Épilogue:

Générique de fin: Shinedown de Unity

A la minute où ses iris bruns avaient rompu le contact avec ceux de l'américain, l'esprit d'Alice Lidelsen s'était séparé de son corps pour s'envoler loin d'ici. Elle qui avait toujours pu sentir les émotions étrangères, voilà qu'elle ne ressentait même plus les siennes. Tout s'était arrêté d'un seul coup, la souffrance, l'espoir, la colère et la joie. Il ne restait plus qu'un grand vide que même aucun échos ne pouvait combler. Elle était là et en même temps elle n'y était pas. C'était une sensation étrange. Et tandis qu'elle regardait son âme se faire la belle, la jeune femme se demanda si elle devait la retenir. Mais pourquoi devrait-elle faire une chose pareille? Elle ne se souvenait plus, voilà le problème. Finalement, qui était Alice Lidelsen ? Elle ne connaissait pas ce nom et doutait de l'avoir jamais entendu. Quand à cette existence qui s'envolait à tire d'aile, libérée de son enveloppe corporelle, elle ne ressentait pas particulièrement le désir de la ramener.

« Alice »

C'était la voix de sa mère. Sans même avoir aucun souvenir d'elle, elle aurait pu la reconnaître entre mille.

« Maman »

« N'abandonne pas chérie, ce n'est pas ton heure »

« Je suis tellement désolée », répondit Alice qui sentait des larmes tièdes couler sur ses joues.

« Il ne faut pas mon ange »

« Tout ça parce que nous étions malades...et Dimitrov, mon père, toutes les horribles choses qu'il a faites...Pourquoi ? »

« Ton père t'aimais Alice...Et malgré tout ce qu'il a pu faire, il tient encore à toi, crois moi. »

« C'était tellement dur sans toi...Pourquoi ne puis-je pas venir te rejoindre ?»

« Un jour tu me rejoindra, je te le promet, mais ce jour n'est pas arrivé », répondit la voix féminine, sereine. « Ta nouvelle vie ne fait que commencer... »

Alice entendit le bruit des pas étouffés dans le couloir et une respiration régulière à sa gauche. L'odeur du désinfectant caractéristique des lieux lui emplit les narines en même temps qu'elle reprenait peu à peu conscience de la fraîcheur des draps sous ses doigts et de l'épaisseur de l'oreiller sous sa nuque. Puis soudain, d'autres sensations lui parvinrent comme une série de vagues vient balayer une plage vierge. Un élancement désagréable dans sa main, des picotements sur le visage comme si elle s'était trouvée à coté d'une vitre qui avait volé en éclat, la sensation d'avoir une bosse sur le front et enfin, celle de s'être bagarré à mains nues contre plusieurs adversaires plus forts qu'elle. La jeune femme se concentra alors sur sa respiration, oubliant momentanément où elle se trouvait.

« Je suis vivante »

Alice ouvrit doucement les yeux, éblouie par la clarté de la chambre. A travers la fenêtre, elle pouvait voir un ciel dégagé et des arbres bercés par une douce brise d'après-midi. A sa droite, la tête renversée contre le dossier, le lieutenant Carl Hickman s'était endormi sur un fauteuil sommaire déplacé là pour l'occasion. Mais il n'était pas le seul à avoir succombé au sommeil car en face du lit d'Alice, Tommy était avachi sur un brancard débarrassé de ses accessoires, une tasse de café vide dans la main. Seules Eva et Anne-Marie étaient réveillées : la première était debout devant la fenêtre, les bras croisés sur la poitrine et les yeux verts fixés sur les nuages sans réellement les voir la seconde sagement assise sur une chaise en fer, plongée dans un livre de logique. Quand à Sebastian, reclus dans un coin de la pièce les yeux rivés sur un écran d'ordinateur portable, on ne pouvait déterminer s'il réfléchissait intensément ou s'il dormait les yeux ouverts. Tous avaient l'air d'avoir passé la nuit entière et toute la matinée ici.

- Tu ronfles Tommy, murmura timidement Alice en portant une main à son front comme pour remettre ses idées en place.

La phrase de la jeune femme eu un effet déclencheur immédiat sur ses collègues, en particulier sur l'objet de la réplique qui sursauta comme si on venait de lui crier dans les oreilles, manquant de renverser sa tasse sur le sol.

