Ohayo mina !

Désolée pour le retard, mille et une choses à faire. Ouais, même Harlem est à la bourre ! Aure-mi, tes deadline peuvent être moins pires que les miennes, tu vois ?!
Bon, je vois que beaucoup d'entre vous ont deviné pas mal de trucs, c'est très bien, mais je vois aussi à vos réactions et "espérances" que... hé bien, comment dire ça poliment... ouais, vous allez littéralement me défoncer quand on sera à la fin. J'en suis tellement navrée d'avance. J'épongerai ma dette en disparaissant de FF pendant quelques semaines, le temps de me faire oublier...

BREF. J'ai eu des reviews retardataires, j'y répondrai la semaine à venir ^^ Merci de toujours prendre le temps de m'écrire, c'est le meilleur des salaires que vous puissiez me donner !

Sur ce,

Enjoy it !


« Pour certains, s'acharner rend fort,
mais parfois lâcher prise est préférable. »
Herman Heese

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POV Bonney :

- Rappelle-moi pourquoi je suis ici… ? grogne Zoro en traversant la route, sur mes talons.

- Tu as parié, tu as perdu, souris-je en entrant dans la première boutique qui vient. T'es mon larbin pour une journée, alors tu vas devoir prendre ton mal en patience… il est à peine quinze heures.

J'entends son gémissement de détresse, derrière moi, et je me retiens de toutes mes forces de ne pas me foutre de lui. Un vrai martyr. Il a vraiment pas de bol, parce qu'aujourd'hui, je refais ma garde-robe. La plupart de mes fringues prennent cher au fil du temps passé en atelier, et les derniers n'ont pas résisté à sa rénovation l'été dernier. Bon, en réalité, je ne vais pas en avoir pour plus d'une heure ou deux, grand maximum, mais je veux lui faire croire que j'ai l'intention de le traîner dans une session shopping interminable. Le pauvre a déjà droit aux regards compatissants des autres clients qui se trouvent dans la même situation que lui…

Je passe dans les rayons en attrapant des fringues ci et là, pour les fourrer dans les bras de Zoro qui ne tarde pas à devoir lever le menton pour pouvoir y voir quelque chose.
Je slalome entre les indécis pour rejoindre une cabine d'essayage et entraîne mon porteur jusqu'à la première chaise venue où il se laisse tomber dans un grondement sourd, déjà éreinté par cette séance de sport imprévu.

- Sois sage, souris-je, encore, en tirant le rideau derrière moi.

Je me débarrasse de mes vêtements et tends le bras dans le vide : Zoro choisit pour moi et me donne le premier article qui lui tombe sous la main. J'enfile jean et tee-shirt, regarde mon reflet avant de me détourner et d'écarter le rideau pour avoir l'avis de mon esclave du jour.

- Ça l'fait, commente-t-il après m'avoir balayée des yeux pendant quelques secondes.

Je referme et récupère une autre tenue, plus légère, pratique pour travailler chez moi.

- Hé, Bonney… ?

- Ouaip'.

- … pourquoi tu me laisses te voir… ?

Hhnn, bonne question. À laquelle je dois réfléchir longuement avant de lui formuler quelque chose de concret en guise de réponse. Le sujet est délicat, difficile à aborder pour lui comme pour moi, mais mérite d'être soulevé, surtout à cet instant.
J'ai appris à vivre avec un père exigeant, qui tenait aussi le rôle de mari jaloux et excessif. C'est lui qui choisissait les vêtements de ma mère, et les miens à partir d'un certain moment. J'avais mes habits d'école, sur lesquels il n'avait presque pas de mainmise, mais le reste du temps, il fallait que tout ça plaise à celui qui régissait ma vie.

