Au cou de John, la veine se gonfle et palpite, bleue.

Sur sa feuille, le long de la rigole au relief inversé, non pas creux mais plein, il écrit « bleu ». Les veines sont des ruisseaux, qui, courant sous la surface, ne l'évident pas mais la bombent. L'animal édaphique, lombric ou taupe, qui vit sous le lit de la rivière, s'étonne, dans sa lente progression, de voir ainsi son élément naturel barrer par une tubulure gargouillante dont le contenu et la nécessité lui restent étrangers. Que sait-il, que ne peuvent lui apprendre les quelques bribes glanées lors de ses rares incursions dans notre monde, des paysages que nous voyons ? L'extérieur, habituel à nos yeux, est pour lui un mystère, et les cours d'eau qui ravinent, et les fleuves, minuscules ruts en leur source puis amples deltas en leur fin, qui installent et déploient des vallées profondes, excavant la roche et brutalisant les montagnes, et le vent qui érode, déplaçant le sol, l'emportant grain après grain dans un long travail de sape ou le malmenant par des éboulis provoqués dans une rage colérique, et les arbres qui, pour se tendre vers le ciel et projeter au soleil leur feuillage fractal, sondent et fouillent la terre de leurs vilaines racines. Le monde, tel que nous le voyons, est pour l'organisme souterrain et aveugle, une réalité compacte, dont les mouvements et leurs causes actives, les forces, patientes ou brusques qui l'animent, ne sont perçus que par leurs effets, répercutions tempérées ou durables qui modifient le sous-sol. L'œil sous la terre ne comprend pas ce qui se trame au-dessus de lui. Par un changement de point de vue, l'extérieur et ses renouvellements incessants devient un intérieur indéchiffrable. Comme un lombric ignorant, nous sommes, devant un corps aimé et désiré, interdits : les paysages et leur géographie changeante sont masqués, la peau est un sol qui migre mais qui reste silencieux sur ce qui le meut.

Ainsi Sherlock, devant le corps de John, se perçoit enterré, l'horizon est à l'intérieur mais l'accès en est condamné.

La peau n'est ni lisse, ni tendre, elle est imparfaite, et ce ne sont pas seulement les pores dilatés sous l'effet de la chaleur qui en altèrent l'aspect. Des microsillons, inscriptions cutanées de mouvements répétés et de torsions, strient l'épiderme. Sur les vaguelettes, zigzags aux arrêts arbitraires, il écrit « brun ». Des rougeurs aussi, petits boutons inflammés aux bords dentelés ou plaques plus larges aux contours hasardeux, dues à la friction du col de la chemise qui irrite ou au feu du rasoir, marbrent l'épiderme. Sur ces formes dont la précision du tracé ne s'explique pas, valables en cet instant, remplacées par d'autres, tout aussi inexplicables, dans les minutes qui suivront, il écrit « rouge », « rose », « blanc ».

Assis sur un banc, tourné vers le médecin installé à sa gauche, Sherlock, son calepin entre les mains, dessine le cou de John. La peau, en plus d'être le témoin intime des soubresauts infimes de la chair, se tend, écran souple où s'échouent les ombres et les lumières de ce qui l'entoure. Sur ce drap vivant, pas plus large que deux paumes mises côte à côte, les flammes du four auquel ils font face, se reflètent et dansent. Sur les langues à la moiteur sèche, il écrit « jaune », « orange ».

Dans l'atelier de Stephano, souffleur de verre et ami de Sherlock, l'attention de John est sollicitée à deux endroits et le peintre, pourtant concentré sur son travail, ne se départit pas d'un petit sourire de voir ainsi le regard du médecin aller et venir, devant lui pour suivre la démonstration experte de Stephano, à ses côtés pour guetter l'évolution du dessin de Sherlock.

La paraison, petite boule de verre en fusion, rougeoyante en son cœur, est sortie de la fournaise et Stephano la brandit au bout de sa canne. Comme on le ferait avec un cor que l'on pointe vers le haut, Stephano porte sa bouche à l'autre extrémité de la canne et souffle, la paraison enfle, se gonfle d'air. Par des mouvements rotatifs et rapides, dont le but est de soumettre uniformément la matière à la gravité, la surface du verre est régularisée puis l'artisan dépose la masse encore indistincte sur le marbre, l'étire avec des fers, le corps du vase apparaît. Stephano souffle encore, le volume s'agrandit. La pâte molle est manipulée, rognée, découpée à l'aide de ciseaux, la collerette du vase se profile, marguerite transparente aux pétales arrondis et mous.

