Chapitre 7

Confusion, l'esprit de la métisse se réduisait à ce seul sentiment tandis qu'elle reprenait conscience de ce qui l'entourait, petit à petit, détails par détails.

Kudo, cet imbécile était assis, un mètre plus loin, dans une position dépourvue de toute dignité. Pour ce qu'elle pouvait en juger, il s'était probablement retrouvé les quatre fers en l'air avant de se redresser à moitié.

Ce regard… Si elle ne le connaissait pas un peu mieux, elle aurait cru que son souffre-douleur favori était terrifié. Le mot était sans doute exagéré, il donnait plutôt l'impression de chavirer, tandis que tous ses points de repères venaient de voler en éclat, et qu'il se retrouvait au beau milieu d'une situation sur laquelle il n'avait aucun contrôle. Un sentiment que la chimiste connaissait fort bien, et qu'elle détestait autant que son cobaye préféré.

Il était en train…d'haleter ? Oui, le détective était bel et bien en train de reprendre son souffle. Le couvercle de sa montre était relevé, cette montre dont il pointait le viseur dans sa direction…

Se pouvait-il qu'un danger soit brusquement apparu au sein de cette école ? Que ce soit sous la forme d'un quelconque criminel venu prendre des enfants en otage pour se mettre à l'abri de la police….ou de l'un de ses vieux amis, venu régler ses comptes avec la traîtresse.

Haibara renifla. Non, l'odeur pestilentielle qui précédait habituellement cette horde de corbeaux ne flottait pas dans les airs. Et c'était sur elle que Kudo fixait ses yeux éberlués.

L'instant suivant, la métisse prit conscience du fait qu'elle était en train de reprendre péniblement son souffle depuis quelques instants. Pourquoi ? Qu'est ce qui avait pu l'épuiser brusquement à ce point là ? D'ailleurs, quelque chose était en train d'entraver sa respiration, pour être plus précis, les deux bras qui étaient refermés autour de sa taille. Apparemment quelqu'un avait entrepris de la ceinturer.

Baissant les yeux, Haibara les écarquilla. Sa main gauche agrippait fermement quelque chose, le collet d'un petit garçon. Il fallut quelques secondes à la métisse pour reconnaître le visage de son voisin derrière la série de bleus qui le défigurait.

Ce filet de sang qui s'écoulait de ses lèvres, ces yeux qu'il avait du mal à refermer et qui seraient probablement dissimulés par deux superbes cocards le lendemain, les gémissements qui s'échappaient de sa gorge tandis qu'il luttait pour redonner un rythme normal à sa respiration… Le pauvre enfant avait du passer un très mauvais quart d'heure visiblement.

Pourquoi avait-elle rapproché son visage du sien ? Pour évaluer la gravité de ses blessures ? Peu probable, elle donnait plutôt l'impression de vouloir le secouer comme un prunier pour enfoncer un peu de bon sens dans son crâne épais.

Du reste, si elle s'inquiétait vraiment de son état de santé, elle l'aurait conduit à l'infirmerie…au lieu de l'enfourcher pour le maintenir à terre.

Relâchant son emprise, Haibara regarda son camarade d'un air incrédule tandis qu'il s'écroulait sur le sol comme une poupée de chiffon. Ses mains, elles étaient en train de trembler, et celle qui n'avait pas forcé son petit voisin à se maintenir redressé…la métisse eut un certain mal à en écarter les doigts, pour qu'elle cesse d'avoir la forme d'un poing.

Ce n'était tout de même pas elle qui avait mis ce pauvre idiot dans cet état ? Les secondes s'écoulèrent, ajoutant de nouveaux faits pour étayer cette hypothèse. L'adrénaline qui faisait battre son cœur, elle n'avait même pas besoin de fermer les yeux pour en écouter les pulsations… Cette rage qui déferlait dans son esprit… Déferler ? Non, le terme ne convenait pas. Cette colère avait été là, depuis le début, c'était seulement maintenant qu'elle en prenait conscience.

Une sensation surréaliste, d'autant plus surréaliste que la fillette n'avait rien à rattacher à cette colère, aucune raison, aucun objet, aucune personne, rien. C'était comme si…elle s'était brusquement retrouvée au sein du corps et de l'esprit d'une parfaite inconnue.