Quand il n'était pas ivre dès le réveil, j'avais droit à une inspection en règle, à grands renforts de commentaires désobligeants et injustes – non, une fillette de 10 ans qui met une jupe au-dessus du genou en plein mois de juin n'est pas une traînée, elle veut juste ne pas crever de chaud.
Maintenant, je peux porter ce que je veux, dans mon propre appartement, sans m'en prendre plein la poire ; pour sortir, c'est encore une autre histoire, mais je gère l'excès de compliments déplacés qu'on me balance dans la rue – lot commun de beaucoup de femmes, mais j'ai du répondant : ces idiots-là ne m'impressionnent pas.

- … mon père voulait toujours vérifier ce que je portais. Je crois qu'on ne se débarrasse pas de ses mauvaises habitudes, ajouté-je après un silence. Et puis, tu dis toujours que j'ai un goût douteux pour m'habiller, alors au moins, j'ai ton avis.

- Ben, justement, j'aurais plutôt pensé que tu ne voudrais plus d'un mec dans ton périmètre pendant que tu choisis tes fringues.

- J'ai confiance en toi plus qu'en n'importe qui. Si je commence à douter de toi, j'imagine même pas les répercussions que ça aurait sur le reste.

J'ouvre le rideau, Zoro secoue la tête en désignant le haut que je porte – un point pour lui, ça fait un peu trop mémé. Je referme et nos échanges de vêtements reprennent, toujours sans avoir besoin de mots.
Certains des vêtements me font penser à ceux que ma mère portait, et j'ai un sourire nostalgique en me regardant dans le miroir. J'aurais aimé lui ressembler davantage, mais je n'ai pas vraiment ses formes – par un quelconque miracle, je n'ai pas non plus hérité du physique de mon père. J'en ai assez soupé comme ça, ce n'est pas pour en rajouter une couche en croyant voir des ressemblances avec cet homme que je hais.

- Et avec ton modèle, ça va… ? lance Zoro d'un air trop détaché pour que ça soit anodin.

- Très bien.

… un peu trop sec et précipité pour être naturel ; décidément, lui et moi, on est trop nuls pour des faux-semblants. Il ne relève pas, dans l'immédiat, mais je me doute que je ne vais pas passer éternellement entre les mailles du filet…

- … sûre… ?

- T'es lourd.

- À peine. Te fais pas prier, crache ton venin, c'est pas comme si t'avais pas l'habitude de dire du mal de lui, raille-t-il.

Je voudrais pouvoir lui dire que je ne peux toujours pas le piffrer, que voir sa tête me file de l'urticaire et que sa présence m'est insupportable, mais ce serait mentir.

J'ai eu le temps d'enchaîner 3 séances supplémentaires depuis ce jour où lui et moi avons eu notre petite explication, et notre relation s'est améliorée, clairement. J'essaye de ne plus lui en vouloir, et lui ne me provoque plus. Ce n'est pas pour autant qu'on a de longues conversations, mais nos échanges sont polis, voire cordiaux, et l'ambiance est bien meilleure ; je rechigne moins à dessiner et appréhende moins quand vient l'heure d'une séance de pose.
De mon côté, je passe toujours mon temps à me poser mille et une questions sur lui, et du sien, il a toujours l'air parti dans ses pensées étonnamment profondes, presque à croire qu'il n'est plus là.

- … non, vraiment, ça va. C'est… bizarre, mais ça va.

- Plus bizarre que son maquillage et son vernis… ? sourit-il, un air retord sur le visage.

- Plus, ouais. J'arrive pas à expliquer.

Souvent, quand je le regarde, je retrouve cette impression de déjà-vu qui me perturbe. Je sais bien que ce n'est que le résultat d'une petite réaction chimique induite par un lag de mon cerveau, mais je n'éprouve cette sensation qu'avec Law.
J'ai laissé tomber d'éventuelles investigations, faute de temps et de motivation, ou alors, il va seulement falloir que je mette de côté ma fierté et que je lui demande si, lui et moi, on s'est déjà connus par le passé.

- … il te met mal à l'aise… ? tente Zoro entre deux ouvertures de rideau.