John regarde, admiratif devant la technicité et le savoir-faire. Il a croisé ses jambes et sur ses genoux, ses mains inactives reposent, l'une sur l'autre. Il fait très chaud dans l'atelier où Stephano, sur la demande de Sherlock, a accepté de faire pour eux seuls une démonstration privée, et John a retiré son chapeau. C'est une espèce de panama, en fibre naturelle très fine, fabriqué sans doute en Italie, dont la calotte déformée porte l'empreinte d'autres têtes, assez vieux, que John a dit avoir acheté chez un antiquaire. Le ruban noir qui aurait dû rester sobrement collé tombe et ses extrémités s'effilochent. Avec ce chapeau, John ressemble plus à une demoiselle aux champs qu'à un monsieur bien mis.

Sur le vaporetto bondé qui les conduisait à Murano, ils s'étaient installés à l'arrière, évitant ainsi la foule de touristes qui se massait à l'avant du bateau. Accoudé au bastingage, John a regardé l'hélice qui fouettait l'eau, Venise qui s'éloignait. Sous les saccades du vent, il a retenu son chapeau d'une main et l'air en battait les bords souples qui ployaient. Ce chapeau qui se voulait digne, emblématique d'une certaine position sociale, que John avait basculé sur sa nuque pour mieux voir, prenait dans sa mobilité follette l'allure d'une capeline dont on craint qu'elle ne s'envole. Le petit ruban, depuis longtemps évadé de sa place initiale, virevoltait comme un cerf-volant à la ficelle trop courte. Sur les tempes et les joues de John, ces battements incessants et frivoles dessinaient des ombres dansantes, et les cheveux dont quelques mèches dépassaient sous la paille, changeaient de couleur au gré de leur exposition, cendrés quand le soleil ne les atteignait pas, brillants soudain et dorés sous la visée d'un rayon. Malgré le bruit assourdissant du moteur et le brouhaha des passagers, Sherlock pouvait entendre le claquement de la paille que le vent cinglait. Ce n'était pas un claquement sec et abrupt dont chaque répétition aurait formé un son isolé, identique aux précédents, c'était un claquement continu, désordonné, chuintant, mélopée aérienne et désinvolte. Les choses au contact de John se dévient et se courbent, ne suivent pas le cours pour lequel elles sont prévues, que le médecin lui-même prévoit, elles se cabrent et se déportent et la grâce, qui ne survient pas aisément, se détache alors, inattendue, du trivial.

Le ciel était d'un bleu moelleux et gourmand, tirant sur le myosotis, où frisaient pour le seul divertissement des yeux, de petits nuages au blanc propret. Sur l'émeraude sombre de la lagune, que zébraient les crêtes argentées des vagues paresseuses nées dans le sillage du bateau, se dressait le campanile. Tout n'était que lignes, même les îles dont la platitude sinueuse bordait l'horizon et dans cet écheveau démêlé, comme dans un écrin, se déposait la rondeur charmeuse de John.

Alors Sherlock a tiré son calepin de sa besace et le calant contre lui, il a fait quelques croquis : les doigts de John noyés dans une écume de paille. Le voyant faire, John s'est retourné, a posé son index sur la tranche du calepin pour l'abaisser, a souri en regardant les dessins. Cette grâce, qu'à d'autres moments, il aurait retenue, vigilant dans ses expressions, s'échappait de lui parce qu'il le voulait. Devant cette plénitude assumée, comme une eau dont les digues ont sauté, expérimente sa force, déborde les volumes dans lesquels elle était contenue, explore les failles et les interstices jusque-là interdits, le cœur de Sherlock s'est empli de gratitude. Une gratitude à l'adresse diffuse, qui ou quoi aurait-il pu remercier pour ce cadeau qu'était John, son bonheur visible, son sentiment avoué ? Parfois, devant les beautés du monde, il arrive à Sherlock de se sentir redevable. C'est assez rare car aux évidences il préfère les mystères qu'il faut révéler mais, dans ces instants uniques, il se fait humble et modestement redevient l'enfant qu'il était, qui apprenait à dessiner, et se contente alors de représenter simplement ce qu'il voit. Sur son calepin, il a dessiné le nez de John, la bouche de John, les oreilles de John, sans les relier entre eux, ce n'était pas un portrait, c'était une accumulation de trésors.

