Chapitre 8 : Confession

–…et là cette teigne de Bertha Friedrich me pique sous le nez la dernière tourte au poisson en me disant que son petit dernier est malade et qu'il en a besoin.

La bonne odeur de la soupe commençait à remplir la cuisine et allait bientôt attirer toute la petite famille à table mais pour l'instant il n'y avait qu'Emma et Hildegarde dans la petite pièce qui s'affairaient à tous les préparatifs. Profitant de cette douce atmosphère, Hildegarde avait lancé une petite conversation, de femme à femme, et en était actuellement au chapitre de ses voisines et toutes les misères qu'elles lui faisaient.

– Comme si elle pensait qu'elle pouvait se ficher de moi comme ça ! s'énervait la forte femme allemande en cherchant dans un tiroir son couteau le plus aiguisé. Son petit Herbert, il est aussi malade que l'empereur qui revient d'un séjour de repos aux sources chaudes de la forêt noire ! Je l'ai vu courir dans la rue avec ses copains pas plus tard que ce matin !

Ayant enfin trouvé ce qu'elle cherchait, elle leva la lame bien haute puis l'abattit d'un coup sec qui coupa la courge en deux. Elle se mit à enlever les pépins.

– Enfin, bref. Cela n'a pas d'importance. Cela fait longtemps que plus aucun coup bas de cette garce ne me surprend. Si je la supporte encore c'est uniquement parce que sa sœur vend les meilleurs œufs de la ville et qu'elle me fait toujours un rabais.

Pendant de cette pause naturelle dans son discours, Hildegarde abandonna la courge un instant pour aller soulever le couvercle de la marmite et touiller le potage.

– Emma, observa-t-elle, il va bientôt falloir ajouter les pommes de terre, tu as fini de les éplucher ?

Pas de réponse. Elle jeta un coup d'œil vers le dos de la jeune fille, penché avec application sur sa tâche.

– Emma ? Emma, tu m'écoutes ?

Dans un sursaut, l'interpellée s'éveilla et manqua de s'enfoncer la lame du couteau dans le doigt.

– Euh…oui ! Oui, je suis là.

Elle se tourna, un sourire innocent sur les lèvres, vers la cuisinière qui avait appuyé les poings sur ses hanches et la regardait sévèrement.

– Je disais qu'il va bientôt falloir ajouter les pommes de terre à la soupe, tu as les as toutes épluchées ?

Les yeux d'Emma s'agrandirent. Elle jeta un regard rapide sur son travail avant de refaire face à Hildegarde.

– Euh…oui, oui. J'ai bientôt fini. Encore quelques-unes et c'est bon ! Je vais me dépêcher.

Elle reprit son couteau et se remit en hâte au travail. Mais Hildegarde n'allait pas se laisser duper si facilement. Essuyant les quelques noyaux de courge sur ses mains avec son tablier, elle s'approcha doucement pour venir contrôler le travail de sa jeune aide par-dessus son épaule.

– Quoi ? se désola-t-elle quand elle découvrit le carnage sur la table. Mais tu en as à peine fait la moitié ! Et…comment est-ce que tu tiens ce couteau ?

Avec un claquement de la langue agacé, elle se pencha pour réajuster les doigts d'Emma sur la lame.

– Voilà, c'est comme ça qu'on fait.

La cuisinière évalua du regard les trois patates et leurs quelques grossières épluchures sur la table puis sa marmite qui bouillait joyeusement sur le feu cuisant doucement mais surement les carottes et les navets.

– Bon, je crois que je vais t'aider, décida-t-elle en tirant une chaise, sinon on y est encore demain matin.

Tout en surveillant les gestes d'Emma pour corriger immédiatement la moindre faute, elle reprit la conversation précédente, s'étendant cette fois sur les prévisions météo catastrophiques d'un marchand sur le port.

– Des trombes d'eau ! Des pluies torrentielles toute la fin de la semaine, qu'il m'a dit. Je savais bien que j'aurais dû laver tous les draps de la maison en début de semaine pendant qu'il faisait encore beau !

Mais sa désolation ne suscita aucune réaction chez son interlocutrice, même pas un petit « hum » murmuré sans grand intérêt. Emma avait de nouveau baissé le nez sur ses doigts et semblait complètement absorbée par ce qu'elle faisait. C'était pourtant une des choses qu'Hildegarde appréciait le plus depuis qu'Emma était venue habiter chez eux : le fait qu'elle ne soit plus seule pour préparer le repas et qu'elle ait quelqu'un avec qui parler. Parce que si elle comptait sur Einar pour ça, cela ferait longtemps qu'elle serait devenue muette ! Mais ce soir la jeune fille semblait tracassée par autre chose que la vie du quartier. Hildegarde toucha sa main pour la ramener dans la petite cuisine et, de nouveau, Emma sursauta.

– Tu as l'air distraite ce soir, remarqua la mère de famille.

– Euh…oui, désolée, répondit Emma en secouant un peu la tête comme pour se réveiller.

– Un problème ? s'inquiéta Hildegarde.

Emma leva les yeux vers elle un instant avant de bien vite les baisser de nouveau sur la lame de son couteau qui avait buté sur un germe. Elle le coupa avec un geste brusque.

– Non, non, juste de la fatigue je crois. Ça a été une longue journée.

Hildegarde lui sourit tendrement. Elle soupçonnait que ce n'était pas toute la vérité mais elle avait appris ces dernières semaines que la jeune fille ne se confiait pas facilement et qu'il valait mieux ne pas trop la presser au risque de la braquer.

– C'est vrai que tu as des petits yeux, acquiesça-t-elle.

Avec ses gestes précis et rapide, pendant qu'Emma épluchait la quatrième pomme de terre, Hildegarde avait fini le reste. Elle se leva et prit les tubercules pour aller les plonger dans l'eau bouillante.

