7
Icare
Secteur 7 des Corps Diplomatiques, base Lunaire de l'Alliance …
Incapable de tenir en place, la jeune femme regarda tout autour d'elle, poussa un soupir nerveux puis, pour la énième fois en une minute seulement, fit apparaitre le cadran bleu translucide de son holomontre. Personne autour d'elle n'avait remarqué son manège, car tous ces collègues étaient occupés à retranscrire des dossiers cryptés venus de bases humaines lointaines, afin de les enregistrer dans l'infocom de l'Alliance. Car c'était ici que se trouvait le quartier général de tout ce qui définissait aujourd'hui la race humaine.
Tapotant du doigt sur son bureau, la jeune femme jeta un coup d'œil par l'immense dôme transparent dans lequel ils se trouvaient tous parqués, et qui offrait une vue splendide sur le cosmos qui les entourait. Perdue au loin, petite boule orangée et brune : la Terre. Elle soupira. Peut-être se trouvait-il encore là-bas ? Peut-être la mission prenait-elle plus de temps qu'il ne l'avait cru ? Mais alors, pourquoi ne répondait-il pas à ses appels ? Et pourquoi ne parvenait-elle pas à le joindre par liaison ORA ? Il lui avait pourtant promis de garder son traceur USB allumé.
Elle était inquiète. La mission vers la Terre, dirigée suite à un appel inquiétant de l'institut du Docteur Jonasson, aurait dû être terminée depuis plusieurs heures déjà, hors elle n'avait aucune nouvelle de l'un des soldats Diplomatiques envoyé là-bas : Dwayne Hicks, son mari. Evidemment, s'il y avait eu des complications, le retour vers la base pouvait tout à fait être retardé de quelques heures, mais elle avait un mauvais pressentiment. Son compagnon se moquerait assurément de son inquiétude dès qu'il reviendrait et qu'il verrait les traits de son visage rongés par l'angoisse, mais c'était plus fort qu'elle.
Elle n'avait jamais quitté la base. Elle avait vu le jour ici, il y a vingt-trois ans, avait eu une enfance tout à fait banale dans l'un des nombreux Orphelinats de la base, puis avait suivi des études normales dans un cursus normal, avant de finalement décrocher un poste sans prétention aux Archives de l'Alliance, secteur 7 des Corps Diplomatiques. Jamais elle n'aurait pensé vivre un jour parmi les soldats de l'armée la plus puissante de la race humaine, mais cela lui convenait très bien. C'était ici qu'elle avait rencontré Dwayne. Elle qui pensait ne jamais trouver un compagnon de vie ; elle qui était persuadé de recevoir un jour un appel de l'Alliance l'informant que son Temps Procréatif était venu ; elle qui s'était fait une raison et accepté le fait qu'un jour elle serait inséminée artificiellement afin de participer au programme de Régénération des Individus, n'aurait jamais cru cela possible un jour. Un mari. Et la possibilité de pouvoir créer, à eux deux, leurs propres enfants, avec leurs propres gênes, leur propre groupe d'ADN. Bien évidemment, pour ça il fallait recevoir le consentement du secteur 2, celui de la Procréation Génétique Autorisée, mais elle avait bon espoir. Après tout, Dwayne était, tout comme elle, un enfant Sain, un enfant né de Produits purs, et ils possédaient donc tous deux des gênes purifiés qui ne pouvaient être que favorables au programme R.I. Elle avait vu se dessiner, devant elle, un avenir prometteur, un avenir fait de joie et de vie. Mais Dwayne était l'un des meilleurs éléments des Corps Diplomatiques et était donc souvent envoyé au loin pour des missions dangereuses, ce qui la plongeait toujours dans une angoisse terrible.
Mais pourquoi se faire trop de soucis ? Après tout, elle réagissait ainsi chaque fois qu'il partait en mission, cela ne voulait donc rien dire.
Finalement, à son grand soulagement, le tintement grave qui annonçait la fin de sa faction raisonna dans tout le dôme et, rassemblant ses affaires à la hâte, elle se leva de son bureau. L'infocom enregistra automatiquement son travail et les mises à jour faites durant ces douze heures terriennes de travail non-stop qu'elle venait d'effectuer, et la jeune femme sortit sans attendre. Tout autour d'elle, des centaines d'autres individus agissaient de même, mais elle fut la première à sortir, la première à présenter la paume de sa main droite dans l'holodétecteur qui enregistra son départ, et la première à quitter le dôme. Là, plus de vue astronomique, juste des murs et plafonds trop blanc, les mêmes qu'elle voyait depuis vingt-trois ans.
