Notes:
"Sherlock" est une série télévisée créée par Steven Moffat et Mark Gattis.
Les personnages, scénarios, répliques et tout ce qui s'y rapporte sont la propriété de BBC, Hartswood Films Ltd et Masterpiece.
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Chapitre 8
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John était incapable de dormir.
Il tournait et retournait dans son lit, cherchant vainement un sommeil inexistant. Son esprit était tellement préoccupé qu'il ne parvenait pas à se reposer.
Depuis deux jours, la notion de repos lui était étrangère. Il gardait les yeux ouverts, son cerveau ressassant les derniers évènements sans s'arrêter.
Sherlock, Irène Adler, Misha…
Misha…
John repoussa finalement les couvertures. Il avait besoin d'un remontant, peut-être même d'un somnifère. Quittant sa chambre, il descendit en cuisine se préparer un thé. Par reflexe, et il s'en rendit compte en chemin, il veilla à faire le moins de bruit possible afin de ne pas réveiller Misha. Puis, alors qu'il allait entrer dans la cuisine, il tourna par habitude les yeux vers le salon et aperçut une silhouette devant l'une des fenêtres.
Irène Adler était tapie dans un coin, à moitié dissimulée par le rideau, et scrutait l'extérieur avec attention et angoisse. John reconnut aussitôt cette attitude. Celle d'une sentinelle. Il se rappela la guerre, les heures entières, terrés dans des coins sombres dans la crainte d'une action ennemie.
John l'observa un moment en silence, sans trop savoir quoi faire. Puis, renonçant à son thé, il alla vers elle, s'avançant doucement.
Elle était de nouveau enveloppée dans la robe de chambre de Sherlock, les cheveux dénoués dans le dos. Le vieux parquet craqua sous le pied de John et elle tourna vivement la tête vers lui, retenant une exclamation. Le docteur ne put s'empêcher de constater à quel point elle avait changé en deux jours. Il se souvenait de La Femme, la dominatrice fière et altière qui avait travaillé avec Moriarty, tourné Sherlock en ridicule et failli mettre la reine à genoux. Mais depuis qu'ils avaient reçu cette photographie, elle avait des airs de petit animal apeuré.
_ Toujours debout ? S'étonna-t-il.
John trouva immédiatement sa question ridicule. Sherlock lui avait souvent reproché ses lapalissades, et John, bien malgré lui, n'était pas loin de se le reprocher aussi. Il s'approcha davantage et vit se placer à-côté d'elle. Se penchant sur la fenêtre, il regarda dehors, vit la rue calme et immobile.
_ Quelque chose ne va pas ? Demanda-t-il alors.
Irène Adler leva sur lui des yeux fatigués, soulignés de violentes cernes. De toute évidence, elle avait passé ces deux dernières nuits à monter la garde sans dormir. Avec Sherlock en train de ratisser Londres à la recherche d'indics et d'indices, John comprenait quelque part son alarme.
Cependant, son instinct de médecin s'éveilla à la vue de son épuisement, et sans chercher à la convaincre ou à discuter, il prit d'autorité Irène Adler par les épaules et la fit asseoir sur le sofa. Cette dernière n'essaya pas de se dérober et se laissa tomber sur le sofa, un côté de la robe de chambre pendant misérablement d'une de ses épaules. Elle la remit mécaniquement en place. Ses gestes semblaient téléguidés. Sa main retomba sur son genou, il y eut un silence, puis la fatigue, l'angoisse, la mélancolie, tout la frappa de plein fouet, ses nerfs lâchèrent soudain et elle éclata brusquement en sanglots.
John ne paniqua pas. Il était docteur. Il savait reconnaître les conséquences d'une forte pression. Il trouva dans le bric-à-brac qui constituait les affaires de Sherlock une boite de mouchoirs, et la lui tendit avant de s'asseoir sur la table basse.
