Chapitre 8
Wolves
- Dis-leur.
Elsa roula des yeux au ciel, ou plutôt au plafond car elles se trouvaient à l'intérieur.
- Pourquoi forcément moi ? Soupira la blonde, agacée.
- Parce que tu es la reine, expliqua Anna en écarquillant des yeux à l'évidence. C'est toi qui leur donne des ordres.
- Ils t'obéissent aussi, tu sais. Tu n'en reste pas moins la Princesse d'Arendelle.
Le visage d'Anna se tordit en une moue à mi-chemin entre l'approbation et l'insistance du refus de s'exécuter. Le regard appuyé, elle fit clairement comprendre à son aînée qu'elle préférait que ce soit elle qui se colle à cette tâche. Elsa la fixa avec colère, voyant bien qu'elle profitait que sa souveraine de sœur soit présente pour lui ôter une épine du pied. Néanmoins, au fond, elle savait qu'Anna lui demandait cette faveur car cela l'aurait placée dans un état de stress absolu. Elle soupira donc de nouveau, discrètement cependant, et lui indiqua de continuer à descendre les escaliers.
- Pars devant, je te rejoins. Prends une table tranquille dans un coin.
Ravie, Anna acquiesça vivement à son adhésion et esquissa un large sourire. Elle la remercia d'une pression de sa main à la sienne, puis dévala les escaliers à toute vitesse en direction de la salle du petit-déjeuner avant que les gardes n'arrivent en haut des marches.
Elsa déglutit, hésitant un moment à la manière dont elle allait s'y prendre pour parler aux deux matelots. S'arrêtant sur la marche où elle se trouvait, elle se retourna et entendit les pas des hommes qui approchaient, et eut juste le temps de se remémorer la conversation du matin-même.
Anna n'avait pas vraiment apprécié la présence pesante de leurs gardes du corps les jours précédents. Rarement discrète, elle l'avait clairement fait comprendre directement et indirectement à Elsa, qui lui avait donc demandé si elle préférait qu'ils les suivent de loin, plutôt que les quelques mètres nécessaires afin d'intervenir en cas de danger. La princesse, ravie de cette décision, avait accepté, mais un peu trop profité de son indulgence : elle avait directement demandé à ce que les gardes ne les suivent pas du tout de la journée du lendemain. L'aînée s'y était opposée, évidemment, mais savait qu'Anna lui demandait cela vis-à-vis de leur relation.
Après tant d'années, elles se reparlaient enfin et avait tant à partager de nouveau, alors pour une fois qu'elles ne se trouvaient pas entourées de diplomates, de servants ou d'habitants d'Arendelle, la rouquine voulait en profiter. Or, l'omniprésence de Warren et Lloyd la perturbait. Cela lui avait déjà semblé étrange sur le navire, alors en mouvement à Corona, l'effet était pire. De leur réveil à leur sortie de la chambre, les deux sœurs avait débattu, puis finalement Elsa avait cédé : les deux matelots ne les accompagneraient pas ce jour-ci.
"Ce sera une journée d'essai", pensa-t-elle, cherchant à mettre de l'utilité sur les caprices de sa sœur. L'arrivée de la silhouette baraquée aux larges épaules de Warren en haut de l'escalier la tira de sa réflexion et elle attendit une seconde que l'allure élancée de Lloyd survienne à ses côtés pour leur formuler l'ordre.
Avec assertivité, Elsa sut trouver la bonne formule pour expliquer aux gardes que sa sœur et elle n'auraient besoin d'aucune surveillance pour la journée, et fut un peu gênée en voyant qu'ils ne posaient aucune question ou n'émettaient aucune objection. Les deux hommes obéirent et se redirigèrent vers leur chambre, sans rien ajouter, leurs cœurs trop emplis de respect et d'obéissance pour oser la contredire.
Elsa grimaça de peine, et descendit à son tour le restant des marches pour aller se mêler aux clients qui mangeaient au rez-de-chaussée de l'auberge.
- Voilà, ton vœu est exaucé, annonça Elsa en s'asseyant à côté d'Anna une fois s'être servie au buffet.
