais un peu étrange qu'elle n'habite pas avec ses employeurs et que Madame de Chagny agisse dans le dos de son époux mais je gardai ces questions pour moi. J'avais rencontré le type. Il aurait été capable d'aller boire tout cet argent. Oh, pas qu'il se foutait de sa progéniture. Non, ce n'était pas ça. Une petite partie, au fond de lui, il voulait surement le bien-être de sa famille. Mais ce gars était sans cesse en train de fuir. Ça se sentait. Ce voyage irréfléchi à New York, tête baissée vers une vague illusion de prestige était une fuite. Toute sa vie était une fuite.

Une fuite de quoi ? Et Madame de Chagny ne semblait guère mieux. Mais j'avais vu nombre de femmes dans son état, lors de la perte d'un enfant. Les monstres, comme elle le disait, devaient sembler surgir de partout, en ce moment. Même dans le joli minois de son mari. La voix de Victoire me rappela à l'ordre.

- A quoi pensez-vous ?

- Aux maigres pistes que j'ai. En fait… je n'en ai pas du tout. Pourquoi Monsieur de Chagny ne doit pas savoir que vous communiquez encore avec Madame ? Étiez-vous là, lorsque le petit est disparu ?

Elle resta un moment silencieuse à regarder la neige tomber puis, elle se retourna vers moi en me regardant droit dans les yeux.

- Monsieur de Chagny m'a renvoyée, lorsque nous sommes arrivés à New York. Il disait ne plus avoir les moyens de s'offrir mes services. Je devais regagner la Louisianne ou j'avais de la famille. Mais je suis restée, je me suis retrouvé du travail et j'ai contacté Madame pour avoir des nouvelles d'Émile. Parce que je l'aime de tout mon cœur, cet enfant. Et non, je n'étais pas là. Sinon, rien de tout ça ne serait arrivé.

Et voilà. Je reculai d'un pas pour mieux l'observer. Il n'était pas rare qu'un domestique se venge de son congédiement sur les enfants de ses maîtres et vole supposément à leur rescousse pour reprendre leur place. Certes, Victoire semblait franche et semblait vraiment tenir à ce gosse. Mais ce n'était pas à négliger. Dans la disparition d'un enfant, on ne pouvait rien oublier.

Elle semblait détecter mes pensées, mais ne dit rien. Elle frissonna. Elle devait savoir que si c'était bien un enlèvement, qu'elle serait la première suspecte et que la couleur de sa peau ferait d'elle la première coupable, si on retrouvait un corps. Je n'aurais pas voulu être à sa place. Je me demandais si elle regrettait, en ce moment, de ne pas être avec sa famille, loin de ces problèmes. Je lui tendis mon veston. Elle eut un moment d'hésitation, un peu surprise, et me tourna le dos pour que je lui enfile. Ca me fit sourire.

- Et d'après vous, qu'est-ce qui s'est passé ? Vous devez connaître vos employeurs, non ?

Elle se retourna vers moi, le visage grave. Je vis même une colère sourde, vibrante, dans ses yeux noirs. Une lionne prête à défendre son petit.

- C'est ce putain de Strauss qui l'a enlevé. J'ai vu comment il regardait Émile. J'ai vu ses manières d'agir avec lui. Sa façon de tenter de se rapprocher de lui. J'ai vu les confiseries qu'il lui donnait. Il faut être complètement déconnecté de la réalité pour ne pas voir derrière le masque de ce genre de monstre. Il a même tenté de le prendre avec lui tout seul, lorsqu'on a débarqué d'Ellis Island ! Mais de Chagny s'en foutait ! Il ne voulait pas offusquer son ''associé''. Tout ce qui lui importait, c'était le fric ! Ce crétin mérite pleinement ce qui lui arrive, si tu veux savoir !

Je restai sans voix, ébranlé par la colère de la domestique. Un moment, je me sentis mal de la suspecter. Plus je la regardais, plus j'en perdais mon jugement. Mais je n'y pouvais rien. Ses lèvres se refermèrent et les narines de son joli nez se dilatèrent, en essayant de contenir son émotion. Je me détestais de lui faire vivre ça. Je m'en voulais de poser des questions aussi dégueulasses. Mais si on voulait avoir des réponses, il fallait continuer.

- Monsieur de Chagny a t-il des ennemis capables d'enlever leur fils pour récupérer leur argent? Il m'a dit ne pas avoir eu de demande de rançon… Aurait-il… aurait-il été capable de l'échanger à Strauss pour le remboursement d'une dette, vous croyez ? Quelle relation avait-il avec le gosse ?

