Avant-propos :

J'ai passé 4 mois à galérer sur la dernière partie du chapitre avant de finalement l'effacer hier soir pour la remplacer par autre chose et de tout boucler en 2h... mon fonctionnement d'écriture me désespère.


Réponse à lilicastagnette : Merci à toi de toujours laisser de longues reviews, de prendre le temps de me faire part de tes impressions et de ton enthousiasme, j'ai toujours un grand sourire en lisant ! Et effectivement, ça se sent, tu es passionnée en ce qui concerne Ryûga. J'en suis ravie, c'est vraiment un personnage intéressant et profond, que j'ai toujours beaucoup de plaisir à écrire. À propos de Beyblade en général, c'est vrai que c'est à la base un dessin animé "pour enfants" mais depuis la réécriture de temps et temps je retourne voir certains épisodes pour des références et, quand on prend le temps de se pencher dessus, on se rend compte que tous les personnages sont vraiment plus intéressants et complexes qu'ils ne peuvent le paraître à première vue, et c'est ce qui est génial. J'espère continuer de te faire plaisir et d'écrire un Ryûga à la hauteur de tes attentes ! Comme toujours, merci ^^


Chapitre 7. Le nœud du problème

Le souffle qui franchit ses lèvres est chaud, irrégulier, bruyant. Son cœur bat trop fort, trop vite, et cogne contre sa poitrine douloureusement. Ses oreilles bourdonnent et sa vision est floue. Il entend des voix autour de lui, est vaguement conscient d'ouvrir la bouche pour hurler. Dans son champ de vision, une fille au sol, mais les longues mèches de cheveux argentés qu'il tire d'une main ne sont pas les siennes. Il perd la notion de l'espace et du temps, toutes les sensations sont altérées. Dans des soubresauts de conscience, il reconnaît le visage de son adversaire qu'il met à terre, et sa voix brisée lorsqu'il lui déboîte l'épaule. C'est à peine s'il est encore conscient de ses propres gestes. Il a chaud. Depuis quand a-t-il un couteau en main ? Un autre hurlement de douleur, mais cette fois la personne à genoux devant lui a des yeux bleus plein de haine. Il sent le monde autour de lui s'effacer dans la douleur. On s'empare de lui et brusquement... tout disparaît.

La sensation des ongles s'enfonçant dans sa paume extirpa Ryûga de ses souvenirs et il inspira bruyamment, réalisant qu'il avait arrêté de respirer pendant un instant. Il avait eu le pressentiment que cette journée allait être pénible, mais là, c'était plus que ce qu'il voulait bien supporter.

En face de lui à quelques mètres, Hikaru, Tsubasa et Kyoya le fixaient. Son regard passa sur eux et sur le reste de leurs amis avec lenteur, personne ne détourna le regard, comme englués eux aussi dans le passé. Puis ses yeux trouvèrent ceux de Hana Uotani.

Elle haussa un sourcil, puis tourna son regard vers la fenêtre, et de nouveau vers lui. Il regarda à son tour dehors. Il avait vu les hommes arriver devant Koma et hésiter un moment à l'entrée avant de franchir le portail. Ils n'étaient pas censés avoir le droit de pénétrer dans l'établissement, mais apparemment, c'était une règle qu'ils avaient décidé d'omettre. Et il ne comptait pas les attendre assit à son bureau.

D'un brusque mouvement de tête, il fit signe à Hana et fit volte-face. Du coin de l'œil, il aperçu Ginga Hakane qui ne le lâchait pas des yeux, une main sur le bras tremblant de Tategami qui semblait prêt à bondir.

–Ry... Attend, Ryûga !

Hana l'attrapa par l'épaule et il s'entendit gronder. Il détestait qu'on le touche. Il se dégagea brusquement.

–Je peux savoir ce que tu comptes faire ? continua la brune sans se soucier de son rejet.

–Me tirer d'ici. marmonna-t-il en marchant à grandes enjambées vers la cour.

Hana suivit le mouvement en trottinant, trop préoccupée par la situation pour réaliser que Tsubasa, et toutes les personnes présentes dans la salle de classe avaient suivi le duo des yeux, sidérés.

-I... Ils se connaissent ? murmura finalement Kenta.

Loin de se détendre, l'atmosphère s'alourdit encore d'avantage quand ils échangèrent tous des regards troublés. Ginga sentit Kyoya frémir et pressa d'avantage sa main contre son bras. "Je le savais" l'entendit-il murmurer.

–Kyoya... tenta-t-il.

Le nommé pris conscience du contact des doigts du rouquin contre sa peau et se dégagea brusquement, crachant :

–C'est bon putain. J'suis pas en sucre !