- Désolée, je suis juste troublée par leur présence ultra constante, s'excusa la cadette, bien que rien dans le ton de la voix d'Elsa ne démontrait d'agacement.
- Je comprends, ne t'inquiète pas.
Son regard fut rassurant et Anna sourit, soulagée. Tout en mangeant, elles planifièrent alors de visiter cette fois la partie Est de l'île, et contemplèrent les vols des goélands par la fenêtre à côté d'elles.
Elsa avait vite comprit le système monétaire du royaume. Tout comme Arendelle, Corona payait en pièce et en billets, mais ceux-ci s'avéraient, tout comme leurs philosophies, totalement différents. Les pièces de leur royaume avaient toutes la même forme, mais les chiffres les distinguaient les unes des autres. Quant aux billets, c'était le paysage peint en fond qui aidait à choisir. Pour la monnaie de Corona, c'était la couleur du papier qui en déterminait la valeur. Le fonctionnement des pièces était tout aussi logique que surprenant au premier abord : chaque pièce avait une variation de ton jaune particulière, mais si le temps les avait rendues usées et indéfinissables, il fallait se baser sur le nombre de rayons émanant du soleil gravé au milieu. Plus elle en portait, plus la pièce avait de la valeur.
Anna avait certainement fait semblant d'écouter le maître d'hôtel lorsqu'il leur avait expliqué le premier jour, puisque dans la matinée, quand elle paya pour la première fois, elle avait confondu l'ordre de valeur des rayons et surprit un marchand en le payant vingt-quatre unités au lieu de dix. Elsa avait sincèrement hésité entre l'éclat de rire et le sermon. Heureusement, le commerçant eut la bonne idée de négocier quatre rubans pour le prix de trois. Finalement, au fil des jours et des achats, Anna parvenait à s'améliorer légèrement, mais elle oubliait toujours quelque chose dans ses calculs, ce qui faisait souvent sourire Elsa.
La matinée passa ainsi en un éclair et elle fut surprise d'entendre déjà les cloches de la ville annoncer midi. Pour lui faire plaisir, Elsa acheta pour elles deux énormes sandwiches, sachant bien à quel point Anna adorait ça. Repues, elles remontèrent la rue lentement, sous le soleil cuisant de la mi-journée.
Sa sœur était si emmêlée dans ses propres fils en recomptant le contenu de sa bourse qu'Elsa l'observait d'un air inquiet. Puis, elle réalisa quelle était la source du problème, et si soudainement que l'évidence lui tomba dessus avec le poids sec d'une enclume.
- Anna, est-ce que tu avais déjà payé un marchand, avant ?
Sa sœur ne tourna pas la tête car elle voyait parfaitement où elle voulait en venir.
- Bah oui, bien sûr, marmonna-t-elle, toujours en fixant sa bourse entre ses mains.
Elsa sourit puis soupira. S'il y avait une chose qu'elle pouvait toujours précisément détecter chez sa cadette, c'était ses tics lorsqu'elle mentait.
Tout d'abord, lorsqu'elle cachait quelque chose, Anna ne la regardait jamais dans les yeux – alors qu'elles faisaient cela souvent – de peur que ses grands iris la trahissent. Ensuite, elle adoptait toujours un ton détaché, trop détaché, si bien que même si Elsa ne la voyait pas, elle savait que quelque chose ne tournait pas rond. Enfin, et c'était le plus évident, elle triturait toujours un objet dans sa nervosité. D'habitude, c'était une de ses tresses, mais là, le cordon de la bourse fut assez vite martyrisé.
- Ah oui ? Quand ? Demanda Elsa, amusée. Quel a été ton dernier achat à Arendelle, exactement ?
- Mmmh, réfléchit Anna, qui regardait toujours ailleurs tandis qu'elles marchaient dans la ville. Chez Oaken ! J'ai acheté des habits chez Oaken.
Elsa toussota avec sarcasme en souriant.
- Le soir du couronnement ? Après ma… Fuite ?
- Oui.