– Tu devrais aller te coucher de bonne heure ce soir, conseilla la femme.

Derrière elle, Emma hocha la tête puis elle appuya ses coudes sur la table débarrassée et se frotta les yeux. Elle pourrait toujours essayer d'aller se mettre au lit plus tôt que d'habitude mais elle n'était pas sure qu'elle arriverait à dormir. Elle n'avait pas vraiment mentit à Hildegarde, elle était fatiguée, mais elle n'était pas sure qu'au moment de fermer les yeux la fatigue l'emporterait sur l'autre poison qui avait pris le contrôle de son esprit.

La vérité c'était que tout-à-l'heure, quand Hildegarde l'avait brusquement ramenée dans le présent, elle se trouvait dans un océan de flammes.

Tout le long du chemin qui la ramenait du port à la maison d'Einar, les images évoquées par Flavien dans son récit l'avaient hanté. Tant qu'elle avait été dans le port éclairé par le spectre des dernières lueurs du jour, avec la présence paisible de français à ses côtés, elle avait eu l'impression de pouvoir supporter ce qu'elle venait d'apprendre mais dès que la pénombre des ruelles s'était refermée sur elle, elle avait perdu le contrôle.

Sous ses pas, jonchant les pavés, les ordures et la fange étaient s'étaient transformées en épaisses flaques de sang. Les figures qu'elle croisait, des passants rentrant tranquillement chez eux, devenaient dans son imagination cauchemardesque des silhouettes courant et hurlant, l'envahisseur à leurs trousses, alors que des flammes voraces léchaient langoureusement les charpentes calcinées des maisons derrière eux.

Et maintenant, même dans la cuisine surchauffée et bien éclairée, ces visions ne la lâchaient plus. Elle avait beau se dire que ces gens, les responsables de tant de violence, n'étaient plus son peuple et que de toute façon son clan natal à Berk n'aurait jamais fait une chose pareille, elle ne pouvait empêcher la honte de rougir ses joues.

Elle sentait un mal de tête venir. Ces réflexions étaient vaines. Quelle différence cela faisait-il qu'elle arrive à se convaincre que tout cela n'avait rien à voir avec elle ? Quelle différence cela faisait-il qu'elle se sente honteuse ou pas ? Les habitants de cette ville n'allaient certainement pas lui laisser le choix.

Tôt ou tard, ils allaient faire le rapprochement entre elle, fraichement débarqué d'ils-ne-savaient-où, et Einar. Ils allaient déduire ses origines et elle aurait droit au même traitement que le verrier. D'ailleurs, avoir du sang Viking n'était même pas une condition nécessaire pour recevoir le blâme, elle avait assez entendu Hildegarde se plaindre de ses voisines et de tous les coups bas qu'elles lui faisaient pour le comprendre. C'était en adressant la première fois la parole à Einar qu'elle avait condamné sa réputation.

Puis tout à coup, ça la frappa. Hildegarde. Elle était allemande, elle était née dans cette ville – Emma le savait puisque la femme elle-même lui avait expliqué que l'atelier de verrerie avait appartenu à son père avant qu'Einar ne le reprenne – elle savait forcément ce qui s'était passé, elle l'avait même sans doute vécu. Et pourtant elle était là, dans cette cuisine, à préparer le repas pour Einar, leur petite fille et Emma.

Emma releva son front de la paume de sa main dans lequel elle l'avait appuyé pour observer la mère de famille s'affairer, contente et paisible, autour de la marmite. Pourquoi avait-elle épousé Einar ? Elle était plus jeune que lui, cela se voyait. Qu'avait-elle bien pu gagner à se lier à un étranger qui n'avait rien sur ce continent, pas de maison, pas d'héritage, pas d'estime ? Et pourquoi ne le détestait-elle pas comme les autres ? Qu'avait-elle vu en lui qui avait attiré sa tendresse ? Ou que savait-elle qui l'avait sauvé à ses yeux ?

Emma fut surprise de l'intensité de la curiosité que ces questions éveillèrent en elle. Pendant des semaines, elle avait côtoyé ce couple atypique sans rien savoir sur leur passé et cela ne l'avait pas vraiment dérangé. Peut-être parce que les quelques suppositions qu'elle avait faites lui suffisaient. Mais elle venait de se rendre compte que la situation était bien plus complexe que ce qu'elle avait soupçonné et elle se retrouvait brusquement à court de théories pour l'expliquer. Elle avait besoin de réponses.

Depuis plusieurs minutes, Emma fixait intensément le dos d'Hildegarde, se demandant si elle oserait vraiment aborder le sujet avec la première concernée. Puis elle se dit que de toute façon il n'y avait personne d'autre à qui elle pourrait demander à part Einar lui-même, ce qui était bien pire.

– Hildegarde ? se décida-t-elle à appeler timidement.

– Oui ma chérie ? répondit l'interpellée un peu distraitement alors qu'elle vérifiait la cuisson des carottes.

– Je me demandais…

Elle laissa le reste de sa phrase en suspens, elle cherchait les mots adéquats pour introduire dans une atmosphère si innocente un sujet si grave.

– Emma, la pressa Hildegarde en lui jetant un regard amusé, qu'est-ce qu'il y a ? Pas la peine d'être aussi gênée : je te l'ai déjà dit plusieurs fois, tu peux tout me demander.

Si elle insistait…

– C'est à propos de quelque chose que j'ai entendu en ville aujourd'hui, introduit Emma lentement.

L'expression aimable d'Hildegarde se figea. Le sujet était plus sérieux qu'elle n'avait pensé et elle abandonna sa marmite pour se tourner vers la jeune fille.

– Il ne faut pas croire tout ce qu'on te dit, prévint-elle les sourcils froncés, les gens sont plein de médisances.