Haibara fût submergée par un vertige qui la poussa à plaquer ses mains contre le ventre de sa victime pour ne pas s'écrouler.

« Que…qu'est ce qui… »

Portant la main à son front, un front rendu humide par la sueur, la chimiste ferma les yeux en essayant de redonner un minimum de cohérence à son esprit. Un esprit qui manquait singulièrement d'unité et d'harmonie à l'instant présent, il ressemblait plutôt aux pièces dispersées d'un puzzle qu'elle essayait vainement de reconstituer.

Se calmer, avant toute chose, se calmer. Attendre que son rythme cardiaque et sa respiration se stabilise, voilà. Maintenant, laisser cette excitation retomber petit à petit. Bien, cela se ramenait à un niveau supportable, elle pouvait envisager la situation rationnellement à présent.

L'étreinte exercée par celui qui était plaqué contre son dos ? Elle venait de se relâcher, autant en profiter pour écarter les bras qui enserraient sa taille. Celui qui avait tenté de la maîtriser se laissa docilement faire, autorisant la chimiste à se relever.

Genta… C'était bien la première fois qu'elle le voyait terrorisé à ce point là, en tout cas devant elle. Bon, le moment où elle avait essayé de lui arracher cette montre, en lui hurlant qu'il allait mourir s'il ne se laissait pas faire ? Cela pouvait constituer un point de comparaison valide…mais les circonstances étaient quand même…différentes.

Tournant doucement sur elle-même, Haibara jeta un coup d'œil circulaire aux alentours. Une foule, elle était encerclée par une foule, une foule qui la clouait au pilori par une multitude de regards oscillant entre la fascination et la peur.

Ce vertige…Il revenait… Comme si tout ses point de repères venaient de s'évanouir d'un seul coup, la laissant incapable de distinguer le haut du bas et l'avant de l'arrière.

S'agenouillant doucement sur le sol pour ne pas s'écrouler, la chimiste ferma les yeux, attendant patiemment que sa conscience retrouve une position stable dans l'espace comme dans le temps.

Un rêve…c'était un rêve absurde dont elle allait s'éveiller d'une seconde à l'autre. D'ailleurs, elle s'était probablement déjà réveillée. Oui, il fallait toujours quelques secondes pour regagner la réalité après s'être extirpée d'un cauchemar. Elle en savait quelque chose…

Mais le temps passait, sans amener de changement. Elle n'était pas assise dans son lit ou sur un canapé, mais accroupie sur le sol d'une école, ce n'était pas les ronflements du professeur qui résonnaient autour d'elle, mais les chuchotements qui bourdonnaient toujours quand une foule était rassemblée autour du lieu d'une catastrophe.

Non, non et non, cela n'avait rien de logique. Elle pouvait admettre qu'elle était somnambule, elle pouvait admettre que sa vie lui apparaissait parfois comme un songe…mais admettre que son existence défile sous ses yeux comme un film…dont on aurait amputé plusieurs centaines d'images, brisant définitivement toute enchaînement cohérent au sein du déroulement de l'histoire ? Non.

Relevant les paupières pour affronter la dure réalité, Haibara écarquilla les yeux quand elle remarqua…Ayumi ? Oui, elle était là, de l'autre côté du corps étendu sur le sol, une main tremblante sur sa joue.

Bon, son univers se disloquait complètement, mais elle pouvait toujours se raccrocher à ce point particulier au lieu de s'enfoncer un peu plus, non ? Sans doute.

Après s'être relevé, la chimiste contourna prudemment sa victime avant de s'avancer vers son amie. Visiblement, elle n'était pas la seule à se sentir perdue si elle en jugeait à l'expression de sa camarade.

Ayumi tressaillit lorsque les doigts de la métisse effleurèrent sa main, avant de l'écarter doucement de sa joue, révélant ainsi un bleu.

« Qu'est ce qui…t'es arrivé ? »

La fillette baissa timidement les yeux devant le visage inquiet de sa camarade.

« Je…c'est…c'est rien, Ai… »

Si elle en jugeait au petit rictus de souffrance qui avait déformé les traits de son amie, lorsqu'elle avait effleuré délicatement sa joue avec l'arrière de ses doigts, Haibara s'estimait en droit d'être sceptique.