Le regard blessé de Ginga lui fit prendre conscience de sa rudesse, trop tard bien sûr, la faute à son impulsivité. Un soupir lourd franchit ses lèvres et il croisa les bras sur son torse. Il songea à s'excuser, ne le fit pas. Il ne le faisait jamais. Question d'orgueil mal placé et de sentiments qu'il ne s'avouait qu'à moitié. De toute façon, la tristesse avait déjà été balayée des yeux de son ami.

Ginga détourna le regard, fixa de nouveau la porte de la salle. C'était leur première "vraie" confrontation avec Ryûga depuis la rentrée. Ils s'étaient croisés quelques fois, dans les couloirs, dans la cour, ils s'apercevaient de loin. Mais là... le regard du lycéen s'était posé sur chacun d'entre eux, sur Hikaru qui étouffait sa respiration saccadée derrière sa main, le front contre l'épaule de Hyoma pendant que Kenta lui caressait gentiment le dos, sur Tsubasa dont l'air impassible était trahi par les muscles de sa mâchoire serrée alors qu'il faisait son possible pour ne pas inquiéter Madoka et Yû à ses côtés, sur Kyoya qui ne savait faire autrement que transformer toutes ses émotions en rage pure et qui rejetait le moindre appuis qu'on lui offrait.

Brusquement, Ginga voulu rattraper Ryûga, le regarder dans les yeux et... Et lui dire quoi au juste ? Lui hurler qu'il ne pardonnerait jamais ses actes ? Lui dire de ne plus s'approcher de ses amis ? Lui balancer toutes ses fautes à la figure ? À quoi bon. Le mal était fait depuis longtemps et même si Ryûga n'était pas revenu à Koma cette année, la situation n'en aurait pas été plus simple. Alors le jeune garçon roux resta dans la salle, s'empêcha de saisir de nouveau le bras de Kyoya, et choisi d'aider ses amis du mieux qu'il pouvait. Il les regarda, et fit ce qu'il faisait de mieux : il sourit.

XXX

Ryô balada son regard sur la pile de documents sur son bureau et poussa un soupir affligé. Il se leva péniblement de son confortable fauteuil et se saisit de sa tasse de café avant de marcher vers la fenêtre à pas lents, essayant de chasser la raideur de ses muscles.

Ginga était rentré chez eux après la Golden Week avec un sourire encore plus grand qu'à l'ordinaire. La veille au soir, pendant le dîner, il lui avait raconté en détail leur séjour et avait finalement conclut :

« Je crois que ça a fait du bien à tout le monde. Hikaru se donne du mal pour agir de façon détachée, et je crois que Tsubasa est plus stressé qu'il n'en a l'air... Kyoya est agacé que tu n'ais pas reparlé de ce qu'il s'était passé pour Ryuga »

« J'ai comme l'impression que Kyoya est agacé par beaucoup de chose non ? »

« Papa... je sais que tu veux que cette année se passe au mieux. Mais je pense qu'ils méritent des réponses. C'est tout. »

Il n'avait pas été surpris à vrai dire. Son fils était facile à vivre, prenait les choses comme elles venaient, et voyait toujours les expériences de la vie de façon positives. Il pouvait parfois être déprimé lorsqu'il ne parvenait pas à faire ce qu'il voulait, mais trouvait toujours un moyen de tourner les situations à son avantage. Mais ses amis passaient avant tout. Pour eux il aurait pu faire absolument n'importe quoi, et la période d'hospitalisation de ses trois camarades l'avait affecté à un point que Ryô n'aurait pas cru possible.

« Je sais Ginga. Crois-moi, je sais. Seulement la situation actuelle n'est pas simple. J'ai mes raisons de vous laisser en dehors de tout ça. »

« On est assez grand pour supporter la réalité. »

« Ginga, fiston... pour cette fois je te demande de me faire confiance. »

Ryô était préoccupé. Il voulait le meilleur pour ces jeunes, d'autant plus avec ce qu'ils avaient traversé. Il savait qu'ils lui en voulait de refuser de parler de la situation qui concernait Ryûga. Même Hyoma le regardait d'un air un peu accusateur lorsqu'il le croisait chez eux, généralement affalé sur le canapé du salon avec un livre et Ginga étalé sur ses genoux.

Il se pinça l'arrête du nez entre le pouce et l'index et se frotta les yeux avant d'observer distraitement l'activité des élèves dans la cour. Comme c'était l'heure de la pause déjeuner, l'atmosphère était plus détendue et des bribes de discussions parvenaient jusqu'à sa fenêtre ouve-

Ryô fronça les sourcils. Un groupe de cinq hommes en costards venaient de pénétrer dans la cour, s'attirant les regards interrogateurs des élèves. Il ne savait pas qu'ils étaient, mais il avait le sentiment qu'ils n'étaient pas porteurs de bonne nouvelle.

Il quitta son bureau précipitamment après avoir posé sa tasse au milieu des dossiers qui devraient attendre encore un peu, et descendit rapidement jusque dans le hall.