– Oui, oui, je sais. Mais c'est un ami qui m'a dit ça, il ne m'aurait pas menti juste pour me blesser.

Hildegarde n'avait pas l'air convaincue.

– Pourtant ce sont ses paroles qui te tracassent depuis le début de la soirée. Que t'a-t-il dit ?

– Il y a des années, des vikings ont attaqué Brême, n'est-ce pas ?

Emma ne savait pas à quel sujet Hildegarde s'était attendue mais de toute évidence, ce n'était pas celui-là. La femme pâlit brusquement et ses mains agrippèrent le plan de travail derrière elle pour s'y retenir.

– Comment… Je veux dire, pourquoi… ? balbutia-t-elle.

Elle avait l'air complètement déroutée et cela troubla Emma aussi. Cela ne coïncidait pas avec l'image qu'elle avait d'Hildegarde : toujours stoïque et composée, ayant des réponses implacables à tout. Mais ce moment ne dura pas longtemps. Très vite, l'allemande reprit une contenance.

– Pourquoi est-ce ton ami te parlerait-il de cette nuit ? s'exclama-t-elle sévèrement. Ce n'est pas un sujet que deux jeunes gens devraient aborder entre eux.

– Mais c'est vrai alors ? insista Emma. J'ai besoin de savoir, s'il-vous plait, ajouta-t-elle quand elle vit les lèvres pincées et le regard fermé de celle qu'elle questionnait.

Les deux femmes s'entre-regardèrent de longues secondes, l'une suppliante, l'autre défiante. Finalement, Hildegarde poussa un soupir et céda.

– C'est vrai, répondit-t-elle tristement, et ce n'est pas quelque chose dont j'aime parler. J'étais très jeune quand cela est arrivé, je n'en ai que des souvenirs très flous, mais j'ai entendu les récits de mes parents. Vraiment, je ne sais pas trop ce que tu veux savoir sur cette nuit-là Emma, hésita-t-elle, scrutant la jeune fille avec un regard soupçonneux. Il n'y a vraiment rien à savoir, à part des détails sordides dont personne n'a envie de se préoccuper.

Elle fit une pause, attendant une réponse d'Emma, peut-être que la jeune fille renonce à ses question, mais Emma se tu et elle continua.

– La ville en a énormément souffert, beaucoup de ses bâtiments officiels ont été pillés, saccagés. Plusieurs familles ont tout perdu. Leurs proches, leurs faibles économies…leurs maisons.

– C'était à cause de l'incendie, n'est-ce pas ? compléta Emma. Leurs maisons ont brûlé.

La jeune fille avait dit cela innocemment, prise dans le récit, essayant de reconstruire la scène mais cette question-là provoqua chez Hildegarde une réaction bien plus forte que la toute première. Ses yeux s'écarquillèrent alors qu'elle prenait une inspiration sifflante, comme si sa gorge s'était soudainement serrée.

– Qui t'as parlé de l'incendie ? s'exclama-t-elle.

Elle s'était brusquement soulevée du plan de travail, fondant sur Emma qui eut un mouvement instinctif de recul. Hildegarde était maintenant devenue rouge, furieuse.

– A quoi joues-tu ? gronda-t-elle. Qu'est-ce que tu veux me demander au juste ? Je commence à douter que tu ais entendu tout cela de ton 'ami' !

– Non, non, je vous assure, se défendit la jeune viking, ne comprenant pas cette soudaine colère.

Mais tout de suite, Hildegarde se détourna, elle commença à faire les cents pas dans la cuisine.

– Comment aurait-il pu savoir ? Était-il là au moment de ce raid ?

Emma n'était pas sure que ces questions lui étaient destinées, mais elle répondit quand même.

– Non, il…il n'est pas de cette ville, mais il a entendu…

– Il n'y a rien à entendre là-dessus, décida brusquement Hildegarde, lui faisant de nouveau face.

Elle se replia vers son plan de travail et inspira profondément, comme pour se calmer.

– C'était un regrettable accident, dit-elle fermement à Emma, puis ses yeux se baissèrent et elle commença à bredouiller presque pour elle-même. Oui, un regrettable accident...au milieu de tout ce chaos, cela devait forcément arriver. Dans les quartiers pauvres avec toutes ces maisons de bois et ces toits de paille, un incendie se propage si vite… Dès que la première étincelle s'allume, c'est incontrôlable…complètement incontrôlable. C'est ce qu'Einar dit toujours… Même lui, il n'a rien compris. Une minute tout allait bien et celle d'après c'était le désastre.

Quand elle entendit ça, Emma ne contrôla plus ses paroles. Si elle avait pris un temps pour tourner sa langue dans sa bouche, elle se serait surement rendu compte qu'elle dépassait les limites, qu'elle ne pouvait pas demander ça. Mais sur le coup, au milieu de cette discussion où elle avait l'impression que plus elle posait des questions, plus on lui cachait des choses, elle ne réfléchit pas. Elle se leva brusquement et elle s'exclama :

–Einar…donc Einar était dans ce raid, il en faisait partie !

Ce fut une troisième claque pour Hildegarde qui releva un visage effaré.

– Quoi ? Je n'ai jamais dit… !

Puis elle s'interrompit, prit un moment pour réfléchir et observer l'expression intraitable d'Emma. Alors elle explosa.

– Oui ! Oui, il y était ! Et alors ? Tout cela n'était pas de sa faute ! Ils étaient des centaines et lui, au moins, il avait des scrupules !

Le dernier cri retentit dans la cuisine. Emma et Hildegarde étaient maintenant debout, face à face. Emma était figée, choquée, perdue et Hildegarde était essoufflée, rouge, plusieurs mèches de son chignon élaboré défaites.

