Chapitre Troisième,

Où les murmures désolés sont entendus dans le lit d'à côté,
un soir entre parenthèses.

Il était tard, les premières heures du jour déjà bien écoulées.

Allongé sur le second lit d'une énième chambre, d'une énième auberge, d'une énième escale, Cid était plongé dans ses réflexions, incapable de fermer l'oeil. Il jeta un coup d'oeil à son coéquipier qui lui tournait le dos dans son sommeil, à quelques pas de là, puis retourna à la contemplation dénudée d'intérêt et peu distrayante du plafond, croisant les bras derrière sa tête.

Vincent était tout sauf endormi, et il le savait parfaitement. Et comme cela ferait bientôt plus de trois heures qu'il s'attendait à ce qu'il se fasse la malle d'un moment à l'autre, Cid avait de plus en plus de mal à tenir en place. A force, il était capable de dire, la nuit tombée, si Vincent sortirait ou non. Il suffisait de voir son état des derniers jours. S'il était à cran, se renfrognait dans son silence ou regagnait sa chambre un peu plus tôt que de normal, même d'un quart de seconde, alors il savait qu'il déserterait une partie de la nuit, peu importe à quel point il lutterait avant contre ses démons.

Pour l'instant, il en était encore à la phase d'opposition. Ce soir, il usait de bien plus de volonté que les autres nuits, et Cid ne savait que trop bien pourquoi. La dernière fois remontait à même pas 72 heures, tout au plus. Le rythme actuel, toutes les deux semaines, n'avait été que difficilement respecté. Il s'était écoulé six jours entre la dernière et l'avant-dernière chasse. A ce niveau-là, même le mot 'dépendance' n'était pas assez fort pour décrire l'état dans lequel était Vincent.

Cid se demandait ce qui pouvait être assez addictif pour rendre quelqu'un à ce point malade de ne pas en avoir. Quelqu'un comme Vincent, qui plus est. Ce type avait une putain de maîtrise de soi, et s'était passé, pendant trois putain de décennies, des besoins bassement primaires qui étaient ceux d'un humain basique. Rien que la nourriture. En comparaison, pour une gamelle remplie qu'engloutissait Barret, c'était tout juste si l'autre grignotait un morceau de pain. Et, entre parenthèses, si Vincent ne lui avait pas parlé de son passé, il pourrait parier avec Cloud qu'il était encore vierge.

Il grimaça, l'envie de se griller les poumons à grand renfort de goudron le reprenant pour la 217ème fois de la nuit. Il jeta un coup d'oeil à son paquet laissé sur la table de chevet adjacente, soupira, et revint à ses réflexions. Il se demandait ce qui pouvait être assez tordu et glauque pour que son coéquipier s'y oppose à ce point, même alors que cela lui était vital (Cid n'imaginait pas un instant à quel point le terme était approprié). Et là encore, on parlait de Vincent. Vincent qui était passé entre les mains d'un putain de scientifique complètement barré, accro à la Mako et aux expériences sordides. Il avait été mutilé, opéré en étant pleinement conscient, s'était vu implanter diverses chimères et autres saloperies de démons, et y avait survécu. Et c'était sans compter toutes les merdes auxquelles il avait du assister avant. Expériences sur des foetus ayant dépassé de près ou de loin le stade embryonnaire, des cobayes en quantité innombrable réagissant aux effets de la Mako, parfois combinée à d'autres éléments dont il ne voulait même pas avoir connaissance, et d'autres conneries plus moches encore. Dire qu'il en fallait beaucoup pour étonner, et encore plus fortement, dégoûter l'homme, était un euphémisme. Le tableau d'un champ de monstres, tripes à l'air et globes oculaires expulsés de leur orbite, après un combat, ne le faisait même pas sourciller là où la gamine se mettait à rendre bile, tripes et boyaux. Même lui se surprenait parfois à grimacer. Alors, putain, qu'est-ce qui pouvait avoir un tel effet sur l'homme ? C'était quoi son truc, il allait foutre le feu à tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un laboratoire sur leur chemin, et lorsqu'il rentrait, le souvenir de ce qu'il avait vécu combiné au plaisir d'avoir théoriquement éclaté sa gueule à Hojo une nouvelle fois le rendait stone et le faisait vomir à la fois ?