« Qui t'as fait ça ? Ce petit imbécile ? »

Une explication qui avait le mérite de rétablir un semblant de cohérence entre son présent et son passé, même si elle maintenait les étapes intermédiaires dans le flou le plus total. Si ce petit malotru avait porté la main sur elle, cela pouvait expliquer que…

« Eh ! C'est toi qui l'as frappé, ne va pas l'accuser à ta place ! »

Entre l'instant où la remarque fût proférée et celui où Haibara en tira toutes les conséquences logiques, la métisse passa quelques secondes à osciller entre l'incrédulité et l'horreur. La manière dont Ayumi baissait un peu plus les yeux... Cherchait-elle à mettre son amie à l'abri de la triste vérité qu'on venait de lui hurler ?

La main de la chimiste demeura figée dans les airs, à quelques centimètres du visage de la fillette. Que faire ? Poser le doigt sur le menton d'un enfant terrorisé et le forcer à lever les yeux, pour dissiper toute ambiguïté...ou rester dans l'incertitude, à attendre vainement que quelqu'un réfute l'accusation qui venait d'être proférée ?

Ce silence… S'il se prolongeait encore une minute, elle allait devenir folle… D'un autre côté, elle n'avait peut-être plus grand-chose à perdre de ce côté-là…

Son épaule, on venait de la lui tapoter doucement. Après quelques secondes de flottement, Haibara se décider à sortir de sa torpeur pour lever les yeux vers…Conan.

Evidemment, qui d'autre que cet imbécile… Cet imbécile qui s'efforçait de faire bonne figure, mais cela ne faisait illusion devant personne, en tout cas pas devant elle.

Levant le bras, la métisse posa doucement les doigts sur la paume de la main qui lui était tendue, avant de s'appuyer dessus pour se relever.

Que dire et surtout que faire ? Conan et Haibara partagèrent la même incertitude face à ces deux questions lancinantes.

Ce fût finalement le détective qui trouva un semblant de réponse, en glissant son bras derrière les épaules de sa camarade sans relâcher sa main. La métisse se laissa faire docilement, se concentrant sur chacun des pas qui l'éloignait doucement mais sûrement des lieux du crime. Elle n'avait plus la force de réfléchir, ni au passé, ni à l'avenir, encore moins au présent.

vous laisse vous occupez du reste…emmenez-les à l'infirmerie…Je…

Des mots qui parvenaient à la conscience d'Haibara comme un lointain écho. Ses yeux se relevèrent, elle remarqua un visage inquiet, celui de son professeur, l'information ne demeura pas dans sa mémoire plus d'un instant avant de se noyer dans l'oubli.

Une foule s'écarta avec respect pour lui laisser le passage. Respect…Frayeur était un mot plus approprié… Une réflexion qui traversa la conscience d'une cynique avant d'être oblitérée.

C'était déjà difficile de se maintenir debout en étant submergée par le vertige, même avec un détective pour vous servir de béquille, réfléchir était un luxe dont elle pouvait définitivement se passer. Et elle s'en passa très bien durant les prochaines minutes…

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Refermant le robinet d'une main tremblante, la chimiste expira, garda son souffle emprisonné dans ses poumons quelques instants, avant de le relâcher dans un soupir. Un mouchoir, Kudo lui tendait un mouchoir pour qu'elle s'essuie le visage.

Haibara repoussa le bras de son cobaye, d'un geste exprimant plus de lassitude et de fatigue que d'irritation.

Après avoir fait tournoyer une mèche de cheveux humide entre ses doigts d'un air absent, la chimiste releva doucement la tête. Est ce qu'il n'y avait réellement aucun spectre emprisonné de l'autre côté de cette mince paroi de verre ?

Si, il y en avait un… Enfin, ce n'était pas exactement une créature d'outre-tombe. Juste une entité froide et machiavélique, ayant autant d'affection pour les êtres humains qu'un chat en avait pour des souris, et s'accrochant désespérément à la vie comme un rat affamé à un cadavre. Pour prolonger cette existence jalonnée par d'innombrables meurtres, l'entité en question s'était même dissimulée derrière le visage candide d'une fillette de huit ans.