De ce couloir, elle déboucha sur une artère de la base bien plus fréquenter et dû slalomer entre les livreurs, les coursiers montés sur leurs mini-propulseurs de gravité, et les palettes de transport gravitationnelle qui quittaient le secteur 6, celui de la fabrication, pour le secteur 8, celui de la consommation. La raison pour laquelle le secteur 7, celui des archivages, se trouvait entre ces deux-là, lui avait toujours échappé.
Finalement, la jeune femme attrapa en route un tram de voyage et gagna rapidement le secteur 21, celui des appartements. Elle descendit d'un bond, pénétra dans un large couloir, et déboucha dans l'immense immeuble des lotissements. Par chance, l'ascenseur se trouvait encore là lorsqu'elle arriva et il la mena rapidement jusqu'au quatre-cent-vingt-quatrième étage.
A peine posa-t-elle un pied sur le seuil du niveau qu'elle sursauta. Un homme se tenait devant elle, haut et large, le crâne rasé et les yeux sombres, il portait la tenue militaire réglementaire des Corps Diplomatiques. Sur une chaînette en argent était gravé son nom, son grade et son matricule.
- DiStefano, soupira la jeune femme, tu m'as fait peur ! Tu es revenu quand ? Pourquoi tu attends là, Dwayne n'est pas avec toi ?
- Non …
- Je parie qu'il traine encore dans les quartiers de débarquement à boire à la santé de son lieutenant ! Vous auriez tout de même pu prévenir que vous étiez revenus, je me suis fait un sang d'encre.
Le dénommé DiStefano prit une grande inspiration mais ne répondit rien. La jeune femme lui sourit mais ne s'offusqua en rien du comportement du meilleur ami de Dwayne, car elle avait toujours connu cet homme renfrogné et taciturne.
- Tu veux entrer ? lui demanda-t-elle en approchant de la porte. Ne reste pas sur le perron comme ça.
D'un geste du pouce, elle ouvrit la porte de l'appartement qui s'écarta dans un souffle. Immédiatement, la lumière s'alluma sans qu'elle ait à faire un geste ou à dire un mot. En silence, l'homme la suivit à l'intérieur.
- Comment s'est passée la mission ? demanda la jeune femme en déposant ses affaires sur un canapé blanc. Vous auriez dû rentrer il y a des heures, j'étais inquiète. Un Noomy ça te va ? J'ai plus de bière-lyo.
- Non je, tenta finalement le soldat avant de prendre une grande inspiration et de dire : je ne prendrais rien.
- T'es sûr ?
Nouveau silence. Cette fois, la jeune femme se figea. Giuseppe DiStefano, qu'elle avait toujours connu incroyablement stoïque et inébranlable quoi qu'il se passe, avait les yeux humide de larmes contenues. Son cœur fit un bond douloureux dans sa poitrine étroite, et elle demanda dans un murmure :
- Qu'est-ce qu'il y a ?
Aucune réponse. Mais les larmes étaient bien là.
- Réponds ! s'écria-t-elle finalement dans un sanglot. Que s'est-il passé ? Où ! Où est Dwayne ?
- Andy je … je suis désolé.
Silence.
- Quoi ? demanda la dénommée Andy en reculant d'un pas. Désolé de quoi ?!
- La mission … ne s'est pas déroulée comme on le voulait et … il y a eu un problème. Des Aurochs …
- Où est Dwayne ?! hurla-t-elle violemment.
Le soldat prit une grande inspiration et répondit finalement :
- Il est mort.
Son souffle se bloqua dans sa gorge. Son corps tout entier se figea.
Quelques minutes s'écoulèrent, durant lesquelles elle ne cessa d'implorer l'homme venu lui annoncer la terrible nouvelle de lui dire la vérité, de lui dire que Dwayne était revenu, qu'il n'avait pas perdu la vie là-bas. Et lorsqu'elle prit enfin pleinement conscience de ce qu'il lui avait dit, elle éclata en sanglot. Le soldat la prit dans ses bras et la serra aussi fortement que possible, jusqu'à la faire suffoquer. Car il pleurait lui aussi. Il n'avait pas seulement perdu un compagnon d'arme, ni même un ami ; il avait surtout un frère. Un frère avec lequel il avait grandi, avec lequel il avait vécu toute sa vie, d'abord dans l'Orphelinat, puis à l'école des Corps Diplomatiques.
Finalement, la rage remplaça la tristesse, car le soldat DiStefano savait qui était responsable de cette tragédie.
