RÉDEMPTION

Auteur : Niacy. Non, sans blague ?
Disclaimer : Les personnages inspirés de cette fic sont issus de l'imagination ô combien fertile et prolifique de ce cher Masami Kurumada ! Il est bien gentil, il veut bien me les prêter pour que je leur fasse des misères. Mais moi, je les voudrais bien pour de vrai ! * C'est beau de rêver ! *


Voilà la deuxième partie du chapitre VII, en espérant ne pas vous avoir trop fait attendre. Un mois et sept jours, merci Sévéya pour cette précision !

Alors, oui, je sais que je n'ai pas le droit de répondre aux reviews autrement que par MP ( chose que je fais à chaque fois, d'ailleurs ) mais je tenais encore une fois à remercier mes fidèles lectrices et lecteurs et, en particulier, celles qui prennent le temps de me glisser des petits mots d'encouragements et de gentillesse.

Ça fait un bien fou, alors n'hésitez pas !

Bonne lecture... Biz, Niacy^^.


Chapitre VII : « Lorsque les cœurs se révèlent... » ( 2ème partie )

« Le cœur a son ordre ; l'esprit a le sien, qui est par principe et démonstration, le cœur en a un autre. » Blaise Pascal. Pensées.


Dans une isba, isolée au milieu de l'immense plaine sibérienne qui s'étendait sur des kilomètres, se trouvaient deux chevaliers d'Athéna perdus et torturés. Le poids de la culpabilité se faisait lourd sur leurs épaules et pourtant, tous les deux ne devaient cet état de fait qu'à leur propre volonté.

Shina, noble Chevalier du Serpentaire et irascible colocataire de cette maisonnette, réalisait péniblement l'étendue de son comportement pitoyable et absurde, tandis que dans la pièce contiguë à la sienne, son hôte tentait de mettre de l'ordre dans son esprit embrouillé.

Lâchant un profond soupir de lassitude, Hyôga se laissa choir dans le bac glacé de la douche, ses doigts crispés dans sa chevelure, noyée sous les trombes d'eau. Il voulait oublier. Un point, c'était tout. Mais comment y parvenir lorsque toutes vos erreurs ressurgissaient violemment dans votre esprit, telle une furie qui s'amusait à faire remonter vos doutes et vos désillusions, par vagues successives avec toujours plus de vitesse et plus de rage jusqu'à vous lacérer tout entier ?

Pour Hyôga son esprit était comme une plage de sable blanc, dont chaque grain aurait été nettoyé et épuré par de longues années d'entraînements pour ne laisser qu'un horizon plat et désert, où sentiments et émotions n'auraient plus lieux d'être, où juste la droiture de sa cause glisserait sur cette étendue vierge qu'était devenue son âme. Mais la marée montante de ses erreurs passées se faisait chaque jour un peu plus déchaînée, déposant sur ses rivages aplanis des vagues de souvenirs douloureux. Une tempête qui faisait remonter toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus violemment ses réminiscences enfouies qu'il ne voulait plus, ses sentiments contradictoires qui laissaient leurs empreintes sur le sable indélébile de son âme et ses émotions qui ravageaient son cœur enseveli, pour y laisser des sillons beaucoup trop profonds, pour que la seule volonté de son esprit puisse les aplanir comme il se devait.

Une vague Camus, une vague Cristal, une vague Isaac et l'écume blanchâtre des remords qui s'étendait toujours plus, qui s'insinuait dans les profondeurs de cette étendue glaciale qui le représentait si bien. Puis survenait une nouvelle marée, aussi torturante, où l'image de Shina s'échouait dans son esprit, avec son comportement impossible et une autre avec ses coups portés en plein cœur et une autre avec sa verve acide sur ses lèvres métalliques, une autre et une autre, encore et encore… toujours plus, jusqu'à l'étouffer complètement, le submerger ; le tout noyé sous le bruit assourdissant du jet de la douche qui résonnait autour de lui comme un chant lugubre, un haut-le-cœur saisissant qui le ramenait sur les berges de son esprit torturé.