- D'après ce que tu m'as raconté, tu t'es lancée à ma poursuite immédiatement après m'avoir vu partir, pourtant…
- Oui, oui, bien évidemment, je n'allais pas te laisser partir seule t'éloigner dans la nuit, et dans la montagne, toute seule, dans le noir… S'empressa d'ajouter Anna en bredouillant, essayant de dévier la conversation.
La reine secoua la tête.
- Et tu peux me dire comment tu as fait pour le payer, sachant que tu n'avais rien sur toi pendant la fête, pas même quelques pièces ?
Elle la fixa, attendant que sa petite sœur redresse la tête pour avouer. Elle n'eut pas à patienter longtemps, car une seconde plus tard, la cadette leva les yeux, et frémit en tombant droit sur le regard azuré moralisateur de son aînée. Anna soupira, vaincue.
- Je lui ai demandé à noter un crédit.
La blonde platine roula des yeux, ce qui affecta Anna.
- À mon nom ! Précisa-t-elle, cherchant à se défendre.
- Oui, je devine bien ! Lança Elsa en éclatant de rire. Même si ça ne change rien puisqu'on a le même compte bancaire, remarqua-t-elle avec son habituel air sarcastique.
- Oh, ça va, hein, arrête de te moquer. C'est bon, j'ai compris... Je ne sais pas payer, voilà. Tu es contente ?
Elsa sourit mais n'acquiesça pas.
- Je n'ai jamais payé personne, c'est tout. On ne va pas en faire tout un fromage ! Ce n'est pas le genre de truc que tu apprends quand tu es princesse, en même temps, grommela Anna.
- Ce n'est pas la peine de te justifier, ricana Elsa.
Mais elle vit que sa sœur ne l'écoutait plus et boudait dans son coin, donc son sourire s'évanouit.
- Pardon, Anna. Je ne me moque pas de toi, tu sais bien. Mais tu aurais dû me le dire, conseilla-t-elle en posant doucement la main sur son épaule.
La cadette releva lentement la tête, les yeux humides de honte et de colère.
- Et aussi écouter le réceptionniste quand il t'a expliqué, continua la reine en souriant.
- Oui, roh, c'est bon là ! Gémit la rouquine en dégageant brusquement son épaule.
Elle accéléra le pas pour s'éloigner de son aînée, vexée.
- Hé ! Lança Elsa, mais c'était trop tard car la foule les séparait déjà.
La reine s'en voulut pour ses remarques et se mordit les lèvres en la regardant partir.
Anna changea alors subitement de rue pour la semer et pénétra dans une allée qu'elles n'avaient jamais empruntée auparavant.
"Et ne crois surtout pas que je vais me perdre", fulmina Anna intérieurement.
"Elle va se perdre", pensa Elsa.
Et effectivement, vingt minutes plus tard, Anna s'était perdue.
- Ça doit faire trois fois que je passe devant cette fontaine, réalisa-t-elle à haute voix.
Elle fixa la statue de pierre qui surplombait la source d'eau et reconnut le même cheval glorieux sculpté sur le bord. Avec une moue renfrognée, elle s'arrêta net, puis poussa un long soupir accablant. Il faisait une chaleur épouvantable, non désagréable pour autant, mais cela la changeait beaucoup d'Arendelle. Le soleil ne la gênait jamais vraiment, vu qu'elle avait l'habitude depuis des années de passer beaucoup de temps dehors, mais elle profita de la fontaine pour se servir à boire.
Une fois hydratée, elle s'assit comme certains passants sur le rebord rectangulaire de la fontaine et s'y appuya en relevant la tête pour profiter des rayons de l'été, puis ferma les yeux. Malgré les cris incessants provenant des stands des marchands, les éclats de voix et les rires des enfants, elle parvint à trouver un certain calme et à se reposer. Quelques minutes passèrent, où elle appréciait la chaleur qui venait lui caresser les joues, le sourire aux lèvres.