Il resta toutefois plusieurs minutes avec Andy, l'épaulant le temps que la crise passe, puis lui fit avaler une potion décontractante et l'aida à s'allonger avant de la quitter. Il aurait peut-être dû rester avec elle, car une femme, dévorée par la tristesse et l'abattement, était capable de choses bien radicales, mais il était bien trop en colère. Dwayne avait pris des risques pour une raison bien particulière ; une raison dont ils avaient tous les deux parlés, et dont Andy n'était pas au courant.
Une fois hors de l'appartement, il prit l'ascenseur et se laissa porter jusqu'au niveau moins cent-trente-huit. Obscurs, sales et emplis d'une fumée grisâtre, les vingt-cinq derniers étages de l'immeuble étaient en fait une immense fonderie et reconversion énergétique qui transformait les pierres lunaires en énergie pure afin de faire tourner la base toute entière et la nourrir en électricité, chaleur et dynamisme. Depuis quelques années, la rumeur circulait selon laquelle le sol lunaire s'appauvrissait et ne pourrait bientôt plus fournir assez d'énergie à l'Alliance, rumeur toujours démentie par les membres du Conseil Diplomatique.
Le soldat DiStefano tourna à l'angle d'un couloir étroit et crasseux, passa tout près d'un four rougeoyant d'où s'échappait une intense chaleur suffocante, se pencha de biais pour éviter de justesse d'énormes tuyaux recouverts de vapeur puis, jetant un coup d'œil par-dessus son épaule afin de s'assurer qu'il n'était pas suivit, il frappa deux fois sur le mur de métal, ce qui raisonna étrangement creux, puis une fois, une fois encore, puis deux fois. Tout en patientant, il se remémora les grands yeux verts emplis de larmes d'Andy, et la tristesse accablante et puissante qui se lisait sur les traits, pourtant d'ordinaires si doux et si joyeux, de son visage fin. Dwayne l'avait tellement aimé, que DiStefano ne parvenait pas à comprendre pourquoi son ami avait pris tant de risques. Maintenant, Andy était seule, triste et abandonnée.
Lorsque la cloison métallique coulissa, révélant le canon fin d'un fusil à impulsion modifié, DiStefano garda son calme et avança droit sur l'arme qui, lorsque son porteur le reconnut, s'écarta.
- Déjà revenu ? lança un homme en refermant la cloison dès que le soldat l'eut franchie. On vient seulement de recevoir la totalité des mises à jour de l'info … hey !
DiStefano n'écoutait pas. Rapidement il distança l'homme au fusil qui, à la fois surprit et inquiet, s'élança derrière lui. L'étroit passage dans lequel venait de s'engouffrer le soldat n'était pas assez large pour sa corpulence étonnante, et, s'il se cogna plusieurs fois dans les murs chaud et les tuyaux brûlants, il n'y prit pas garde.
Deux autres hommes armés s'écartèrent sur son passage, étonné de le voir l'air si renfrogné et énervé, puis une porte s'ouvrit en grinçant et le soldat pénétra dans une petite salle mal éclairée, où s'amoncelait cartes, vieux ordinateurs et armes modifiées. Trois hommes, réunis autour d'une table pour un entretien, se turent lorsque DiStefano entra. Un court silence s'installa avant que finalement celui du milieu ne prenne la parole :
- On s'attendait plutôt à voir Hicks.
- Enfoirés, grinça le soldat en serrant les poings, vous savez très bien qu'il est mort, alors ne vous foutez pas de ma gueule !
L'homme soupira, puis se leva. Bien plus petit que DiStefano, il avait des cheveux argent et des rides creusées sur le visage qui trahissaient un âge avancé bien que, en réalité, il ait à peine plus de quarante ans. Les hommes ne vivaient pas vieux sur les bases lunaires, loin de la Terre.
- Oui, dit-il d'une voix gutturale et puissante, nous le savons. Et c'est une bien grande perte pour nous.
- Allez vous faire foutre ! hurla DiStefano avec rage. C'est pour vous et votre foutue connerie de théorie du complot qu'il a pris des risques !
- Jamais nous ne lui avons demandé de …
- Et c'est moi qui ai dû annoncer sa mort à sa femme, putain !
- Ah … oui. La pauvre Andromède. Je n'ai jamais compris pourquoi Dwayne a refusé de lui dire la vérité.
- Connard !
Le soldat, le visage déformé par la rage, sur rua en avant. Les deux hommes entourant le troisième se levèrent pour tenter de l'arrêter mais ils ne furent pas assez rapides. La table se retourna sous la charge et DiStefano attrapa l'homme par le col, le poing brandit prêt à frapper.
- Il reviendra, lui révéla sa victime dans un sourire énigmatique, tu sais très bien qu'il revivra, c'est un cycle sans …
- Ta gueule ! rugit DiStefano avec force. J'ai jamais cru à vos conneries, moi je le suivais c'est tout ! Vous lui avez retourné le cerveau ! Il est mort à cause de vous !