- Il doit de l'argent à tout le monde, à Paris. En Afrique, sûrement aussi. Mais pas ici. Pas encore.

Il eut un bref moment de silence. Elle serra le veston contre elle, la tête baissée, songeuse.

- Je ne sais pas s'il aurait été capable de faire une telle chose. Je ne sais pas du tout. C'est un minable. Mais je ne sais pas s'il aurait pu faire ça. Pas à sa femme. Il adore sa femme. Ils se disputent tout le temps. Mais il l'adore, il la vénère. Il ferait n'importe quoi, pour elle. Mais son fils… J'ai été à leur service 4 ans et je l'ai rarement vu donner quelque marque d'affection au petit. Il était persuadé qu'il était défficient et il avait honte. Il l'a frappé une ou deux fois, dans des élans de colère.

« Mais Émile n'était pas déficient. Avec moi, il parlait. Il fallait être patiente et lui tirer les vers du nez mais il parlait. Je n'ai jamais vu un enfant aussi curieux et intelligent. Et mon dieu, cette imagination qu'il avait ! Il ne parlait pas souvent, c'est tout. »

Elle fit une pause avant de rajouter, en haussant les épaules.

- Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'Émile n'est pas de lui.

C'était à mon tour d'hocher la tête. Je me remémorais la photo, qui était encore sur mon bureau. J'avais remarqué, oui.

- Rien d'autre ne vous vient à l'esprit, Victoire?

Elle secoua la tête et regarda par terre. Elle me demanda, avec une voix enrouée d'émotion.

- Ils ont trouvé son haut-de-forme dans le chantier de l'Opéra. Madame me l'a dit. Vous croyez qu'ils ont trouvé autre chose ?

- Je ne sais pas. Mais je peux vérifier.

Elle hocha la tête et commença à monter les escaliers de chez elle, sans un mot. J'imaginais que ce devait être difficile et qu'elle voulait être seule. Je me frottai machinalement la joue et sentit la boursouflure de ma cicatrice. J'allais reprendre la route lorsqu'une pensée me traversa l'esprit.

- Victoire ?

Elle se retourna vers et s'arrêta devant la porte, la main sur la poignée.

- Madame de Chagny a dit qu'Émile avait été enlevé par un monstre comme moi. Vous savez de qui elle parlait ?

Victoire me regarda, un peu confuse, surprise de la question.

- Mais de Strauss, évidemment ! Et vous n'êtes pas un monstre comme lui, à ce que je saches !

Je restai silencieux, en appuyant mon regard sur elle. Elle leva les yeux au ciel, avec la même expression exaspérée qu'on fait quand un enfant nous réveille à cause de l'Ogre sous son lit.

- Madame de Chagny vient d'une famille superticieuse. Avec tout un bagage de folklore inimaginable. Je crois qu'elle vient de Finlande, ou… d'une région comme ça, je ne sais plus… C'est une artiste. Avec la même sensibilité et l'imagination que son fils de 8 ans. Elle parle constamment en métaphores de ce genre.

- Vous en êtes certaine? J'ai vraiment eu l'impression que je lui faisais penser à quelqu'un. Quelqu'un de proche, vous savez.

Elle poussa un soupir las et elle s'attarda sur mon visage un moment, comme si elle ne l'avait pas vu avant. Elle eut un petit rire amusé et avec un sourire fatigué, plein de compassion.

- Il y a bien eu ce truc, il y a plusieurs années. Je n'ai entendu que des rumeurs plus farfelues les unes que les autres. Je vous dis simplement ce qu'on m'a raconté. Le théâtre dans lequel elle performait le soir même a été rasé par un incendie. C'était la pagaille. Il y a eu plusieurs morts, d'après ce que j'ai compris, même des spectateurs. Tous les employés des sous-sols sont restés pris au piège. J'imagine qu'en essayant de fuir les flammes, elle s'est perdue dans l'étage des machinistes et qu'elle a dû descendre plus bas sans s'en rendre compte. Les voisins m'ont dit que le vicompte et la Police ne l'ont retrouvée que le surlendemain soir, dans le fin fond des Catacombes de la Commune. Je n'ose pas penser pas la trouille qu'elle a dû avoir, dans le noir, entourée de tous ces squelettes. Les journaux ont fait sensations en se basant sur une légende qui circulait dans le théâtre pour dire que le Fantôme de l'Opéra l'avait enlevée. Ça leur est resté collé à la peau, cette connerie.