Trois pas lourds sur le seuil surprirent les deux femmes dans cette position pleine de tension. Une forte carrure bloqua le vent apaisant du soir qui entrait librement par la porte grande ouverte.

– Qu'est-ce qui se passe ici ?

D'un même mouvement, Emma et Hildegarde tournèrent la tête vers la porte d'entrée et Einar qui s'y tenait. Le verrier, d'habitude si inexpressif, était cloué sur place de stupeur. Le simple fait qu'il se soit arrêté et qu'il ait posé la question traduisait sa perplexité.

Emma se tourna vers Hildegarde. Celle-ci avait la bouche entrouverte mais ne trouvait rien à dire, ses doigts se trituraient et s'emmêlaient dans son tablier. La jeune fille baissa la tête.

– C'est de ma faute, dit-elle dans un souffle.

Le regard lourd d'Einar tomba sur elle et elle chercha frénétiquement une excuse.

– Je…je n'aurais pas dû trainer dehors si tard le soir. Je ne suis pas rentrée à l'heure habituelle et Hildegarde s'est fait du souci pour moi.

Elle leva son regard le plus sincère vers la femme toujours désemparée.

– Je suis désolée, ça ne se reproduira plus.

Un moment de silence pesant tomba sur la cuisine alors qu'Hildegarde ne réagissait pas. Le regard d'Einar passait de la jeune fille près de la table à sa femme aux fourneaux.

– Le dîner est bientôt prêt ? demanda-t-il.

– Oui, mon chéri, se hâta enfin de répondre Hildegarde en retournant vers sa marmite. Je t'appellerai dans quelques minutes.

– Je vais mettre la table, ajouta Emma en allant chercher les assiettes dans le vaisselier.

Einar surveilla un instant de plus leur activité frénétique. Enfin, il haussa les épaules et partit en annonçant que si on le cherchait, il serait à l'atelier.

De nouveau seules mais se sentant épiées depuis l'atelier pas très loin, Emma et Hildegarde s'évitèrent du regard. Emma posa bruyamment les assiettes, tournant le plus possible autour de la table. Elle réajusta les plats pour qu'ils soient bien alignées, oublia la cruche, puis les cuillers, puis la louche, faisant plusieurs aller-retour vers le vaisselier pour retourner les chercher. Malheureusement, malgré tous ses efforts, la table fut vite mise et Emma se trouva vite désœuvrée, immobile et n'osant pas proposer à Hildegarde juste derrière elle son aide.

L'apparition d'Einar avait coupé net leurs cris mais la tension de la conversation inachevée flottait encore dans l'air confiné de la petite pièce. Emma n'arrivait pas encore à analyser ce qu'elle avait entendu, ni les réactions d'Hildegarde mais le dos tourné de cette femme d'habitude si affectueuse avec elle lui installait une boule dans l'estomac. Le visage déformé – Paniqué ? Douloureux ? – d'Hildegarde juste avant qu'Einar ne débarque restait gravé sur sa rétine. Elle savait qu'elle avait été trop loin et elle ne pouvait pas rester sur cette image-là.

– Hildegarde, dit-elle.

La réponse fusa tout de suite, froide et distante.

– Oui ?

– Je suis désolée, vraiment.

Le dos refusait toujours de se tourner.

– Je n'aurais pas dû vous poser ces questions. Je n'avais aucun droit.

Toujours le silence. La voix d'Emma se fit plus douce et implorante alors qu'elle se rapprochait d'un pas.

– Pardonnez-moi, s'il vous plait.

Les épaules se détendirent enfin dans un soupir et deux yeux sombres, sévères mais calmes, rencontrèrent les siens.

– Je te pardonne, Emma, dit Hildegarde puis elle ajouta : c'est moi qui te dis depuis des semaines que tu peux tout me demander.

Puis, de nouveaux, les yeux se détournèrent, se promenèrent sur le sol inégal, prenant un temps de réflexion, avant de revenir se planter dans les iris vert et innocents qui attendaient.

– Tout ce que tu as besoin de savoir là-dessus, Emma, c'est que quoi que t'ais dit ton 'ami', cela n'a rien à voir avec toi. Cette histoire ancienne ne te concerne pas, et toi non plus tu ne devrais pas t'en préoccuper.

Le regard d'Hildegarde pesa sur Emma jusqu'à ce que la jeune fille, intimidée, hoche la tête. Alors un sourire détendit les lèvres de la maitresse de maison.

– Le diner est prêt, annonca-t-elle avec légèreté, comme si rien de la scène précédente n'avait eu lieu. Va prévenir Einar et va chercher Martha, elle doit être en train de jouer avec le petit Manfred au bout de la rue.

Emma hocha de nouveau la tête et sortit enfin de cette cuisine, l'esprit pas plus clair que quand elle y était entrée.

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Pendant les jours qui suivirent, malgré les excuses qui avaient été échangées, un froid s'installa entre les deux femmes. Et, dans une petite maisonnée si tranquille, cela ne passa pas inaperçu.

La voix d'Hildegarde, d'habitude si bavarde avec Emma, ne retentissait plus à travers les murs fins. Einars, depuis son atelier, ne l'entendait plus raconter sa journée, ce qu'elle avait prévus de faire à manger le lendemain, des histoires d'enfance de Martha, n'importe quoi alors qu'elle empruntait son apprentie pour préparer le repas. Et au diner qui suivit la violente altercation, seule Martha rompit le silence pesant pour demander pourquoi c'était si calme.

Après cette remarque, Hildegarde essaya de faire un effort. Quand quelqu'un d'autre était dans la pièce avec elles, elle souriait à Emma comme avant (même si ses yeux restaient peut-être un peu plus froids), elle trouvait encore un mot aimable le matin pour saluer la jeune fille (même si cela sonnait peut-être un peu moins sincère). Mais dès qu'elles se retrouvaient seules, le silence pesant – jamais disparu, juste dissimulé – reprenait ses droits. Ce n'était pas un silence agressif où chacun envoie des regards meurtriers à l'autre depuis ses retranchements. Non, c'est juste qu'elles ne trouvaient plus rien à se dire.