Irène Adler ne chercha pas à tergiverser. Oubliant sa noblesse d'ancienne résidente de Belgravia et de Brooklyn Heights, elle essuya ses yeux congestionnés et se moucha. Puis elle resta un moment immobile, le mouchoir à la main, attendant que ses sanglots se calment. Enfin, elle rouvrit les yeux et regarda John, toujours assis devant elle.
_ Je vous prie de m'excuser, souffla-t-elle.
_ Vous excuser pour quoi ? C'est normal d'avoir peur.
Elle laissa échapper un rire purement nerveux. Ses mains tremblèrent légèrement, mais elle ne sembla pas s'en soucier.
_ Merci, dit-elle finalement, essuyant les dernières larmes sur ses joues.
_ De rien. J'étais sur le point de me faire du thé, vous en voulez ?
_ C'est très gentil, merci.
John se leva et prit la direction de la cuisine. Il remplit et mit en route la bouilloire, laquelle se mit à bouillir pendant qu'il sortait la boite à thé du placard. Puis il revint, ses mains portant deux mugs fumant.
_ Si c'est la sécurité de la maison qui vous inquiète, la rassura-t-il, vous n'avez pas de souci à vous faire. Mycroft a placé des hommes à lui dans l'appartement d'en face.
Irène Adler se pencha vers la fenêtre et regarda l'immeuble adjacent. Elle remarqua affectivement que le panneau indiquant le logement ouvert à la location avait disparu. John posa les mugs sur la table basse.
_ Finalement, soupira-t-il d'aise en s'asseyant sur le sofa, je ne suis pas la seul à ne pas pouvoir dormir.
Irène Adler comprit et baissa les yeux sur son thé.
_ Je conçois que les derniers évènements ont dû être un choc considérable pour vous, reconnut-elle.
John haussa les sourcils.
_ Ma foi… Une femme que je croyais morte réapparait, avec en prime l'enfant qu'elle a eu avec mon meilleur ami. Je pensais avoir tout vu en matière de réapparition miraculeuse, mais vous avez placé la barre remarquablement haut.
Irène Adler serra ses doigts autour de son mug.
_ Vous êtes toujours en colère, devina-t-elle.
_ En colère ? Non. Du moins pas contre vous. Juste stupéfait. Mettez-vous à ma place. Sherlock quitte soudain le pays sans crier gare, et il revient sans même avertir avec vous dans ses bagages. Je reviens du travail sans me douter de ce qui m'attend, pour le retrouver avec vous et un enfant. Et non seulement il n'a même pas pris la peine de m'avertir, mais en plus il me laisse en plan sans la moindre explication.
Puis il se tut. Effectivement, il venait de distinguer comme un certain agacement dans sa voix. Depuis deux jours, il avait à peine vu Sherlock, lui donnant à peine l'occasion de lui parler. Et pourtant, Dieu sait qu'il en aurait eu besoin.
Par delà sa gêne, Irène Adler laissa échapper un sourire. Elle avait l'impression de commencer à comprendre les sentiments du docteur.
_ Plus que mon… retour, c'est l'apparition de Misha qui vous a le plus stupéfait, finalement, analysa-t-elle.
John hocha la tête sans un mot. Il pouvait encore accepter l'idée qu'Irène Adler puisse être en vie. Et aussi inconcevable cela pouvait-il être, il n'en était presque pas surpris. C'était tellement… Sherlock. Mais Misha… John ne parvenait pas à chasser de son esprit ce petit garçon aux boucles brunes, aux yeux bleus déjà si attentifs au monde… Le fils de Sherlock. Le fils du taré, du sociopathe. Le fils de l'homme certainement le moins fait pour être père. John comprit alors qu'il était jaloux.