De la coquetterie du chapeau, du sourire naïf et content de John, de la courbure de son corps, de l'arc nonchalant de son bras, de leur plaisir conjoint et muet à éprouver ensemble le bleu, le vert, le blanc et le vent, de l'envie même de Sherlock à en garder la trace, les dessins du peintre seraient le souvenir.

La foule qui s'extasiait sur le même paysage ne les dérangeait pas et des enfants, qui couraient sur le pont, jetaient aux mouettes les restes de leur déjeuner.

En face d'eux, sous l'avancée du toit plat du bateau, se tenait un jeune couple, enlacé. John, longuement les a regardés. Il a regardé les mains entremêlées, les caresses à la limite de la pudeur, les baisers échangés, toute cette affection affichée, dont le monde autorise l'expression publique, qui n'offusque personne et qui attendrit parfois. Et plus encore cette fronde éhontée à se croire légitimes, à ne pas se poser de question, à considérer même que ce sont les autres dont la présence empêche une investigation mutuelle plus poussée qui sont inopportuns. Sherlock a suspendu ses croquis et a vu passer dans les yeux de John une frustration blessée, un risque, une envie.

Puis John s'est tourné vers lui, a murmuré tout bas.

« Quoi ? », a demandé Sherlock qui n'avait rien entendu.

John lui a fait signe de se pencher et, à son oreille, a répété : « je voudrais t'embrasser. »

« Cela serait diablement imprudent ! a répondu Sherlock en se relevant.

- Je sais, je ne suis pas idiot. »

Mais John, peu enclin à la résignation, a glissé son bras le long du bastingage, dans le dos de Sherlock, amorce d'une étreinte possessive. Et Sherlock, complice, irraisonnablement fier, s'est rapproché de lui.

Il ne s'est jamais soucié dans ses aventures passées de savoir ce qu'il était autorisé à montrer. Car, à l'évidence, il n'y avait rien qu'il eût envie de montrer. Il sait séduire, et les stratagèmes mis en place, appris et répétés, perceptibles uniquement par des yeux attentifs, plus explicites en des endroits à la sécurité assurée, lui ont toujours permis d'arriver à ses fins. Une fois son but atteint et son béguin consommé, il semble à Sherlock qu'il ne s'est jamais caché de ses attachements passagers. La liste de ses amants, à défaut d'être célèbre, est connue. Mais l'expression d'une affection sincère, l'épanchement d'une tendresse, se sont limités à une main sur une épaule, un baiser sur une tempe, le rapprochement un peu serré d'un autre corps, et toujours en des endroits dont l'entourage était bienveillant, vernissages, ateliers, galeries d'art. Sherlock n'a jamais cherché à montrer plus, ses démonstrations étant à proportion de ses sentiments. S'il n'a pas souffert, ce n'est pas parce qu'il n'a pas lutté, c'est parce qu'il n'y a rien eu pour quoi il aurait dû lutter. Ainsi le monde est à géométrie variable, petit et clos, suffisant pour que s'y exprimât la modestie de ses émois alors qu'il le croyait immense, soudain douloureusement vaste et brutalement inhospitalier, resserrant autour de lui et de John une clôture étroite, inhibant leurs gestes. Sherlock s'était cru maître de tout, il découvrait qu'il était parqué. Sur le pont du vaporetto, éprouvant aux côtés de John l'impossibilité de leur envahissement, le déploiement interdit de leur amour, il a compris ce à quoi il n'avait pas droit. Révolté, il aurait voulu embrasser John à pleine bouche mais la volonté et le courage ne faisant pas tout, surtout pour ceux qui ne tiennent pas à être des martyres, il s'est résigné, se contentant, dans un sourire triste, de poser une main sur la poitrine de John.