- Non, c'est pas ça. Il dégage un truc différent, presque… familier. Tu vois… ?

- Genre, un camarade de classe ?

- Nan, je pense pas. C'est même pas comme si je l'avais déjà croisé, c'est… plus profond que ça. Plutôt… comme s'il avait toujours été là.

Je me suis peut-être complètement habituée à lui, en fait ; d'où ce sentiment étrange de sécurité quand je suis avec lui. Je ne me sens absolument pas menacée en sa présence, au contraire, Law réveille en moi une colère refoulée que j'exorcise à coups de créativité – bref, rien de nocif dans nos rapports, sauf quand il a le malheur de me rappeler mon père ; mais ça, c'est indépendant de sa volonté, même Zoro met les pieds dans le plat malgré lui très régulièrement.

- C'est le coup de foudre ? se moque ce crétin en haussant les sourcils, suggestif.

Je lui flanque un coup de pied rageur et il s'étouffe en virant au rouge pétant, en agrippant son tibia pour ramener sa jambe à lui.

Jamais.
Jamais je pourrai être amoureuse d'un homme.

D'autant plus si je ne le connais pas. Le seul à qui je fais assez confiance pour me remettre à lui à ce point, c'est Zoro. Je ne suis sortie qu'avec des filles, et il n'y a aucune raison pour que ça change. Je sais qu'en faisant ça, je ne me donne qu'une solution alternative, que je ne règle pas le problème de fond, mais c'est plus fort que moi : les mecs, je les aime sur une toile ou en tant qu'ami, rien de plus.

- Il est hors de question, t'entends ça Zoro ?, hors de question que je tombe amoureuse. Et ton coup de foudre, j'y crois pas une seule seconde.

- Tu sais, tu t'es toujours mis des barrières dans tes relations, peut-être qu'à force de te brider comme ça, tu passes à côté de quelque chose, explique-t-il sans cesser de masser sa jambe douloureuse.

- Ma mère était profondément amoureuse de mon père, marmonné-je. Elle a tout sacrifié pour lui et sans autre motif que l'amour sincère. Ça l'a complètement détruite, et je refuse de me faire briser encore une fois, ou de subir ce qu'elle a subi.

Il paraît que les victimes font les meilleurs bourreaux ; si c'est pour m'amouracher de quelqu'un et n'en tirer que des désillusions, j'aime autant m'abstenir, et de mon côté, je n'ai pas non plus envie de devenir le même monstre que mon père. De la même manière, je refuse de devenir dépendante de quelqu'un, de ressentir quelque chose d'aussi dévorant si c'est pour mieux plonger et être incapable de sortir d'une relation, aussi toxique soit-elle.
Je ne peux pas non plus dire que je n'ai jamais eu de sentiments pour qui que ce soit ; mais je me suis toujours évertuée à mettre ça de côté ou à mettre fin au couple dès que je commençais à trop m'attacher.

- Je suis désolé que les choses se passent pas comme tu voudrais, soupire Zoro en jouant avec le cordon d'un vêtement pas encore essayé. Je voudrais que tu trouves une manière définitive de te sortir de ça, mais… j'ai conscience que c'est pas pour demain.

- Ça t'apporterait quoi, que je sois capable de me caser durablement ?

- … beaucoup de choses, murmure-t-il en me jaugeant de ses yeux clairs.

Malheureusement pour lui, ce n'est pas prévu au programme, j'ai d'autres aspirations pour le moment, et m'éprendre d'un mec dont je ne sais rien ne fait pas partie de mes projets, à court, moyen et long terme.

- Sortir avec moi, ça t'intéresse pas ? lancé-je en passant la tête par le rideau après un instant de réflexion.

Il sourit et lève un poing fermé dans ma direction, avant de mimer une manivelle de sa main libre pour redresser lentement un majeur fièrement tendu.

- Tu sais, t'es tellement subtil comme mec, je crois que je saisis pas très bien, ricané-je.