Le pilote se retourna dans son lit, le bras replié derrière sa tête, feignant de dormir. Il donnerait vraiment cher pour savoir. Et en même temps, il s'en foutait. Il voulait juste trouver une putain de solution, même sans savoir le pourquoi du comment. Tant que ça pouvait sortir Vincent de la situation et l'état d'esprit de merde dans lequel il se noyait depuis plusieurs mois.

Nouveau coup d'oeil à son coéquipier. Il se prit le front dans la main, étouffant un juron rageur. Il avait envie de lui dire de se bouger le cul, d'aller faire ce qu'il foutait là-dehors, de revenir et de retrouver l'état plus ou moins stable dans lequel il était le lendemain de ses escapades.
Il en avait autant envie, qu'il en avait assez de le voir rentrer complètement à côté de ses pompes pour finir recroquevillé dans son lit, traumatisé, son blouson sur lui.

Il fallut encore une demie-heure de pensées remuées en boucle, d'envie de cigarette repoussée dans un juron, de changement de position et de repoussage de couverture à ses pieds, avant que Vincent ne se lève finalement. Le pilote, qui s'efforçait malgré tout de paraître un minimum endormi, tout du moins de ne pas se faire entendre par son coéquipier, ferma simplement les yeux en le voyant se redresser, prétendant dormir. Il trépigna mentalement. Maintenant, Vincent allait s'habiller, quitter la pièce, et il n'aurait plus qu'à le suivre de loin, et, bordel de dieu, il saurait enfin.

Sauf que Vincent n'alla pas s'habiller. Il ne vint pas, comme il le faisait normalement, vérifier qu'il dormait, ou fouiller les placards à la recherche d'habits oubliés qui pourraient disparaître sans éveiller les soupçons. A la place, il se mit à déambuler dans la chambre sans autre but apparent que de se changer l'esprit. Il fit les cents pas, murmura à ses démons. Retourna s'asseoir sur son lit, pour se relever l'instant d'après et recommencer.
Cid ouvrit un oeil, observant son coéquipier sans trop comprendre. Il le vit poser sa main un instant sur son vêtement, le serrer le temps d'un dialogue de sourds. Il le regarda encore comme il alla se rasseoir, puis referma les yeux quand son coéquipier releva les siens dans sa direction. Il l'écouta réfuter les arguments de ses démons les uns après les autres pendant de longues, très longues minutes. Irrité, se retenant de se redresser pour engueuler ces connards de démons, il se retourna à nouveau, s'allongeant sur le dos, gardant son bras droit replié sur l'oreiller, encadrant sa tête. Il fallait qu'il se calme, il finirait par partir, il le savait, mais pas s'il savait le pilote réveillé.

A côté, Vincent ne s'interrompit même pas lorsqu'il jura à voix basse. Et après quelques minutes, le pilote put l'entendre se redresser à nouveau, d'un pas lourd, mal contenu, traverser la pièce jusqu'à la fenêtre, comme prêt à se jeter au travers. S'il avait réussi à percevoir des phrases entières jusque là, la respiration à présent saccadée de l'homme ne lui permettait plus de comprendre quoi que ce soit. Il se surpris à l'entendre jurer, incrédule.

Puis son coéquipier se détourna, mais il n'entendait plus rien. Il déglutit difficilement, la gorge serrée, son poing crispé sur les draps, sa collection d'insultes et ce qu'il restait de ses nerfs occupés à maudire les entités de l'homme. Et puis, putain de merde, ne pas savoir devenait pesant. De quoi avait-il tant besoin ? Garder ses yeux clos et son corps allongé dans ce putain de lit lui devenait peu à peu insupportable. Il voulait se relever, prendre Vincent par les épaules, le forcer à le regarder en face, l'obliger à lui révéler ce qu'était cette saloperie à laquelle il se shootait, lui dire qu'il lui en trouverait, et surtout, faire taire ces connards qui foutaient en l'air sa santé mentale.

Il revint brutalement à la réalité, se raidit un instant au son d'un murmure plaintif du parquet vieilli, qui craqua tristement sous le poids de l'homme.