–Bonjour messieurs. Vous désirez ?

Les hommes venaient de pénétrer dans le bâtiment et semblaient agacés de trouver quelqu'un sur leur passage. L'un d'eux, un homme large aux sourcils rasés, pris la parole.

–Nous sommes à la recherche de deux adolesc-

–Messieurs vous êtes dans un établissement scolaire. Si vous avez quelque chose à voir avec mes élèves, je vous demanderai de passer par moi avant toute chose.

–Vos élèves ne nous intéressent pas...

–Auquel cas je vous serais gré de partir.

–...

–Que voulez vous à ces jeunes gens ?

L'homme grogna, irrité, et fixa un point derrière Ryô. Le directeur se retourna juste à temps pour apercevoir deux silhouettes disparaître au coin du mur.

–Que voulez-vous ? répéta-t-il, la voix tranchante.

Les hommes se consultèrent du regard, indécis.

–Je ne sais pas qui vous êtes et ce que vous cherchez ici, mais je vous conseille de revenir sur votre décision avant que je n'estime nécessaire de prévenir la police.

L'homme qui avait jusque là parlé pour le groupe lui adressa un regard mauvais. Il sembla hésité un cours instant puis fit volte face et les autres suivirent. Ryô resta fermement planté au milieu du hall en regardant les hommes quitter Koma, puis remonta jusqu'à son bureau à pas lents. Ce faisant, il jeta un œil dans le couloir du rez-de-chaussée. Ryûga lui rendit le regard qu'il lui lança. Ryô soupira. Il n'avait vraiment pas besoin de ça...

XXX

À la bibliothèque cet après-midi là, le silence qui régnait était plus lourd que d'ordinaire. Hyoma était plongé dans un livre, Yû brassait un paquet de carte sans vraiment prêter attention à ses gestes et Madoka fixait l'écran de son ordinateur qui s'était mis en veille depuis au moins cinq minutes. Finalement, la jeune fille craqua :

–Est-ce qu'on va sérieusement tous éviter le sujet ?

Hyoma et Yû levèrent la tête en même temps et elle les fusilla du regard.

La fin du déjeuner avait été épouvantable. Kyoya était parti rapidement, et quand Benkei avait fait mine de l'accompagner, il l'avait rembarré d'une voix sèche. Les quelques personnes qui avaient assisté à la confrontation dévisageaient le petit groupe, avides de ragots, poussés par une curiosité mal placée. Le nom de Ryûga n'avait pas été prononcé. Pas une fois. Hana Uotani n'était pas revenue. Tous avaient fait semblant d'ignorer la situation.

–Surtout vous deux, là ! ajouta-t-elle en pointant un doigt accusateur vers les garçons. Vous êtes doués pour le petit jeu du "je-vois-tout-mais-je-ne-dis-rien" et ça m'insupporte ! On ne va quand même pas passer l'année à traiter Ryûga comme un Voldemort personnel en n'osant même pas le mentionner !

Hyoma se colla contre le dossier de son siège, les yeux grands ouverts sur Madoka qui les incendiait tout en chuchotant pour ne pas perturber le calme de la bibliothèque, les mains à plat sur la table et un air furieux sur le visage. Il connaissait la jeune fille depuis quelques années maintenant, mais était toujours aussi impressionné lorsque la gentille collégienne sortait de ses gonds.

–Mais Madoka qu'est ce que tu veux qu'on fasse ? intervint Yû, beaucoup moins discrètement.

–Mais je sais pas, n'importe quoi ! Dites ce que vous pensez pour une fois !

–Madoka, soupira Hyoma. La situation est délicate, tu le sais. La seule chose qu'on puisse faire c'est de rester disponible si Hikaru, Tsubasa ou Kyoya ont besoin de nous.

Une petite voix lui susurra que le jour où Kyoya viendrait demander de l'aider signerait probablement la fin de l'humanité. Et quelque part, il en était de même pour Tsubasa. Ces deux là étaient parfois étrangement semblables.

–Ça ne suffit pas ! s'agaça-t-elle. Si les choses restent ainsi, avec autant de non-dits et de secrets, on ne s'en sortira jamais.

–Qu'est ce que tu suggères ? Le père de Ginga a été clair, il refuse catégoriquement de fournir plus d'explications.

–Et bien déjà, ça, ça me dérange ! Madoka abattit son poing sur la table et s'attira quelques froncements de sourcils. Il faut insister, il n'a pas le droit de nous garder dans l'ombre comme ça.

Nouveau soupir de la part de Hyoma. Yû s'avachit sur la table, le menton sur ses bras, le visage tordu dans une moue boudeuse.

–Libre à toi d'aller le sortir de sa forteresse de dossiers non signés alors... marmonna le blondinet d'un air défaitiste.

