Et j'ai fini les 3 derniers chapitres ! Désolé de cette attente, je vous laisse à la suite. Enjoy!


Avant d'entrer dans la salle, Jack inspira profondément. Puis, encadré par deux Tok'ras robustes, il emprunta l'allée principale. Le tintement de ces menottes, qui lui paraissait jusqu'alors assourdissant, fût aussitôt recouvert par le vacarme grandissant des conversations qu'il suscitait. Il était déconcerté. Depuis sa séparation de Jo'lin, il ne connaissait plus rien, ne mettait plus de nom sur les visages Tok'ra, ne connaissait même pas l'alliage qui constituait ces liens singuliers. Il avait inconsciemment intégré le savoir de Jo'lin comme le sien, alors qu'il n'en était rien. Bien qu'il vivait très bien sans il y avait à peine quelques mois, il s'en sentait diminué. Tronqué. Tout sentiment de familiarité avec ce lieu, ces personnes, ces coutumes, aussi vague qu'il avait pu être, avait complètement disparu.

Au milieu de son dépaysement, il reconnut le visage de Sam, au premier rang occupé par les appelés à la barre et l'expression impassible de Teal'c, la mine absorbé de Daniel, qui contrastait avec l'émotion de Sam. Il s'assit sur le côté de la vaste salle, face à eux, face à tous, le poitrail bleu, poings liés sur la table. Il savait son visage impénétrable, ce qui lui valait sans doute le manque de sympathie de l'assistance. Ca, et le fait que la majorité, si ce n'est la totalité, le prenait pour un violeur manipulateur.

Daniel commença en introduisant Sam, qui prit alors place à la barre. Il y eut un instant de flottement, alors que l'assemblée découvrait les traits marqués de cette femme, non sans une once de compassion. Elle se présenta au complet, spécifiant son nom, son grade, et son âge, sans ciller.

- Depuis combien de temps connaissez-vous Jack O'Neill ?

- Huit ans, dès le fondement du SGC. Nous formions alors l'unité SG1.

- Un sacré bout de temps, convint Daniel pour l'auditoire. Comment décririez-vous cet homme, que vous avez, par la force des choses, appris à connaître ?

- C'est sans doute l'homme le plus compétent, courageux et loyal que je connaisse. Il dispose d'une extraordinaire force de caractère, à l'origine d'un soutien sans faille.

- Quelles sont vos relations avec lui ?


Nos relations. Avez-vous également ressenti l'ironie de la situation à cet instant, soulevée par cette simple question ?

J'ai voulu leur hurler d'aller se faire foutre, tous autant qu'ils étaient. Les jurés, l'assistance, le juge, les avocats ; même Daniel. Leur cracher des injures, les griffer aux visages comme une furie, et me frayer un chemin jusqu'à vous, à coup de dents et d'ongles, et me jeter dans vos bras, vous demander pardon, vous jurer l'absolution.

Nos relations. Nous n'avons jamais eu des relations comme nous l'avons espéré ne serait-ce qu'une seconde. Ils voulaient m'entendre dire des horreurs, que vous profitiez de votre supériorité hiérarchique pour me ploter au détour d'une mission, pour me faire passer sous votre bureau au SGC ; ou peut-être seulement que votre regard me faisait froid dans le dos, que vos allusions me mettaient mal à l'aise bref, que vous étiez un pervers avéré. Mon Dieu…

- Je lui confierais ma vie. Je l'ai déjà fait, au sens littéral du terme, et je n'hésiterais pas à le faire de nouveau.

- Qui peut mieux nous indiquer le coupable que la victime elle-même ? Qui, autre que le Colonel Carter, pourrait être plus crédible ?

Daniel revint à son amie :

- Comment expliquez-vous ce qui est arrivé le jour de votre agression ?

- Je sais que Jo'lin a pris le contrôle. Je n'ai pas reconnu mon équipier ; à aucun moment il n'était là.