Quel meilleur refuge ? Personne n'aurait été dénicher la noirceur en fouillant du côté de la candeur.

Ce monstre, il n'était pas emprisonné dans un miroir…il se trouvait derrière chacun des miroirs dispersés dans le temps et l'espace. Une prison étroite mais pourtant, l'infini était la seule unité de mesure qui lui convenait. La durée de l'emprisonnement ? On ne pouvait guère parler de durée. Après tout, il fallait un début et une fin pour que le concept de durée ait un sens, et ce châtiment ne s'achèverait jamais.

Mais pour que la torture soit complète, il restait néanmoins une lueur d'espoir pour se refléter régulièrement à la surface de l'un des miroirs. Peut-être qu'un jour, il la pardonnerait… Celui qu'elle avait forcé à se dissimuler derrière un nom qui n'était pas le sien. Oui, peut-être… Peut-être qu'il se laisserait prendre au piège de son apparence d'enfant innocente. Peut-être…

Un léger sourire apparut sur les lèvres du spectre tandis qu'un être vivant lui tendait la main, pour l'appliquer contre la paroi de sa prison.

« De quoi se plaint-elle ? Elle a eue exactement ce qu'elle voulait, dans les moindres détails… »

Des deux côtés du miroir, un garçon haussa les sourcils.

« Hein ? »

« Elle voulait désespérément mourir, et en même temps, elle voulait encore vivre, deux exigences contradictoires qui ont pourtant été conciliées dans la même grâce…ou le même châtiment. »

Châtiment… Le sourire prit un pli attristé.

« Elle voulait expier ses fautes, mais elle voulait aussi une nouvelle vie, qui n'aurait aucun rapport avec l'ancienne. On lui a donné une seconde chance…en figeant le temps au moment de son agonie… le temps ? Combien de temps avant qu'il ne reprenne son cours… »

Haibara tapota le miroir de l'index, comme pour en éprouver la solidité.

« Tu aimais l'ironie et le sarcasme, n'est ce pas ? Mais tu les apprécie moins quand tu te trouve du mauvais côté de la plaisanterie, hein ? Allez, ne fais pas cette tête, il te reste encore une chance, il peut encore te pardonner… »

Conan soupira.

« Haibara, se parler à soi-même fait partie des signes avant-coureur de la folie… »

Il essayait de la faire sortir de sa coquille par cette petite provocation ? Comme c'était attentionné… mais il aurait pu essayer de donner un peu plus de tranchant à sa voix.

S'emparant doucement du bras de son cobaye, Haibara le positionna face au miroir.

« Qui as dit que je parlais à mon reflet ? Tu ne la vois pas, Kudo ? Observe attentivement, et tu pourras peut-être l'apercevoir… »

La métisse fit ricocher un sourire moqueur contre une surface réfléchissante, en visant le détective qu'elle n'osait pas regarder en face.

« Bon, il faut être patient, cette petite fille timide et apeurée, elle a tendance à se dissimuler dans les recoins. Observe à l'arrière-plan, elle déteste être sur le devant de la scène. Cherche dans les zones d'ombre, c'est là que tu la trouveras. Et quoi de plus normal ? C'est une ombre, l'ombre de ce qu'elle a été. »

Cette expression légèrement horrifiée qui plissait les traits de son souffre-douleur… En temps normal, elle se serait retenue pour ne pas glousser…À l'instant présent, elle trouvait juste ça…amusant.

« Allez, Kudo. Ton Sherlock Holmes, tu t'amuses parfois à lui faire franchir la ligne séparant la fiction de la réalité, non ? Que ce soit en toute connaissance de cause ou parce que tu ne t'es toujours pas éveillé de tes rêves de gamin. Tu peux bien m'autoriser à faire la même chose avec mon docteur. »

« Uh ? »

Il n'avait pas pu s'empêcher de se tourner vers elle pour contempler son visage. Un réflexe stupide, il n'apercevrait rien de plus que ce que ce miroir lui laissait déjà entrevoir. En fait, il venait même de limiter sa perspective, puisqu'il n'apercevait plus qu'une seule facette de sa meilleure ennemie.