Pour se soustraire à cette tension usante, Emma eut recourt à son échappatoire habituel : Toothless. Le plus tôt possible, dès qu'elle était libérée de son travail, elle courrait jusqu'à la forêt pour pouvoir respirer librement le plus longtemps possible avant de devoir rentrer pour la soirée.

Mais le dragon non plus ne semblait pas décidé à lui faire la vie facile. Cela faisait maintenant plus de trois mois qu'ils étaient dans cette ville et il supportait de plus en plus mal la sédentarité. Parfois il passait les quelques heures qu'elle pouvait grappiller pour le visiter à bouder, refusant les friandises qu'elle lui apportait ou ses caresses.

Emma se sentait un peu coupable. Il avait raison, elle le négligeait ces derniers temps. La vérité c'était que maintenant qu'elle se trouvait sous le regard d'Hildegarde, elle ne pouvait plus s'échapper aussi facilement pour venir passer une nuit entière en sa compagnie comme elle le faisait quand elle était à l'auberge. Le résultat c'était qu'ils n'avaient pas volé depuis plus d'une semaine et si Toothless le montrait plus qu'elle, cela leur manquait à tous les deux.

Les soucis, les frustrations, les inquiétudes commençaient à s'empiler et à alourdir le cœur de la jeune cavalière et la réponse évidente à tout cela, c'était de partir. Emma savait que c'était ce qu'elle avait toujours fait. Dès que la situation commençait à la dépasser, elle prenait ses clics et ses clacs et elle s'envolait vers un territoire vierge pour recommencer à zéro. Jusqu'à ce que les réalités décevantes forment une nouvelle pile et qu'elle doive de nouveau les secouer.

Mais justement, c'était ce cycle qui commençait à la fatiguer. Pour une fois, si tentants qu'étaient le vol et l'exploration, elle n'avait pas envie de partir tout de suite. Pour une fois, les pensées qui la tourmentaient n'étaient pas de celles qu'on peut simplement oublier. Elles étaient de celles qui hantent et détruisent discrètement, dans l'ombre, sans que l'on s'en rendre compte. Pour une fois, ce n'était pas la fuite qui la soulagerait. Si elle voulait retrouver sa liberté et sa légèreté, il fallait qu'elle tire cette histoire au clair, qu'elle comprenne ce qui s'était réellement passé il y a quarante ans, même si elle répugnait un peu à le faire depuis l'amertume que lui avait laissé sa conversation avec Hildegarde.

Et il fallait qu'elle le fasse rapidement car la patience déjà limitée de Toothless arrivait à ses extrêmes limites. Jusque-là, il s'était plutôt bien tenu. Sa frustration s'était limitée à faire sa tête des mauvais jours et à lui mener la vie dure mais Emma sentait qu'il n'allait pas tarder à en venir à des méthodes plus expéditives si elle refusait toujours de l'écouter. À proximité des villes, quand il savait qu'ils étaient là pour rester un certain temps, il faisait plus d'efforts pour rester caché et ne pas aller piller les fermes des alentours. Les rares fois où il l'avait fait, cela avait mis Emma dans une telle fureur qu'il avait vite appris. Mais encore une semaine à ce régime et la colère d'Emma serait la dernière chose dont il se soucierait.

La pression commençait à monter de tous les côtés et Emma ne sut pas si les dieux avaient voulu l'aider ou l'embarrasser encore plus quand, quelques jours plus tard, d'épais nuages gris cendre s'amassèrent au-dessus de Brême et une pluie torrentielle commença à tomber.

Un aussi mauvais temps la priva de ses sorties en fin de journée. Il lui était difficile de justifier auprès d'Hildegarde l'envie de se balader quand elle ne pouvait pas faire trois pas dehors sans se retrouver trempée jusqu'aux os et elle dû se résigner à rester à l'intérieur tout en priant pour que Toothless ne commette pas l'irréparable pendant son absence.

Avec les intempéries, Einar aussi cessa de se rendre au chantier, même si pour lui c'était plutôt une bonne nouvelle. Profitant de ce répit pour avancer le plus possible dans les commandes en cours, il s'enferma avec Emma dans l'atelier. Au moins, cela permettait à la jeune fille d'éviter Hildegarde le plus possible.

L'apprentie et le maitre retombèrent sans difficultés dans leur vieille routine : ils ne se regardaient pas, ne se parlaient pas mais chacun savait exactement ce qu'il avait à faire et ne gênait jamais l'autre. Le tambourinage de la pluie sur le toit en bois rythmait leurs journées et Emma appris à éviter sans même y penser les flaques d'eau trouble formées çà et là sur la terre battue par des planches mal jointées. Le travail dans la verrerie était dorénavant devenu familier et répétitif et cela laissait à ses pensées tout le loisir qu'il leur fallait pour revenir et revenir sans cesse sur ce qui la préoccupait : obtenir des réponses.

Elle savait bien qu'elle avait promis à Hildegarde de ne plus poser de questions mais elle ne pouvait pas s'en empêcher. L'allemande ne pourrait jamais réussir à la convaincre que cette 'histoire ancienne' ne la concernait pas. Elle avait quitté sa seule famille, son île natale, son père, Gobber parce qu'ils participaient à une guerre qu'elle n'approuvait pas, elle ne pouvait pas continuer à travailler pour un homme qu'elle soupçonnait des pire crimes.

La seule chose qui la retenait c'était la peur de la réaction d'Einar. Allait-il s'énerver comme Hildegarde l'avait fait ? Pire ? Elle savait qu'il n'aimait pas qu'on lui parle de son passé.