- T'es chiante, débute-t-il en commençant une check-list sur ses doigts.

- OK.

- Tu ronfles.

Je lui jette un regard lourd – ce type concurrence la tronçonneuse de Leatherface, notamment quand il a bu, et il me fait des réflexions pour une chose sur laquelle je n'ai aucune emprise ? ça, c'était mesquin.

- Trouve autre chose.

- Tu rotes.

- Toi aussi.

- Ouais, mais sexisme oblige, t'es supposée être plus classe que moi. Assume d'être crado.

Je lui arrache un jean des bras et lui fais signe de continuer.
Je cède sur ça, mais il a intérêt à faire mieux.

- Tu coûtes trop cher au restau.

- Oh, pas mal. Vrai qu'une nana classique n'a pas besoin de 10 hamburgers XXL pour se mettre en condition avant le plat de résistance, raillé-je.

Il sourit et acquiesce, avant de reprendre son processus mental.
Laborieux, hein. On parle de Zoro, c'est pas l'ingénieur du siècle – comme moi, en fait.

- Alors… ? C'est tout ce que t'as en réserve ?

- T'es pas mon style de fille.

- Je connais même pas ton style de fille, Zoro, je t'ai jamais connu plus d'une nuit avec la même nana.

- Dernier argument, j'ai pas envie de me caser, j'ai bien autre chose à penser, et c'est pas mon genre de me mettre en couple parce que j'ai l'âge pour, conclut-il.

Aaah… ça, c'est une excellente raison, pile celle que j'attendais de lui ; il aperçoit mon sourire victorieux, se creuse les méninges pour retrouver le moment où il a mis les pieds dans le plat, et grogne quand il comprend où j'ai voulu en venir – oui, c'était le prendre en traître, mais malheureusement il faut bien que je trouve quelque chose…

- J'ai pas plus envie de me caser que toi, Zoro. C'est gentil de te préoccuper de moi, mais je suis une grande fille, tu sais… ?

- Le prends pas mal, mais l'expérience me prouve que même si t'es une grande fille, c'est pas vraiment le summum de la maturité dans ta tête question sentiments. Ça serait bien que ça change, justement.

J'ai déjà fait plusieurs fois le tour de la question, et je pense ne rien avoir de plus à dire que ce que je n'ai déjà dit ; concrètement, si je ne sors qu'avec des filles, c'est pour ne pas avoir à perdre encore plus avec un homme. Je n'ai pas l'impression que le temps fera que je tomberai amoureuse d'elles réellement ; en réalité, tout au fond de moi, bien dissimulé aux regards des autres, ce sont les hommes que j'aime. Tout m'attire chez eux, le corps, la voix, l'intellect… Je ne peux pas non plus prétendre que tout n'est que physique et que les filles me comblent plus que les garçons, parce que je n'en ai amené aucun dans mon lit, et que du sexe avec les filles ne me donne pas forcément de plaisir.

C'est une remise en question difficile, que je ne suis pas prête à faire, surtout pas quand je ne peux pas être arbitraire, pas quand quelqu'un de la trempe de Trafalgar Law vient bousculer ma vie de cette manière ; je suis encore trop dans l'émotionnel, trop à chaud pour pouvoir me construire un avis neutre.
Ce type m'encombre un peu trop la tête pour son propre bien, et pour le mien surtout. J'ai une foule de choses à penser, en ce moment, et j'ai autre chose à faire que de me préoccuper de ce gars qui m'empoisonne déjà la vie, à sa manière…

- J'aimerais changer de sujet.

- Je m'en serais douté. T'aimes pas mettre le nez là où ça t'arrange le moins, hein… ?

- Comme tout le monde, je présume, rétorqué-je. Tu me croyais différente des autres, peut-être ?

- Bonney… soupire-t-il.

Pas de « Bonney » qui tienne. Je peux pas laisser passer ça.
Même avec Zoro.
Surtout avec Zoro.