L'ordinateur de Madoka se ferma dans un claquement sec alors qu'elle s'emparait de son sac avec brusquerie. Elle rangea ses affaires en quelques secondes, repoussa sa chaise contre la table d'un geste ample, et jeta un dernier regard agacé aux garçons en assénant :

–C'est exactement ce que je vais faire !

Elle claqua quasiment la porte de la bibliothèque et les deux garçons se retrouvèrent soudain en proie à de nombreux regards noirs. Autant pour la discrétion.

–Hyoma...

–Hum ?

–Qu'est ce qu'on devrait faire ?

–Je ne sais pas Yû... je ne sais pas.

Ils étaient peut être des génies, mais ils n'en étaient pas moins démunis que les autres.

XXX

La balle frappa le gant avec un bruit sec, couvrant les paroles du receveur qui venait de la réceptionner.

–Quoi ? s'enquit Masamune, qui venait de lancer le projectile.

–Je m'inquiète pour les autres. répéta Kenta un peu plus fort en se redressant pour lui renvoyer la balle.

–Ah...

Les deux garçons étaient actuellement sur le terrain de baseball de l'école, s'entraînant distraitement avec le reste de leur club. Le capitaine de leur équipe comptait absolument les faire entrer dans le prochain tournoi inter-collèges et pour ce faire, leur imposait un régime assez strict. Même à la fin de l'après midi, les rayons du soleil étaient suffisamment chaud pour ralentir les gestes des joueurs qui transpiraient à grosses gouttes sur le terrain poussiéreux.

Masamune récupéra la balle et l'étudia un moment en la faisant rouler entre ses doigts.

–T'sais... je ne suis pas le mieux placer pour juger la situation, vu que je n'étais pas là l'an dernier et tout... mais heu, vous avez déjà parlé avec Ryûga depuis ?

Kenta lui lança un regard d'incompréhension.

–Parler à Ryûga ? Bien sûr que non. Je viens de te dire que j'étais inqu-

–Non mais ça j'ai compris. le lanceur pris position pour un nouveau tir, tapotant la pointe de son pied sur le sol, et pivota sur ses hanches pour envoyer la balle avec force.

Nouveau bruit sec, le gant de Kenta se referma sur la balle.

–Ce que je veux dire, poursuivit Masamune. C'est que si j'ai bien compris, le père de Ginga ne veut pas développer le reste de ce qu'il s'est passé après. Mais vous avez jamais pensé à demander directement à Ryûga ?

Nouveau regard dubitatif du garçon aux cheveux verts.

–Non.

Masamune haussa les épaules.

–Vous devriez. The whole "faire face à ses problèmes". Littéralement tu vois.

Les deux garçons échangèrent plusieurs balles en silence avant que Kenta ne reprenne :

–Plus facile à dire qu'à faire.

Masamune lança une nouvelle balle. Bruit sec de l'impact. Les rayons du soleil sur le terrain. Sueur sur leurs joues.

–Pas faux...

XXX

Une main appuyée contre les casiers pour se soutenir, Hyoma enfila ses chaussures avec lenteur. Il repensait à ce qu'avait dit Madoka sur le "je-vois-tout-mais-je-ne-dis-rien" et une grimace discrète tordit ses lèvres. Il prit son sac, toujours perdu dans ses pensées et se dirigeait vers la sortie lorsqu'il eut la désagréable impression d'être observé. Il se retourna.

Souhaita ne pas l'avoir fait.

Ses yeux rencontrèrent ceux de Reiji Mizuchi et son corps fut parcourut d'un violent frisson. Inconsciemment, il recula d'un pas. Le Serpent avança de deux, écartant les bras et secouant la tête dans une piètre imitation de surprise.

–Mais qui voilà, susurra-t-il.

Hyoma détestait sa voix. Il abhorrait les accents doucereux dans ses phrases, était insupporté par ses mots qui se transformaient en sifflements, éprouvait un profond dégoût pour ce large sourire dérangeant.

–Hyoma, Hyoma, Hyoma...

Plus que tout, il haïssait le ton pervers et moqueur, suintant d'envie malsaine, qu'il employait lorsqu'il prononçait son prénom.

Avant qu'il n'ait pu faire quoi que ce soit, Reiji se retrouva face à lui, bien trop près, sa présence étouffant le collégien qui dû faire un effort monumental pour parler.

–Qu'est ce que tu veux Mizuchi ?

Il entendit sa voix trembler et se maudit en réalisant que son vis-à-vis l'avait également remarqué. Le sourire du Serpent s'élargit et Hyoma aperçu furtivement l'éclat métallique d'un piercing sur la langue du lycéen.

–Je me disais, murmura-t-il d'une voix lente – et se faisant il se léchait pensivement la lèvre supérieure, que je devais te manquer. Après tout il y a longtemps que nous n'avons pu passer du temps rien que tous les deux, n'est-ce pas ?