Mais elle fut soudainement réveillée par un coup de sifflet strident dans son oreille. Elle sursauta si brusquement qu'elle manqua de peu de tomber dans l'eau. Haletante, elle chercha la source du bruit insupportable qui, en plus, continuait. La main au cœur – qui n'était pas loin de la tachycardie – elle vit de l'autre côté de la fontaine un groupe d'une dizaine d'enfants étrangement tous habillés d'un uniforme. Surprise, elle fixa le petit malin qui portait le sifflet à la bouche. Après quelques autres coups, il le recracha et le laissa pendre autour de son cou grassouillet, puis observa autour de lui. Anna expira de soulagement en comprenant que l'agression sonore était terminée et était prête à se rendormir.
- CAMARADES SCOUTS, RASSEMBLEMENNNNNT ! Beugla l'enfant d'un ton autoritaire.
La princesse sursauta et jura intérieurement.
- CHEF ! OUI, CHEF ! Hurlèrent immédiatement les autres, qui s'agroupèrent dans un brouhaha devant l'enfant au sifflet.
Conscient de sa taille ridicule, celui qui semblait donc être le chef grimpa sur le rebord de la fontaine et s'appuya sur le manche du drapeau qu'il brandissait. Bien entendu, il s'agissait du drapeau du royaume. D'ailleurs, les uniformes de chacun des enfants étaient unis aux couleurs de Corona, et ils portaient tous un chapeau zinzolin avec le soleil doré au centre. Cependant, le chef arborait également une autre écharpe, bien plus grosse, sur laquelle étaient épinglée une centaine de petits badges, probablement des récompenses.
- Bien ! Hurla le chef d'autant plus fort, ce qu'Anna pensait jusqu'ici impossible vu sa petite taille. Qui peut me dire le nom de cette fontaine ?
- Moi, chef Russel ! Moi ! Sautilla un garçon au bout du groupe.
Le dénommé Russel le pointa d'un doigt potelé.
- On t'écoute !
- C'est la fontaine Maximus, chef ! Récita le garçon, tout fier. Elle a été construite il y a cinq ans en l'honneur du cheval du Général de la Garde, chef !
- C'est exact ! Lança Russel.
Anna haussa un sourcil, tourna la tête vers la statue, et lut juste en dessous du cheval la gravure "MAXIMUS". Elle leva les yeux et remarqua avec aberration que le dit-cheval, en plus d'afficher un air digne et victorieux, avait le sabot noblement posé sur ce qui ressemblait à… Une poêle à frire.
- Et il a ainsi sauvé le royaume en la ramenant saine et sauve, chef ! Acheva de réciter une petite fille.
- Bien ! Maintenant, nous nous dirigeons vers le pont ! Suivez-moi !
Russel empoigna de nouveau son sifflet puis le porta à sa bouche, et Anna plaqua instinctivement les mains sur ses oreilles avant qu'il ne souffle dedans. Après avoir fait tout son vacarme, le groupe de scouts s'éloigna et se mêla à la foule. Encore éberluée par ce à quoi elle venait d'assister, Anna écarquilla les yeux et rebut une gorgée d'eau pour oublier. Elle se promit de le raconter à Elsa, du moins juste avant de se rappeler qu'elle était censée être en train de la bouder. Finalement, elle regarda autour d'elle et sût qu'elle devrait à un moment où un autre retrouver son chemin. Elle soupira, accablée par sa véritable lacune en sens de l'orientation, et repensa malgré elle à Elsa. Quand elles étaient petites, c'était toujours sa sœur qui gagnait les jeux de course aux indices dans les jardins du château. Ce qui était drôle, c'est qu'elles avaient toutes les deux une bonne mémoire visuelle, mais Anna, qui est hyperactive, se laissait très facilement distraire par tout et n'importe quoi. Il lui arrivait parfois de perdre quelques minutes simplement parce qu'elle s'était arrêtée pour admirer un papillon.
Elle se souvint de la fois où Elsa avait fait exprès de perdre pour lui faire plaisir et sourit en secouant la tête. Pourquoi fallait-il qu'elle s'égare là, maintenant, dans cette ville ? Elle observa les ruelles autour d'elle et essaya de réfléchir avec logique. Les rues allant vers le bas menaient majoritairement au port, ce n'était donc pas la bonne direction. Celles qui semblaient très raides permettaient d'aller au château, elle en était presque certaine. Mais il restait toujours deux ruelles parallèles et un choix à faire… Désespérée, elle laissa tomber sa tête entre ses mains et se massa les tempes.