« Ça n'est pas grave, a dit celui-ci, on a qu'à dire qu'on n'est pas démonstratif. »

En face d'eux, la jeune femme les a regardés, a chuchoté quelques mots à son ami qui a gloussé.

C'était insupportable, et Sherlock a senti, dans son dos, le poing de John se contracter.

La délicatesse de leur amour, leur tendresse partagée, la complexité du lien qui se tissait entre eux et dont l'intensité annonçait une durabilité que Sherlock ne pouvait envisager autrement que certaine, follement épris comme il ne l'avait jamais été, tout ceci ne s'accorderait jamais parfaitement avec l'harmonie du monde, qu'ils méritaient cependant, et il faudrait veiller constamment à coudre des sutures qui ne fussent pas trop apparentes. Cette injustice qui le blessait, dont la contrainte en s'exerçant sur John abimait la joie nouvelle et le blessait davantage, a fait bouillir en lui une rage viscérale. Si certaines choses, aussi élémentaires que des baisers, leur étaient interdites, il ne lui était pas interdit de peindre. Il a repensé au Caravage qui avait fait de son amant chéri le plus bel ange et il a décidé de peindre John encore et encore jusqu'à en recouvrir la terre tout entière, jusqu'à en étouffer les voix moqueuses, jusqu'à en aveugler les regards haineux. C'était un mensonge, le monde n'appartenait ni aux médiocres ni aux imbus qui se l'allouaient d'une main exclusive et faisaient régner leurs lois infâmes, il était à lui et à John, qui en connaissaient le prix. La guerre était déclarée.

Le reste du trajet s'est transformé en calvaire. Les cris des enfants, pépiements joueurs, stridaient à ses oreilles et la vulgarité des passagers, fadeur des visages, laideur des vêtements et des postures, noyait son regard. Il aurait fallu nettoyer tout ça d'un jet d'eau salvateur. John ne souriait plus et Sherlock a rangé son calepin à dessins.

Enfin, après une attente interminable, le vaporetto accostait et Sherlock, tirant John par la manche, a fendu cette foule immonde et qu'il détestait. Il a couru sur le quai et John, d'abord récalcitrant et perdu, s'est soumis et a couru avec lui. Dans la première ruelle qu'ils ont croisée, ils se sont engagés et, colérique au point d'enfoncer des portes, il en a forcé une d'un coup d'épaule. Dans un hangar à bateaux où trainaient sous une charpente métallique de vieux moteurs rouillés et des jerricanes d'essence, il a plaqué John contre un mur. Jetant sa besace au sol et mettant ses mains partout, il a dit férocement : « Embrasse-moi, embrasse-moi. Contre les imbéciles, embrasse-moi. »

Alors John, échevelé et essoufflé, ayant compris, ses yeux s'illuminant de la même rage, a répondu : « d'accord, d'accord, tout ce que tu veux… »

Leurs bouches étaient sèches et leurs haleines courtes, ils se sont embrassés durement, en se faisant mal, lèvres mordues et dents cognantes, brandissant leur baiser comme d'autres brandissent un drapeau furieux et sanglant. Puis John, plus intelligent que Sherlock, apaisant sa colère, amenuisant sa vindicte, a caressé doucement la nuque qu'il maintenait baissée, a clos sa bouche, a répondu aux coups de langue acharnés et désespérés de Sherlock par des picorements respectueux.

Sherlock, encore irascible et exaspéré, a empoigné l'entrejambe du médecin.

« Non, John, pas comme ça, pas maintenant. »

John, d'une main sûre et consolante a défait la main qui le tenait, l'a portée à son cœur et, sur son épaule, a basculé la tête brune.

« Si, justement Sherlock, comme ça, comme ça… on n'est pas obligé d'être nous-mêmes des champs de bataille. »

Alors Sherlock, vaincu, a enfoui son nez dans le col de la chemise qu'il écartait d'un doigt, a respiré cette odeur qu'il chérissait déjà, aurait voulu s'y fondre et disparaître. De toutes ses forces, il tenait éloignée sa colère fulminante que l'impression d'être sali par les autres pouvait rallumer. John, de ses bras refermés, le serrait contre lui. Il a compris qu'il n'était pas seul et sur la peau blonde, il a mis un baiser dévoué.