- Alice ! » S'exclama l'italienne en venant la rejoindre au bord du lit près de tout un tas de matériel électronique qui émettaient des bip réguliers. « Comment vas-tu ? »

- Comme quelqu'un qui vient de faire un tour de l'autre coté j'imagine...Qu'est-ce qu'il s'est passé ? La dernière chose dont je me souviens c'est d'avoir vu Dorn vendre des glaces à l'eau...

- Répète un peu ?! S'étonna Tommy.

- Hmm, c'est vrai que tu as loupé un tas de choses, la taquina Anne Marie qui venait de fermer son bouquin. En particulier la tête de Hickman lorsqu'il a fallu te réanimer avec une seringue laissée à ton intention par Dimitrov en personne.

Écarquillant les yeux Alice laissa retomber sa main sur le drap tandis que Tommy échappait un rire moqueur en reprenant une position assise.

- Je croyais que t'étais un habitué des piquouses ! Lança t-il à l'américain qui affichait une expression mitigée.

- Et toi, ça remonte à quand la dernière fois que tu as dû planter une aiguille dans le cœur de quelqu'un ? Répliqua le lieutenant d'un ton acide.

Alice porta inconsciemment la main à sa poitrine en avalant sa salive.

- Et si on changeait de sujet de conversation les mecs ? Suggéra Eva qui avait remarqué le malaise de la jeune femme. Je suppose qu'Alice aimerai bien savoir pour quelle raison on l'a enlevée par exemple ?

- Oui j'apprécierai, répondit l'analyste en se passant une main gênée dans les cheveux.

La jeune femme écouta avec attention le récit que lui firent ses collègues. Ils prirent chacun la parole tour à tour, tantôt pour préciser un fait, tantôt pour dévoiler les résultats de recherches complémentaires. Peu à peu, la toile éparse que constituait le passé morcelé d'Alice se retissait devant elle. Tout reprenait un sens, les visages inconnus retrouvaient des noms et une existence propre, les faits inexpliqués s'inscrivaient dans une suite logique et immuable de circonstances. Alice avait l'impression de renaître.

Les docteurs Jacques Bronchain et Fernando Rodriguèz travaillaient avec sa mère dans l'élaboration d'un médicament permettant de franchir la barrière hémato-encéphalique du cerveau pour soigner la maladie héréditaire dont souffrait les gens comme Catheryn. Dimitrov avait été alors l'un des plus gros collaborateurs de l'entreprise en finançant plus de la moitié du projet ce qui avait permis à la firme pharmaceutique de prendre son essors. Mais lorsque Catheryn avait failli tout sacrifier pour dénoncer un meurtre mafieux commit par son mari qui représentait également leur principale rentrée d'argent, Bronchain et Rodriguèz avaient décidé de l'éliminer. Le crime avait été parfait : remplaçant les médicaments que Catheryn testait sur elle même et ses enfants par des faux, il leur avait suffit d'attendre que les premiers symptômes apparaissent. La mère d'Alice était morte d'une crise cardiaque au volant de sa voiture, alors qu'elle était partie prendre d'avantage de remèdes pour ses enfants. Bronchain et Rodriguèz s'étaient donc empressés de faire disparaître du coffre de Catheryn la caisse qui contenait des fausses substances et qui constituait la seule preuve contre eux. En enlevant Alice, les deux médecins pensaient faire chanter Dimitrov pour obtenir l'argent qu'il leur manquait afin de relancer leur entreprise à l'étranger et s'approprier les recherches de Catheryn.

- Et Jordan ? Finit par demander Alice. Pourquoi l'avoir tué ?

La jeune femme n'arrivait pas à ressentir de la tristesse pour la mort de son frère. Il n'avait été qu'un étranger à ses yeux, et un dangereux psychopathe qui plus est. Qu'il soit mort revenait au même, pour elle, que de l'avoir jeté en prison, à savoir qu'il ne menacerait plus de tuer les membres de leur équipe. En observant son visage pendant qu'elle parlait, Anne-Marie se dit qu'Alice avait beaucoup grandi par rapport à la petite fille s'agrippant derrière son frère qu'ils avaient vu sur la photo de leur arrivée à l'orphelinat il y a 20 ans.