Immobile, silencieux, Vincent se tenait debout à côté de son lit. Lorsqu'il s'en rendit compte, et avant qu'il ne puisse se demander ce que son coéquipier foutait, et si c'était bien lui qui le faisait et non un de ses démons, il sentit son matelas s'enfoncer de quelques crans. La seconde d'après, il était au-dessus de lui, ses mains à plat sur le matelas comme appui. A trop courte distance de son visage, sa griffe lui servait d'appui. Un long moment, Vincent resta immobile, respirant profondément, observant son coéquipier endormi, parcourant ses traits du regard, retenant par instants sa respiration, comme il s'arrêtait sur ses lèvres, un trait de lumière sur sa nuque, une veine embrassée par les ombres.

Cid s'efforça de ne pas sursauter comme la jambe de son coéquipier vint frôler sa hanche, le contact froid le surprenant. La rencontre attira l'attention de Vincent - Putain, est-ce que c'était bien Vincent ? - et il se redressa, regardant un long moment le point de contact entre leur peau. Le pilote tourna la tête comme si de rien n'était, espérant que son coéquipier n'y verrait rien d'étrange. Il n'était pas sur de pouvoir jouer correctement le jeu très longtemps, s'il devait lui faire face, surtout s'il s'obstinait à le faire sursauter.

Bien sur, il aurait pu se 'réveiller'. Tourner la tête, ouvrir les yeux, prendre un air surpris, putain de merde, Vinc', tu peux me dire ce que tu fous, là. C'aurait même été bien plus facile comme ça.

Mais il était hors de question de laisser passer une telle occasion de savoir enfin. En fait, c'était même peut-être sa seule chance de savoir. Il n'était pas sur de pouvoir courser un démon lâché dans une ville inconnue. Seulement, il commençait à baliser légèrement, et plus ça allait, plus il se demandait si, après tout, il tenait tant que ça à savoir. Parce qu'il aurait fallu s'appeler Marlène pour ne pas comprendre que le problème de démon de Vincent, était étroitement lié au le corps humain. Et, arrivé à ce stade-là de compréhension, l'esprit incertain du pilote pouvait formuler deux explications plus inquiétante l'une que l'autre au comportement de l'homme. La première, aussi humaine qu'elle fut, lui était particulièrement dure à envisager. Mais eh, Vincent était à quatre pattes au-dessus de lui, en pleine nuit, tous deux étant à moitié à poil, et Cid savait que le regard qu'il baladait sur lui n'avait rien d'innocent. Qu'il suppose que la drogue en question s'avérait être le sexe n'était donc pas si surprenant. Mais, quelque part, il n'y croyait pas. Parce que ça n'expliquait pas le sang sur ses fringues - putain de merde, une vision trop gore à son goût avait flashé dans sa tête.

Parce que ça ne ressemblait pas à Vincent.

Il perdit un instant le fil de ses pensées, comme la vision de l'homme, à moitié nu et étreignant une parfaite inconnue pour qui tout cela n'était qu'un gagne-pain, dans une chambre d'hôtel miteuse louée pour une heure ou deux, lui vint à l'esprit. L'idée, s'insinuant lentement, s'affinant peu à peu, le figea un long moment, lui laissant un goût amer dans la bouche, et le ventre noué. Il n'imaginait que trop bien la putain pendue à son cou, des mèches rousses dégringolant en cascade sur ses reins, sa peau pâle s'accordant à celle de son coéquipier. La lourdeur de ses seins, la courbe qu'ils dessinaient comme elle serrait son corps au sien. Le mouvement de ses hanches comme elle se penchait sur lui. Le sourire sur ses lèvres, léger, habitué. La main de son coéquipier dessinant la courbe de son dos. Ses lèvres remontant le long de son cou fragile.

Il chassa la vision de son esprit, dépité. L'idée qu'une inconnue, simplement pour avoir été sur sa route à ce moment-là, pouvait le connaître aussi intimement en soixante lamentables minutes, alors qu'il lui avait fallu des semaines, des putain de mois entiers juste pour qu'il lui fasse confiance, juste pour qu'il le laisse l'approcher, le rendait malade. Et tant pis si on disait que Cid Highwind était puéril. C'était injuste.

Vincent le fit brutalement revenir à lui, lui imposant son poids. Il venait de réduire considérablement la distance qui les séparait, en repliant ses jambes, s'installant sur son bassin. Le pilote retint douloureusement sa respiration sous la surprise, et du se concentrer pour ne pas sursauter. Si Vincent ne s'en rendit pas compte, il ne manqua par contre pas le léger soupir que le pilote échappa, et se figea un instant.