Contrairement à son célèbre colocataire, il n'avait jamais envisagé de finir sa vie seul. Certes, il se plaisait beaucoup à Baker Street, avec Mme Hudson, les enquêtes, les sonates de violon à trois heures du matin. Il s'était fait aux expériences, aux morceaux de cadavres dans le frigo, aux démonstrations interminables sur la stupidité humaine, allant jusqu'à trouver un certain confort dans ces désagréments. Mais plus d'une fois, l'idée lui était venue qu'il lui faudrait un jour se poser. Trouver une gentille compagne, fonder un foyer. Il était un homme simple et chaleureux, il n'aspirait qu'à une douillette famille. Mais le sort semblait en décider autrement, tuant dans l'œuf des relations pourtant prometteuses, alors que le froid et calculateur détective obtenait tout ce qu'il recherchait, sans même le vouloir, à cause d'un simple incident de parcours.
_ C'est donc ainsi que vous le décrieriez ? Releva Irène Adler. Un « incident de parcours » ?
_ Connaissant Sherlock et ses rapports avec… la chose, comment voulez-vous que j'appelle ça ?
Elle reposa son mug à-moitié vide sur la table basse, un peu plus nerveusement qu'elle ne l'aurait voulu.
_ C'est la preuve, affirma-t-elle, que vous ne le connaissez pas aussi bien que vous n'aimez le prétendre. Certes, ce qui est arrivée était totalement inattendu, mais ne pensez-vous pas que si vraiment « la chose » lui était détestable, ou inutile, ne pensez-vous pas qu'il s'y serait soustrait ?
John garda le silence. Irène Adler planta ses yeux dans les siens.
_ Quand c'est arrivé, il était là tout autant que moi. Nous étions là tout les deux. Cependant, si cela peut vous soulager, nous en ignorions complètement les conséquences. Nous nous sommes séparés à l'aéroport international Jinnah, et c'est au cours du vol que les premières nausées sont apparues. J'ai appris ma grossesse à mon arrivée à New York.
_ Et Sherlock ne l'a jamais su ?
_ Jamais jusqu'à nos retrouvailles, la semaine dernière. Nous nous étions séparés avec l'idée que, pour ma sécurité, nous ne nous reverrions plus. Il m'avait néanmoins avertie qu'il conserverait mon téléphone, et que je pourrais le contacter par ce canal en cas d'urgence. Plus d'une fois, la tentation de le prévenir m'a saisie, mais je ne voulais pas prendre le risque de me découvrir. Misha est toute ma vie, il était hors de question que je le mette en danger. Malheureusement, je n'ai pas eu besoin de ça.
John laissa retomber ses épaules, un peu coupable. Il était jaloux de son ami, mais si lui-même était un véritable ami, ne devrait-il pas être heureux pour lui ? Un enfant seyait certes à la vie de Sherlock comme un chapeau de paille seyait à un coureur cycliste, mais ce petit bonhomme restait malgré tout son enfant, avec toutes les joies et les espoirs qu'il apportait. John l'imaginait déjà grandir en apprenant à manipuler le microscope et les instruments de chimie. Il admettait volontiers ses nouvelles lacunes concernant les relations de Sherlock avec les femmes, mais il avait la certitude que plus tard, le petit Misha n'aurait rien à envier à son père.
_ Je peux vous poser une question ? Demanda-t-il alors.
_ Je vous en prie.
_ Pourquoi avoir choisi ce prénom ? Misha. C'est plutôt inhabituel.
Il crut alors voir un éclair d'amusement traverser le regard d'Irène Adler.
_ Il ne vous l'a pas dit ? Sourit-elle.
John secoua la tête. Mais de toute évidence, la réponse le concernait.
_ Misha n'est que son surnom affectif, expliqua-t-elle. Son vrai prénom est Sherlock. Sherlock Hamish Adler.
Le docteur avait laissé échapper un petit sourire quand il avait entendu que Misha se prénommait en réalité Sherlock. Mais le sourire avait laissé place à la stupéfaction quand il avait entendu le nom en entier.
Sherlock Hamish Adler. Hamish.
Hamish.
Bouche bée, il regarda Irène Adler qui l'observait avec humour.