- Trap avait rejoint votre père et travaillait pour lui. Dimitrov lui fournissait les véritables médicaments que ta mère avait conçu. Il avait voulu se faire passer pour un associé de Bronchain et Rodriguèz, prétextant vouloir venger son père mais dans l'intention de les surveiller . Seulement, il a été démasqué au moment où il a voulu se rendre chez Dorn après que tu lui es donné un faux rendez vous. C'est Rodriguèz qui a dû s'apercevoir le premier qu'il jouait double jeu. Il faut croire que l'occasion qui s'offrait à Jordan pour éliminer Dorn représentait une tentation trop forte...

Alice médita un instant ces paroles avant de poser une autre question qui la titillait.

- Lorsque le docteur Bronchain m'a affirmé t'avoir tué...toi et le commissaire...il a dit « la justice même me protège »...

Cette fois, ce fut à Sebastian de répondre.

- La protection des témoins qui t'avait été accordée à ton frère et toi masquait, par la même occasion, toutes les preuves éventuelles de ses méfaits pour quiconque aurait eu l'idée d'enquêter de nouveau. Même l'accident de Catheryn avait été étouffé avec l'affaire.

Voila. Alice savait tout à présent. Tout ce qu'elle avait toujours voulu savoir depuis 20 ans n'avait désormais plus aucun secret pour elle. Certes, ce qu'elle avait découvert sur sa famille était loin d'être ce qu'elle s'était imaginé depuis toute petite mais au moins sa mère ne l'avait-elle pas abandonnée intentionnellement et son père s'était assez soucié d'elle pour apporter la seringue qui lui avait sauvé la vie. Certes, la jeune femme n'était pas dupe non plus. Si Dimitrov n'avait pas tué Sebastian ce soir là, c'était pour être sûr que quelqu'un apporterait cette seringue à sa fille et sûrement pas par bonté d'âme. Mais on ne choisissait pas ses parents après tout...

- Bon, je dois faire une course j'vous laisse » dit finalement Tommy en sautant de son perchoir pour prendre sa veste. « A ce soir ! »

Alice fronça les sourcils tandis qu'Anne-Marie, Eva et Sebastian rassemblaient eux aussi leurs affaires.

- A ce soir ?

- Oui, le commissaire a décidé de nous inviter à dîner pour fêter la réussite de l'opération Lidelsen !, lui répondit Eva en se fendant d'un sourire taquin.

Alice fut transportée de joie par l'agréable surprise.

- A ce soir !

Lorsqu'ils eurent tous quitté la pièce, Hickman n'avait toujours pas bougé de son fauteuil.

- Hickman...commença Alice en cherchant ses mots.

L'américain reporta son regard sur elle, le sourcil levé.

- Hmm ?

- Je voulais te dire...enfin...merci.

- Pourquoi ? T'avoir déshabillée pour te planter une seringue dans le cœur avec la main gauche ?

Il sourit et fit un geste vague de son bras valide pour signifier que cela n'avait plus d'importance.

- C'est rien, je l'aurai même fait pour Tommy alors...

- Non ! Je..enfin, oui pour ça aussi, mais...

Alors qu'elle cherchait ses mots, Alice se sentit contaminée par le regard pétillant du lieutenant.

- Merci de m'avoir rappelé cet épisode, ce n'était pas la peine, vraiment ! Fit-elle mine de le sermonner.

Puis, reprenant son sérieux alors que des fossettes se creusaient sur ses joues à lui, amusé par son embarra.

- Merci pour tout. Pour avoir décroché ton téléphone cette foutue soirée et aussi pour ce que tu as dit dans la chambre froide...

- Quelle chambre froide ?

- Oui enfin, ton apparition...

- Mon apparition ?

Hickman était vraiment drôle à regarder à cet instant. Comme s'il tentait désespérément de comprendre le chinois avec la meilleure volonté du monde.

- Oublie.

- Oublier quoi ?

- Je suis contente de pouvoir compter sur toi, voilà.

Immédiatement après avoir sorti cette phrase, Alice rougit jusqu'aux oreilles. Il fallait qu'elle le dise mais elle n'avait pas l'habitude de se livrer de la sorte et lui non plus d'ailleurs. Ils restèrent une poignée de secondes silencieux sans vraiment savoir quoi dire d'autre jusqu'à ce que Sebastian débarque dans la chambre et vienne briser le silence embarrassant qui s'y était installé.

- Désolé, j'avais oublié ma prise HDMI et mon antenne sans fil!

OooO

- Tu peux me dire ce qu'on fou ici frangin ?