Pourtant, depuis sa dispute avec Hildegarde, elle avait scruté le comportement du verrier et elle n'avait pas l'impression qu'il l'évitait plus que d'habitude. Elle ne sentait pas venant de lui la même froideur que sa femme. Cela voulait-il dire qu'il ne lui en voulait pas autant qu'Hildegarde pour avoir voulu déterrer le passé ? C'était à supposer qu'il connaissait la raison de la querelle qu'il avait interrompue et cela, Emma en doutait fortement.

L'allemande cachait toujours farouchement à son mari tout ce qui pouvait le contrarier. Il n'avait pas échappé à la jeune fille que si elle avait souvent droit à des descriptions circonstanciées de toutes les injures dont la famille du verrier était victime, dès qu'Einar entrait dans la pièce, Hildegarde n'avait plus que des bonnes nouvelles, des compliments et des égards délicats à lui rapporter. Au vu de sa réaction quand son mari les avait surprises, il ne faisait aucun doute que le sujet du raid était classé dans ceux qui ne devraient jamais être abordés et Einar ne devait être au courant de rien.

Et pourtant, Emma était décidée à l'aborder, ce sujet tabou, et les longues après-midi qu'elle passait seule avec Einar, loin des oreilles d'Hildegarde, étaient des moments idéals pour cela.

Mais entamer une conversation avec le maitre verrier relevait du quasi-impossible. Déjà sur les sujets les plus anodins, il avait une façon de répondre qui donnait l'impression qu'articuler une seule syllabe l'exaspérait, alors sur un sujet aussi délicat…

Un jour, deux jours, trois jours passèrent sans qu'Emma n'ose ouvrir la bouche. Mais chaque matin qui se levait, le temps menaçait de s'améliorer et de lui faire perdre sa chance alors, une fin d'après-midi, alors que les nuages étaient si épais et orageux qu'on avait l'impression que la nuit était déjà tombée, elle se décida.

– Je peux vous poser une question ?

Elle et Einar étaient alors rassemblés près de l'âtre. Elle y était penchée depuis plus d'une heure, occupée à refondre des restes de barre de plomb pour rassembler le métal et le réutiliser, et il venait juste de la rejoindre dans la halo tiède pour échapper à l'humidité qui s'infiltrait partout le temps d'aiguiser la pointe qui allait lui servir à tracer les contours d'un vitrail dans la plaque de verre qui attendait sur la large table au milieu de la pièce.

Quand elle prit la parole, brisant le silence de l'atelier pour la première fois depuis des jours, il releva imperceptiblement le visage et poussa un vague grognement. Emma prit ça comme une invitation à continuer.

– C'est à propos de l'autre jour…avec Hildegarde, précisa-t-elle en scrutant sa réaction.

Cette fois, le verrier hocha la tête, ayant l'air d'avoir compris.

– Ne te ronge pas les sangs pour ça, répondit-il brièvement, Hildegarde peut avoir son tempérament de temps en temps mais ça lui passera.

Il leva son outil dans la lumière orangée des flammes, passant son doigt sur le bout pour tester la pointe. À côté de lui, Emma se tordait les doigts.

– Euh…, non, ce n'est pas tout à fait ça, insista-t-elle doucement. Je voulais dire : pourquoi on s'est…énervées.

Le pic avait l'air assez aiguisé et Einar aurait bien aimé se relever et se remettre au travail mais apparemment Emma n'avait pas encore fini de se dandiner sur son tabouret et de lui parler et cela le retenait.

– C'est-à-dire que…, balbutiait la jeune fille, je lui ai posé des questions sur un sujet un peu sensible et…

La patience n'avait jamais été le point fort du verrier. Il l'interrompit sans ménagement.

– Arrête de tourner autour du pot. C'est quoi, au juste, ta question ?

Le regard sévère et la voix sèche firent perdre à Emma toutes ses phrases d'introduction alambiquées et elle lâcha tout à trac :

– Je veux savoir ce qui s'est réellement passé, il y a quarante ans, la nuit où des vikings ont attaqués Brême.

Einar absorba la question mieux que n'avait réussi à le faire Hildegarde. Il ne perdit ni ses mots, ni son équilibre sous le coup de l'émotion. Bien au contraire, il se raidit, ses traits perdirent tout à coup toute expression et toute couleur et il dit simplement, d'une voix complètement plate : « Je ne veux pas en parler. » avant de se lever pour retourner à sa table de travail.

Un silence plus lourd que l'air orageux à l'extérieur tomba sur l'atelier et Emma prit son visage dans ses mains. Elle mordit ses lèvres pour étouffer les quelques insultes qu'elle se siffla à elle-même. Quelle idiote ! Non mais quelle idiote ! Elle venait de faire preuve d'autant de tact que Gobber quand il essayait de la consoler quand elle était petite et voilà qu'elle avait saboté sa seule chance avec l'imposant verrier.

Elle jeta un coup d'œil vers les épaules raides penchées sur la table. Devait-elle tenter de rattraper le coup ? Essayer d'insister ? Elle n'avait pas grand-chose à perdre. Ou bien devait-elle s'excuser et abandonner cette affaire pour préserver ses bonnes relations avec le seul compatriote qu'elle avait croisé depuis deux ans ?

Les lèvres d'Emma étaient entrouvertes, des mots – elle ne savait pas trop lesquels – tout prêts à sortir pour sauver la situation, tout sauf ce silence pesant, mais cette fois, c'est le verrier qui reprit la parole le premier, surprenant la jeune fille.

– D'abord, c'est qui qui t'as parlé de cette histoire ? résonna la voix grave et brutale, pas tout à fait énervée, pas tout à fait en train de crier mais tendue.