« Tout ce qu'on t'a pris, je vais te le rendre, a-t-il dit, ravalant le sanglot qui montait dans sa gorge.

- Je n'en ai pas besoin, Sherlock. Je ne suis pas malheureux. »

Cette sagesse, qui se voulait réconfortante, l'a confondu. Il a étouffé un cri dans le tissu de la chemise.

« Peu importe. Plus personne ne t'empêchera d'être toi. »

Fâché, John l'a repoussé, un peu, le maintenant toujours entre ses bras.

« Arrête d'être dramatique. Je vais bien. Ce que j'ai avec toi, ça me va. Je ne suis pas fou au point d'en demander plus.

- Mais John, tu ne peux pas, on ne peut pas …

- Chut, tais-toi maintenant, ou je me fâche pour de vrai. »

John l'a tiré à lui, autoritaire, un sourire doux étirant ses lèvres et ce sourire, vapeur liquoreuse aux vertus guérisseuses, a ébranlé Sherlock. Vraiment, c'était agaçant de n'être point si seul.

« Et tu crois que j'ai peur que toi ?

- Oui. »

Non, il n'avait pas peur de lui mais il a craint par un écart ou une insistance de le perdre. Absurde effroi qui nous fait honte et nous prend parfois quand, pour des broutilles, nous redoutons un éloignement injustifié.

Assez sûr de lui, de manière irritante, John a ramassé son chapeau tombé lors de l'étreinte et Sherlock, silencieux, a repris sa besace.

Le petit vase à la collerette fleurie rejoint sur le marbre un cheval miniature qui se cabre sur ses deux pattes arrière et s'équilibre grâce à l'appui de sa queue trop longue et un lion aux ailes nervurées. John, tout sourire, complimente Stephano et Sherlock traduit. Le médecin et le souffleur de verre se serrent la main.

« Je vais tout rapporter à Rosie, ça lui fera plaisir…, commence John.

- Tu ne peux pas, le coupe Sherlock.

- Pourquoi ? Je vais les payer.

- Non, John, tu ne peux les emporter maintenant. Il faut que le verre refroidisse lentement sinon il serait trop fragile. »

Effectivement, Stephano déplace les trois sculptures en verre et les dispose dans l'arche, four en briques accolé au four principal et dans lequel la température sera abaissée pendant plusieurs heures.

« Ah ! fait John déçu, en voyant le vase, le cheval et le lion disparaître.

- Je m'en occuperai si tu veux, propose Sherlock. Je te les rapporterai à Londres. »

Sur sa cuisse, le drap fuyait. John, d'une main appuyée sur le genou de Sherlock, maintenait sa jambe ouverte. Adducteurs étirés, rotule à plat, cheville tordue, la jambe de Sherlock, forcée et vulnérable, dont la posture artificielle et presque douloureuse résultait de la tutelle de la main de John qui plaquait le genou, creusait au centre du lit une béance qui ne s'ouvrait que sur la volonté du médecin à s'en voir maître. Cette volonté qui aurait pu se complaire dans la vision et la construction de sa toute-puissance, en insistant dans l'écrasement de la chair et la soumission ainsi conquise, comme une autorité s'appliquerait à faire ployer davantage des têtes déjà assujetties, ambitionnait aussi de n'être point égoïste, tel un souverain mécontent d'être seulement craint, aspire à être jugé généreux et bon et distribue pour ce faire ses largesses. Ainsi, par un soin attentif et réfléchi, John lâchait le genou et replaçait sur la cuisse tremblante le drap qui s'enfuyait. Pendant quelques secondes, d'un doigt négligent, il caressait le pli de l'aine en y faisant coulisser le tissu. Mais le genou de Sherlock, libéré et peu enclin à tenir seul une position qui n'était pas naturelle, remontait, et John, contrarié par cette rébellion, y apposait de nouveau sa main, basculant la jambe sur le lit. Par une asymétrie contingente et cocasse, l'autre jambe de Sherlock était libre, John y étant indifférent, et le peintre l'avait repliée, genou pointant vers le haut. De cette façon, la brèche qui s'ouvrait à droite, se refermait à gauche et, dans ce nid, John, accroupi, tenait d'une main le sexe de Sherlock qu'il glissait dans sa bouche.