Hyoma rouvrit ses yeux qu'il ne se souvenait pas avoir fermé, chercha quoi faire, quoi dire, mais ses jambes et ses mots semblaient figés. Il crut défaillir de soulagement quand une nouvelle voix parvint à ses oreilles.

–Hyoma !

Un bras se dressa devant son torse, le poussant doucement en arrière, et soudain la tignasse rousse de Ginga forma un barrage entre Hyoma et Reiji, et libéré du regard dément du Serpent, le collégien inspira bruyamment, reprenant douloureusement conscience.

–Tiens donc, Ginga le nuisible. siffla Reiji avec un agacement non dissimulé.

–Qu'est ce que tu veux encore Mizuchi ? Laisse nous tranquille !

Un rictus mauvais déforma les lèvres du lycéen et il repoussa des mèches de cheveux de son visage d'un geste vif, découvrant un moment ses yeux étrécis. Sans un mot de plus, il dépassa les deux adolescents et ses doigts frôlèrent le bras de Hyoma lorsqu'il chuchota « À plus tard » d'une voix excitée. Ce n'est que lorsqu'il fut définitivement hors de vue que Ginga pris son ami par les épaules, le secouant légèrement.

–Hyoma ?

Le jeune homme lui renvoya un regard perdu, tremblant, et murmura un merci du bout des lèvres. Ginga fronça les sourcils.

Il se souvenait comment tout ça avait commencé. Ça avait été un jour comme les autres, quelques semaines avant les examens en juillet, et Ginga revenait de son entraînement de football. Une collégienne avait eu la malchance de se heurter à Reiji Mizuchi dans la cour et le rouquin, n'écoutant que son grand cœur, c'était précipité à sa rescousse quand le Serpent l'avait attaqué verbalement avec un lot d'insultes à faire pâlir n'importe qui.

Mizuchi avait toujours eu une mauvaise réputation. Il était souvent seul, traînait parfois dans le sillage de Ryûga qui, même avant les événements de novembre, était déjà craint par une bonne partie de l'établissement. Il avait été vu plusieurs fois traînant avec des adultes à l'air peu avenant, et s'en prenait à quiconque perturbait sa journée. Bref, Reiji Mizuchi faisait parti des gens à éviter autant que possible.

Ce jour-là donc, quand Ginga s'était dressé entre lui et sa "proie" du moment, il était voué à devenir la nouvelle cible du Serpent. La fille s'était enfuie retrouver ses amies pendant que Reiji, d'une humeur massacrante, avait commencé à menacer Ginga, l'insultant avec hargne, tendant ses mains vers lui pour se saisir de ses cheveux, ses vêtements ou son cou. Le garçon avait tenu bon, refusant d'user de la violence, échappant aux mots et gestes de Reiji comme il pouvait, contraint de reculer quand même. Ça, jusqu'à ce que Hyoma s'interpose.

Il avait remis Reiji à sa place en le fixant de ses yeux glacés, s'imposant sans hausser la voix, ses mots plus affûtés que n'importe quelle lame. Aucun des deux amis n'avait alors remarqué qu'à l'instant même où il s'en était mêlé, Hyoma venait de devenir la nouvelle obsession du Serpent.

C'est au retour des vacances d'été que tout avait commencé à dégénérer. Légèrement au début, Hyoma surprenait des regards un peu appuyés, des sourires dérangeants. Il fit abstraction, même lorsqu'il le surpris quelques fois passer devant chez lui, même quand il retrouvait des messages au marqueur sur son bureau au collège. Hyoma était psychologiquement rodé, il en fallait plus pour le gêner. Il se forçait à ne pas réagir lorsque l'autre le frôlait dans les couloirs. Il aurait dû en parler lorsque les gestes se firent plus pressants, accompagnés de murmures. Petit à petit, revenant sans cesse à la charge, le Serpent s'insinua dans son quotidien et comme un boa qui resserre ses anneaux autour du pauvre agneau avant de le dévorer, sa présence se fit de plus en plus oppressante, et commença à broyer Hyoma. Il rendait ses journées invivables, avait infiltré son esprit si bien que même chez lui, le jeune homme aux yeux bleus n'avait plus de répit. Il perdit doucement l'appétit, le sommeil aussi, et fatalement, sa santé mentale.

Lorsque novembre arriva et que l'incident Ryûga se produisit, tout s'arrêta brusquement. Reiji disparut de sa vie, et même de Koma pendant quelques semaines. Hyoma ramassa alors une par une les pièces de son esprit brisé, refaçonna son sourire de glace, étouffa son mal-être et repris sa vie.

–Hyoma ? murmura de nouveau Ginga, avec une douceur qui ne lui correspondait pas.

