A tous ceux que Beckett énerve parce que... parce qu'elle est Beckett, dans toute sa splendeur, prenez votre mal en patience... La belle va toucher le fond...!
7.
Exceptionnellement, Kate était partie tôt.
Puisque Oxana monopolisait ses pensées, autant se rendre auprès d'elle et continuer à creuser. Peut-être pourrait-elle évoquer quelques souvenirs utiles à l'enquête.
Elle avait demandé à Esposito de vérifier le passé de Toscanini, et à Ryan d'interroger les SDF et drogués du parc qui sait, ce meurtre était peut-être l'œuvre d'un dégénéré.
Elle avait une confiance absolue en ses deux lieutenants pour ne laisser échapper aucun indice d'importance et trouver d'autres failles dans cette affaire.
En arpentant les couloirs du Bellevue Hospital, Kate ressentit de nouveau cet étrange malaise, mélange inexplicable de soulagement et d'angoisse. Les hôpitaux demeuraient pour elle le lieu par excellence des tragédies et des miracles. Elle s'y sentait en totale confiance, entourée de professionnels compétents, mais les odeurs puissantes et si caractéristiques de ce genre de lieux provoquaient immanquablement une profonde mélancolie. Les hôpitaux lui rappelaient tant de douleurs. Et de douceurs.
Josh. Qui l'accueillait toujours avec un baiser.
Son père. Qui avait fini plus d'une fois aux urgences pour coma éthylique. Mais dont le sourire avait irradié le cœur de sa fille le jour où il devait sortir de sa dernière cure de désintoxication.
Et puis son propre accident. Les voix étouffées et incompréhensibles. Les sons irréguliers des machines. Cette gêne agressive dans sa gorge. Et cet engourdissement. Une torpeur bienfaisante. L'impression de s'enfoncer dans le moelleux d'un nuage.
Elle secoua la tête pour chasser ces souvenirs amers, replaça le paquet sous son bras et chercha du regard la chambre 212.
Une chambre nue. Froide. Blafarde.
Pas une seule fleur.
C'était normal : personne n'était venu lui rendre visite.
Mais la compassion de Kate se révoltait : ce n'était décemment pas une chambre pour une jeune ado dépressive.
Oxana était allongée sur son lit incliné, les yeux perdus, loin au-delà des gratte-ciels dont on voyait la silhouette par la fenêtre. Pas un bruit. Pas un paquet de gâteaux sur la table de chevet. Pas une image sur l'écran de télévision. La seule chose qu'elle était capable de contempler était son vide intérieur.
Kate sentit son cœur se serrer.
Alors, elle referma la porte et s'approcha du lit, un voile humide devant les yeux.
Elle resta longtemps à ses côtés, parla peu, écouta beaucoup. Comme lors de l'interrogatoire, Oxana s'ouvrit petit à petit.
Elle décrivit son père. Contre lequel elle ne ressentait aucune colère, mais bien une profonde tristesse. Prisonnier de ses pulsions, disait-elle. Elle l'aimait.
Elle parla du bébé, mort dans le ventre de sa mère. Elle avait espéré que ce soit un garçon. Elle avait toujours voulu un petit frère. Elle était la seule au courant de la grossesse. Son beau-père l'ignorait encore. Sa mère avait prétexté des douleurs dorsales pour justifier l'arrêt médical.
Elle raconta encore le trapèze, l'exigence que demande cette discipline, le risque avec lequel elle aimait flirter, la sensation étonnante d'être portée, accompagnée, par les exclamations du public lors des représentations.
Enfin, elle évoqua sa mère. En peu de mots. Et chacun d'eux l'écorchait vive.
Son admiration filiale, encore.
La rigueur qu'elle lui imposait, toujours plus pressante.
Elle voulait que sa fille trace son propre chemin, se fasse son propre nom, réussisse par elle-même ce que la mère n'avait pas été capable de réaliser. En somme, elle voulait qu'elle quitte le Quattro Stelletta pour entrer dans un autre cirque.
« Pourquoi ? demanda Kate, intriguée.
− C'était mieux pour mon avenir, d'après elle. Elle voulait à tout prix que je réussisse ce triple salto arrière. Avec ça, j'étais assurée d'avoir ma place quelque part.
− Je pensais que le cirque était plutôt une histoire de famille. C'est étonnant que ta mère t'ait poussée à partir. Depuis quand tenait-elle ce discours ? »
Oxana prit le temps de la réflexion. Plus les secondes s'égrenaient, plus elle avait l'intuition qu'un grain de sable s'était glissé dans l'engrenage de leur vie.
« Peu après notre arrivée au Quattro Stelletta, murmura-t-elle. Kate… Vous croyez qu'il s'est passé quelque chose, là-bas ?
− Peut-être. En tout cas, on va mener toutes les recherches nécessaires dès demain, je te le promets. »
Beckett avait immédiatement envoyé un message à Esposito, lui demandant de pousser l'enquête sur Toscanini.
Elle demeura un long moment encore auprès d'Oxana.
Lui dévoila un pan de sa propre histoire meurtrie.
L'incita à bien suivre ses séances avec le psychiatre.
Lui promit de venir la voir le lendemain.
Et lui donna son numéro de téléphone.
« Si tu as besoin de parler. N'importe quand.
− Merci.
− Et puis j'ai quelque chose pour toi : tiens, annonça Kate en lui tendant le paquet qu'elle avait apporté.
− Un cadeau ?