La perfection étant souvent l'ennemi du bien, tous les efforts de John dont Sherlock était conscient, bâtissaient un édifice maladroit et bancal où son excitation s'éteignait. Ses sens qu'aurait dû saturer et déborder cette accumulation de sollicitations, l'autorité séductrice de John, la caresse fibreuse de son aine, les lèvres capteuses autour de lui, la butée profonde de la gorge, et dont le projet évident était la submersion, ses sens s'aiguisaient d'une lucidité déplaisante. L'application besogneuse et malhabile de John, dont la motivation était une dévotion sincère, était trop visible pour qu'il ne la vît pas. Par un juste retour devant tant de soin amoureux, il aurait voulu jouir, il a débandé. Se jugeant ingrat, il a compris que pour son plaisir propre, au spectacle de la tendresse de son amant, il préférait celui de son désir brutal et entier.

Insatisfait et fâché, John s'est relevé : « C'est presque vexant, je n'arrive à rien…

- C'est l'intention qui compte, a fait Sherlock en s'appuyant sur ses coudes.

- De me dire ça, c'est pire. »

Plus tôt, lorsqu'ils étaient revenus de la nuit des Giardini, lorsqu'ils étaient rentrés à l'appartement de Sherlock, John, ravi et grisé, l'avait embrassé longtemps et minutieusement, s'enroulant autour de lui, le dévêtant lentement, après avoir d'un coup de talon claqué la porte. Son aveu soudain et nocturne, la longue confession qui avait suivi au bord de la lagune n'avaient pas été, contrairement à ce à quoi aurait pu s'attendre Sherlock, les preuves d'une faiblesse qui hésitait à s'énoncer, brouillonne et sincère, mais la conquête d'un espace et la gradation d'un nouvel échelon dans la prise de risque. Ainsi, par ce pas en avant, qu'il l'avait fait vaciller avant qu'il ne fût fait, John s'était vu grandi, s'en était trouvé grandi, enivré par son courage et par son mépris de l'inconnu. Cependant, et Sherlock n'était pas dupe, John ne s'était pas avancé désarmé, nanti déjà de l'amour assuré de Sherlock et prémuni contre un refus. Il se glorifiait de la captation d'un terrain qui était déjà sien. Cruellement, la question restait suspendue : à quoi était prêt John qui, téméraire dans sa déclaration, avait eu la prudence de ne pas faire de promesses ? Rien n'était sûr encore et l'amour de l'un, parce qu'il était premier, nourrissait celui de l'autre. Mais Sherlock, patient et confiant, amoureux de son propre sentiment, fasciné par l'ampleur du pouvoir que John prenait sur lui, s'enorgueillissait d'offrir par son constance un rempart contre l'effritement de la passion dont il était l'objet. Il ne doutait plus désormais d'être aussi aimé, il doutait de la résistance de cet amour aux attaques. Aussi longtemps qu'il voudrait voir se confirmer leur échange et se déployer la force intraitable et enjôleuse de John, il devrait bâtir autour d'eux un dôme protecteur, transparent et invisible. La vestale, par sa foi, est finalement plus puissante que le soldat en armure. A elle seule, elle soutient les fondations du temple qui, s'il s'écroule, ne peut espérer de la part du soldat le moindre geste de défense.

« Tu n'as pas l'air si navré, a provoqué Sherlock en indiquant d'un coup de menton le sexe dur et droit et John.

- Oh bon sang ! a fait John, rougissant et honteux, mais tu m'excites tellement…

- Viens là. »