Si seulement ce jour-là, il n'avait pas fait face à Reiji, alors Hyoma n'aurait jamais été impliqué. Si seulement pour une fois, il avait réfléchi avant d'agir.

La main fraîche et pâle du jeune homme fourragea dans les cheveux de Ginga. Il lui sourit doucement, d'un air fatigué.

–Ça va aller Ginga. Excuse-moi de t'inquiéter comme ça.

Le garçon secoua la tête de gauche à droite.

–Désolé... fit-il.

–Ne le sois pas voyons. Ce n'est pas ta faute si ce type est dérangé...

La tentative de Hyoma d'alléger la conversation se solda par un échec. Ginga lui adressa encore un regard concerné puis, comme il savait que ça n'arrangerait rien, se frotta la tête en poussant un grognement et lâcha :

–J'ai faim !

Hyoma gloussa.

–Tu viens à la maison ?

XXX

Hikaru salua les autres élèves du bureau étudiant d'une voix absente et la porte coulissante claqua dans son dos. Tsubasa s'excusa pour qui voudrait bien l'entendre et laissa son travail en plan, rattrapant la jeune fille alors qu'elle commençait à descendre les escaliers.

–Hikaru.

Elle ne se retourna pas, mais il l'entendit pousser un soupir.

–Tsubasa.

–Hikaru est ce que tout va b-

–Je te jure que si tu me demandes si je vais bien je te charge de faire signer les autorisations pour le festival des sports au Directeur. Et on sait tous les deux que ça sera un calvaire.

Le lycéen passa une main dans sa nuque et elle se remis en marche. Il lui emboîta le pas et ils se rendirent au rez-de-chaussée en silence. Une fois en bas, Hikaru coula son regard violet vers Tsubasa qui la fixait d'un air préoccupé.

–Je survivrai. affirma-t-elle. J'ai... j'ai besoin de temps.

Il acquiesça en silence. Du temps. Est-ce que c'était vraiment tout ce qu'il leur fallait ?

–Je parlais avec Madoka tout à l'heure, repris l'adolescente aux cheveux bleus. Elle s'inquiète pour toi. Elle râlait en disant que tu essayais de faire comme si de rien n'était pour rassurer tout le monde. Si tu continues comme ça elle va venir te secouer elle-même...

–Je préférerais éviter... grimaça Tsubasa, parfaitement conscient de la tornade que pouvait devenir Madoka quand elle s'énervait.

–Alors peut être qu'avant de t'inquiéter pour moi, tu devrais t'ouvrir un peu plus aux autres toi-même.

Le silence revint entre eux. Ils marchèrent en silence jusqu'à l'entrée du bâtiment, Hikaru salua l'argenté et s'éloigna tandis que le lycéen remontait vers le bureau des représentants. Il chassa de sa tête les conseils de sa camarade ; il n'allait pas mal. Il n'avait pas besoin d'inquiéter ses amis avec ses préoccupations. Il n'allait pas mal. La présence de Ryûga était quelque chose qu'il avait encore du mal à affronter, et c'était logique, tout finirait pas reprendre sa place dans son quotidien et bientôt il pourrait de nouveau le croiser dans les couloirs sans baisser les yeux. Il n'allait pas mal.

Mais il n'allait pas bien non plus.

XXX

Le lendemain matin une voiture de police stationnait devant l'école. Différentes rumeurs plus ou moins absurdes parcoururent les couloirs toute la matinée.

Hana Uotani arriva en retard pour le premier cours, passant la porte toute échevelée et une moue agacée sur le visage.

Kyoya ne rejoignit sa classe qu'à la dernière heure du matin.

Ryûga disparu dans l'après-midi, évitant les cours de sport comme depuis le début de l'année.

Ni Ginga, ni aucun autre de ces amis ne fit mention des événements de la veille. Hikaru les salua avec une ombre de sourire, Tsubasa leur adressa un signe nonchalant de la main, Hyoma étira ses lèvres dans un rictus aussi glacé que ses yeux. Ginga évita de croiser le regard de Kyoya, dont Benkei se tenait un peu plus à l'écart que d'ordinaire, et Yû se tint aussi loin que possible de Madoka qui frappait avec rage sur les touches de son clavier, n'ayant pas réussi à obtenir gain de cause auprès de Ryô. Masamune fit un grand geste du bras dans leur direction avec un regard appuyé à Kenta qui secoua simplement la tête.

XXX

Le mercredi, Tsubasa se rendit compte qu'il n'avait pas échangé un mot avec Hana depuis le déjeuner de l'avant-veille. Il la trouva dans la salle de classe vide après les cours, penchée sur son bureau, appliquée à écrire sur un carnet en murmurant pour elle-même.

–Hana...

Elle releva brusquement la tête, tendue, et ses épaules retombèrent lorsqu'elle le reconnu.