- Des conneries ? Dwayne a vite compris que ce qu'on soupçonnait était vrai.
- Vous l'avez tué !
- Jamais nous ne lui avons demandé de prendre un tel risque, il n'était censé remplir cette mission que s'il était dans la capacité de le faire sans danger.
- Vous me prenez pour un con ?!
Sa poigne autour du cou de sa victime se resserra et, cette fois, les deux autres hommes intervinrent : ils l'attrapèrent chacun par un bras pour lui faire lâcher prise et, si DiStefano fut forcé de laisser partir sa victime et de reculer d'un pas, il eut tôt fait, d'une simple ruade des épaules, de se débarrasser de ses assaillants.
- Ça va Griffin ? demanda l'un d'eux.
- Tout va bien, confirma Griffin en portant, durant un bref instant, une main à son cou.
Il prit une grande inspiration, soupira pour retrouver contenance et ses yeux argentés, cachés derrière quelques mèches de cheveux, se levèrent pour se planter dans ceux du soldat qui, toujours aussi ivre de colère, semblait bouillonner littéralement.
- Il a sauvé neuf Produits, révéla-t-il avec calme.
- Pardon ?! rugit DiStefano. Impossible, on nous a assuré une fois l'institut brûlé qu'aucun Produit n'avait de toute façon survécu à la première attaque des Aurochs !
- Eh bien on vous a menti. Avant que vous ne fassiez tout stupidement brûler, Hicks a eu le temps de copier toutes les mises à jour de l'infocom de l'institut, et de nous l'envoyer par ORA.
Le soldat retint son souffle. Il n'aurait jamais cru, avec le carnage qu'avait été cette mission, que Dwayne ait eu le temps de faire ça.
- Les neuf Produits sont apparemment encore en vie, reprit Griffin, enfin, sauf si le feu les a tué, évidemment. Et avec toutes les informations que nous avons eues grâce à Hicks, je peux t'assurer que ce qu'on soupçonne est vrai.
DiStefano n'avait jamais cru à tout ça, bien qu'il en ait eu fortement envie en entendant Dwayne lui en parler avec tant de feu dans les yeux et de passion dans la voix. Un complot si énorme, une manipulation si gigantesque, n'aurait jamais pu être cachée. Pour lui, c'était impossible. Pour lui, l'Alliance avait sauvé la race humaine, et ne l'avait non pas condamnée, et les Corps Diplomatiques la protégeait pour son bien, pas pour l'emprisonner.
- Vous mentez, souffla-t-il, moins virulent cependant.
- Oh non. D'ailleurs, si tu veux que je te fournisse des preuves …
Griffin contourna la table renversée et s'approcha d'un ordinateur posé sur une chaise, dans un coin de la pièce. Le petit objet, vieux de plus de vingt ans, n'était plus fabriqué depuis longtemps et avait été remplacé par des machines bien plus performantes toutes reliées au réseau de l'Alliance. Ce vieux matériel, dépourvu de contact avec le réseau global, était donc impossible à localiser. D'un coup de pouce, il réveilla l'écran, et DiStefano regarda danser, en rouge sur fond noir, le mot :
« ICARE »
Une organisation secrète, dont seuls quelques humains avaient connaissance, et qui luttait depuis une centaine d'année pour prouver aux hommes que l'Alliance les manipulait. Une organisation que DiStefano n'avait rejointe que sur l'insistance de son ami Dwayne Hicks. Tout ça, il n'y avait jamais cru.
- Tout ce que Hicks nous a envoyé est là, déclara Griffin en s'écartant du petit ordinateur. Je ne t'oblige pas à regarder, bien entendu. Mais ça me discréditera.
- C'est insensé, souffla le soldat en reculant d'un pas, ça ne peut pas être vrai … tout ça ne peut pas être vrai c'est ! C'est …
- Les preuves sont là.
DiStefano n'hésita que quelques secondes de plus. D'un pas vif, il s'approcha de l'ordinateur et lança le fichier.
Icare avait changé la vie de Dwayne Hicks. Et allait maintenant changer la sienne.
...
Au même moment, sur Terre …
- C'est pas croyable, murmura Milo, très pâle sous la fine couche de boue séchée qui recouvrait son visage. C'est … c'est Hyôga !