Il ne s'écoula ensuite que quelques secondes avant qu'il ne bouge à nouveau, mais cela suffit pour que le pilote se reprenne, s'impose une respiration et se concentre à nouveau. Il ne pouvait imaginer ce que Vincent, ou, et si c'était lui, ce que son démon allait faire, et à chaque nouveau geste ou soupir de son coéquipier, il éprouvait de plus en plus de difficulté à s'empêcher de réagir. Il se dit qu'il avait fini par jouer avec le feu, qu'il devait se redresser et le repousser, là, maintenant, tout de suite.

Si tant est qu'il avait voulu le repousser. Il s'avéra que son corps se foutait pas de mal du risque, et son esprit, le suivant, balaya tout le reste. Il souleva sa main gauche, frôla celle de Vincent. Lentement, il remonta le long de son bras, contourna son épaule. Il glissa sur une mèche souple. Un frisson le parcourut. Il nota la texture de sa peau sous ses doigts, la sensation des frissons que déclenchait sa caresse. Il découvrait finalement Vincent, et l'idée le grisait. Ses doigts finirent leur courses sur son omoplate. Il y posa sa main à plat, dissimulant une caresse inconsciente dans une parodie de réflexe endormi. Comme s'il voulait, dans son sommeil, repousser une gêne qu'il finissait par reconnaître comme quelque chose de pas si gênant que ça.

Chacun de ses mouvements, chacune de ses respirations s'inscrivait sur sa peau. Vincent glissait sa main sur son épaule, sa nuque, parcourait son torse du bout des doigts. Non, Cid ne voulait pas le repousser. Il était grisé et tétanisé à la fois. Ne rien voir focalisait toute son attention, tous ses autres sens sur l'homme. Sur la sensation de son poids sur lui. Sur la température de son corps qui n'était déjà plus aussi basse. Sur sa respiration troublée. Sur son odeur. Sur le moindre de ses gestes. Il ne pouvait rater un seul instant. Une telle proximité le tenait éveillé, le piquait à chacune de ses caresses.

Et, au fond, imaginer quelqu'un partager une telle intimité avec lui l'avait plus dérangé qu'il ne le pensait, assez pour l'empêcher de penser à autre chose. Assez pour le focaliser sur ce qu'il se passait, au point qu'il en venait à apprécier la situation sordide dans laquelle ils étaient, et oublier son premier but, découvrir le secret de son coéquipier. L'imaginer, touché par des mains, une bouche qui ignoraient tout de lui, et plus encore, l'imaginer retourner les gestes donnés, l'irritait. Le rendait dingue.

Son coéquipier envoya balader sa jalousie niée d'un revers de la main, posant sa paume à plat sur le torse du pilote, s'étant considérablement penché sur lui. Il sentait son ventre contre le sien. Un frisson terrible parcourut l'homme, et Cid, réprimant le sien, réalisa qu'il était entrain de déraper. Il voulait ouvrir les yeux, le regarder, se redresser et le serrer complètement contre lui. Il voulait le soulager de son addiction. Il voulait le garder loin de n'importe quelle pute de quartier. Et bien d'autres choses encore. Putain oui, il dérapait. Et, outre le fait qu'il était à blâmer, qu'est-ce qu'il foutait à encourager le démon qui s'était installé sur son bassin et pouvait lui sauter au cou à tout instant ? Qu'est-ce qu'il cherchait ?

" Non. "

C'était à peine un murmure, mais il l'entendit. Il se demanda à quel ordre ou supplique sordide il venait de répondre. Et Vincent se rapprocha soudainement, alla enfouir son visage entre son cou et son épaule, ne laissant qu'un maigre espace entre sa peau et ses lèvres. Son esprit s'affola, focalisé sur la sensation du nouveau contact qui se faisait. Il essaya de se focaliser sur autre chose, et la sensation de la peau de Vincent sous ses doigts, qu'il avait oublié depuis peu, lui revint brutalement.