« Ah, tu ne le connais pas ? Même pas de réputation ? Pourquoi est ce que ça devrait m'étonner du reste… Tu ne t'intéresses qu'aux romans policiers, pas à la science-fiction. Des meurtres à élucider, des énigmes à résoudre, des criminels à démasquer, voilà ce qui t'attire. Et j'imagine qu'il te faut un héros qui est clairement du bon côté de la barrière. Pour ma part, je trouve que c'est plus amusant de s'identifier à un scientifique qui porte le poids de plusieurs génocides sur sa conscience, y compris celui de sa propre espèce… »

S'éloignant de la plaque de verre qu'elle avait embuée par un soupir, la métisse appuya son dos contre l'un des murs.

« Oui, il est amusant, ce docteur. Toujours à recueillir des compagnons pour égayer sa solitude. Bien sûr, l'expérience est sympathique au début, surtout pour ceux qui ont une âme d'aventuriers, mais à terme…À terme, ils se rendent bien compte qu'ils se sont entichés d'un aimant à catastrophes, des catastrophes qui n'épargnent ni leurs amis, ni leur famille. »

Haibara se laissa doucement glisser le long du mur, jusqu'à se retrouver assise sur le sol des toilettes, en train de fixer ses propres chaussures.

« Combien de temps…avant qu'ils ne s'en rendent compte, et décident de se séparer de la source de tout leurs maux ? Combien de temps avant…qu'il ne la pardonne ? Si cela arrive, un jour… »

Autant de questions qui demeurèrent en suspens avant qu'un détective ne se décide à rompre la glace.

« Qu'est ce qu'il doit lui pardonner ? »

Relevant la tête, la métisse l'inclina doucement en arrière pour l'appuyer sur le mur, tout en adressant un sourire désabusé à son cobaye. Son cobaye qui s'était accroupi pour se placer au même niveau qu'elle.

« Elle t'intéresse tant que ça, l'histoire de cette sale gamine ? Si c'est le cas, je pourrais toujours t'inviter chez le professeur, un soir. Et côte à côte sur le même canapé, nous regarderons quelques épisodes de ma série télévisée favorite. Oh, je pense que tu t'ennuieras à en mourir, mais après tout, ce sera un juste retour des choses pour toutes les fois où j'ai du subir ton obsession pour l'œuvre de Conan Doyle… »

Conan soupira en baissant les yeux vers les chaussures de sa camarade.

« Tu n'a vraiment pas envie d'en parler avec moi ? »

« Ce sera plus amusant pour toi de regarder ces deux épisodes que de m'entendre te les raconter. Et si tu trouves cette histoire dénuée d'intérêt, la torture sera plus longue si elle s'étend sur deux heures au lieu de se limiter à deux minutes. Et ça, ce sera plus amusant pour moi. »

Les doigts du détective se resserrèrent tandis qu'il se retenait de percuter le sol avec son poing.

« Je ne te parle pas de…ta série télévisé favorite, mais de ce qui vient de se passer ! »

Haibara plissa les yeux en perdant instantanément son sourire.

« Il n'y a rien à dire là-dessus. »

« Rien à dire ? Même en y mettant toute ses forces, Genta n'a pas réussi à mettre fin à ton petit pugilat, et lorsque nous avons essayé de l'aider, moi et Ayumi, tu nous a envoyé valdinguer plusieurs mètres plus loin. Et tu vas me prétendre que tu n'as rien à me dire ?! »

Si Conan avait giflé la métisse, son visage ne se serait pas crispé d'une manière différente. Une réaction qui poussa le remords à enfoncer ses dents dans le cœur d'un adolescent. Mais il était trop tard. À quoi bon s'excuser ? Les mots laisseraient leurs traces, et il n'avait fait que constater…

« Il n'y a rien à dire…là-dessus…pour la simple et bonne raison…que je n'ai rien à dire…Vraiment rien… »

Ramenant ses jambes contre son corps, la fillette les entoura doucement de ses bras avant d'appuyer son front sur ses genoux, plaçant ses émotions à l'abri des regards…

« Tôt ou tard, il faudra bien t'expliquer, tu sais. Si ce n'est pas devant moi, ce sera devant le professeur Kobayashi, si ce n'est pas devant elle, ce sera devant le proviseur, et si ce n'est pas devant lui, devant les parents du gamin que tu as envoyé à l'infirmerie. Que tu le veuille ou non, tu ne peux pas faire comme si rien ne s'était passé.»