Au-dessus de sa tête, il a étiré un bras, accroissant sa longueur et sa docilité et, d'un doigt léger, il a tapoté un genou de John, lui intimant de le chevaucher, ce que John a fait en s'asseyant à califourchon sur sa cuisse. Puis John s'est allongé sur lui, déposant sur le ventre nu sa virilité qui ne faiblissait pas et que Sherlock a saisie. Cela resterait toujours une surprise, et il voulait qu'il en fût ainsi, que cette peau douce, chaude et gonflée pour lui. Et de ceci, de ce désir, il ne pouvait douter. Dans sa paume vide, John a posé la sienne, mêlant leurs doigts et, dans le creux de l'épaule, à la jointure du cou, là où batifolaient des mèches brunes, il a mis son visage, geignant et grognant des « Oh, oh… » impurs. Devant cet abandon assumé pour lequel aucune longue négociation n'avait été nécessaire, sous les ruades rythmiques et bruyantes de John qui ne s'inquiétait plus du plaisir de Sherlock, de le voir ainsi si fier et si fidèle à lui-même, le peintre a durci de nouveau et John, sentant contre lui ce feu reprendre, a retiré rapidement le préservatif, a poussé un « Oh, oh… » satisfait et vainqueur, et l'a branlé sans douceur. A leurs mains jointes, dans son dos, sous ses fesses, le drap frottait sa peau, se plissait et chuintait et, à chaque fois que John s'avançait plus avant pour pénétrer un peu plus son poing, le tissu, emporté par son genou, se ramassait, grossissait son pli, cognait son anus. L'orgasme a surgi, flèche accidentelle et déconcertante, dont l'intensité et la soudaineté l'ont terrassé, giflant convulsivement son cul, ses reins, sa queue. Un orgasme très long, le contraignant et se diffusant par vagues égales et successives, comme une extase destructrice. Mais John a parlé : « S'il te plaît, Sherlock, dis-moi que je te plais… dis-le moi… ». « Oui, oui, tu me plais, tu me plais », a-t-il répondu vivement, pour que se refermât aussitôt cette faille sur l'inquiétude de John, et qu'il ne voulait pas voir. Il a joui, et John ne pouvait pas se taire, « je te plais, je te plais… ». Il aurait voulu qu'il se tût, qu'il jouît aussi, qu'il ne gâchât pas ainsi son plaisir. Enfin, John l'a suivi, se répandant sans vergogne sur son ventre, a roulé sur le côté et a dit : « c'était pas terrible, hein ?

- C'était formidable. Et si tu pouvais te taire, juste un instant. »

Sherlock a ouvert les yeux, a tourné la tête. John fronçait les sourcils. Ils ont ri.

Il s'est roulé en boule, faisant de son corps une petite chose insignifiante et inoffensive. Dans le pli de l'aisselle de John, il a mis son nez, cela sentait fort et délicieusement bon. John a gloussé, l'a remonté contre lui, l'a serré en enrobant ses lombaires.

Pendant un long moment, ils n'ont pas parlé. John somnolait et Sherlock s'est blotti dans cette chaleur compacte et solide qui l'accueillait. A la verrière, l'aube naissante jetait ses premières lueurs. Il aurait voulu ne plus bouger, rester là toujours, demeurer aux côtés de cet homme qui disait l'aimer, dont la puissance quand on lui en donnait l'opportunité, était si flagrante, ne pas risquer de le perdre, ne pas compter les heures.

« C'est demain, n'est-ce pas ? a-t-il demandé.

- Quoi ? a marmonné John à moitié endormi.

- Que tu t'en vas, c'est demain. »

John s'est relevé sur un coude.

« Oui, c'est demain. Mon avion est à sept heures. Et toi, tu pars quand ? »

Il aurait pu jouer à l'enfant, faire un caprice, lui demander de rester. Mais il était pourvu de la réserve et de la raison de son âge. Il n'a rien fait. Il s'est maudit.

« Je pars quand je veux. De toute façon, je n'ai plus rien à faire ici. Le temps que j'organise mon départ, que je règle deux ou trois choses, je serai à Londres dans deux ou trois semaines. »

John s'est assis dans le lit, lui faisant face, la mine sérieuse, et ce retrait, ce décollement involontaire de leurs deux corps ont froissé son cœur.

« Alors je t'appellerai. J'attendrai que tu sois revenu et je t'appellerai. »

Son visage était doux et tranquille, convaincu qu'il était de ce qu'il disait.

« Tu le promets ? » Et Sherlock était navré d'être si pitoyable.

John, hésitant entre un souci inquiet et un rire salvateur, n'a rien dit. Il s'est levé et, sur un bout de papier qui trainait sur la table de chevet, a griffonné quelques chiffres.