Stupidement, il pointa le caisson du doigt et recula d'un pas. Immédiatement, plusieurs de ses camarades vinrent jeter à leur tour un coup d'œil sur le sarcophage blanc. Aiolia fut de ceux-là, et ce qu'il vit à l'intérieur le laissa totalement ébahi. Plongé dans une eau verdâtre, immobile et blanc comme la mort, Hyôga semblait dormir d'un sommeil paisible. Un masque transparent recouvrait la moitié basse de son visage, et il put voir qu'un tuyau, noir et fin, enfoncé dans sa bouche, lui permettait certainement de respirer. Ses cheveux blonds dansaient dans l'eau tout autour de sa tête. Il ressemblait trait pour trait aux rares souvenirs qu'Aiolia avait de lui, mais pourquoi se trouvait-il ici ?
Les sourcils froncés, il releva les yeux et croisa le regard de Sion. Ce-dernier semblait bien moins surpris que tous les autres. Saga aussi.
- Y'a des trucs que vous ne nous avez pas dis, grogna Aiolia, les dents serrées.
Saga fronça les sourcils, tendu, mais Sion soupira et, doucement, lui dit :
- On n'a rien dis parce qu'on était sûr de rien.
- C'est-à-dire ?!
- Si on ne se trompe pas, il n'y a pas si longtemps tu te trouvais toi-même dans un caisson dans ce genre-là.
Aiolia serra les poings. Il se souvenait parfaitement de son réveil, juste avant que Sion ne le trouve avec ses camarades. Il se rappelait la morsure du froid sur tout son corps, puis la brûlure dans sa gorge, ses yeux, et la douleur qui lui vrillait chaque muscle, comme s'il était resté dans la même position durant des milliers d'années. Puis la chaleur intense, le goût de poussière dans sa bouche, la terre dure et coupante sous ses doigts. Il baissa de nouveau les yeux sur le visage blanc de Hyôga. Impossible. Non. Avant de se réveiller, il se trouvait au Sanctuaire. Il … le Sanctuaire. Où se trouvait le Sanctuaire ? Où était-il ? Et où étaient-ils, eux, désormais ?
- Vérifions s'ils sont tous là ! s'écria soudainement Dohko, enfin sortis de sa transe. On a que neuf caissons occupés, il nous en manque forcément un …
Il s'activa. Sion le suivit des yeux, devinant qu'il était à la recherche de quelqu'un en particulier, puis regarda les autres le suivre. Certains semblaient heureux, d'autres toujours pas remis de leur surprise, et d'autres encore avait le visage fermé. Seul Aiolia semblait énervé. Sion fronça les sourcils et le garda à l'œil, inquiet. Il avait bien remarqué qu'Aiolia changeait, qu'il regardait les faibles avec répugnance et qu'il s'isolait fréquemment mais, bien qu'il ait encore confiance en son jugement, il préférait être prudent. Il ne se souvenait que trop bien de ce qui était arrivé à Aphrodite, un jour ou Angelo s'était éloigné pour chasser.
- C'est … c'est pas ! laissa échapper Albiore, non loin de lui. C'est Shun … j'y crois pas !
Un doux sourire aux lèvres, il déposa une main sur le caisson transparent sans quitter son occupant des yeux. La joie se lisait dans son regard ; la joie et l'espoir, et cela fit sourire Sion.
- Et voilà Shiryu ! lança Dohko, debout devant le deuxième caisson de la première rangée. C'est pas croyable, il est là !
- Dites-moi qui vous avez trouvé, ordonna Sion en parcourant la pièce du regard.
- Aucune idée, je ne connais pas son nom, répondit Milo dans un sourire amusé.
- Le type vachement costaud avec un caractère de merde, c'est comment qu'il s'appelle ? demanda Saga
- C'est pas Ikki ça ? lui répondit Mû.
- Ici on a Ichi, Nachi, Jabu, Geki et Ban.
- Merci Geist, soupira Sion.
- De rien.
- Donc on a tout le monde sauf Seiya, déclara Cassios.
Tous les regards se tournèrent vers le premier caisson, grand ouvert. Vide. Milo, debout devant le quatrième caisson, celui d'Ikki, contourna le troisième où se trouvait Hyôga et s'approcha de Dohko pour jeter un coup d'œil à Shiryu.
- Ah ouais, confirma-t-il en souriant, aussi beau que dans mes souvenirs. Je l'ai toujours trouvé super sexy.
Regard effaré de la part de Dohko.
- Vous croyez qu'ils sont vivants ? demanda Saga, les sourcils froncés.
- Je ne vois pas pourquoi ils ne le seraient pas, répondit Sion, tout de même inquiet.
- Bah c'est quand même vachement le bordel dans cette Tour, lança Milo.
- Dégage de là toi ! grogna Dohko en l'éloignant du caisson de Shiryu d'un geste vif.
- Hé ho du calme ! J'vais pas le violer.