« M'expliquer, hein ? Et leur expliquer quoi au juste? Je n'ai aucune raison à fournir, aucune justification à apporter, aucune circonstances à clarifier, et aucun souvenir à évoquer, rien. Tu comprends ça, Kudo ? Absolument rien. »

Si on en jugeait à la manière dont sa tête venait de s'incliner brusquement, un fardeau d'un certain poids venait de retomber sur les épaules d'un détective.

« Ecoute, si c'est lui qui t'a provoqué, tu ne t'es pas contenté de le gifler, et si c'est lui qui t'as attaqué, la légitime défense a ses limites, Haibara. Tu continuais de t'acharner sur lui encore et encore alors qu'il n'était plus en état de te faire quoi que ce soit… Est ce que tu t'imagines vraiment que tu vas pouvoir t'en sortir avec une courbette et quelques mots d'excuse ? Si tu n'as aucune raison à leur fournir, ils n'en trouveront aucune pour te garder dans cette école. »

La frustration de Conan monta d'un cran devant le silence de son interlocutrice.

« Contrairement aux apparences, tu es censée être une adulte, non ? Une adulte capable d'assumer la responsabilité de ses actes… Enfin, je suppose que de ce côté-là… »

Quelques instants plus tard, Conan regretta ses mots. En fait, il regretta de ne pas avoir établi une distance de quelques mètres entre lui et la métisse qui venait de lui agripper le collet, le mettant littéralement à genoux devant elle tout en étouffant sa diatribe dans un gargouillement.

« Tu oses me parler de responsabilités, Kudo ? Toi ? »

Un frisson parcourut l'échine de Conan tandis qu'il avalait péniblement sa salive. Il avait vu une foule d'émotions se refléter dans les yeux de la chimiste, du désespoir à la colère en passant par le mépris, et même à de très rares occasions, quelque chose se rapprochant de la tendresse, mais c'était la première fois qu'il pouvait y contempler de la haine.

« Au point où j'en suis, je peux très bien envoyer un second gamin à l'infirmerie, non ? Qu'est ce qui me reste à perdre ? Et quand j'y repenserais avec le recul, je pourrais toujours me trouver des raisons valables…ou même des raisons tout court… Un luxe qui m'a été refusé pour ce pauvre Seiji. »

« Je…je ne peux peut-être pas comprendre ce qui… »

Encore et toujours la même excuse ! Si cet idiot cherchait à se trouver des circonstances atténuantes, il se trompait de direction. Par contre, s'il voulait rejoindre son camarade à l'infirmerie, il prenait le chemin le plus court.

« Non, en effet, tu ne peux pas comprendre… Comprendre ce qu'on ressent lorsqu'on a été dépossédé de sa propre vie pendant quelques minutes, mais qu'on vous demande malgré tout de rendre des comptes pour ce qui s'est passé durant ces quelques minutes… »

La pression exercée par les doigts de la métisse commença à se relâcher.

« Comprendre…ce que l'on ressent quand on perd tout contrôle sur sa propre vie…et que quelqu'un…non, quelque chose décide à ta place de la position de ton corps dans l'espace…et de celle de ta conscience dans le temps… »

Un tremblement agita le bras d'Haibara tandis qu'elle hésitait à relâcher son cobaye. À l'instant présent, elle éprouvait le besoin de se raccrocher à quelque chose de concret, de peur d'être projeté de nouveau dans l'avenir, pour faire face à un passé dont il ne lui resterait plus la moindre bribe quand on lui demanderait d'en assumer les conséquences.

Conan avait commencé à lever la main vers son col, pour écarter les doigts qui l'agrippaient, mais il demeura figé au beau milieu de son geste, essayant de donner un minimum de sens aux paroles de sa camarade.

« Allez, Kudo, si c'est un effet secondaire de ma création, mets ta stupide fierté de côté et avoue-moi que tu as manifesté les même symptômes… »

Qu'il était drôle son souffre-douleur, avec sa merveilleuse expression de benêt… Dommage qu'elle ne soit plus en état de l'apprécier à sa juste valeur.