"Réfléchis… Qu'est-ce qu'Elsa ferait…?"
Anna se redressa d'un coup vif.
"Qu'est-ce qu'Elsa ferait ?" répétèrent ses pensées d'un ton dégoûté. "Tss. Je peux très bien me débrouiller sans Elsa. Je vais lui prouver que je peux retrouver mon chemin. Je vais aller jusqu'à l'hôtel sans l'aide de personne. Voilà."
Elle opina fermement de la tête, plus pour se donner du courage qu'elle ne veuille l'admettre. Elle se leva et choisit celle des deux ruelles qui lui semblait la plus familière, puis s'y engagea. Elle marcha quelques secondes puis reconnut au bout de celle-ci les échoppes devant lesquelles elles étaient passées le matin-même, et sourit en réalisant sa victoire.
- HA-HAAAA ! Cria Anna, satisfaite. Je savais que je pouvais le faire ! Jaillit-elle en brandissant le poing.
Accélérant le pas, elle trottina de bonheur sur les pavés et ce n'est qu'en arrivant à la moitié de la ruelle qu'elle se rendit compte d'un détail. Il n'y avait personne d'autre.
Toutes les rues étaient plus ou moins bondées depuis deux jours, même les plus étroites. Alors pourquoi est-ce que celle-ci était vide ? Pourquoi avait-elle soudainement l'impression que les voix de la foule et la musique ne faisaient plus écho ici ? Et surtout, quel était ce frisson horrible qui parcourait son échine et traversait son dos ?
Une goutte de sueur coulant sur son front, Anna stoppa sa marche et se retourna très lentement. À l'entrée de la ruelle, là où elle se trouvait quelques instants auparavant, se glissaient trois ombres menaçantes qui s'avancèrent vers elle.
- Oh non.
- Inutile de chercher à t'enfuir, lança un des hommes. On te rattraperait en deux-deux.
Anna déglutit difficilement. Elle courait assez vite, mais quelque chose dans la carrure imposante de l'homme lui disait qu'elle n'aurait aucune chance. Son cœur tambourinait dans sa poitrine et chaque battement résonna à ses oreilles. Les trois hommes s'étaient complètement rapprochés d'elle et commençaient à l'encercler, mais paralysée par la peur, elle ne put faire le moindre geste d'évitement. Elle parvenait à voir en détails leurs visages désormais, et leur certaine laideur ne rendait pas la situation moins inconfortable.
- Regarde un peu ses vêtements, vieux. Ça sent la bourge, ça.
Anna frémit à sa phrase. Elle fronça les sourcils, et sa peur fut vite remplacée par de la colère.
- Ouaip, j'ai vu. On va se faire un prix d'or, c'est certain.
- Hé, les gars, elle a une bourse qui dépasse de son corset. Et bien pleine.
Les deux autres sourirent plus largement encore, dévoilant des dents immondes.
- Excellent… Murmura le plus grand, qui semblait diriger les autres. C'est très bien, ça…
Ils tendirent alors tous les trois leurs bras, prêts à l'agresser.
Le sang dans les veines d'Anna ne fit qu'un tour et elle frappa de toutes ses forces l'homme en face d'elle au visage. Mais il montra autant de vivacité qu'elle et avait levé le bras pour se protéger avec son bracelet à pointes en métal. Ne pouvant ralentir son élan, les phalanges d'Anna s'y déchirèrent et elle crissa des dents à la douleur. Cependant, sa force était telle que l'agresseur se prit le contrecoup de son arme droit dans la face, et tomba à la renverse dans un râle mêlé d'un juron. Secouant sa main douloureuse, Anna oublia sa blessure et asséna un autre coup de poing à l'homme à sa droite, dont la tête fut projetée en arrière au choc. Le chef se redressa vite et porta immédiatement les mains à son nez, qui saignait abondamment.