_ Quand Misha est venu au monde, il était évident pour moi qu'il porterait le nom de son père. Comme un souvenir. Puis je me suis également souvenu de vous, de votre plaisanterie sur le nom du bébé, et j'ai fait le choix d'écouter votre conseil.
Elle lui parla ensuite de la nourrice dyslexique, qui avait transformé le Hamish en Misha.
_ Mais pourquoi lui avoir donné ce nom ? Demanda néanmoins John. Non pas que ça me déplaise, au contraire, je suis très flatté. Mais pourquoi moi ?
Irène Adler le regarda avec douceur. Sa fatigue semblait quelque peu atténuée.
_ Pourquoi ? Répéta-t-elle. Parce que vous êtes un homme bon, docteur Watson. Vous êtes brave et loyal, et c'est à ça que je voulais rendre hommage. Je n'ai pas été d'une amabilité exemplaire à votre égard, pourtant, votre loyauté vis-à-vis de vos amis est honorable. Vous souvenez-vous de la fois où nous nous sommes rencontrés dans cette vieille usine après ma supposée mort ? Vous auriez pu vous mettre en colère, partir, vous montrer jaloux, me traiter de tous les noms. Au lieu de cela, vous n'avez pas hésité une seconde : « dites-lui que vous êtes en vie ». Malgré tout ce que je représentais, vous n'avez pas hésité.
_ Jaloux ? Mais on n'est pas… Oh, peu importe.
John renonça à sortir sa célèbre défense. Il commençait à être fatigué de devoir toujours détromper les gens. Avec le temps, ce n'était plus une réponse, c'était devenu un mantra, au point de se demander s'il ne devait pas finalement copier le stoïcisme acharné de son ami.
Il avala sa dernière gorgée de thé, prêt à mettre fin à la discussion.
_ Vous savez, docteur Watson…, souffla soudain Irène Adler.
Celui-ci s'arrêta alors qu'il allait pour se lever, et tourna la tête vers elle.
_ Quoi ?
Elle eut une fraction de seconde d'hésitation, puis rassembla ses mains sur ses genoux.
_ J'ai été abonnée à votre blog, raconta-t-elle. Suivre vos aventures était une façon pour moi de rester un peu auprès de lui. J'ai suivi l'affaire du chien de Baskerville, vos mésaventures avec Moriarty… Et puis un jour, sans signe avant-coureur, vous avez publié l'annonce la plus effroyable qu'il m'ait été donné de lire.
John garda le silence. Il savait de quelle publication elle parlait.
_ J'ai écumé les sites d'informations à la recherche d'un démenti. Mais à chaque fois, la nouvelle se confirmait toujours plus. Le lendemain, cette Kitty Riley publiait son… horreur. Oh, je lui aurais arraché les yeux avec mes ongles ! J'ai pleuré. J'ai pleuré pendant des semaines. Si je me suis forcée à avancer, c'était pour Misha. Il était devenu tout ce qui me restait. Mais l'annonce de la mort de son père et votre douleur, docteur Watson, ont été un coup de poignard en plein cœur. Pendant les trois années qui ont suivi, je n'ai cessé de penser à vous, à votre solitude, votre sincérité mise à mal à cause de cette… scribouillarde. D'une certaine façon, je me sentais liée à vous. Nous étions désormais seuls au monde, seuls avec notre foi et nos souvenirs.
Toujours silencieux, John était pendu à ses paroles. Il remarqua que les yeux d'Irène Adler s'étaient légèrement embués.
_ Je vais être honnête avec vous, poursuivit-elle. A un moment, j'ai même envisagé de prendre contact avec vous. Je me disais que peut-être, à défaut de son père… Et vous, cela aurait peut-être pu contribuer à… vous consoler, d'une certaine manière.
A ces mots, le docteur la considéra, ébahi. Il ouvrit et referma la bouche. Pendant une seconde, et il ne sut pas pourquoi, il eut la vision fugitive d'une Irène Adler à Baker Street, emmitouflée d'un pull et vêtue d'un pantalon de pyjama à carreaux. Il réprima un petit rire.