« Tu me diras... Je pourrais peut-être retourner ça à mon avantage… La prochaine fois que tu m'exposeras à la tentation d'enfoncer un peu de bon sens dans ce crâne épais… »

La chimiste laissa sa tête s'incliner petit à petit, elle n'eût même pas la force de la redresser lorsque des doigts commencèrent à effleurer délicatement les siens.

« Depuis combien de temps ? »

« Des semaines…ou même des mois si on prend en compte les signes avant-coureur… la température s'est modifiée petit à petit…et cette pauvre grenouille stupide…est restée dans son petit bocal d'eau… Cette expérience est encore plus fascinante quand on passe de l'autre côté de la barrière. »

Relevant la tête, Haibara cessa de s'accrocher à son unique point de repère…pour mieux caresser les cheveux de son cobaye, avec une expression digne de celle d'une vieillard tapotant le crâne d'un gamin.

« Et pour ce crapaud qui espère redevenir un prince charmant pour sa princesse…combien de temps avant qu'il ne finisse au court-bouillon ? Puisqu'il ne se décidera jamais à sautiller hors de son bocal… »

Il aurait pu au moins froncer les sourcils face à cette petite provocation…ou écarter brutalement la main de celle qui se permettait un peu trop de familiarité, un comble pour quelqu'un qui mettait un point d'honneur à maintenir une certaine distance avec les autres… Mais non, au lieu de ça, cet idiot…

« Pourquoi est ce que tu me regardes comme ça, Kudo ? Ce ne sont pas des larmes qui coulent sur mes joues. Je me suis aspergé le visage tout à l'heure pour me réveiller un peu, tu as oublié ? »

Cet air de chien battu… Oui, on aurait dit un brave toutou qui levait les yeux vers sa maîtresse, en regrettant de ne pas pouvoir l'aider…l'aider à résoudre des problèmes qui dépassaient le niveau de compréhension d'un cabot. Oh, un cabot adorable, il était fidèle, il se montrait affectueux de temps en temps…et il maintenait à distance les indésirables, au moins pendant un temps…mais ça restait un stupide cabot malgré tout…

Voilà qu'il tendait la patte à présent…comme c'était attendrissant, on pouvait difficilement résister à la tentation de la prendre dans sa main.

« Tu ne vas pas rester assise là jusqu'à la fermeture de l'école, non ? »

Allons bon, il n'avait même plus la force (ou l'envie ?) de donner un ton agressif à sa remontrance…

« Je peux bien y rester encore un peu…puisque c'est probablement le dernier jour que je passerais entre ses murs. Tu l'as dit toi-même, si je n'ai aucune raison à leur fournir, ils n'en trouveront aucune de me garder ici. »

Les doigts du détective se refermèrent doucement autour de la main qui était posé sur la sienne.

« Nous trouverons un moyen…de leur expliquer… »

Haibara leva un regard sceptique vers celui qui la regardait de haut…sans exprimer de mépris pour autant, il s'était tout simplement relevé, et il l'invitait à en faire de même.

« Nous ? »

« Nous sommes embarqués dans la même galère, non ? Alors autant s'entraider. »

Bon, ce sourire maladroit était déjà plus convainquant, elle pouvait toujours lui accorder le bénéfice du doute…et ce n'est pas comme si elle avait qui que ce soit d'autre sous la main pour l'aider de toute manière.

S'appuyant sur sa victime, la chimiste se releva, mais ses jambes demeurèrent néanmoins chancelantes, obligeant son compagnon à caller son bras sous le sien pour ne pas qu'elle s'effondre.

« Tu sais, Kudo…si nous parcourons les couloirs de cette manière, certaines personnes vont se poser des questions…et y répondre par des rumeurs. »

« Idiote. »

Lorsque les deux enfants sortirent enfin des toilettes, il y eut bien quelques commentaires pour bourdonner sur leur passage, mais ils n'étaient pas orientés dans la direction anticipée par la métisse. Conan semblait plutôt escorter une convalescente jusqu'à son lit…ou une mourante jusqu'à sa chambre d'hôpital…à moins que ce ne soit une condamnée à mort sur le chemin de l'échafaud.