- On est là pour enterrer la hache de guerre.

- Ah ouais ? Sur le pont Erasme en plein milieu de Rotterdam ? T'as un grain Tom, tu le savais ça ?

Tommy eu un rictus amusé qu'il tenta de masquer par une grimace sous le souffle du vent.

- Il mesure 802 mètres et nous sommes pile au milieu, remarqua t-il.

Collin fit une moue caractéristique chez lui, celle qu'il faisait à chaque fois qu'il s'apprêtait à sortir une connerie.

- Et alors ? Tu t'es dit que t'aurai le temps de me rattraper si je me mettais à courir ?

- Ouaip.

- Là tu te trompe frangin parce que je ne fuis pas, MOI.

- De toute manière j'ai toujours couru plus vite que toi.

Le ricanement de Collin indiqua que sa pique avait fait mouche. Le cœur de Tommy se gonfla d'une étrange chaleur qu'il n'arrivait pas à identifier. Pourquoi avait-il l'agréable impression qu'un poids énorme venait de lui être enlevé ? Peut-être parce qu'il lui semblait avoir retrouvé un peu de sympathie de la part de son petit frère ?

- Collin...

- Ouaip ?

- Merci pour cette nuit.

- Ouais ba t'y habitue pas trop d'accord ? Et va pas t'imaginer que ça efface tout ce que tu as fait !

- Hmm.

- Que ce soit bien clair, j'ai fait ça uniquement pour te prouver que j'étais meilleur que toi derrière un viseur.

- Bien sur.

- De toute manière, j'ai toujours visé mieux que toi.

- Ça va les chevilles ?

Une trompe de bateau couvrit la réponse cinglante de Collin à l'intention de son grand frère tandis qu'un coup de vent les forçait à fermer la bouche quelques instants. Les yeux clos pendant une seconde, Tommy eu l'impression de se retrouver en Irlande comme avant. Lorsqu'il les rouvriraient, il serait encore enfant, perché sur la falaise la plus haute bordant la mer sauvage, et Collin aurait le visage tout rouge de l'avoir rejoint au pas de course dans la montée. Leurs sœurs et leur petit frère seraient restés à les attendre en bas et le vent charrierait vers eux leurs éclats de rire tandis qu'ils mimeraient une bataille de chevaliers et de magiciens. Peut être même qu'un groupe de mouettes et de goélands passeraient au dessus de leur tête en piaillant et que Collin s'exclamerait : « Ce sont des dragons ! ». Tommy s'attendait déjà à le voir ramasser une pierre pour le mettre au défit de viser les volatiles mieux que lui.

Le vent finit par retomber et les bruits de la circulation sur les deux rives le ramenèrent à la réalité.

- Tu as senti ? Lâcha t-il le regard tourné vers l'horizon.

- Ouais.

- Écoute Collin, je parlerai à papa si tu veux.

- Qui as dit qu'on devait parler au vieux ? Il me semble qu'on est assez grands pour décider si on préfère s'entre-tuer ou s'ignorer non ?

- Pas faux.

- Bon allez j'me casse, ça craint ici frérot.

- Dac.

Tommy eu envie de recommander à son frère de ne plus se fourrer dans les embrouilles mais il sut que s'était peine perdue à l'instant même où il ouvrait la bouche. A la place, il se retourna pour lui faire face, ni l'un ni l'autre ne sachant comment mettre fin à cette improbable entrevue. Collin était le portrait craché de Tommy à part les cheveux qu'il portait légèrement plus longs. Sinon ils avaient les mêmes yeux bleu ciel, celui de l'océan sur les plages duquel ils étaient nés et la même expression déterminée sur le visage.

- Salut, finit par dire Tommy en guise d'adieu.

- Salut, répondit Collin qui n'était pas le plus doué non plus pour ce genre de chose.

Un léger sourire gêné, une envie réprimée de se faire une accolade fraternelle, et son frère tourna les talons pour le laisser seul sur le grand pont de Rotterdam.