- Ne commencez pas à vous rentrer dans le lard, s'interposa Sion.
- Bon c'est bien joli tout ça, mais on fait comment pour les sortir de là ? demanda Mû.
Silence. Tous les regards se tournèrent vers Sion, qui fut bien obligé d'admettre dans un haussement d'épaules :
- Aucune idée.
- Et moi qui pensais que tu savais toujours tout, se moqua Milo.
Sion lui adressa un regard assassin.
- Je ne sais pas vous, mais moi je pense que le fait que ça clignote sur les écrans, c'est peut-être pas normal, continua Mû.
- Quel sens de l'observation, rigola Milo.
- Arrêtes de dire des conneries et aides-nous plutôt !
- Ah non, pas possible, j'suis bien trop bête pour ça.
- Il a bougé ! s'écria Albiore.
Les discussions hautement philosophiques cessèrent immédiatement et tous les regards se tournèrent vers le caisson cinq de la première rangée. Les yeux écarquillés, Albiore répéta :
- Je vous jure qu'il a bougé !
Milo quitta Shiryu pour venir vers Shun et se pencha au-dessus du sarcophage blanc afin de mieux voir à l'intérieur. Puis il tapota le verre du bout de l'index.
- Fais pas ça ! lança Albiore.
- Vous croyez que ça raisonne là-dedans, comme dans un bocal à poisson ? demanda Milo dans un grand sourire.
- Vas t'enterrer toi, grogna Saga, agacé.
- C'est quoi un poisson ? demanda Cassios, perdu.
- Aucune idée.
- C'est important ?
- On s'en fou.
- Si ça se mange c'est important.
- Fermez vos gueules.
- Bon, on fait quoi ?
- S'ils bougent c'est qu'ils sont vivants.
- Sans blague ?
- Moi je commence à en avoir marre.
- Vous la fermez où j'en prends un pour taper sur les autres.
Debout au milieu de ses camarades, Aiolia était le seul à ne pas avoir ouvert la bouche depuis un certain moment. L'air calme et indifférent à l'extérieur, il fulminait à l'intérieur. S'il avait bien compris, le but de Sion était de réveiller ces gosses, les sortir de ces caissons. Donc, ils se retrouveraient avec neuf bouches supplémentaires à nourrir, certainement très faibles, incapables de suivre la cadence. Un nouveau poids lourd, et non des moindres. Et il n'était pas d'accord.
La lueur d'avertissement qu'il lut dans le regard de Sion lui donna des frissons. Car il vit dans les yeux du meneur du groupe une peur qu'il devina légitime. Sion craignait qu'il ne fasse quelque chose de répréhensible envers ces neuf vies qu'ils venaient tous de débusquer, quelque chose du genre : les tuer pour ne pas avoir à se les traîner. Quelque chose d'inhumain.
- Mais si on les sort de là-dedans, ça ne va pas les tuer ? demanda Mû qui semblait être le seul à vraiment réfléchir à la question.
Aiolia ignora ce qui l'énerva le plus : le fait que Sion ait raison, où le fait qu'il le croit capable d'une telle horreur. Aveuglé par cette colère et par une peur dont il n'avait encore aucune connaissance, il déclara :
- Je vais redescendre, c'est pas prudent de laisser les faibles et les blessés avec les trois connards.
Sion le fixa encore quelques secondes avant de finalement convenir que c'était préférable, mais lui demanda de bien vouloir faire monter Aioros ici à sa place. Aiolia s'en fut sans rien ajouter, laissant ses camarades se débrouiller avec les survivants.
Descendant rapidement les marches, il réalisa qu'il tremblait. De colère et d'indignation. Car, un instant, il s'était dit qu'il serait tout à fait capable de tuer délibérément ces gamins. Un instant, il avait eu conscience de se transformer en monstre.
Lorsqu'il parvint au rez-de-chaussée, ça n'était pas aussi calme qu'il l'aurait cru. Angelo semblait avoir pris la direction des opérations au départ de Sion, et tentait de rassembler les denrées selon une logique où il semblait lui-même se perdre. Les légumes et autres nourriture périssable avaient été rassemblés en un second tas, bien plus petit, dans lequel il était évident qu'ils étaient autorisés à piocher. Sirius, Algol et Dante s'étaient installés à l'écart et se constituaient leurs propres réserves tout en lorgnant, parfois, celle du plus grand groupe. Aiolia, tout en se dirigeant vers son frère, leur adressa un regard d'avertissement qu'il espéra convaincant.
- Tout se passe bien en haut ? lui demanda Aioros. C'était quoi, cette explosion ?