Elle marqua une pause, avec un demi-sourire las.

- C'est vrai que ce soir, vous avez vraiment l'air d'un mort-vivant, Rivers. Il faut excuser Madame, elle est toujours comme ça. Mais ne vous en faîtes pas. Si ce fantôme aurait vraiment existé, il serait surement mort il y a neuf ans.


- Donc, si je comprends bien, tu as accepté l'affaire à cause de la fille?

Je levai la tête du divan, ensommeillé et un peu perdu et je regardai autour de moi. Non, je n'étais plus dans ces catacombes froides et ensevelies sous la neige et personne ne me pourchassait, un couteau à la main. La chaleur qui régnait dans la loge de Lily était réconfortante. Son divan, défoncé de partout, tout autant. J'entendais le crépitement de l'âtre, dans le fond de la petite salle et le clapotis de l'eau de la bassine, tout près. Au loin, j'entendais les habitués du théâtre commencer à affluer, tout doucement, pour un premier verre. Je refermai les yeux et me blottis contre ma redingote qui me servait d'oreiller. Je n'avais pas dormi de la nuit et j'avais mal au ventre. Sans compter la migraine. Mon logis était un foutoir ou n'importe qui pouvait dorénavant entrer et j'avais trop de chose en tête.

Je n'avais pas chômé pour autant. Je m'étais levé tôt et je m'étais rendu en fiacre dans le nord de la ville, au New York Juvenile Asylum. Maud, une irlandaise cinquantenaire rondelette, m'avait accueillie avec un soupir de résignation. Elle m'aimait bien… À sa façon à elle. Après tout, c'est moi qui lui avait arraché des griffes de la prostitution et rammené un gosse de 14 ans, en pleine fugue, du nom de Fergus O' Reilly. Elle s'était mise en tête, je ne sais pourquoi, de me remettre sur le droit chemin. Elle me prenait le bras en le tapotant, tandis que nous longions les interminables couloirs des dortoirs. Que faisais-je Dimanche prochain, en après-midi ? The Saint-Patrick Catholic Church organisait une œuvre de charité. J'y serais la bienvenue. L'œuvre de charité attirait plein de jeunes hommes irlandais très comme-il-faut. N'étais-je pas d'origine canadienne-française et donc, catholique, après tout ? Et avec une complexion pâle comme la mienne et mes cheveux foncé, le bourgogne m'irait à ravir. Qu'elle s'inquiétait de l'impression de ''féminité'' que j'allais donner aux garçons et des conséquences que cela pouvait engendrer dans leur esprit. Et à chaque fois, je me faisais un plaisir de lui répéter mon étonnement de la voir travailler dans un établissement purement protestant. Ça lui coupait le bec à chaque fois.

J'étais peut-être arrivé un peu trop tôt. Dans le réfectoire, les garçons me regardèrent d'un air morne par-dessus leur maigre bol de porridge. Émile n'était pas là, évidemment. Sinon, l'histoire s'arrêterait là, je suppose. À force de distribuer quelques sous, de donner les descriptions données par Victoire, j'appris que certains garçons connaissait, de loin, l'homme qui se faisait appeler Frederich Strauss. Les garçons plus âgés me dirent ce que je redoutais. Qu'il ne fallait pas s'approcher de lui, même s'il vous donnait de l'argent , des sucreries ou de quoi manger. Parce que les garçons qui repartait avec lui, n'en revenait jamais vraiment, si je savais ce qu'ils voulaient dire. Qu'on l'avait aperçu une ou deux fois sur Mulberry Street en train de parler un truc qui ressemblait à de l'italien. Et puis un garçonnet de six ans me tira par la manche et me demanda dix cents contre ce qu'il allait dire. Il avait vu Émile, le soir du 23. Il suivait de loin un itinérant qui jouait du violon, sur Broadway, près de la 39e. Il me raconta que l'itinérant n'en était pas vraiment un mais ne sut me dire pourquoi. Une impression. J'avais perdu cinq cents.

Mes recherches sur Mulberry Street avaient été vaines. Personne n'avait vu un squelette géant au nez tordu. Mister Strauss demeurait un mystère. J'en avais fait part à Lily. Puis je m'étais endormi sur son divan.