OooO

Sebastian hésita encore quelques minutes devant l'écran de son téléphone portable dernière génération. Le modèle allemand équipé de trois emplacements de cartes sim différents - un pour le privé, un pour le boulot et un autre pour une éventuelle relation extra-conjugale – n'en comportait qu'une seule, celle du travail. Comme à chaque fois qu'il cherchait le courage nécessaire pour l'appeler, la photo de Catherine qui s'affichait sur l'écran le plongea dans une sorte de fascination. Mais aujourd'hui s'était différent, il le ressentait. Ranger l'appareil en se persuadant qu'il aurait plus de cran le lendemain ne suffirait pas pour soulager le poids qu'il avait sur le cœur. La veille encore, pris en otage par Dimitrov dans le camion banalisé de la CPI, il avait bien cru que son heure était arrivée et les réflexions qu'il s'était faites à l'instant où le canon froid de l'arme russe avait effleuré sa nuque étaient à l'origine de cette soudaine prise de conscience. Sebastian Berger s'était rendu compte qu'il ne souhaitait pas mourir dans l'ignorance. Sans avoir tenté sa chance pour défier les probabilités au moins une fois dans sa vie.

Son doigt effleura la touche d'appel sans même qu'il ne s'en rende compte.

- Allô ? Fit a voix féminine.

- Euh...allô Catherine ? C'est Sebastian Berger...

- Sebastian ! Comment vas-tu ? Tu es de retour à Berlin ?

Catherine. Elle avait l'air contente de l'entendre mais prenait-il ses désirs pour des réalités ? Quoi qu'il en soit, il fallait qu'il sache, qu'il ose enfin lui demander.

- Non mais je ne suis pas loin de la frontière. Écoute je me demandais...

- ça ne vas pas Sebastian ? Tu as une voix bizarre. Il ne t'est rien arrivé j'espère ! s'enquit-elle à son oreille.

Touché par tant d'attention, Sebastian ne pu s'empêcher de sourire tout seul.

- Non, non ne t'inquiète pas je vais bien, répondit-il de sa voix douce.

- Tu es libre ce soir ? Tu pourrais passer à la maison pour dîner et on pourrait discuter ça te dit ?

- Euh...Oui pourquoi pas ! Répondit l'allemand, le cœur battant.

- Très bien ! Je suis impatiente de te voir alors ! A ce soir !

- A ce soir !

Sebastian mit quelques secondes à se rendre compte qu'il portait toujours le téléphone à son oreille. Lentement, il l'abaissa pour jeter un dernier coup d'œil à la photo de son ancienne coéquipière avant qu'elle ne disparaisse de l'écran.

Ce soir, il serait enfin fixé.

OooO

- Alors il est parti...

- Disons que pour l'instant, il préfère garder ses distances avec la CPI, rectifia Dorn.

Prenant une profonde inspiration, Louis baissa la tête pour fixer ses chaussures. Il avait failli l'avoir. A quelques secondes près, il le tenait enfin. Une rafale de vent balaya la terrasse du café « the Lucky One », faisant voler quelques serviettes en papier et vibrer les banderoles décoratives. Les mèches blanches de Dorn dansèrent sur ses oreilles et son front tandis qu'il portait sa tasse de café à ses lèvres, un regard attentif sur Louis. Le haut juge savait ce que son ami traversait sans jamais l'avoir vécu lui même. Et c'était sans doute l'une des épreuves les plus difficiles pour un homme qui traînait un tel passé derrière lui.

- Nous finirons par lui mettre la main dessus, crois moi » assura t-il au bout d'un moment, reportant son attention sur les passants. « Je ne pense pas qu'il résiste longtemps à la tentation de revoir sa fille. C'est le portrait craché de sa mère »

- Alice ne bénéficie plus de la protection des témoins, » remarqua Louis. « Elle est en danger à présent. »

Dorn soupira en reposant sa tasse. Le vent ne se calmait pas, comme s'il voulait balayer les derniers vestiges de cette nuit riche en émotions. Il y en aurait d'autres, pensa le haut juge, bien d'autres. Et Louis aurait besoin d'une équipe plus soudée que jamais pour affronter les tempêtes à venir. Alice Lidelsen en faisait partie.

- Je ne pense pas qu'elle risque grand chose pour l'instant, du moins, tant qu'elle reste avec toi.

Louis braqua ses yeux bleus sur Dorn et une immense tristesse s'y refléta mais il ne répondit pas.

- Comment Rebecca a-t-elle pris la nouvelle ? Reprit Dorn.