Les lèvres d'Emma, coupées dans leur élan, tressautèrent. Einar ne les laissa pas se remettre de leur surprise.

– C'est les gens de la ville, hein ? répondit-il à leur place.

Deux yeux gris inhabituellement perçant se dardèrent sur la jeune fille pour la voir hocher la tête. Les grosses mains lâchèrent leurs outils, arrêtant de prétendre travailler, pour venir s'appuyer lourdement sur le bois massif alors qu'Einar secouaient la tête, murmurant presque pour lui-même :

– Je savais que je n'aurais pas dû te laisser aller vagabonder toute seule parmi ces mécréants.

Puis, se tournant de nouveau vers elle son regard incroyablement vivant :

– Il ne faut pas croire tout ce qu'ils disent.

Emma hocha la tête de plus belle, prête à tout pour qu'il lui dise, qu'il l'empêche de les croire justement.

– C'est pour ça que je viens vous demander, dit-elle.

Cela semblait être la phrase adéquate pour désamorcer la tension dans tous les muscles de l'artisan. Einar ferma un instant les yeux, s'appuya un peu plus sur sa table et poussa un profond soupir. Ce soupir, c'était toutes ses barrières qu'il laissait tomber, provisoirement, pour ouvrir une porte, abaisser le pont-levis et accueillir un instant Emma dans ses pensées et son passé. Tout ce souffle qui s'échappait de son corps, c'était ce qui lui permettait, tous les jours de garder la tête haute au-dessus de tous ses détracteurs. Mais il fallait qu'il se libère de ce trop-plein d'air pour enfin se mettre à parler.

– Je voulais pas, dit-il d'une voix rauque. Dès le départ, je voulais pas y aller. Tout ça c'était une grande idée à mon père mais c'était trop de pression mise sur mes épaules. Trop tôt, trop vite.

Il secoua la tête, encore consterné, des années après, par les actions de ses ainés. Son regard voleta un instant vers Emma qui était tournée vers lui, complètement à l'écoute. Il reprit amèrement.

– Tu sais bien comment ça marche ces histoires-là, non ? Le clan avait besoin de richesses et d'assoir sa réputation alors s'est tombé sur Brême, une riche ville marchande libre, sans grande armée sous les ordres d'un duc local pour la protéger. Tout avait été planifié des mois à l'avance. On avait envoyé des scouts, on savait exactement où tous les trésors se trouvaient. Plein de petites troupes indépendantes avaient été constituées avec chacune sa mission. Détruire le mur d'enceinte, piller le grand bâtiment du conseil de la ville, les églises, que sais-je d'autre… Chacun avait sa tâche, on nous avait répété qu'aucun homme n'était de trop. Personne ne pouvait se permette d'échouer sans faire capoter tout le raid.

Einar s'interrompit un instant et ses derniers mots résonnèrent entre les fins murs de bois. Chacun avait sa tâche, personne ne pouvait se permettre d'échouer. « Et vous, quel était votre rôle ? Comment avez-vous tout fait rater ? » C'étaient les questions qui s'imposaient à l'esprit d'Emma mais elle n'osait pas dire un seul mot. Au loin, si loin de leur tête-à-tête intense, le tonnerre qui avait pesé sur l'air toute la journée résonna mais aucun des deux vikings n'y fit attention.

– Moi aussi, continua Einar, moi aussi j'avais ma tâche à accomplir et beaucoup de responsabilités.

Ses poings se crispèrent. Il semblait lutter contre les mots. Il s'agita, leva les yeux au plafond, serra la mâchoire. Enfin, il se laissa tomber lourdement sur une vielle chaise derrière lui et, levant ses mains vers le ciel, laissa exploser tout la vérité.

– Et puis j'ai échoué ! rugit-t-il.

Ses poings retombèrent lourdement sur la table et firent trembler le bois.

– La voilà tout l'histoire ! Un seul plantage et c'est toute ma vie qui a été foutue en l'air !

Emma fronça les sourcils, elle ne comprenait pas cette colère. Il semblait garder une telle rancœur de son échec… Pourquoi ? Cela n'avait-il pas été pour le mieux ? Personne ne pouvait lui en vouloir d'avoir 'échoué' à tuer des innocents de sang froids. Regrettait-elle d'avoir sauvé Toothless ? C'était absurde. Sa vie n'avait-elle pas été meilleure depuis qu'il avait quitté un clan violent et sans pitié ?

– Je ne pouvais pas, c'est tout ! continuait de s'agiter l'ancien scandinave. On ne peut pas demander à un gars de faire plus qu'il ne peut, non ? On a pas le droit de faire ça…

Le choix de mot trouva un écho dans le cœur d'Emma, la détresse de cet homme tant d'années après la touchait. Elle était peut-être trop dure avec lui. Après tout, elle se souvenait combien elle-même avait dû se battre pour faire face à son incapacité de tuer le dragon la première fois qu'elle l'avait rencontré et enfin accepter cet acte non pas comme un acte de faiblesse mais comme un acte de courage, le courage de défendre des valeurs personnelles.

Cet aveu sembla soulager Einar et ses épaules retombèrent. Au-dessus de leur tête, la pluie commença enfin à battre sur les planches de bois, d'abord faiblement, timidement, puis de plus en plus fort. C'était une véritable averse qui commençait, violente et libératrice, précédant l'orage qui s'approchait de la ville.