− Il te servira, j'en suis sûr. A demain ?
− A demain. »
Quand elle sortit de la chambre, le regard de sa "petite sœur" n'affichait plus ce vide effrayant qu'elle avait perçu en arrivant.
Une bouffée d'affection lui gonfla la poitrine.
Elle sourit.
ooOoo
Le printemps avait encore du mal à s'affirmer, et les nuits étaient encore froides.
Il était tard lorsque, frissonnante, elle monta les escaliers de son immeuble et s'engouffra sur le palier où se trouvait son appartement.
Il était là.
Depuis combien de temps l'attendait-il ?
Elle se figea.
« Castle ? Qu'est-ce que tu fais là ?
− Ça fait toujours plaisir de voir que je t'ai manqué. »
Elle ne répliqua rien, sentant venir l'orage, et ouvrit la porte d'entrée. Il pénétra à sa suite dans l'appartement sombre et silencieux.
« Ok, Castle. Qu'est-ce que tu veux ?
− Te voir. Ce n'est pas une raison suffisante ?
− Si. Mais habituellement, quand tu veux me voir, tu ne contentes pas de m'attendre sur le pas de ma porte. Alors, qu'est-ce que tu veux ?
− Je voulais savoir comment tu allais. Parce que j'ai bien vu que cette enquête t'affectait plus que jamais, reconnut-il.
− Ça va, ne t'inquiète pas. Je gère, soupira Beckett.
− Non Kate. Tu ne gères rien du tout. Arrête de me mentir. Arrête de te mentir. Pourquoi refuses-tu à ce point de reconnaître que tu as besoin d'aide ?
− Je n'ai besoin de personne, Rick. Cette histoire est la mienne, tu ne peux pas comprendre.
− Si je peux comprendre ! Je suis de la partie, maintenant, que tu le veuilles ou non. Et je peux être là, à tes côtés, comme je l'ai toujours fait ! Laisse-moi t'aider, Kate. »
Il ne sut si les larmes qui pointaient dans les yeux de sa compagne étaient dues à la colère ou à la peine.
Il s'approcha, déchiré entre le remords d'être la cause possible de cette douleur et l'espoir de la faire plier, de la raisonner, de vaincre cette maudite fierté qui la rendait si forte.
« Je ne sais pas ce que tu cherches en t'identifiant autant à cette adolescente. Tu veux la soutenir, tu veux lui éviter de vivre le calvaire que tu as traversé, mais tu ne fais que t'enfoncer à nouveau dans tes anciens cauchemars !
− C'est mon combat, Castle. Laisse-moi le mener comme je l'entends. Tu as toujours voulu t'imposer aux autres, que ce soit à ta propre fille, ou que ce soit à moi.
− Ne mêle pas Alexis à cette histoire. Il est question de toi, ici. De nous.
− Il est aussi question d'Oxana. Et je ne peux pas la laisser tomber.
− Je ne te demande pas de la laisser tomber ! Je te demande simplement de ne plus te barricader derrière des faux-semblants, et de faire preuve d'un peu d'humilité.
− Si je baisse les bras, c'est comme si j'abandonnais définitivement devant mes peurs. Et je ne peux pas, Rick, je ne dois pas.
− Ce n'est pas être faible que d'accepter l'aide des autres. »
Il voulut la prendre dans ses bras, pensant qu'elle était sur le point de fléchir.
Mais l'amour-propre de la jeune femme se cabra encore devant l'évidence. Elle se dirigea au milieu de la pièce avant de se retourner pour lui faire de nouveau face.
« J'ai mis des années, des années avant de faire tomber ce fichu mur, et il n'y a que moi qui puisse définitivement effacer le spectre de cette histoire ! Je ne veux pas lui laisser de nouveau la possibilité de revenir me hanter.
− Mais c'est justement ce que tu es en train de faire ! Regarde-toi, Kate, bon sang ! A ton avis, pourquoi l'as-tu vaincu, ce mur ? Entre autres parce que tu m'as laissé t'aider !
− Je suis la seule à comprendre l'état dans lequel se trouve Oxana, tu comprends ? Je suis obligée de partager ça avec elle, c'est son histoire, et c'est la mienne aussi ! Je veux faire face, Castle ! J'ai besoin de faire face ! Pas de tourner le dos, ou d'esquiver les problèmes dans tes bras ! »
Il ne savait plus s'il avait envie de la secouer de rage par les épaules, de partir en claquant la porte, ou de l'embrasser furieusement, désirable comme elle était, les yeux brillants, le corps tendu.
Il choisit la voie médiane.
« Je crois qu'on ne se comprendra pas ce soir. J'aurai essayé, Kate. Et ça, tu ne pourras pas me le reprocher. Mais puisque tu es si déterminée à me laisser sur le bord de la route, tu peux continuer ton chemin. Oxana a besoin de toi. Occupe-toi d'elle. Replonge dans ton histoire. Mais quand tu seras en train de te noyer, je ne sais pas si je serai là pour te repêcher. »
Sans un adieu — parce qu'un adieu avait aussi quelque chose de définitif qu'il n'était pas prêt à envisager — il tourna le dos calmement et franchit le seuil sans se retourner.
Sans même une hésitation, nota-t-elle.
Elle resta un long moment immobile.
Puis embrassa la pièce du regard.
Un sofa.
Une table.
Un large tableau mélancolique au mur.
Et le vide.
Un grand vide, un vide vertigineux, qui se formait autour d'elle.
