Chapitre 8

Mais n'eut pas le temps de dire quoique ce soit.

« Non ! Surtout, n'empêche pas Gaël d'aller au bois de Vincennes ! Parce que sinon... »

Elle reprit son souffle. Elle n'avait pas préparé son speech, n'avait pas réfléchi à ce qu'elle allait dire. Elle le savait, c'est tout.

« Voilà cqui va spasser. »

Le Visiteur était face à elle, la regardait de ses yeux de merlan frit. Il devait être surpris de la voir, aussi surpris qu'elle de découvrir que ses rêves étaient bien réels. Ils prenaient vie dans ces yeux noisettes. Des yeux qu'elle ne cessa de contempler. Dans le fond, elle le savait qu'il avait toujours été là. Désormais, les missions du Visiteur la concernait aussi. Ce jour-là, il fallait sauver les abeilles. Elle avança lentement vers lui.

« D'abord tu vas dire à cet homme de ne pas aller dans le bois prétextant que deux mecs vont venir le tabasser et qu'il va se faire virer à cause de son retard.

_Hein ?! Dit Gaël.

_Cet homme va donc prendre un raccourci qui le fera traverser une petite place très mignonne avec de très rares fleurs et de très rares abeilles, permettant ainsi à Gaël de ne pas se faire piquer par ces insectes et non tabasser par des mecs comme tu voulais le lui faire croire.

_Comment sais-tu que...

_Sauf que dans un futur très proche, cet homme se fera quand même attaquer par des abeilles ! Voulant alors prendre sa revanche, Gaël va créer un produit qui... mais c'est pas ça le plus important, le plus important c'est que... tu m'suis ? »

Le Visiteur hocha la tête, les yeux toujours fixés sur elle. Il avait l'impression de l'avoir déjà vu quelque part... mais où ?

« L'important, c'est qu'il faut que tu saches que l'élément clef de cette affaire n'est pas le bois de Vincennes mais... la sacoche.

_La sacoche ? Fit le Visiteur sans la quitter des yeux.

_Qu'est-ce qu'elle a ma sacoche ? »

Elle décrocha le regard qu'elle lançait au Visiteur pour lui dire :

« Déjà, elle est d'un jaune criard affreux à faire pleurer un aveugle. Une couleur si flashy qu'elle va attirer toutes les abeilles vers toi, où que tu sois.

_Ça fait une semaine que je traîne avec cette sacoche et je n'ai...

_Mais ce n'est pas tout ! Ce matin tu as pris ton déjeuner à emporter chez ta sandwicherie préférée, un thon-crudité pas vrai ?

_Oui.

_Et comme dessert ?

_D'habitude je prends un muffin au chocolat mais ils l'ont remplacé par...

_Un fondant au miel, finit-elle. »

Le petit détail, le petit changement qui peut tout changer. Le Visiteur n'en revenait pas. Comment n'a-t-il pas pu s'en apercevoir ?

« C'est la nouvelle tendance en ce moment, continua-t-elle. D'après le site, ils en proposent depuis ce matin. Et un fondant est moins consistant qu'un muffin, j'imagine que tu n'as pas fait attention et que si tu ouvres ton sac... »

L'homme ouvrit précipitamment sa sacoche et lâcha un « ah meeeerde » évoquant.

Le miel avait coulé, transperçant le sachet en carton qui collait à l'intérieur de la sacoche et dégoulinant sur les bords. Sans s'en rendre compte, son manteau aussi avait été touché. Il l'enleva, l'enroula autour de la sacoche et marmonna un « je vas devoir tout nettoyer maintenant ». Il se mit à partir puis se retourna et cria « Merci ! » à ces deux inconnus qui continuaient de se fixer.

« Qui es-tu, demanda le Visiteur.

_Quelqu'un qui a la sensation de te connaître depuis toujours, alors que c'est la première fois qu'on se voit.

_Comment est-ce possible ?

_Je n'en sais rien. Mais toute ta vie défile devant mes yeux quand je dors.

_C'est dingue.

_Comme tu dis. »

Ils se regardèrent encore intensément puis elle se mit à rire. Un gros fou rire s'était emparé d'elle, soulagée de voir qu'elle n'est pas folle, heureuse de découvrir que cet homme existe vraiment, hystérique à l'idée que le futur va être apocalyptique. Un rire très communicatif puisque le Visiteur aussi se mit à glousser. Rapidement ils étaient tous les deux pliés, presque par-terre.

« Tu sais tout sur moi, dit le Visiteur essoufflé et les larmes aux yeux, mais je ne sais rien sur toi. Comment tu t'appelles ?

_Je m'appelle... »

Soudain, un bruit de téléportation se fit entendre et Henry apparaît, un écran à la main.

« Non ! Surtout, n'approchez pas l'un de l'autre parce que sinon...

_Copyright Henry ! »

« Ah... salut. »

Un silence gêné s'abattit sur la ruelle. La jeune fille observait la scène et ses sens étaient complètement chamboulés. C'était comme si les personnages d'une série qu'elle suivait depuis longtemps apparaissaient devant elle. C'était... méga-troublant.

« Ça faisait un bail.

_Ouais

_Je croyais que tu devais rentrer dans ton monde.

_C'est devenu... compliqué.

_Hum...

_Bref, pourquoi es-tu là, demanda le Visiteur pour changer de sujet.

_Ah oui. Cette machine, dit-il en montrant son espèce d'écran, est un détecteur de faille quantique. Il se trouve que j'en ai repéré une depuis une semaine. Etant faite de non-matière elle ne peut être visible que par sa puissance électromagnétique, énergie qui parfois se déplace, diminue ou pire, augmente. Vous me comprenez ? »

Ils hochèrent la tête, bien que la moitié des mots leur était passée au-dessus de la tête. Ils avaient cependant saisis le concept.

« Il semble que cette faille te soit liée ma petite. Et j'ai découvert que, pour une raison que j'ignore encore, plus tu te rapproches de cet homme, dit-il en désignant le Visiteur, plus la faille grandissait.

_Et si je le touches ?

_Comment ça ?

_Ben... si je le frôle, si je lui colle une baffe ou lui serre juste la main ? La faille serait grande à quel point ?

_Elle ne serait pas grande, dit Henry en se mordant la lèvre. Elle... se déchirerait en toi et tu éclaterais, provoquant...

_Quoi, dit le Visiteur. Une explosion ?

_Non.

_Une grosse bombe ?

_Non.

_Une bombe nucléaire ? Dit-elle, blanche.

_Non, fit Henry d'une voix grave.

_Quoi la fin du monde c'est ça ?! Cria le Visiteur, hystérique.

_Non, fit Henry dans un murmure.

Les regards du Visiteur et de la jeune fille se croisèrent.

« Le big bang, dit Henry. Si vous vous touchez, vous créerez un deuxième big bang. »