- La première, et même l'unique fois où j'ai essayé de faire quelque chose, j'avais dix ans, martelé-je. J'ai dit à la psy de l'école que mon père me frappait, et je lui ai montré à quoi ressemble un corps d'enfant en champ de bataille. Elle a fait venir mon père, seul avec elle, sans même voir ma mère ou me faire examiner. C'a duré un quart d'heure montre en main, et en sortant cet enfoiré l'a remercié de l'avoir prévenu de mon attitude, et qu'il était d'accord pour ma thérapie comportementale. La mienne. Pas la sienne. Ils voulaient savoir pourquoi je mentais. Ils me disaient que c'était grave, ce que je disais, que mon père pouvait avoir des ennuis à cause de mes mensonges. Ils voulaient savoir pourquoi je disais ça, pourquoi je voulais faire du mal à mon père, et surtout, que je faisais de la peine à ma mère en disant ça…

Zoro ne dit rien ; ses yeux me contemplent, attendant que je vide mon sac et que j'aille au bout de ma pensée ; moi, mes mains commencent à trembler, et le rideau de la cabine va sûrement en faire les frais.

- J'ai montré les bleus. Ils ont dit que c'était parce que je me battais dans la cour, qu'ils me voyaient me colleter souvent avec les autres enfants. J'étais une gosse de dix piges qui se faisait frapper à coups de pieds au fond d'un cagibi tous les soirs, et on me reprochait d'être violente à l'école… ? Tss. J'ai fini par les croire, en plus. J'ai fini par leur dire que non, mon père ne me punchait pas, qu'il était très, très, très gentil avec moi, que je faisais ça pour attirer l'attention sur mon égoïste situation de petite fille même un peu trop gâtée par un homme dépassé par mon comportement inacceptable. Et j'y ai cru, Zoro, murmuré-je, la gorge nouée. J'ai cru à tout ce que ces personnes ont pu me dire, ces personnes qui, comme tu le dis si bien, n'aiment pas mettre le nez là où ça les arrange le moins. Ils ont préféré fermer les yeux, et moi je me suis simplement dit que je le méritais.

Il garde le silence, et je décèle une certaine culpabilité dans ses yeux ; Zoro n'a fait ça que pour me donner un coup de pied virtuel au cul, mais quelque part au fond de moi, inévitablement, je suis blessée.
Je me rhabille et fourre toutes les fringues dans le panier, les arrache presque aux bras de Zoro qui se contente de baisser la tête en attendant que l'orage passe.
Si j'avais eu la moindre once de bonne humeur aujourd'hui, alors c'est déjà de l'histoire ancienne ; tout ce que je veux, c'est être seule, là, maintenant, tout de suite.

- Tu-

- J'te libère, marmonné-je en abandonnant le truc plein près de l'entrée des cabines, où le vendeur aura de quoi occuper une bonne partie de son aprèm.

- Il est que-

- J'ai envie de rentrer, le coupé-je sans égard en menant bon train à travers le magasin pour sortir dans l'après-midi maussade, à l'instar de mon humeur.

Zoro m'emboîte le pas mais je me retourne pour lui faire comprendre que sa marche s'arrête là.

- Rentrer seule, précisé-je.

- Je voulais pas te mettre les nerfs en pelote à ce point-là. Désolé, argumente-t-il en se grattant l'arrière de la tête – typiquement Zoro quand il est embarrassé.

- Et moi, j'ai vraiment pas envie de me prendre la tête avec toi. On se verra lundi, quand j'me serai calmée.

- … à lundi, alors, concède-t-il.

Il hésite, et je choisis pour lui en tournant les talons.
Je suis susceptible.
Tant pis.
Je ne veux pas d'une étreinte ou d'un baiser.
Je ne veux rien.
Juste… être seule.
Encore.

. . . . . . . . . .