– Je ne sais pas si tu as déjà été sur un champ de bataille, reprit Einar d'une voix calmée, presque inaudible sous le bruit assourdissant des gouttes. Tu es jeune mais pas tellement plus jeune que moi quand on m'a jeté dans cet enfer. Les enfants vikings sont éduqués jeunes à l'art de la guerre…

C'était tellement vrai. Depuis sa plus jeune enfance, Emma avait su reconnaitre le son de la cloche d'alarme et elle sentait le passage des saisons autant par les changements de températures et les centimètres de neige que pas la fréquence des attaques de dragons. Les mots « champ de bataille » ne lui évoquaient pas des scènes épiques, grandioses, imaginaires comme celles que contait Flavien dans ses chansons, mais des images et un vécu réel. Le feu, l'odeur de sang, le chaos…

– C'était affreux, dit Einar comme pour compléter sa pensée. Les gens criaient, paniquaient. Ils nous regardaient comme des monstres. Certains étaient terrifiés par nous, d'autres n'avaient que de la haine dans leurs regards.

Il soupira et passa une lourde main sur son visage fatigué. Ses yeux tout à l'heure fiévreux étaient redevenus lointains, ils regardaient à travers la table sur lesquels ils étaient fixés.

– Et ce garçon, souffla l'homme abimé, je ne pourrais jamais oublier son visage… Il avait peur, tellement peur… Et pourtant, il a essayé de nous stopper. Le fou.

Les larges et solides épaules frissonnèrent et ce n'était pas à cause de l'humidité qui s'infiltrait par chaque fissure alors que la pluie accélérait encore un peu son tempo. Emma avait de plus en plus de mal à entendre ce qu'il murmurait douloureusement et elle ne voulait pas en perdre une miette. Elle se pencha un peu plus en avant et son tabouret grinça, ramenant brusquement les yeux hagards d'Einar sur elle. Il parut un instant surpris de la trouver là. Il avait dû l'oublier, prit dans ses souvenirs.

– Tu comprends, lui dit-il, c'était ma mission. Je devais aller dans la maison d'un noble. Il gardait chez lui un coffre contenant une partie des pièces d'or de la ville et il fallait que je m'en empare.

Ses yeux partirent de nouveau à la dérive.

– Mais je n'ai pas pu, murmura-t-il si bas qu'Emma lu les mots sur ses lèvres plus qu'elle ne les entendit. Il y avait cette femme – je ne sais même pas ce qu'elle faisait là, rien de tout ça ne la concernait, ce n'était qu'une servante ou quelque chose comme ça – elle a pris le coffre et elle s'est enfuie avec.

Il avala sa salive avec difficulté. Il parlait de plus en plus vite et de plus en plus fort.

– On l'a poursuivie. Mon père, mon clan, toutes les règles me disaient de la retrouver, de l'égorger et d'arracher le coffre de ses mains inertes. Et tous mes hommes étaient là, ils attendaient mes ordres. Plusieurs étaient morts déjà, je devais faire quelque chose.

C'était la première fois qu'il mentionnait des hommes sous ses ordres. Jusque-là Emma l'avait imaginé comme une jeune recrue, poussée par ses supérieurs, mais elle comprenait maintenant qu'Einar avait peut-être eu un peu plus de responsabilités dans cette attaque. Il avait enfoui son visage dans ses mains et elle voyait ses larges doigts trembler tout près de son oreille, faisant tressauter les mèches grises à ses tempes. Elle imaginait l'urgence de la bataille et les regards lourds de ceux qui attendaient sa décision. La pression sur les épaules peut-être encore frêles de celui qui, à l'époque, était à peine plus qu'un adolescent. Devoir être celui qui lancerait ces bêtes meurtrières à l'assaut, celui qui insuffle dans leurs poumons le cri de guerre. Devoir donner l'ordre de tuer cette femme.

– Et vous ne l'avez pas fait, murmura-t-elle la gorge nouée.

Einar sursauta et releva un visage perdu.

– Hein ?

Tout était clair maintenant dans l'esprit d'Emma. Elle avait compris ce qui s'était passé cette nuit-là. Et elle se sentait tout à coup stupide d'avoir tant insisté. Elle aurait dû deviner depuis le début. Après tout, ce n'était pas si différent de sa propre histoire.

– Vous ne l'avez pas fait, répéta-t-elle d'une voix plus ferme. Vous n'avez pas tué cette femme, vous n'avez pas récupéré le coffre et c'est pour ça que vous avez été banni. Pour avoir refusé de suivre les ordres de ces barbares.

Les grands yeux clairs d'Einar la fixaient. Emma n'arrivait pas bien à lire leur expression, peut-être était-ce de la surprise qu'elle comprenne si facilement. Finalement, il hocha la tête, rapidement, nerveusement.

– C'est ça, croassa-t-il en détournant le regard.

Une larme mouilla la joue d'Emma et elle l'essuya rapidement. C'était ça. La même injustice que celle qu'elle avait subie.

Elle l'avait obtenue, cette confession qu'elle recherchait, et brusquement Einar se replia sur lui-même, renvoyant la jeune fille seule dans le présent alors qu'il restait à ressasser ses souvenirs amers, prostré sur son siège. Emma prit soudain conscience de la force avec laquelle la pluie battait tout autour d'eux. Jusqu'ici, elle n'avait pas vraiment fait attention. Elle observa la forme recroquevillée d'Einar et décida de lui donner quelques instants seuls pour se remettre.

– Je vais chercher les sceaux à mettre sous les fuites d'eau et les serpillères, annonça-t-elle.

Elle ne reçut absolument aucune réponse alors qu'elle se dirigeait vers la buanderie.


Je ne suis pas sure que ce soit une sage décision de poster à minuit passé. J'ai les yeux tellement fatigués, je ne vois plus rien et il doit rester plein de fautes dans ce chapitre. Et je ne suis toujours pas satisfaite du dialogue entre Emma et Hildegarde. Et ce chapitre se finit vraiment trop brusquement... mais en même temps j'avais vraiment envie de finir tout ça ce soir, je suis déjà tellement en retard.

Donc voilà, volet deux des grandes révélations. Comme d'habitude, j'attends vos réactions !

Et sur ce, moi je vais me coucher...