Une giclée d'eau chaude dans le dos m'arracha du demi-sommeil dans lequel je retombais doucement. Je poussai une série de jurons bien de chez nous, je crois. Lily gloussa. Elle prit une gorgée de vin à même le goulot de la bouteille et me tendit celle-ci, d'un air coquin.

- Tu la trouve plus jolie que moi, c'est ça ?

Je tournai à demi la tête vers elle en faisant la moue. Je n'avais pas l'intention de répondre à ce type de question et elle le savait très bien. Elle était là, nue, dans son bain, un masque d'argile sur le visage, ses bloucles enveloppées dans des bigoudis, à se raser les jambes. Sa prochaine représentation n'était que dans deux heures et demie. Elle avait tout le temps du monde. Si Beck nous voyait en ce moment ! Lily me fit un clin d'œil et se concentra sur sa tâche fatidique. Je jetai un coup d'œil au dos de Lily. De ça et là, les cicatrices de mégots de cigarettes apparaissaient, impossibles à cacher.

On avait connecté, Lily et moi, 4 ans auparavant. Elle avait à peine 20 ans, à l'époque. Elle s'était enfuie d'un mariage foireux. Un beau gosse, rencontré dans une fête foraine, dans sa petite ville natale rigide de la Caroline du Nord. Un acrobate. Elle avait à peine 15 ou 16 ans. Elle en était tombé follement amoureuse, s'était mariée et elle l'avait suivi. De cirques en fêtes foraines, partout au travers des Etats-Unis, où le type perdait emploi par-dessus emploi. Puis, il avait été jaloux. C'était comme un jeu, pour lui, de l'entendre crier qu'elle restait fidèle, pendant que sa peau brûlait sous la cigarette. Elle était restée. Un peu trop longtemps, d'où les cicatrices dans son dos. Puis elle était arrivée ici, à New York. Elle s'était trouvé un boulot dans un obscur théâtre de la 8e avenue, coin de la 44e où elle excerçait des rôles de danse érotique dans des spectacles libertins. L'histoire avait duré un bout, le temps de guérir un peu et s'était terminée dans une bonne humeur quasi surnaturelle, pour des gens comme nous. Lily avait besoin de quelqu'un de fort, de stable pour se sentir protégée. Moi, j'avais besoin de moins de frivolité et de plus de profondeur d'esprit. C'est tout.

- Donc, tu as pris l'affaire à cause d'elle. Je te reconnais juste là. Tu sais que tu as gémi son nom deux fois de suite et de parler de son cou, tout à l'heure, pendant que tu dormais ?

- Yeah, right.

Cela ne m'empêcha pas de rougir et de me couvrir le visage de ma redingote. Un autre gloussement de rire. Sa jambe droite, longue et éffilée, apparut en dehors de la bassine, enfin lisse comme de la soie.

- Elle est mariée, tu sais ?

Je me retournai sur le divan pour lui faire face.

- Toi aussi non ? Ça n'a rien empêché entre nous.

Elle me regarda avec un regard appuyé et un air sarcastique.

- On est toutes mariées, Mathiiiilde.

Elle mima un air dramatique. Je ne répondis pas. Elle prononçait mon ancien nom à la française. À chaque fois, je ne savais pas si je devais en rire en pleurer. J'étais habitué à une prononciation plus brute. Mais je détestais ça, elle le savait. Je me recroquevillai sur le divan et je tentai de me concentrer sur mon affaire. Un type, italien, maigre comme un cadavre, haut comme un géant, le crâne chauve, une fine moustache, le nez brisé. Elle soupira, ennuyée. Elle sortit du bain, prit une serviette et enleva son masque. Elle ne faisait plus vraiment attention à moi. Complètement nue, elle se dirigea derrière son paravent.

- Elle te plait vraiment ?

Je soupirai. J'imaginais mal une femme pareille vouloir de moi. Elle était éduquée et belle comme un ange.

- Tu sais, si ta petite amie se cherche un job, Barry engage. Il dit que ce sera des spectacles très comme il faut, je t'assure. Comme sur Broadway. Il se fout du scandale, il veut juste des filles qui ont du talent et elle en a beaucoup, à ce qu'il paraît. Ca ne paie pas des tonnes, mais elle serait une star, ici. J'ai dit à Barry cet apres-midi, pendant que tu dormais, que je t'en glisserais un mot.

Je relevai la tête du divan, perplexe, en fronçant les sourcils.

- Mais de quoi tu parles ?

Sa tête, encore pleine de bigoudis, apparu de l'autre côté du paravent et me regarda bouche-bée, avec étonnement. J'aurais juré qu'elle était infiniment soulagée.