- Une connerie de Milo, répondit son cadet, Sion te demande au cinquième étage, on a trouvé quelque chose.
Aioros fronça les sourcils devant l'expression à la fois ennuyée et distante qu'il lisait sur le visage de son frère, mais obéit sans discuter et disparu dans la cage d'escalier.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? lui demanda Angelo sous le regard interrogatif de Camus.
Aiolia haussa les épaules.
- J'en sais trop rien, répondit-il, évasif. On est sûr de rien alors …
- Je vais les rejoindre, décida Camus.
- C'est au cinquième étage, t'arriveras jamais à monter jusque là-haut.
Camus rougit, les lèvres pincées, apparemment blessé, mais Aiolia se détourna sans y prendre garde. Après tout, il n'avait fait que dire la vérité.
Il se pencha au-dessus du plus petit tas de nourriture, attrapa une pomme dont près de la moitié était brune, et mordit dedans. La texture crayeuse de la chair lui donna des frissons et le jus sucré du fruit rafraîchit sa bouche, sa langue, et même sa gorge. Un délice. Elle était à moitié pourrie, mais c'était un délice comparé aux ignobles insectes à peine cuits qu'ils étaient obligés de manger chaque jours depuis leur réveil. Lorsqu'il leva de nouveau les yeux sur ses camarades, il vit que Camus l'avait écouté et se trouvait toujours là, mais qu'il dardait sur lui un regard venimeux. Aiolia l'ignora.
- L'explosion a fait fuir les chats-teigne, dit-il à destination d'Angelo, et quelques-uns ont crevé dehors, je vais aller les ramasser. Tu m'aides à bouger l'armoire ?
- Ouais.
Aiolia termina sa pomme puis les deux hommes s'activèrent et Angelo, bien que blessé et fiévreux, ne se plaignit pas un seul instant et ne semblait même pas avoir faiblit. Aiolia sortit. Immédiatement, ses yeux se plissèrent et sa bouche se remplit de poussière. Il tendit la main devant son visage pour se protéger des rayons du soleil mais réalisa bien vite que, ce dernier s'étant encore davantage éloigné de l'horizon, tout à l'ouest, c'était inutile. L'appréhension le submergea. La nuit serait bientôt là.
Finalement, c'était peut-être une bonne chose d'avoir trouvé cette Tour maintenant. Il faudrait qu'il en parle à Sion, mais selon lui il était préférable qu'ils ne la quittent pas, histoire d'y passer la nuit avant de repartir. S'il leur serait possible de repartir, bien sûr, car avec neuf nouveaux membres incapables de marcher, parler et entendre, ce serait sans doute infaisable.
Il éloigna cette idée de ses pensées et s'attela à ramasser les cadavres des chats-teigne qui croisaient son chemin. Il en trouva principalement au cœur d'un immense cratère profond de près de deux mètres, au centre duquel se devinaient les restes calcinés et fondus du fusil à impulsion. En espérant que d'autres, défectueux eux aussi, ne soient pas disséminés un peu partout dans la Tour. Un rugissement de Crochefer au loin le convainquit d'accélérer la cadence, et il ramena à l'intérieur cinq petits corps saignants à la carapace molle.
Angelo l'aida à remettre l'armoire en place, puis Aiolia s'installa dans un coin, sortit le croc de sa gibecière et s'évertua, durant plusieurs minutes, à vider ses prises de leurs entrailles et leur ôter la carapace, impossible à manger. Faire un feu, avec tout ce qu'ils avaient autour d'eux, ne serait assurément pas compliqué.
Parvenu au niveau cinq, Aioros resta muet de stupeur plusieurs minutes. Tout autour de lui, une conversation enflammée semblait avoir lieux, mais il était tellement surpris qu'il n'en capta pratiquement aucune parole.
- Attendez ! s'écria Dohko. Que les choses soient bien claires, si on tente de les sortir de là, on risque de les tuer c'est ça ?
- C'est une supposition, confirma Mû.
- Nan mais on ne va pas les laisser là-dedans ! s'indigna Milo.
- L'ennui c'est qu'on ne sait pas comment faire.
- Réfléchissons plus calmement, tenta Sion.
- Ça risque d'être dur …
- Et si on pétait le verre ? hasarda Milo.
- T'es dingue ! s'offusqua Albiore.
- On a qu'à essayer sur Ikki, toute façon lui personne ne l'aime.
- Encore un truc comme ça et c'est ta tronche que je pète ! répliqua Saga.
- Nan mais nan mais …
- Aiolia a dit un truc du genre : elle a sa propre source d'énergie, lança Dohko, un poil plus fort que les autres.
- Nan il a dit exactement : cellule d'énergie, contra Mû.