Tandis qu'il s'efforcer d'oublier son souffle contre sa peau, il le sentit sourire. Et sans trop savoir pourquoi, il se sentit rassuré, persuadé que c'était tout sauf un des démons qui contrôlait les gestes de son coéquipier. La main à présent tiède de l'homme remonta contre sa peau, ses doigts entourèrent son cou dans une position peu rassurante. Il se laissa faire, même quand son pouce rencontra sa pomme d'adam, s'enfonçant légèrement contre. Il lui faisait confiance. Il savait que c'était lui. Doucement, Vincent inspira, emplissant ses poumons de son odeur, avant de frôler la base de son cou des lèvres. Un frisson balaya sa peau, sa main laissée sur l'oreiller alla rencontrer la griffe oubliée de Vincent, agrippa le métal froid sans que son propriétaire ne le remarque. Comme pour ne pas se laisser emporter par le mélange confus de sensations que lui infligeait son coéquipier, et qui le poussait à lui répondre.

Son coéquipier se redressa de plusieurs crans, força sa respiration un instant, et dans un nouveau sourire, revint à lui. Sa main se posa sur son bras, il y prit légèrement appui, et lorsqu'il s'immobilisa, son visage frôlait le sien. Il s'efforçait de respirer normalement, mais le sourire qui le frôlait ne pouvait que difficilement le laisser de marbre. Il sentit une légère pression sur ses lèvres, et soupira malgré lui. Sa lèvre inférieure rencontra la sienne, puis il le sentit se dégager, non sans passer doucement sur sa joue, avant de redescendre dans son cou. Il s'efforçait de se contenir, mais maintenant qu'il savait, la peur et l'excitation mêlée le tétanisait. Et malgré toute sa volonté, il aurait été incapable d'ignorer la langue chaude qui passa lentement sur sa peau, le goûtant sur plusieurs centimètres avant de se retirer lentement. Ca et la sensation étourdissante qui lui sauta au cerveau. Il ouvrit les yeux, et se mordit la langue en étouffant un hoquet de surprise. Sa main se crispa davantage sur la griffe de l'homme, avant qu'il ne la retire précipitamment en le sentant reculer.

Vincent se redressa ensuite, complètement, précautionneusement. Et Cid ne s'attendait définitivement pas à ce qui suivit. Il soupira, et ça sonnait comme quelque chose de rassuré ; puis ramena ses mains à lui. La tête tournée vers le plafond, le pilote fixait les poutres de bois d'un air désolé. De sa main gauche laissée en place, il attira l'homme à lui. Lorsqu'il le sentit se laisser aller à l'étreinte, il laissa ses doigts glisser doucement contre son épaule. Il le sentit se pencher en avant, poser son front contre son torse. Après quelques secondes, il l'entendit lui murmurer des excuses, avant de sombrer dans le sommeil, épuisé d'avoir trop lutté, ou de s'être trop abandonné. Le pilote attendit encore un instant avant de se redresser, le maintenant contre lui. Il le regarda un instant, puis se releva, le soulevant au passage. Son coéquipier ne se réveilla pas. Il alla le déposer dans le lit laissé à l'abandon, le couvrit de son blouson, et remonta les couvertures sur lui.

L'instant d'après, il alla s'enfermer dans la salle de bain. Il lui fallut un temps pour s'adapter à la lumière, et une fois que ses yeux fatigués cessèrent de le brûler, il put se regarder dans la glace.

Son regard retomba immédiatement sur son cou. Il fixa un long moment sa propre peau, avant de remonter sa main vers sa clavicule. Ses doigts s'attardèrent dessus un instant, retraçant le chemin parcourut par les lèvres de son coéquipier. Il frissonna au souvenir de ses mains. Déglutit au rappel de la sensation de ses lèvres contre sa peau. Et se dégoûta au souvenir de sa langue sur son cou, et aux sensations précipitées qui lui revinrent toutes à la fois.