- Ooooooh. Cette fille-là. C'est pour cette fille-là que tu cherches ce rital ? Eh ben… Je connais mal tes goûts, Matt. Comment tu dis qu'elle le décrivait déjà ?

Je lui refis machinalement, pour une deuxième fois la desciption de Frederich Strauss. Puis elle sortit de son paravent, entourée d'une simple serviette et s'assis devant sa coiffeuse. Elle resta pensive un long moment, pendant qu'elle libérait une ou à une ses boucles blondes et qu'elle se fardait devant le mirroir.

- Des types comme ce que ta copine décrit, il y en a des tonnes dans les fêtes foraines et les cirques. Ils se font engager là pour être près des gosses. Mais je te jures, dès qu'on en prend un sur le fait, il passe un sale quart d'heure et sa carrière est terminée partout. Il a l'air d'un monstre, ton type. Je ne peux même pas comprendre comment il a fait pour entourlouper tout le monde.

- Moi, ce qui m'étonne, c'est que personne n'ait remarqué ce type. Avec sa grandeur…

Mais Lily ne m'écoutait plus. Elle était retournée derrière le paravent et s'acharnait sur son corset. Je dus l'aider à l'attacher. À chaque fois, j'avais l'impression d'étouffer pour elle. Et puis, vêtue de soie turquoise, de dentelles noires et de plumes blanches, elle se pavana devant moi comme un paon, en tournant sur elle-même. Son décolleté ne cachait plus grand chose et sa jupe était si courte… je me demandais quelles idées elles auraient pu engendrer dans l'esprit des types assis au bar, plus bas, sur la féminité, tout d'un coup. J'éclatai de rire en voyant ses gigantesques talons aiguilles noirs et luisants qui lui donnaient l'air d'une sauterelle. Ils devaient au moins lui donner une demie-tête de plus.

- Mais comment fais-tu pour danser avec des échasses pareilles ?

Elle gloussa, comme une gamine puis s'arrêta soudainement, le visage un peu dégoûté, comme si un souvenir un peu tordu venait de frapper à la porte de son esprit embrumé par le vin.

- Attends… répètes ce que tu viens de dire ?


La concierge me fit fait entrer en maugréant, malgré l'heure plus ou moins tardive. Sans même me regarder. Il devait être neuf heures passées. Même du rez-de-chaussée, J'entendais les notes discordantes d'un piano sur lequel on se venge pour faire valoir son point. Arrivé à l'étage, j'entendis des brides de conversation. Les supplications d'un homme désespéré et d'une épouse blasée. Je fus soulagé. Tout fonctionnait comme je l'avais prévu.

Des signes avaient été tracés, en hébreu, sur la porte de l'appartement 5. Je remarquai rapidement, même dans l'obscurité du couloir, que la porte avait été forcée. Je haussai les épaules et frappai trois grands coups dans la porte de l'appartement d'à côté. Le piano cessa. Il eut un moment de moment de silence et la porte s'entrouvrit. Christine apparut dans l'embrasure, enveloppée d'un châle de laine blanche, vêtue d'une chemise de nuit. Ses boucles châtain dorés, tombaient librement sur ses épaules et cachait son long cou. Son cou de cygne me fascinait. Sa fragilité me laissa pantois quelques secondes. J'allais parler lorsqu'elle m'interrompit d'un signe discret.

- Je savais que tu reviendrais.

Je la dévisageai, en silence et n'osai pas répondre. Je songeai à ce que Victoire m'avait dit sur sa façon étrange de parler. Elle me sourit tristement et ouvrit la porte. J'entrai dans un appartement maussade, presque à l'abandon. Les tasses et les assiettes remplies de reste de nourriture à peine touchées s'entassaient sur un coin de la table, dans le fond de la pièce. Des bouteilles d'alcool s'empilaient sur la table à café, à côté d'un sofa perdu sous le linge sale. Je ne fis pas un pas dans l'appartement avant que Raoul de Chagny me saute dessus, se mettant entre moi et sa femme comme un animal blessé protégeant tout ce qui lui restait de territoire.

- Mais qu'est-ce que cette putain de gouine fait ici ?!

Je demeurai silencieux un moment, à le regarder pour ce qu'il était. Un homme qui avait tout perdu. Les cheveux défaits, pas rasé depuis des jours, vêtu d'une simple chemise froissée et d'un pantalon de laine noire, la ceinture défaite. Ce type n'était pas sorti de chez lui depuis des jours. Il avait l'air épuisé mais il était encore sobre. J'étais arrivé juste à temps. J'articulai, syllable par syllable.