–Oh... c'est toi...

–Tu attendais quelqu'un d'autre ?

Il s'approcha de son propre bureau et récupéra les livres dont il avait besoin. Avec un rire sans joie, Hana répondit :

–Oh non, surtout pas !

–Tout va bien ? Tu as l'air... épuisé.

–Hum ? Oh ! Oh... oui... un peu c'est vrai. Je dors mal en ce moment.

Un silence gênant s'installa. La brune se mordilla la lèvre en songeant que c'était déjà la deuxième fois de la semaine qu'on lui faisait remarqué à quel point elle avait l'air fatigué. Tsubasa laissa son regard glisser sur elle. Avec la Golden Week, il n'avait pas eu le temps de vraiment passer du temps avec elle, ni d'éclaircir la situation pour savoir si son impression au hanami s'était avérée exacte et si elle lui cachait véritablement quelque chose. Une partie de lui se disait qu'après tout, ça ne le concernait pas vraiment, ils n'étaient pas proche, ils étaient juste deux adolescents qui s'étaient déjà rencontrés étant enfants et se retrouvaient de nouveau face à face par un heureux hasard. D'un autre côté, elle se tenait là, devant lui, avec ses grands yeux insondables et il avait l'irrépressible envie d'en savoir plus sur elle. C'était ridicule, il en convenait, mais ce n'était pas pour autant qu'il allait abandonner cette idée. Surtout que... le fait que Hana connaisse Ryûga le perturbait. Il n'avait pas la prétention de dire qu'il la connaissait, mais elle ne lui semblait pas le genre de personne à fréquenter quelqu'un comme... lui. Le "mystère Hana" s 'épaississait, et il avait beau apprécier la présence de la jeune fille, il ne pouvait pas faire abstraction. Ils ouvrirent finalement la bouche en même temps :

–Dis...

–Est-ce que...

Avant de s'interrompre. Les deux lycéens échangèrent un regard et un rire, et c'est finalement Hana qui repris :

–Arrête-moi si c'est trop indiscret, mais est-ce que vous êtes en mauvais terme avec Ryûga ?

Le ricanement s'échappa de la gorge de Tsubasa sans qu'il puisse le contrôler.

–On peut dire ça oui... répondit-il finalement d'un air dur. On a eu quelques... différents... l'an dernier et on ne s'entend pas du tout. Moins on le voit, mieux on se porte.

En parlant, il se rendit vaguement compte du ton froid et dédaigneux qu'il employait. C'était plus fort que lui, impossible de rester de marbre à la mention de Ryûga. Dire qu'il avait presque – presque ! – éprouvé de l'intérêt pour le lycéen l'an passé en entendant Yû parler de lui. Et maintenant il peinait à se défaire des cauchemars où il finissait à terre, encore et encore, sous le sourire maniaque et les yeux fous de Ryûga.

–J'ai plutôt l'impression que Koma tout entier ne s'entend pas avec Ryûga. nota Hana en fronçant les sourcils. J'ai tort ?

–Hana est-ce que tu connais bien Ryûga ?

Elle avait désormais rangé son cahier dans son sac et avait croisé ses jambes en tailleur sur sa chaise. Coude sur la table, elle appuya son menton contre sa paume et secoua la tête à la question de l'argenté, sans faire de remarque sur le fait qu'il ne lui avait pas répondu.

–Pas "bien" non. On se parle un peu. Enfin je parle principalement. Jamais vu quelqu'un d'aussi asocial.

–Hana...

–Et pour l'instant, je dois t'avouer que même s'il est loin d'avoir un caractère des plus simples, j'ai du mal à saisir pourquoi il y a toujours autant d'animosité envers lui.

Étonnamment, Tsubasa se referma comme une huître devant ses yeux. Bras croisés sur son torse et regard vague, il garda ses lèvres scellées et secoua la tête.

–Tsubasa... ajouta finalement Hana d'une voix plus douce, remarquant le malaise du jeune homme. Si tu ne me dis pas ce qu'il se passe, comment veux-tu que je comprenne ou que je t'aide.

–Excuse-moi Hana, mais ce n'est pas un sujet que j'ai vraiment envie d'aborder. Juste... je... Ryûga n'est pas quelqu'un de bien. Je m'inquiète pour toi.

Une lueur surprise passa dans le regard de la jeune fille.

–Tu t'inquiètes pour moi ? lâcha-t-elle, incrédule.

Tsubasa haussa un sourcil.

–Evidemment. Qui ne s'inquiète pas pour ses amis ?

Les yeux gris de Hana semblèrent s'animer d'avantage. Ses épaules s'agitèrent dans un soubresaut et un sourire illumina son visage. Le plus grand et naturel que Tsubasa ait vu depuis le début de l'année. Elle ressemblait à une enfant qui découvre qu'il neige le jour de Noël.