Daniel n'avait rien à ajouter pour le moment, ce qui arrangea le défenseur Tok'ra, qui ne semblait attendre que cela. Il entreprit de contrecarrer en évoquant une autre théorie, ce à quoi Sam fit une mine interrogative et déjà sceptique.

- J'ai trouvé votre réponse bien pressante quant à vos relations avec le général O'Neill. Voudriez-vous être plus précise ?

- Nos relations se sont toujours inscrites dans le plus grand respect et dans une confiance mutuelle. Nous avons une amitié étroite, comme peut en tisser le côtoiement du danger.

- Etroite ?

- Nous n'avons jamais couché ensemble, si cela est votre question, s'impatienta-t-elle. Nos relations sont professionnelles et amicales.

- Et vos sentiments ? J'ai déjà mis en avant le test Za'tarc au dernier procès. Prétendriez-vous que ses sentiments étaient purement « amicaux » ?

- Nous en avons parlé comme des adultes responsables que nous sommes, et avons convenu ensemble de rester amis.

- Parce que vous aviez le choix ?

Elle ne trouva rien à rétorquer. Elle ragea de se cogner encore une fois à ce mur, à cette loi. Elle avait été une barrière dans sa vie, un obstacle à son bonheur, et maintenant on s'apprêtait à l'attaquer avec, pour mieux l'achever.

- Colonel Carter, pourriez-vous nous rappeler la loi de non fraternisation ?

Elle serra les dents, énervée. Cet homme allait les pousser à bout, et au lieu de faire preuve d'un détachement propice à sa profession, il semblait y prendre un plaisir certain. Elle s'efforça d'expliquer d'une voix égale :

- Il s'agit d'une loi interdisant toute relation amoureuse ou sexuelle entre un subordonné et son supérieur hiérarchique.

- Ce type d'attachement pouvant nuire au bon déroulement des missions, compléta l'avocat Tok'ra, pour justifier son existence.

Comme si l'absence de relation signifiait l'absence de sentiments. Comme si cela supprimait les prises de risque qu'un humain prenait pour un autre. Comme si cela annulait la hiérarchie, signait la rébellion.


Croyez-vous que cette non concrétisation m'ait permis de mieux travailler sur le terrain ? Pensez-vous qu'elle nous ait permis de mieux nous concentrer en mission ? Laissez-moi vous répondre : je n'aurais pas pris un risque de moins. Je n'aurais pas hésité une seule seconde à risquer ma vie pour la vôtre, en dehors de toute raison; relation ou pas. Et je sais que vous auriez fait la même chose. Je ne me suis jamais aussi senti en sécurité qu'à vos côtés. Vous et moi, envers et contre tout.


- Donc, à moins de risquer vos carrières, cette relation était impossible ? insista l'homme impitoyablement.

- C'est exact.

- C'est assez frustrant. Huit ans de frustration, ça vous rend fou un homme.

- N'importe quel homme passerait à autre chose, et je ne pense pas que le général O'Neill ait eu à en pâtir.

- Combien de relations avez-vous eu ces huit dernières années, Général ?

Ce fut la première fois depuis qu'elle était à la barre que leurs regards se croisèrent. Elle savait que si elle le regardait, elle ne serait pas capable de réfléchir : il y avait trop d'enjeux, trop de stress. Elle avait envie qu'il dise qu'il en avait eu des dizaines, des sérieuses et d'autres non, comme tout homme de son acabit et à la fois qu'il n'y avait qu'elle, que les rares autres n'avaient été qu'un passe-temps. Ou qu'il affirme la première tout en pensant la seconde.

- Quatre, cinq, répondit-il docilement.

- Comment s'appelait votre dernière conquête ?

Jack serra les poings, heurté par l'impertinence de la question. Il croisa de nouveau le regard de Sam, dont les yeux azurs l'appelaient à la conciliation. Il regarda Daniel, qui le suppliait de tout son corps tendu de répondre. Il s'efforça d'articuler avec mauvaise grâce :

- Elle s'appelait Kerry. Nous sommes restés ensemble sept mois.