« Voilà, c'est mon numéro. Dès que tu arrives, préviens-moi, a-t-il fait, l'air blessé en glissant le papier sous le pied de la lampe.

- John, je … excuse-moi », a tenté Sherlock en tendant une main.

John ne lui a pas laissé le temps de poursuivre et mu par une colère froide qui a bouleversé Sherlock, est remonté dans le lit, s'est assis sur son amant avec un mâle aplomb encore plus bouleversant, a bloqué les bras de celui-ci au-dessus de sa tête. Sherlock, s'il était possible, était aux anges.

« Sherlock, si tu crois après tout ce que je t'ai dit que je vais me défiler…

- Mais justement, après tout ce que tu m'as dit… tu n'as jamais rappelé personne. »

Sherlock a enfoncé ses fesses dans le drap, prêt à la bagarre, proche de la béatitude. John, un sourire frondeur aux lèvres, a relevé le défi.

« Si. Une seule. Et ensuite je l'ai épousée. »

Il avait gagné.

Incertain, ravi, joueur, Sherlock a demandé :

« Tu veux…

- Tu ne sais pas ce dont je suis capable.

- Tu ne veux pas…

- Tu ne sais pas ce dont je suis capable.

- Tu ne me connais pas.

- Toi non plus. »

Bien sûr, ce n'était que des serments sans valeur, et aucun des deux, refroidi et retrouvant un mature discernement, n'y aurait attaché la moindre importance. Dans la lumière blanche de l'aurore, le soleil, astre paresseux réchauffant déjà la lagune et la faisant miroiter, John a lâché les poignets de Sherlock, a caressé tendrement son visage, s'est penché, l'a embrassé très calmement et très soigneusement, interrompant son baiser d'un « tu es une personne incroyable…

- Il paraît, oui. Et doté d'un talent indiscutable.

- Tu es tellement fat !

- Bah, ça ne te dérange pas tant que ça puisque tu es sur le point de vouloir…

- Oh la ferme ! »

Plus tard dans la matinée, après avoir dormi quelques heures, et Sherlock, totalement rassuré, pensait n'avoir jamais si bien dormi, John était sorti et Sherlock n'avait pas eu peur. Puis, John était revenu, avec un sachet de croissants et son superbe chapeau.

« Ne suis-je pas absolument irrésistible ? avait-il fait en se pavanant devant Sherlock qui rangeait ses dessins et recouvrait son tableau d'un drap.

- Tu ressembles à un vieux colon de l'empire britannique.

- Tu es jaloux parce que je suis plus séduisant que toi.

- Mon dieu ! Qu'ai-je mérité pour m'éprendre de toi ?

- Rien. C'est justement pour ça que je suis irrésistible. »

Devant la verrière, Sherlock assis sur un tabouret et nettoyant ses pinceaux, l'avait attrapé et coincé entre ses cuisses. Se dégageait de lui cette finesse délicate qui annonçait déjà celle qu'il aurait sur le vaporetto, et qui charmait le peintre tout autant que la dureté dont il pouvait faire preuve dans leurs étreintes.

« Je me rends, tu as un charme fou.

- Tu m'emmènes où aujourd'hui ?

- A Murano. »

oooOOOooo

« D'accord, répond John à la proposition de Sherlock. D'accord, tu me les donneras à Londres. Ça sera l'occasion de rencontrer Rosie.

- J'y comptais bien. »

Puis, dans la noirceur de l'atelier de Stephano, John s'approche du banc où Sherlock a abandonné son dessin. Il le regarde, concentré et pensif et demande si ça se fait ça, d'écrire sur un dessin. Doctement Sherlock explique que tout se fait, qu'il n'y a pas de règle, que s'il y en a, il s'en fiche, et que surtout après ce qu'il s'est passé sur le bateau, il est urgent pour lui de dessiner partout, tout le temps et que s'il n'a pas ses couleurs, ça n'est pas grave, il en indique la présence par leurs noms et qu'ainsi même c'est mieux, il invente. John le rabroue en disant que si, si, les règles ça existe, et que Sherlock ne peut pas les ignorer à ce point. Mais qui est le professionnel ici ? veut clore Sherlock.

Ils se disputent.

Rien ne pourrait aller aussi bien.