–Merci. souffla-t-elle.

Après ça, aucun d'eux ne mentionna Ryûga. Ils prirent leurs affaires et sortirent du lycée, et avant de se séparer, Tsubasa proposa à Hana de rejoindre le reste du groupe pour une session de révision chez lui dans les semaines à suivre. Elle accepta et le jeune homme s'éloigna . Elle le regarda un moment jusqu'à ce qu'il tourne dans une rue adjacente, sortie son carnet de son sac.

Elle fit tourner les pages un instant, avant de tomber sur une liste. Devant certains points, elle avait fait une petite croix rouge. Ses yeux s'arrêtèrent sur la phrase "Ne pas laisser les autres s'approcher". D'un geste sec, elle raya les écritures plusieurs fois, et tout en bas de la liste, ajouta "aller prendre un thé avec Tsubasa".

XXX

Depuis Komagane, il fallait une quarantaine de minutes par la ligne local de trains pour arriver à Matsukawa. Depuis la gare, il fallait encore quinze minutes de marche pour rejoindre l'entrée d'un petit bar. En descendant les escaliers jusqu'au sous-sol, on plongeait dans l'ambiance tamisée des lieux. Du jazz résonnait dans la pièce, et sur l'écran de télévision dont le son avait été coupé, on pouvait suivre des matchs de baseball.

Derrière le comptoir, une porte menait à une chambre. Sans fenêtre évidemment, avec pour seule source de lumière une ampoule nue qui pendait du plafond. Un futon était plié dans un coin de la pièce et une grande pancarte de liège était appuyée contre un mur, débordant de post-it et de feuilles noircies de notes écrites à la main. Deux photos y étaient aussi punaisées. La première montrait deux garçons : le premier était un jeune homme châtain aux yeux sombres, qui avait un appareil photo accroché autour du cou et tenait la main de son compagnon dans la sienne, leurs doigts entremêlés. Le compagnon en question avait des cheveux noirs relevés en chignon et la tête appuyé sur l'épaule de l'autre. Tous deux souriaient, semblant heureux du simple fait d'être ensembles.

La deuxième photo ressemblait à une photo de classes. Un groupe d'enfants était rassemblé devant ce qui semblait être une grande maison traditionnelle dans la montagne. Au deuxième rang de la photo, un garçon à l'air boudeur fixait l'objectif comme s'il cherchait à le faire fondre. Au troisième rang, deux enfants aux visages identiques et aux grands yeux argentés échangeaient un regard.

Dans la petite chambre cachée au fond du bar, un jeune homme aux longs cheveux noirs s'étira longuement, et détourna les yeux de ce qu'il était en train de lire pour couler un regard sur les trois petites fioles au liquide étrange qui trônaient sur la petite table basse. Comme par habitude, il en pris une et la secoua, regarda le contenu devenir d'un blanc opaque.

Il huma doucement, perdu dans ses pensées avant de murmurer :

–Je suppose qu'un nouvel aller-retour chez ce cher Doji s'impose...


Notes :

-Le baseball est quasiment considéré comme le sport national au Japon. C'est très populaire et dans les écoles, ils ont généralement de grands terrains entourés de filets pour pouvoir s'entraîner. D'ailleurs l'équipe féminine japonaise de baseball est tenante du titre de Championnes du Monde

-Oui. J'ai mis un piercing sur la langue de Reiji. Il y a un fanart qui traîne dans les dossiers où Reiji a un piercing et je suis OBSÉDÉE par cette idée depuis. Du coup j'ai saisi l'occasion. Je trouve ça sexy~

-J'ai écrit la phrase "Tsubasa se referma comme une huître" d'une traite sans y penser, et l'instant d'après, je rigolais comme une idiote à 2h du matin dans ma chambre parce que j'imaginais une huître avec le visage de Tsubasa et que c'était ridicule au plus haut point...


Anecdote d'écriture :

-Je suis au Japon depuis maintenant un peu plus de 6 mois et en juin, j'ai eu l'occasion d'aller dans la préfecture de Nagano, où est située la véritable ville de Komagane. Malheureusement je n'ai pas pu aller jusque là, c'était un peu loin de l'endroit où je vivais, mais j'ai pu apprécier la région et je dois dire que j'adore. Vous l'avez sûrement tous remarqué depuis le temps, mais je glisse un tas de petites références à la vie japonaise dans la fic, question de réaliste et aussi parce que j'aime faire des petits clin d'œil par ci par là. Ceci dit, j'évite d'utiliser des expressions japonaises (du genre "Ohayo, okaeri, minna, baka", etc, etc) parce que je trouve qu'au milieu d'un texte comme ça, sans raison, ça n'a pas assez d'impact. Ceci dit, je ferai peut-être des exceptions par la suite, pour des situations particulières...