Il n'en voulait plus des fluctuations de son cœur. Il devait les faire taire, les geler, stopper les flots qui le détruisaient mais il n'y arrivait pas. Il ne savait plus comment y parvenir. Sur les rivages glacés de son âme se mouraient les vagues brûlantes de la culpabilité, de la nostalgie, de l'envie, du désir...

Shina ! Elle le hantait. Elle se jouait de lui, le torturant de toutes les façons possibles. Était-ce son châtiment pour les actes odieux qu'il avait commis ? Oh que oui ! Une torture divine et diantrement efficace. Il n'était vraiment plus lui-même, tout à l'heure. Il l'avait prise dans ses bras ! Shina ! Et, ce qui relevait d'un sacrilège pour le saint de glace qu'il était, c'était qu'il avait adoré ça. Ressentir sa chaleur contre lui, son trouble lorsqu'il s'était approché davantage. Et si son visage avait été découvert, qu'est-ce qu'il aurait fait ? Aurait-il pu simplement se contrôler ?

Ses poings se serrèrent à cette idée, accompagnés d'une grimace expressive. Depuis longtemps cette sensation d'être vivant lui avait échappé ! Il se croyait insensible comme son maître. Il le voulait et luttait de toute son âme pour y parvenir. Il voulait mourir de l'intérieur et tout oublier…

Mais, il n'était qu'un simple humain, guidé par ses émotions. Un homme qui se berçait d'illusions.

Il aurait dû se taire et ne pas réagir face à ses propos mais Shina avait le don de le faire sortir de ses gonds, de lui jeter en pleine figure sa nature humaine. Il n'aurait pas dû ; un chevalier d'Athéna devait être capable d'oublier jusqu'à ses propres sentiments ! Comment allait-il faire maintenant ? A présent que son esprit ne pensait et ne voyait que par elle ? Elle aurait sa peau, le tuant plus sûrement qu'avec ses griffes venimeuses. Il n'était pas lui-même à ses côtés - ou bien était-ce le contraire, justement ? Son caractère impossible le rendait à chaque fois plus confus, le déstabilisant plus que de raison. Pourquoi ?

Il porta ses mains sur son visage et se frotta vigoureusement les yeux à s'en faire mal, comme pour chasser ce flot obscur de pensées qui le tiraillait de part en part, pour finalement les glisser à nouveau dans ses cheveux et se dégager des mèches qui lui barraient le visage.

Un semblant de sourire lui échappa tandis que l'eau s'écrasait et ruisselait sur la peau blanche de son corps, martelé par endroit d'ecchymoses laissées par Shina lors des divers entraînements. Non seulement, elle l'avait marqué physiquement, mais elle avait également réussi l'exploit d'atteindre son cœur prisonnier des glaces, y laissant une empreinte indélébile pour son plus grand malheur : tous ces efforts douloureux pour prendre du recul, balayés d'un seul geste par une main fine, aux ongles acérés.

Un soupir agacé, à peine perceptible sous les crépitements de l'eau qui l'entourait comme un rideau naturel de pluie, s'échappa de ses lèvres.

Le Cygne aurait voulu rester plus longtemps dans cette bulle de paix et d'illusoire tranquillité que lui procurait la buée fumante s'évaporant de sa douche mais on ne faisait pas toujours ce que l'on souhaitait. En cela, il en était certain.

Une serviette autour des reins, le Russe se sécha vigoureusement les cheveux, espérant que cela atténuerait la douleur lancinante qui se jouait dans son esprit et essuierait ses pensées dégoûlinantes de sentiments. Il devait l'oublier. Mais il n'y parvenait pas.

La discussion houleuse qu'ils avaient échangée tout à l'heure lui revenait sans cesse à l'esprit, les mots martelant son cerveau fatigué de toute cette agitation et de cette tension revenue.

Pourquoi était-il aussi perturbé par ce que Shina avait bien pu lui dire ? Jamais, il ne faisait attention à l'avis des autres en général. Il se contentait seulement de vivre en harmonie avec ses convictions et ses choix, comme le lui avait inculqué ses maîtres. Alors pourquoi les reproches de la jeune femme l'avaient-ils touché à ce point ?