- Quelle a été la cause de votre rupture ?

- Ces questions n'ont rien à voir avec l'accusation ! s'indigna Daniel, qui sentait que Jack allait craquer.

- Où voulez-vous en venir ? demanda le juge.

- Je cherche à savoir si cette rupture a quelque chose à voir avec le Colonel Carter.

- Mon travail me prenait trop de temps, selon elle, mentit froidement Jack sans attendre.

Il soutint le regard du Tok'ra. Celui-ci finit par laisser tomber, voyant que la piste touchait à sa fin. Mais le soupçon, ainsi soulevé, restait dans les esprits. Le Tok'ra en profita pour attaquer :

- Il me semble que de votre côté, Colonel Carter, vous avez manqué de vous fiancer.

- Il s'appelait Pete Shanagan, confirma-t-elle, s'efforçant de faire preuve de bonne foi.

- Quelle a été la réaction de Jack O'Neill ?

« Ca n'aurait rien changé. »

La peine, et étroitement mêlée, le soulagement : sa vie était tracée, il n'y avait plus de remous, plus de choix à faire. Jack O'Neill avait décidé pour elle. Et pourtant, inconsciemment, elle avait tant souhaité une autre réponse, souhaiter à en souffrir. Mais c'était sans doute mieux ainsi.

Cela ne l'avait pas empêché de rompre plus tard ses fiançailles, il y avait de cela peu de temps.

- Il m'a félicité, comme tous mes amis.

- Bien évidemment. Vous savez ce que je crois ?

Elle s'entendit presque répondre : « sans grande peine ! » mais se contint. Elle avala sa salive, et demanda prudemment, circonspecte :

- Que croyez-vous ?

L'homme se tourna vers l'auditoire, accompagnant sa tirade avec de grands gestes oratoires :

- Je crois que Jack O'neill s'est épris de vous, que tout au long de huit ans de frustration, son béguin est devenu obsession je crois que les fiançailles du Colonel Carter l'ont dévoré d'une jalousie maladive et ont achevé de faire monter la tension à un point insupportable pour l'équilibre psychique déjà instable du Général O'Neill, ce qui l'a fait craqué et commettre cet horrible crime !

Une alarme se déclencha dans la tête de Sam. Pressée par le besoin impérieux de défendre l'être aimé, elle répondit sans prendre le temps de la réflexion :

- Qu'est-ce que vous racontez ? Le général O'Neill est un élément clé du SGC : il est doté d'une force de caractère et d'un psychisme plus fiable que n'importe qui !

- Vous niez son histoire : la mort de son fils, son divorce…

- Vous ne pouvez l'attaquer sur des arguments aussi retords ! intervint Daniel, excédé par tant de véhémence.

Le rythme cardiaque de Jack s'accéléra. Ni le temps, ni l'habitude ne le préserva du gouffre qui s'ouvrit en lui à l'évocation de Charly. Ils s'attendaient tous à le voir sortir de ses gonds : Daniel qui le défendait comme un forcené, Sam qui lui intimait du regard de rester calme, l'avocat qui continuait de sa voix claironnante :

- Le Général O'Neill était déjà sur la sellette; son amour contrarié pour sa subalterne a fait effet de déclic !

- Jo'lin a très certainement aussi des blessures antérieures dans ce cas, la perte brutale de son hôte ne l'a-t-il pas affecté au point de perdre tout contrôle sur ses pulsions ? C'est tout aussi plausible ! se lança Sam à corps perdu, becs et ongles sortis.

- Vous croyez ? balaya le Tok'ra sans une once de considération. Plus que la frustration ?

- Cessez de parler de frustration ! Vous ne savez rien, il n'aurait jamais agi comme ça !

- Et pourquoi ça ?