- Il a dit ça ? leur demanda Sion, surpris.
- Ouais.
- Je dois dire qu'il m'inquiète, parfois.
- Il est moins con que nous c'est tout, lança Milo.
- Comment ça ? lui demanda Dohko.
- Bah regardez ici et regardez à l'extérieur. Dans la salle, y'a plus un seul ordinateur qui fonctionne, tout à grillé, fondu, brûlé. Ici, les moniteurs de ces satanées boîtes de sardine fonctionnent encore. Donc, c'est alimenté. Donc, l'énergie vient de cette chambre.
Silence. Plusieurs pairs d'yeux ébahis s'étaient tournés vers Milo qui, gêné, grimaça et leur demanda :
- Quoi, j'ai encore dis une bêtise ?
- Nan, c'est justement ça qu'est surprenant, répondit Saga.
- Bon admettons, lança Sion, maintenant on a plus qu'à trouver cette cellule d'énergie.
- C'est quoi une sardine ? demanda Cassios, les sourcils froncés.
Milo rigola.
La surprise de la découverte des caissons ayant accaparée toute leur attention, aucun n'avait pris la peine d'inspecter la chambre ne serait-ce que d'un seul coup d'œil. Mais, comme l'avait supposé Milo, un moniteur, placé tout au fond à gauche, indiquait un état de fonctionnement permanent, quoi qu'un peu faible. Ce fut Saga qui le découvrit, attiré par une petite lumière bleue clignotante. Il souleva un panneau. Un écran noir se révéla, sur lequel était écrit en lettres vertes : « Danger. Pronostic survie engagé. Lancé protocole 29 ? »
- Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il en se tournant vers ses camarades.
Tous regroupés derrière lui, ils gardèrent le silence. Si seulement un seul d'entre eux savait ce qu'était le protocole 29.
...
Au même moment, Institut nord …
- Docteur ! lança le tutélaire Nielsen en se levant d'un bond de son poste. Docteur Jonasson !
De l'autre côté de l'immense salle du niveau cinq, placé devant la lourde porte de la chambre froide, l'interpelé se retourna. La fatigue, la déception et la colère se lisaient sur son visage ridé.
- Quoi ? demanda-t-il brusquement.
- C'est … l'institut sud Docteur, bafouilla le tutélaire, blanc comme un linge.
- Et bien quoi ?! Que se passe-t-il ?
- Le protocole 29 a été lancé Docteur. Les … Produits ont été réveillés.
Silence dans la salle immense. Le Docteur Jonasson semblait sur le point de s'évanouir et son visage se recouvrit de sueur.
- C'est impossible ! rugit-il avec colère. Ces Produits ne sont pas censés avoir survécus aux Aurochs !
- Pourtant, le programme de secours de la chambre froide confirme bien que neuf Produits sur dix ont été réveillés.
- Sans être purifiés ?!
- Je le crains, Docteur …
Le Docteur Jonasson dû s'aider du bureau auprès duquel il se trouvait pour ne pas tomber. Ses jambes tremblaient et sa respiration trop rapide lui faisait tourner la tête. Des Produits défectueux en vadrouille dans la nature parmi des Produits sains ? Lorsqu'il apprendrait ça, nul doute que le Docteur Solo utiliserait l'armement sophistiqué de la navette Pacifitia pour purifier toute la zone, comme le Directeur de l'Alliance le lui avait ordonné. Et ce en dépit de ces propres Produits, qu'il avait réussi à garder sous contrôle.
Il se tourna vers la chambre froide et serra les poings. Nul doute que si toute cette histoire se terminait par la purification de la zone par le feu, la destruction des Tours et la mort de plus de vingt Produits – qui représentaient un énorme investissement génétique pour l'Alliance – il en serait tenu pour responsable. Le Directeur lui avait promis que rien de tout cela ne serait retenu contre lui, mais il n'y croyait plus à mesure que les choses se dégradaient.
- Seigneur, murmura-t-il pour lui-même, neuf Produits non purifiés …
Hello mes petits esquimaux ! (mmmhhh glaaaaaaaaaaace ! Oui, en hiver, et alors ?!)
Chapitre étrange, j'en conviens, mais non moins important puisqu'il constitue une sorte de "transition". Donc, après ça, les choses vont s'accélérer. L'une de vous me demandait d'ailleurs : à quand la romance ? Bientôt, bientôt ;)
Toujours aussi heureuse de recevoir de vos reviews, vous avez été un peu plus nombreux et ça m'a fait très plaisir :)
Chapitre 8 : "la nuit tombe". Ce monde étrange va vous dévoiler une autre face !
Alors au 20 !
Bisous glacé !