- La sale garce ! Hurla-t-il. Tenez-là !
Les deux autres obéirent, mais Anna ne se laissa pas faire et visa son entrejambe. Néanmoins, elle n'eut pas le temps de frapper car le dernier agresseur fut plus rapide et lui tira les bras par derrière, puis la souleva de terre si vite qu'elle gigota les jambes en l'air, impuissante.
- Non ! Supplia-t-elle en continuant de secouer ses pieds.
Elle essaya de lui toucher le visage, mais il avait pris de la distance et se moquait d'elle en ricanant.
- Lâchez-moi immédiatement ! Lâchez-moi ou je… Je…
- Ou quoi ? Gloussa le plus grand, le menton couvert de sang. Personne ne peut t'entendre, ici, ma jolie.
Anna bouillonnait de rage et tenta tant bien que mal de le frapper du pied, mais il esquivait sans problème.
- Vous allez le regr—
- AOH !
Soudainement, l'homme poussa un râle et fut projeté sur le sol. Incrédule, Anna écarquilla les yeux et ne comprit rien. Elle ne l'avait pourtant pas touché…
Il y eut un éclair blanc, vif et sifflant, qui passa en diagonale au-dessus de sa tête, et en un instant, celui qui lui tenait les mains s'écroula à son tour en geignant de douleur. Anna tomba à terre, perdant l'équilibre.
- Qu'est-ce que…?
Le troisième homme la regarda d'un air clairement paniqué, cherchant à comprendre également. Il scruta ses partenaires, qui commençaient à se relever mais toujours sonnés, puis Anna, puis tout autour de lui, l'air déboussolé. Finalement, il leva la tête vers les toits et ce qu'il vit figea son sang dans ses veines, à l'en faire immédiatement pâlir. Perdue, Anna se redressa et suivit son regard des yeux, mais ne vit rien à cause de la lumière du soleil. Il y eut brusquement un son familier et un autre sifflement, et quelque chose passa tout près d'elle à une vitesse ahurissante pour venir frapper droit dans la face le troisième agresseur.
Avant même qu'Anna ne réagisse, il y eut deux autres sifflements identiques et synchronisés, qui fusèrent à sa droite et derrière elle. En un même bruit mat, les deux types visés aussi au visage tombèrent de nouveau lourdement par terre, et grognèrent d'incompréhension et de colère.
- Mais…
La rouquine baissa la tête pour observer les missiles, et lorsqu'elle reconnut enfin de quoi il s'agissait, son cœur fit un bond.
Les trois hommes époussetaient la neige qui leur recouvrait le visage, essayant de retrouver leurs esprits après s'être pris de la glace en pleine tête. Il y eut un long crissement derrière Anna et elle fit volte-face, voyant avec stupéfaction un toboggan de glace descendant du toit se sculpter délicatement, pour se terminer dans un petit tas de poudreuse sur les pavés.
Avec une virtuosité et une élégance indéniables, Elsa se laissa glisser debout le long de la pente puis, une fois arrivée, fit disparaître son véhicule dans une tornade de flocons épurés. Anna voulut dire quelque chose, mais sa sœur avait le visage crispé de colère, fixant les trois assaillants qui se relevaient. La cadette la vit alors prendre une posture dont elle n'avait jamais été témoin avant.
Elsa prit appui en arrière sur sa jambe gauche, tendit le bras droit et écarta les doigts avec la paume vers le bas, puis leva son autre bras au-dessus de sa tête, replié, l'index et le majeur de sa main gauche pointé vers les agresseurs. Il y avait quelque chose d'extrêmement profond dans son regard, ce qui figea Anna sur place. On aurait dit le mélange stupéfiant d'un savoir millénaire et d'une profonde rage.
Le premier agresseur se jeta sur elle en furie, hurlant à pleins poumons.
- Écarte-toi, ordonna gentiment mais fermement Elsa à sa sœur.
- Hein ? Euh, oui, d'accord, bredouilla Anna, qui recula de quelques pas.