Le plaisir, la peur et l'excitation lui revinrent d'un bloc, alimentèrent ses veines, et se concentrèrent précipitamment dans son bassin. Il se recula, s'adossa au mur en jurant, et le tissu de son pantalon frotta douloureusement contre son bas-ventre. Il étouffa un juron, et un nouveau frisson le fit glisser le long du mur, pour atterrir au sol, les jambes pliées, les bras croisés sur son ventre. Il soupira difficilement, forçant sa respiration à retrouver un rythme normal. Ce qui pour l'instant, lui était impossible. Les gestes, les gémissements de plaisir de Vincent, chaque soupir venaient en boucle se rappeler à ses tympans. A chaque nouvelle respiration qu'il prenait pour se calmer, il pouvait sentir ses mains toucher sa peau, sa langue l'embrasser. Lorsqu'il fermait les yeux, le poids de son corps venait peser à nouveau sur ses hanches. Son corps entier le brûlait, comme si chaque caresse avait été marquée au fer blanc. Un énième juron franchit le barrage de ses dents serrées. Il releva la tête, l'appuyant contre le mur. Plus il essayait d'oublier, puis il prenait conscience de l'état dans lequel il était. Dans le silence qui l'observait curieusement, il sentait son sang affolé se précipiter dans ses veines, pulser à ses tempes, exploser à chaque terminaison nerveuse. Au-delà de la tension, il prit brutalement conscience du sentiment d'excitation et de culpabilité mêlées qui nouait ses entrailles. Il rouvrit les yeux sur la sensation grisante de plaisir qui pulsait dans son bas-ventre, diffusant une douce chaleur dans son corps, piquant ses muscles tendus, caressant sa peau. Il frissonna, jura, se força à respirer.

" Putain, Vincent... "

La tête appuyée contre le mur, incapable de se calmer, il baissa le regard vers la cabine de douche devant lui, la serviette, encore humide de sa dernière douche, séchant lourdement dessus. Les fringues laissées à l'abandon sur une chaise à côté. Le lavabo somnolant. Son reflet dans le miroir mural à côté de lui. Il inclina légèrement la tête, soutint un long moment son propre regard. Il pouvait entendre son propre reflet le railler. "Cid Highwind, depuis quand tu es un type aussi lamentable ?".

Il détourna les yeux, regrettant de ne pas avoir son paquet de cigarettes sur lui. A côté, son reflet semblait attendre une réponse, les yeux fixés dans le vide devant lui. Il déplia sa jambe gauche, posa son bras sur son genou replié et y enfouit sa tête, étouffant un nouveau "putain". Il ne savait que trop bien ce que sa conscience avait à lui reprocher. Il avait profité de l'état de Vincent pour pouvoir le toucher, et en avait ressenti du putain de plaisir.
Il avait agi sans considération pour celui qu'il disait être son ami, n'écoutant que son désir et un accès de jalousie paranoïaque. Il n'avait rien fait pour arrêter son coéquipier, alors qu'il savait dans quel était il était, ce qu'il pouvait faire, et à quel point il se le serait reproché si c'était arrivé.

Il avait pensé préférer la seconde explication que lui proposait sa logique au comportement de Vincent, celle qui supposait que son nouveau squatteur se servait de quelque chose sur les humains. Et l'idée qu'il ne l'avait pas pensé à tord ne le soulageait en rien : il ne l'avait pas pensé pour les bonnes raisons.

Il avait simplement préféré retrouver la prostituée imaginaire morte, sans dignité, dans un caniveau crasseux, les yeux exorbités et les tripes à l'air, exactement comme Dall Gerren.

Ca plutôt que dans son lit.

Il se redressa de peu, tournant un oeil mauvais vers son reflet qui attendait toujours qu'il se repentisse. Il jura lentement, en réponse à sa conscience.

" Ouais, c'est facile de dire ça. T'as rien fait pour m'arrêter pendant. "

Il se détourna, jura en constatant l'état d'excitation dans lequel il était encore.
Son corps se foutait bien de sa morale.

Lorsqu'il retourna dans la chambre, de longues minutes après, il n'était pas aussi calme qu'il l'aurait voulu. Quelque part dans son esprit, un débile s'amusait à repasser la dernière heure en boucle, à formuler questions sur questions, et propositions idiotes sur idées lumineuses à oublier dans l'instant. Il traversa la pièce en silence, attrapa son paquet de cigarettes laissé à l'abandon sur la table, retourna à son lit et s'y laissa tomber assis. Il se passa la main sur la nuque, expirant lentement.

Voilà, il l'avait sa réponse. Tout à l'heure...Il n'aurait même pas remarqué si quelqu'un était rentré dans la chambre. Mais les canines contre sa lèvre, puis frôlant sa peau, il n'aurait pas pu passer à côté. Pas cette fois, en tous cas. Il releva le regard vers son coéquipier endormi, et soupira doucement. Il saisit une cigarette, la grilla, puis se laissa tomber en arrière, et scruta le plafond.

Un vampire...
Quelque part, ça ne l'étonnait pas.