_ Quoi ? S'inquiéta-t-elle. L'idée était si mauvaise ?
_ Oh non, la rassura-t-il, au contraire. C'aurait été… sympa. Disons que j'aurais apprécié le geste.
_ Mais… ?
_ Mais rien. J'aurais certainement eu la même réaction que je peux avoir actuellement, mais je pense que c'aurait été… bien. Même si j'avoue avoir du mal à vous imaginer vivre dans un cadre comme celui-là.
_ Je m'en serais certainement accommodée, sourit-elle paisiblement, mais finalement, vous n'avez pas eu besoin de moi. Quand j'ai reçu cette alerte dans ma boite mail indiquant que vous aviez publié un nouvel article sur votre blog, j'avoue m'être demandée ce qui s'était passé. Vous n'aviez rien publié depuis trois ans, qu'est-ce qui vous avait donc poussé à reprendre ? C'est ainsi que j'ai lu la nouvelle de son retour, et croyez-le ou non, mais ma réaction a été sensiblement la même que la vôtre.
_ Vraiment ?
_ Oui. Pendant une seconde, il est vrai, j'ai manifesté une joie extraordinaire. Puis je me suis souvenue de ces trois années à le croire disparu, à toute la peine et la solitude que son décès avait provoquées. Et je puis vous le dire, docteur Watson, si j'avais été à votre place, malgré toute l'affection que j'ai pour lui, j'aurais agi exactement de la même façon.
John hésita une seconde.
_ Vous l'aimez ?
Elle le regarda, et il se sentit presque mal à l'aise.
_ Honnêtement, docteur Watson, je doute que notre… affection mutuelle puisse être qualifiée par un terme aussi générique que « amour ». Nous en avons certes les symptômes, ce serait mentir que prétendre le contraire, mais nous sommes tous les deux trop prisonniers de nos contradictions. A la fois mus par nos sentiments et immobilisés par notre fierté.
_ Mais je ne comprends pas. Si je me souviens bien, vous m'aviez bien affirmé être…
Irène Adler comprit et ne put réprimer un sourire contrit.
_ Disons que Mr Holmes est l'exception qui confirme la règle. J'ai appris à son contact que les sentiments ne s'embarrassaient pas de ce genre de barrières.
_ Et vous seriez prête à… ? Pour lui ?
Elle regarda son thé devenu froid sur la table.
_ Pour être honnête jusqu'au bout avec vous, je suis prête à faire ce geste. Pendant tout ce temps que j'ai passé à New York, j'ai appris à mettre ma fierté de côté de nombreuses fois. Je suis prête à recommencer. Mais vous comprenez, c'est Sherlock Holmes. L'homme qui survivrait à Dieu pour avoir le dernier mot.
Ils échangèrent un regard amusé. John en ignorait la raison, mais il commençait à trouver Irène Adler sympathique. Ce n'était plus la femme froide et arrogante qu'elle avait été avant. La maternité l'avait considérablement adoucie. Aujourd'hui, c'était une mère, avec tout ce que cela comportait comme forces et comme faiblesses.
Puis elle tendit un doigt vers lui.
_ Avez-vous aimé, docteur Watson ?
Elle eut pour toute réponse un pauvre sourire.
_ Oui, soupira-t-il alors. Pour mon plus grand malheur.
Il tira une petite chaine de son cou, à laquelle était suspendue une bague, un fin anneau d'or portant un petit diamant.
Irène Adler comprit aussitôt et battit en retraite.
_ Oh, mon Dieu… Docteur Watson, je suis désolée…
Il secoua la tête pour lui faire comprendre que tout allait bien.
_ Que s'est-il passé ?
John rangea la chainette dans son col.
_ Un accident de voiture, à peu près un an après le mariage. C'était un peu avant que Sherlock ne revienne.
Irène ne releva pas, mais elle ne manqua pas de noter que cette information n'était jamais apparue sur son blog.