.
POV Law :

Je pousse la porte du bar bondé et terriblement bruyant, et traverse la salle où des dizaines et des dizaines de corps se pressent dans un brouhaha de folie. Une grande silhouette attire mon regard et, du coin de l'œil, je cherche qui me hérisse autant le poil. Mes cheveux sont dressés sur ma nuque et cette réaction épidermique ne peut pas venir de cinquante choses différentes.

Mes yeux croisent ceux de ma mère, assise à une table loin de la fenêtre, et un goût de sang m'emplit la bouche alors que je me mords les joues, poings serrés dans mes poches. Je me détourne et sens son regard sur ma nuque pendant que je fends la foule, en direction du fond plongé dans la pénombre des lumières tamisées de rouge, où je trouve une alcôve aux rideaux entrouverts. Je me faufile jusqu'à l'endroit qui m'est tout désigné et me glisse dans l'ouverture, tirant la tenture derrière moi pour nous couper du monde, de la vision des autres et d'oreilles indiscrètes.

- Bonsoir, Law…

- Salut, papa, murmuré-je en croisant les jambes, prenant le cocktail posé face à moi. Merci pour la boisson.

- Comme si ça allait me ruiner, ricane-t-il en s'installant plus confortablement dans la banquette. Tu as vu ta mère… ?

- Pardon ? Tu as dit quelque chose ? Pas bien entendu, raillé-je avant de siroter mon verre, mes yeux plongés dans les siens dans une attitude de défi absolument insultante mais parfaitement claire.

- Message reçu, acquiesce-t-il. Alors… ta petite histore avance ? J'ai entendu dire que tu avais du fil à retordre…

Je sais parfaitement sur quel terrain il veut m'emmener, mais je ne sais pas encore quel jeu jouer. Mon père ne me prendra pas en traître, ce n'est pas son genre, surtout envers moi, il veut simplement savoir où j'en suis. Je décèle presque une note d'inquiétude dans sa voix.
Je sais parfaitement ce que ça cache, et je n'ai pas l'intention de me mettre à flipper aussi.

- Rien d'insurmontable. La demoiselle est simplement un niveau au-dessus des autres… où serait le challenge, sinon… ?

- Law…

- Tu penses que je vais échouer ? le coupé-je en reposant mon verre un peu brutalement sur la table, penché vers lui.

Mon père pince les lèvres, ses sourcils se froncent derrière ses lunettes teintées. Je m'exhorte au calme et me rassois dans mon siège, en baissant les yeux vers mes ongles qui me paraissent soudainement extrêmement intéressants. Avec un soupir caverneux, il se frotte le visage, semblant vouloir se remettre les idées en place ; à lui aussi, je donne du fil à retordre, mais c'est loin d'être nouveau…

- Je vais réussir. J'ai juste besoin de temps, tu sais aussi bien que moi que Rome ne s'est pas faite en un jour…

- Oh, ce n'est pas à moi que tu dois rendre des comptes, Law, murmure-t-il, la voix grave.

- Il trépigne ?

- … il s'impatiente. Nuance.

- Marrant qu'un homme de sa condition soit si pressé.

Il sourit, réprime un rire nerveux et reprend son sérieux, un minimum, avant de tendre le bras pour ébouriffer mes cheveux. Je grogne que je n'ai plus l'âge d'avoir droit à ce genre d'attentions, mais il a l'air de pas mal s'en balancer.

Comme d'habitude.

- Plus sérieusement, Law, fais attention. D'accord pour Rome, mais dis-toi que le temps, c'est de l'argent, et que quelqu'un ici aime rentabiliser les jetons qu'il mise. Et toi, tu ne devrais pas miser sur une patience qui a ses limites. Pas d'échec possible.

- Je n'échouerai pas. Et la prochaine fois, compte sur moi pour faire ça dans les règles de l'art.

- J'ai toujours eu confiance en toi. Ça ne changera pas. Je crois pleinement en tes capacités, tu le sais.