Dans une bourrasque de neige, l'homme se retrouva en une seconde à l'endroit exact où elle se tenait, sauf qu'il s'y aplatit comme une crêpe dans un cri de surprise. Anna sursauta en le voyant s'effondrer, et releva la tête vers sa sœur, qui était déjà concentrée sur sa prochaine cible. En un mouvement de poignet gauche aussi vif que gracieux, elle fit subitement pousser sur le sol une stalagmite menaçante qui pointait directement vers la gorge du deuxième type. Avec sa main droite, elle le déplaça et l'homme, paniqué, recula de plusieurs mètres avant de taper son dos contre le mur, où il trembla de plus belle.
- Pitié ! Sanglota-t-il en levant les mains pour la supplier, effrayé par la magie.
Elsa hésita un instant, mais son visage s'assombrit et elle fronça les sourcils. De ses deux mains, – ce qui augmenta considérablement sa puissance – elle le projeta dans les airs dans une tornade et fit apparaître une plaque de glace horizontale au-dessus pour qu'il vienne soigneusement s'y heurter dans un bruit mat, avant de tomber sur le sol, inerte. Essoufflée par ce qu'elle voyait, Anna resta bouche bée. Finalement, le regard de la Reine des Neiges se focalisa sur le dernier assaillant, qui, curieusement, se fit littéralement dessus. Il tenta de dire quelque chose entre deux balbutiements, mais c'était trop tard. Elsa propulsa simplement du vent glacé par sa paume et le laissa bêtement perdre l'équilibre, puis lorsqu'il crut que la blonde l'avait épargné, fit tomber une pluie de grêle sur son crâne. Il s'évanouit en définitive plus de peur que de mal.
Les trois hommes étaient à terre, et après avoir vérifié qu'aucun ne se relèverait, Elsa détendit sa posture et laissa retomber ses bras. Anna, immobile durant tout ce temps, la fixait les yeux écarquillés. Elle ne savait pas si son aura générait de la peur ou de l'admiration, et ne sut pas non plus dire ce qu'elle ressentait vraiment en la voyant.
Depuis quand Elsa savait-elle se battre ? Et avec sa magie ? Et avec brio, de surcroît ?
La rouquine repensa à cette soirée dans un salon du château où Elsa lui avait racontée que les hommes de main du Duc de Wesselton l'avaient attaquée dans son palais de glace, et qu'elle s'était retrouvée obligée par contrainte de riposter. Il s'agissait de légitime défense, car ils s'avéraient être armés d'arbalètes et lui avait tiré quelques flèches droit entre les deux yeux. Elsa lui avait ainsi raconté comment, pour la première fois de sa vie, elle avait dû utiliser ses pouvoirs pour se défendre, et repousser l'ennemi sans le blesser. Mais ce dont la cadette se souvenait le plus, c'est lorsqu'au bord des larmes, elle s'était recroquevillée à côté d'elle sur le canapé et avait juré de se forcer à ne plus jamais faire appel à sa magie pour faire du mal. Surtout après ce qui était arrivé à Arendelle contre son gré. Elle s'était tournée vers sa sœur, le regard bouleversé, et lui avait certifié que seul un événement très grave lui ferait faire de nouveau une chose pareille. Puis elle avait lentement fondu en larmes.
Anna revint à la réalité. Elle faisait donc face à cet événement d'urgence. Seulement, il y avait quelque chose de pire encore. Elsa avait parlé de défense, de défense violente certes, mais pas d'attaque. Hors ici, même si elle était toute aussi légitime, la protection était clairement devenue offensive. En venant au secours de sa cadette, elle n'avait pas réfléchi une seule seconde et s'était jetée tête baissée pour la protéger. Paniquée, la princesse se précipita vers l'homme à terre le plus proche d'elle. Elle se figea en l'observant et haleta lorsqu'elle réalisa que l'homme respirait, et qu'il reprenait connaissance. Il était vivant. Anna expira de soulagement, apaisée de savoir qu'en fait, Elsa n'avait jamais cherché à les tuer, mais simplement à les effrayer efficacement.