Il y eut un silence, durant lequel tous les yeux étaient rivés sur Sam. Celle-ci plongea son regard dans celui de Jack, non pas à la recherche d'un quelconque assentiment, mais bel et bien de courage. La tension était lisible dans ses iris bruns : il se savait perdu ; elle sentait l'issue fatale. Ils voyaient la situation leur glisser entre les doigts, comme du sable fin, irrémédiablement, comme un sablier infernal.

Et elle sentit monter en elle une envie indomptable de lui dire, de leur dire, de lui prouver, de graver la vérité dans ces mémoires salis par les mensonges.

Elle mesura sa réponse, et c'est d'une voix à nouveau posée qu'elle assena :

- Parce que ses sentiments étaient partagés.


Quand ces mots ont franchis mes lèvres, je savais d'hors et déjà qu'ils ne comprendraient pas. Qu'ils prendraient les arguments qui les arrangent, qu'ils jetteraient le reste et nous piétineraient. Alors pourquoi l'ai-je dit, me demanderez-vous ? Je l'ai dit parce que s'ils devaient vous juger, je tomberais avec vous ; parce que s'ils voulaient vous rouler dans la boue, il fallait qu'ils me salissent aussi. Nous nous en sortions ensemble, ou nous coulions ensemble.

A cette lecture, vous devez lever les yeux au ciel. Quelle hypocrisie… Comme si vous n'aviez pas fait la même chose pour moi. Comme si vous ne feriez pas pareille stupidité pour moi.


Bien que gênée, Sam fut satisfaite du silence qu'elle occasionna. L'avocat lui-même ne semblait pas avoir prévu pareil aveu, mais il referma bien vite sa bouchée bée et rebondit :

- Donc vous nous avez menti en affirmant n'avoir aucune relation de ce genre avec l'accusé ?

- Absolument pas !

- Alors nous pouvons en conclure que vous vous êtes amusée des sentiments de votre supérieur hiérarchique à ses dépends ; mais le fait que vous soyez une trainée ne change en rien son crime.

Tout se passa très vite. Le sang de Jack ne fit qu'un quart de tour : il prit l'insulte de plein fouet, comme une gifle. Plus prompt que tout le monde, il se leva et avança d'un pas, poussant la table. Il leva un doigt accusateur, rouge de rage :

- Je vous interdis de l'insulter !

L'avocat, aussi bien par prudence que pour conquérir son public, leva les bras en signe de reddition. Mais Jack avait assez attendu, assez écouté les propos blessants, assez enduré les humiliations, pour s'en contenter et se rasseoir tranquillement :

- Encore un mot et je vous assure que je vous tue !

Il n'en fallut pas plus à la sécurité. Une décharge électrique lui coupa le souffle : la douleur lui fit perdre le peu de contrôle qu'il se conservait et il bascula la table à terre. L'assistance eut un sursaut de recul devant cette violence. Le courant électrique s'intensifia, et Jack tomba à terre sous le choc d'une nouvelle détonation. Il poussa un cri, mêlé de rage et de douleur. Il se prit la tête entre les mains liées, dont les menottes électriques clignotaient, hésitant entre la teinte bleue et blanche. Le surmenage et la souffrance lui fit perdre la tête, et il se contint de frapper ses menottes au sol, ou d'essayer de les arracher avec les dents, gestes dangereux et dérisoires.

Et alors qu'il s'approchait de l'évanouissement, il le sentit, flirtant dangereusement avec sa conscience. Leurs deux êtres furent pris dans le même tourbillon dévastateur, et lorsqu'ils finirent par se mêler, Jack éprouva comme une explosion sous ses paupières. Il vit une femme, les cheveux bruns emmêlés, essayer de lui échapper ; une autre, à peine sortie de l'adolescence, le toiser avec des yeux emplis de terreur ; deux yeux verts écarquillés s'éteignaient peu à peu, à mesure qu'il serrait ses mains autour de son cou gracile… Leurs odeurs, leurs histoires se superposèrent, leurs terreurs se correspondirent, comme de mauvais échos dans une grotte infinie… Un abîme où il se perdit et finit par lâcher prise…