_ On s'était rencontrés totalement par hasard, lors d'une enquête. C'était une cliente. On s'était vus plusieurs fois, puis perdus de vue, et on s'est retrouvés quelques mois après le suicide.
Il passa sa main dans ses cheveux rendus indisciplinés par des heures d'agitation sur l'oreiller.
_ On s'est mariés, mais rétrospectivement, je ne sais pas si ça aurait marché longtemps. J'étais au fond du gouffre, ma claudication à la jambe était revenue. Une fois, elle s'est trompée dans mon prénom et m'a appelé « James ». J'ai longtemps cru par la suite qu'elle avait un amant.
Il baissa la tête sur ses genoux.
_ C'était une histoire bancale, j'étais rarement à la maison. Je crois finalement que si je me suis marié, c'était pour tenter d'oublier, mais j'en étais incapable.
Il leva les yeux sur Irène.
_ Puis elle est morte, j'ai plongé encore plus profond, et Sherlock est revenu. Il m'a relevé à la force du poignet.
Irène Adler le regarda prudemment, droitement assise sur le sofa.
_ Elle s'appelait Mary. Mary Morstan.
Puis il se tut. Irène Adler resta silencieuse un moment, puis elle se pencha en avant, posant doucement la main sur la sienne.
_ Docteur Watson… Je suis sincèrement désolée…
_ Pas autant que moi.
Elle marqua une seconde d'arrêt.
_ Pourquoi ?
Il la regarda avec douceur.
_ Parce que moi, je vivais en sachant que je ne la reverrais plus jamais. Vous, vous viviez en sachant qu'il était là, sans pouvoir le revoir. Je pense sincèrement que de nous deux, c'est vous qui êtes le plus à plaindre.
Ils se turent, laissant le silence s'installer.
John observa Irène Adler à la dérobée, son visage fatigué. Il pensait réellement ce qu'il avait dit. Que pouvait-on ressentir à savoir l'être aimé en vie sans avoir l'espoir de le revoir un jour ? Il tenta d'imaginer ce qu'aurait été son avenir si elle n'avait pas eu besoin d'appeler Sherlock à l'aide. Misha aurait certainement grandi, serait devenu un jeune homme. Mais sans père. Si les évènements avaient été différents, aurait-il un jour manifesté l'envie de retrouver la partie manquante de sa vie ? Il ne put réprimer un sourire en se figurant son ami, vingt ans plus tard, ouvrant sa porte pour trouver sur son perron ce jeune homme qui lui ressemblait tant.
John posa la main sur le bras d'Irène Adler.
_ Je pense que vous devriez aller vous coucher, lui conseilla-t-il. Les hommes de Mycroft surveillent la maison, vous ne craignez absolument rien.
Elle hocha pensivement la tête. John se leva, la faisant se lever avec lui.
_ Restez plutôt auprès de votre fils, il a besoin de vous.
_ Oui, vous avez raison…
Il ramassa les mugs sur la table basse et les porta en cuisine. Irène Adler resta debout dans le salon, les bras serrés contre elle.
_ Docteur Watson… Merci.
Il la regarda.
_ Merci ? Pourquoi ?
Elle secoua la tête.
_ Je ne sais pas. Mais merci.
John revint vers elle, puis l'entraina vers la chambre de Sherlock.
_ Allez vous coucher, maintenant. Vous devez vous reposer. Bonne nuit, mademoiselle Adler.
_ Oui… Bonne nuit, docteur Watson.
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Notes:
L'histoire du personnage de Mary Morstan est inspirée du canon littéraire. Dans "Le Signe des Quatre", elle requiert l'aide de Sherlock Holmes, faisant ainsi la connaissance de John Watson, qui l'épousera. Selon l'histoire de "La Maison Vide", elle serait décédée entre les événements du "Dernier Problème" et ceux de "La Maison Vide".
Son erreur d'appeler John "James" est tirée de "L'Homme à la Lèvre Tordue".
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