Louis ne put s'empêcher de remarquer que c'était le juge qui lui posait la question et pas l'inverse. La situation s'était inversée. Paradoxalement, les événements de ces dernières semaines avaient considérablement améliorés ses relations avec sa femme. Depuis son accident de voiture, ils s'étaient rendus compte tous les deux à quel point leur amour avait été fort. Loin de se limiter à Étienne, Rebecca et Louis s'étaient d'abord aimés pour eux même et seule la peur de tout perdre les avaient rendus à l'évidence. Peut-être attendraient-ils encore avant de divorcer après tout. Les traits de Louis se détendirent légèrement et un sourire naquit au coin de ses lèvres.

- Mieux que ce que j'imaginais. Je crois...je crois qu'elle guérit, Dorn.

Dorn sourit à son tour, d'un rictus mystérieux mais non moins chargé de joie.

- D'ailleurs je vais devoir passer la chercher. Elle vient manger avec nous ce soir. », conclue Louis en se levant. « Tu veux te joindre à nous ? »

- Non merci. Cela aurait été avec joie mais j'ai un rapport à faire au tribunal.

Les rires des enfants jouant sur le trottoir le long du fleuve leur parvinrent derrière le souffle du vent. L'air frais avait quelque chose de revigorant. Bientôt, cette nuit ne serait plus qu'un mauvais souvenir pour tout le monde, le temps finissait toujours par avoir son emprise sur tout.

- Merci pour tout Dorn, lâcha le commissaire.

- Non Louis, répondit le juge en le fixant avec intensité. Merci à toi et à l'équipe que tu as monté. Il y longtemps que je n'avais pas eu ce sentiment.

- Lequel ?

- Celui d'avoir enfin une justice proportionnelle aux atrocités de notre société Louis. D'une certaine façon, ton équipe et toi incarnez un idéal que je n'aurai jamais pu atteindre seul. Alors c'est moi qui te remercie.

Gonflé par ce compliment sincère, Louis Daniel prit congé du haut juge le cœur plus léger qu'à son arrivé. Oui, Dimitrov aurait ce qu'il méritait, il fallait seulement laisser du temps au temps et ré-apprendre à faire confiance à ceux qui l'avaient toujours entouré dans l'ombre...

OooO

Le restaurant chinois n'affichait pas encore complet à cette heure mais la longue table conviviale disposée le long de la vitrine résonnait des éclats de rire et de voix caractéristiques des retrouvailles. La bonne humeur et la joie d'être ensemble rayonnait dans la salle entière, contaminant les autres clients. Ce soir, l'équipe d'enquêteurs transfrontaliers de la CPI ressemblait d'avantage à une grande famille qu'à de simples collègues et chacun pouvait ressentir, au plus profond de son cœur, la chaleur de l'instant.

- Et là, vous savez ce que Monsieur-je-me-la-raconte leur a dit ? » Racontait Eva alors que tout le monde était suspendu à ses lèvres. « il a dit dans la minute qui suit le moment où son verre entre en contact avec le bar, les quatre hommes se retrouvent défigurés et les menottes aux poignets !»

- Rien que ça ? S'étonna Anne Marie en s'essuyant délicatement les lèvres avec une serviette en papier tandis que les autres riaient.

- Tu aurais pu leur épargner le terme défigurés non ?, remarqua ironiquement Hickman à l'adresse de Tommy.

Et pour cause, l'irlandais arborait encore les vestiges d'un œil au bord noir et quelques bleus sur les bras. La remarque eu l'effet escompté et même à l'autre bout de la table, Alice pu sentir l'irlandais bouillir intérieurement.

- Tommy, tu peux m'envoyer la sauce pour les Nems s'il te plaît ? Lui lança t-elle pour calmer ses ardeurs alors qu'Hickman et Anne Marie essayaient de se retenir de rire, chose difficile lorsque le moindre échange de regard relançait l'hilarité générale.

- Au fait, où est Sebastian ? Demanda le commissaire en tendant le bras pour se servir de l'eau.

Il était assis à coté de sa femme et nul besoin de les connaître pour remarquer que leur relation avait gagné en chaleur depuis la dernière fois que Rebecca était passée aux bureaux de la CPI. Néanmoins, bien que polie à leur égard, celle qui était encore son épouse au regard de la loi restait silencieuse, ne pouvant s'empêcher de lancer des coups d'œil discrets vers Alice de temps à autre. Quand à la jeune femme, elle pouvait capter l'intérêt qu'elle suscitait chez la femme du commissaire sans même surprendre ses regards mais elle n'en montra rien. L'analyste restait encore indécise quand à l'attitude à adopter avec Rebecca Daniel, ne pouvant s'empêcher de se sentir responsable des actes monstrueux de son père même si tout le repentir du monde n'y changerait rien. « Il lui faudra du temps, lui avait assuré le commissaire. Mais ce n'est pas à toi qu'elle en veut. ». Sans doute, mais sa situation n'en restait pas moins embarrassante.