Ainsi, lorsqu'ils reprirent connaissance quelques secondes plus tard, ils lancèrent des regards terrorisés à vie à Elsa et Anna et s'enfuirent à toutes jambes, dérapant sur les pavés de la ruelle avant de disparaître à l'angle. La blonde claqua des doigts de sa main gauche et toute la neige et la glace encore présentes s'évaporèrent. Il y eut un silence, tandis Elsa faisait toujours dos à sa sœur.
Puis soudain, avant même qu'elle n'ait pu dire quoi que ce soit, la blonde se tourna vers elle et se jeta dans ses bras.
Le souffle coupé par son câlin inattendu, Anna tapota maladroitement ses omoplates comme pour la rassurer, et réalisa qu'elle commençait à sangloter sur son épaule. La peur et la surprise disparurent complètement de son esprit et la rouquine serra son aînée contre elle. Il y eut de nouveau un long silence, entrecoupé de quelques pleurs d'Elsa, étouffés par la robe de sa sœur, tandis qu'Anna passait une main consolante dans son dos.
- Là, là… C'est fini… Murmura-t-elle tendrement en comprenant ce qu'elle ressentait.
La blonde continua de sangloter, moins intensément toutefois, puis arrêta peu à peu de pleurer et essuya ses larmes.
- Ne refais plus jamais ça, lança-t-elle fermement à sa cadette, la voie rompue par l'émotion.
- Ça quoi ?
- Ne t'éloigne plus jamais ! S'écria Elsa. Tu m'as fichue une peur bleue. J'ai vraiment paniqué !
L'aînée lui empoignait fermement les bras, les yeux plongés dans les siens.
- Je…
- J'aurais pu geler la ville tout entière ! Haleta-t-elle en lui secouant les bras.
Sa voix fit écho sur les murs et frappa le visage d'Anna, qui écarquilla les yeux.
- Tu comprends ? Poursuivit l'aînée, tremblante.
- Elsa… Je…
L'émotion dans ses yeux azur l'atteignit et elle se mit à pleurer.
- Oui. Désolée. Je comprends. Désolée, je ne le ferai plus jamais.
Il y eut un silence, rythmé par leurs deux respirations saccadées.
- J'ai eu tellement peur, Anna. Tellement peur, murmura Elsa en la prenant de nouveau contre elle.
- Moi aussi, avoua Anna.
Elle ne sut dire combien de temps dura l'étreinte, mais peu lui importait. Au contraire, elle aurait voulu qu'elle dure le plus longtemps possible, afin de retranscrire son soulagement, qu'elle ne pouvait communiquer par les mots.
Après quelques instants, Elsa la relâcha et sourit en regardant le visage désolé de sa sœur.
Elle passa une main dans ses cheveux roux et dégagea plusieurs mèches de son front, puis y déposa un baiser. Anna fut surprise du geste, et de la sensation, et elle ferma les yeux, ce qui fit couler d'autant plus de larmes. Quand elle les rouvrit, elle vit le regard tendre et attentionné de sa grande sœur embellir son visage, paisible car rassuré de la savoir saine et sauve. Elsa sourit et essuya les quelques larmes qui restaient sur les joues de sa cadette, qui lui sourit en retour.
- Tu veux continuer à visiter ou tu préfères qu'on rentre à l'auberge ? Proposa Elsa d'une voix douce.
- J'avoue que je suis un peu fatiguée, marmonna Anna.
- D'accord. On rentre, alors, sourit la blonde.
Elle se tourna et la laissa tranquillement marcher à ses côtés, tandis qu'elles sortaient de la ruelle.
Jusqu'à la porte de l'auberge, Anna ne lâcha pas sa main.
NDLA :
Je sais, je sais... Ce chapitre était full feels. Il y a eut des grands moments d'émotion, un gros moment badass (you go gurl) et quelques références Disney/Pixar que je suis sûre que vous avez chopé ;) Et avec tout ça vous devez certainement m'en vouloir. Ou alors m'aimer pour ça. Je ne sais pas. Peut-être les deux ? :D Qu'avez-vous particulièrement apprécié et "aimé détester" ?
On se retrouve la semaine prochaine (mercredi) pour de nouveaux chapitres ! :)