Je sais surtout que beaucoup rêvent de me voir me planter. Qu'ils attendent ma chute et qu'ils la souhaitent longue et douloureuse. Je ne ferai ce plaisir à personne, pas même à cette femme qui m'a donné la vie et qui se fiche pas mal de mon sort.
Je vais leur prouver, à tous, ce que je vaux. Et pour un court instant, je me retrouve à affronter les mêmes appréhensions que Bonney, cette volonté qu'elle a de prouver au monde l'utilité de son existence est juste… hautement admirable.
Je poursuis le même but, mais avec des desseins bien différents.
Elle veut s'élever au-dessus de tout ça, comme moi.

- Ta mansuétude me touche.

Mon père me contemple toujours, et j'ai l'impression qu'il pèse chacun des mots qui sont sur le point de sortir de ses lèvres.

Son attention dévie légèrement, par-dessus mon épaule, et je devine à son expression qu'il est focalisé sur ma mère, qui doit certainement partir.
Il perd son temps.
Il l'a toujours su, et ça ne l'a jamais empêché de l'aimer profondément, même si elle ne lui a jamais rendu cet amour ; oh, si elle le lui a rendu, tout compte fait, au sens littéral du terme. Elle m'a abandonné et l'a laissé s'occuper de moi, alors qu'il avait, au bas mot, largement autre chose à foutre avec tout ce qu'il avait à gérer, a contrario d'elle.

Je suis tout ce qui reste de cette nuit où mes parents se sont aimés, et savoir que mon père la voit vivre chaque jour en moi est la seule et unique raison qui pourrait me pousser à baisser les bras, et me laisser mourir pour ne plus lui infliger ça.
Mourir pour satisfaire ma mère, et mourir pour soulager mon père d'une pâle copie d'un visage qu'il ne pourra plus jamais toucher.

- … tu sais… quand on me demande si tu es encore capable d'aimer quelque chose… j'hésite toujours à répondre, murmuré-je.

- Tu ne devrais pas. Un « non » suffirait amplement, soupire-t-il en caressant le bord de son verre du bout de l'index.

- Ça serait mentir.

- Ce n'est pas un péché capital.

- Je suis beaucoup de choses, Papa, mais tu sais aussi bien que moi que je ne mens jamais, souris-je, railleur.

- Je t'accorde le point.

Mon portable vibre, dans ma poche, et j'y jette un regard par réflexe ; un sourire étire mes lèvres, bêtement, quand je vois qui est l'expéditeur, et mon père toussote, de l'autre côté de la table.

- … quoi ? marmonné-je en prenant quelques secondes pour répondre.

- … essaye de ne pas commettre les mêmes erreurs qu'avant, Law.

- Qu'est-ce que tu entends par erreurs… ?

Il doit percevoir l'agacement dans ma voix, parce que son expression semble s'assombrir un peu plus.
Oh, comme si ça allait m'impressionner…

- Cette histoire, avec lui, ponctue-t-il en désignant mon téléphone d'un geste du menton. Je sais que ça fait un moment, maintenant, mais tu devrais… faire attention. Ça t'a coûté beaucoup plus que tu ne l'avais prévu au départ, et ça t'a porté un préjudice dont tu payes encore le prix.

- Il en valait largement la peine.

- … et cette fille, elle en vaut la peine aussi… ? susurre-t-il.

Je serre les dents et mes muscles se tendent pour retenir un geste d'humeur qui ne sied ni à l'endroit, ni au moment.

- Ils n'ont rien à voir l'un avec l'autre, craché-je. N'essaye même pas de les mettre au même niveau, il y a tout un monde entre eux. Toi comme moi, on le sait très bien.

Je me lève, quittant ma place sous le regard sombre de mon père.
Il hésite, et je choisis pour lui en tournant les talons.
Je ne veux pas d'une étreinte ou d'un baiser.
Je ne veux rien.
Juste… être seul.
Encore.

« Un proverbe chinois dit : Autour d'une table de jeu il n'y a ni père, ni fils. »

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À vendredi prochain, tout le monde ! :)