- Il avait un rencart ce soir », répondit l'italienne sur le ton de la confidence qui éveilla l'intérêt général. « A Berlin. »

- Il a finit par se résoudre à renouer avec son ancienne équipière? Devina Hickman.

- Tout juste ! Confirma Eva.

- Eh ba, c'est pas trop tôt ! » S'exclama Tommy en attrapant son verre. « Quand je disais qu'il lui fallait une nana ! »

- Tu peux parler, ironisa Eva.

- Qu'est-ce que tu en sais ? Laissa entendre Tommy en levant un sourcil dans sa direction.

Mais le commissaire se levait déjà pour porter un toast, couvrant son équipe d'un regard fier.

- A la réussite de l'opération Lidelsen ! Je suis soulagé que cette histoire ce soit bien terminée malgré tous les rebondissements auxquels nous avons dû faire face !

Rebecca eu un sourire discret alors qu'Hickman levait à son tour son verre, imité par les quatre autres.

- A l'équipe ! Fit Tommy avant d'engloutir le sien cul sec.

- A l'équipe ! Répondirent-ils en cœur.

Alice sentit un doux sentiment de sécurité l'envahir. L'impression qu'elle avait enfin trouvé sa place malgré le lourd passé qu'elle emportait avec elle. Parmi toutes les représentations qu'elle avait pu se faire d'une famille, celle là s'en rapprochait le plus et malgré toutes les vérités qu'elle avait déterré sur la sienne, jamais elle ne s'était sentie mieux entourée qu'à cet instant. Souriant jusqu'aux oreilles, elle leva son verre avec les autres, emplie d'une infinie gratitude. L'observant du coin de l'œil, le commissaire sourit à son tour.

- Bon, tout le monde sait qu'elle est la prochaine étape ? Finit par lancer Tommy à la cantonade.

- Éclaire nous ! Répondit Eva en dirigeant ses yeux émeraudes vers lui.

- Apprendre à Alice à jouer au poker !

- Oh non...se plaint la jeune femme. Vous ne voudriez pas plutôt jouer au jeu des sept familles ? C'est moins risqué...

Sa réponse déclencha une nouvelle vague d'hilarité générale. Louis posa son verre et soupira : faute d'avoir pu sauver son ange à lui, il avait au moins sauvé celui ci.

OooO

Ce soir là, Carl Hickman claqua doucement la porte de sa voiture pour ne pas réveiller les forains endormis et franchit d'un pas las dans le noir les quelques mètres qui le séparaient encore de sa caravane. Sous les étoiles, la grande roue et le palais du rire avaient des airs lugubres et les clowns souriaient tristement à la lune mais le lieutenant avait pris l'habitude, à présent, de vivre dans ce décor sinistre. Il fallait en effet qu'il surveille de près Genovese et quoi de mieux, pour un agent constamment sous couverture, que de se fondre dans le terrain de chasse préféré du trafiquant d'enfants ?

Les marches en métal grincèrent doucement sous son poids tandis que le vent faisait frotter contre la carrosserie le pic de ramassage qu'il avait accroché à l'extérieur. Alors que l'américain tendait la main vers la poignée de la petite porte, cette dernière s'ouvrit d'elle même et Kali l'accueillit avec un magnifique sourire. Sans avoir besoin de prononcer un seul mot, il se laissa attirer contre elle et ferma la porte derrière lui...

THE END

A suivre prochainement dans "Enquête explosive"

Note de l'auteur:Merci à tous les lecteurs qui auront suivi cette histoire avec assiduité tout en prenant le temps d'écrire leurs critiques et leurs ressentis! Grace à vous, je prends beaucoup de plaisir à écrire et je trouve constamment d'excellentes raisons pour raviver mon esprit fatigué lorsque je suis à court d'inspiration! Encore une fois, merci infiniment à tous et j'espère vous retrouver pour le prochain épisode des aventures d'Alice Lidelsen! :)