- Joe Mazzola.

Il allait renchérir, lorsque ma réponse l'arrêta, d'un coup sec. Je répétai, machinalement, avec le moins d'expression possible.

- Votre Frederich Strauss. Son vrai nom, c'est Giuseppe Mazzola. Ou Joe, si vous préférez.

Retrouver Strauss n'avait pas été facile. Lily l'avait rencontré, dans une fête foraine, en Pennsylvanie, voilà bien 4 ou 5 ans. Elle avait été charmée... Puis, plus tard, on lui avait raconté. Et elle m'avait donné son nom. Son vrai nom.

Mazzola avait été d'une sorte d'acrobate ou de clown. Je ne sais plus. Il excellait à marcher avec des échasses. À un point tel qu'on aurait juré qu'était né avec. Lui qui avait une taille plus qu'ordinaire, en vérité, cela le faisair paraître comme un géant. Sans compter les déguisements auxquls il avait accès. Il avait un physique un peu ingrat, des bras trop longs pour sa taille, un corps un peu maigre. Mais il avait un talent réel pour obtenir ce qu'il voulait des gens. Il aurait pu vendre le pôle nord à un Inuit, comme on disait, chez nous. On l'adorait dans sa troupe. Il adorait la photographie. Jusqu'à ce qu'on le prenne sir le fait. Sans avoir de détails, il paraissait que c'était monstrueux. On l'avait traîné dans un lieu désert, on lui avait cassé tous les os possibles, y compris le nez et on l'avait laissé pour mort sur une plage. Il n'avait jamais réintégré une autre troupe. Mais les Irlandais avaient repéré ses petits talents. Il exerçait librement ses petites anarques, accompagné de ses petits complices, tant à New York qu'en Europe, tant qu'il rapportait la commission demandée par les Irlandais. That's it.

Vous savez, on ne peut pas être un privé, à New York sans avoir certains contacts. J'ai les miens d'accord ? Et je ne les nommerai pas ici. Faire les sales petites jobs de Beckie, il y a huit ans, quand j'étais arrivé à New York, fraîchement débarqué de Montréal, m'avait donné un peu de boulot et quelques affinités, mes connaissances juridiques et policières aidant. On s'en foutait bien si j'étais une fille ou un mec. J'étais utile. Très utile. Lorsque je demandai pour Mazzola, on fut d'abord frileux de me donner la moindre information. C'était un type protégé, vous savez. Mais malgré le montant de fric qu'il rapportait, en commission, à force d'arnaques en tout genre, ses petites manies dérangeaient. Même des durs comme les Irlandais. Parfois un peu trop. Et il avait récemment commencé à fréquenter quelques mecs un peu trop vantards, qui venaient de Sicile, d'ou il venait lui-même. Les Irlandais n'avaient pas vraiment apprécié, encore là. Qu'est-ce qu'ils pouvaient en faire du gosse d'un couple français, égaré à New York ? On m'a donc donné l'adresse de la piaule dont il se servait pour se cacher et faire ses sales besognes. Un sous-sol crasseux sur Mulberry Street. Ils s'en fichaient bien de mes petites affaires de dyke. Tant que je n'interférais pas dans la vraie business. Tant que je laissais l'argent là où il était et que je ne le tuais pas. Le reste, on s'en foutait. J'avais carte blanche.

Raoul resta un moment à me dévisager, à la fois dégouté et perplexe et je lui rendis stoïquement son regard. Il finit par lâcher prise et baissa la tête, complètement humilié et murmura à voix basse.

- Je n'ai pas d'argent à vous donner, Madame Rivers, vous le savez bien. Pourquoi faîtes-vous ça ?

J'évitai de regarder Christine et je gonflai les joues, mettant en évidence ma cicatrice, avec une moue d'où perçait un peu trop l'ironie

- Même les monstres et les créatures dégénérées ont parfois une âme humaine, Monsieur de Chagny.

Je lui pointai sa chemise et son pantalon défait avec un air entendu.

- Allez me raser ça et vous habiller, voulez-vous ? On va faire une p'tite visite à Mister Strauss.


A/N : Lily et ce chapitre s'inspire un peu de Nights at the Circus d'Angela Carter. Un livre magnifique que je recommande chaudement.