Faisant retomber sa serviette sur ses épaules, Hyôga affronta son reflet dans le miroir. Le visage libre de tout bandage, il ouvrit en grand ses yeux transparents, curieux de voir son triste double que la surface plane et froide lui renvoyait. Rien n'avait changé. Son œil gauche lui faisait toujours aussi mal lorsqu'il l'ouvrait, sa vue trouble n'arrangeant rien. Ses doigts se portèrent malgré lui sur la mince cicatrice qui zébrait sa paupière gauche. Un triste souvenir... La marque tangible du dernier sacrilège qu'il avait commis...

Ses mains agrippèrent le rebord du lavabo, les doigts crispés, il baissa la tête, anéanti. Son regard perdu accrocha la croix en or qui se balançait à son cou et comme hypnotisé, il se perdit au détour de son incessant va et vient. Une voix, qui s'apparentait plus à un murmure, s'échappa de la bouche fine du Russe, les yeux toujours rivés à cet objet chéri :

« Mama ! Que m'arrive-t-il ? Je ne comprends plus rien… Mon esprit s'embrouille, tout ce qui avant me paraissait simple et sans mystère se révèle maintenant compliqué et incompréhensible... Pourquoi suis-je incapable de n'être qu'un saint de glace ? Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à oublier, à m'oublier, moi, l'assassin de Cristal, de Camus et d'Isaac ? ... Et pourquoi, mon esprit s'encombre-t-il de futilité ? … Shina, soupira-t-il avec une tendre résignation. Comment dois-je agir ? Qu'est-ce que je dois faire, mamouschka ? S'il te plait, aide-moi. »

Ses paupières se refermèrent doucement, lui permettant de faire le point.

Après quelques instants, le Russe releva la tête et, rivant son regard délavé dans celui terne qui se reflétait dans le miroir, il poursuivit son monologue :

« Athéna, montrez-moi le chemin à suivre. Guidez-moi sur la voie qui doit être la mienne ! Faites-moi juste un signe, n'importe lequel ! Je vous en prie, aidez-moi ! »

Après ces quelques minutes d'introspection résignée, Hyôga s'était figé et n'arrivait pas à tourner la poignée de porte qui le séparait de Shina. Qu'allait-il découvrir une fois le seuil franchi ? Le silence tenu et pesant, par trop familier ou au contraire une autre dispute où les mots blesseraient encore ? Le Chevalier du Cygne était lassé de tout ce cinéma, lui qui appréciait tant le calme et la paix de l'esprit. Il décida de ne plus penser à rien et d'affronter son impossible invitée. Faire table rase des derniers instants passés en sa compagnie et redevenir Cygnus, l'impassible Chevalier de bronze.

La nuit commençait à prendre ses quartiers sur cette partie isolée de la Russie. Les nuages sombres s'amassaient au-dessus de l'isba, cachant les étoiles sous le quartier de lune rieur qui commençait sa longue partie de cache-cache. La pièce principale de la maisonnette était obscure, les rayons blafards de l'astre nocturne éclairaient par intermittence les objets qui semblaient prendre vie, sous le regard inanimé du dernier Saint de glace.

Pourtant malgré l'obscurité ambiante, son regard se porta immédiatement sur une tâche sombre qui s'agitait devant l'âtre désespérément vide de toute chaleur. Un léger sourire échappa à l'austère maître des lieux lorsqu'une chevelure verte lui apparut, baignée par la lumière éthérée de la lune. Son œil exercé parcourut les courbes mouvantes de l'ombre. Accroupie, celle-ci s'agitait avec conviction, levant les bras au ciel en signe d'énervement suprême. Pas de doute quant à l'identité de la personne qui se trouvait à quelques pas de lui.

Plus de doute non plus dans son esprit ravagé et embrumé. Les questions et la culpabilité qui l'assaillaient, il y avait de ça deux minutes, s'évanouissaient comme neige au soleil devant cette scène atypique. Il était bien.

L'épaule appuyée contre le chambranle de la porte, les bras croisés sur la poitrine, le Cygne se contenta de la regarder simplement, profitant du fait qu'elle ignorât sa présence pour l'observer en toute tranquillité. Il sourit intérieurement. Son discours de tout à l'heure avait tout de même porté ses fruits ; bien que renfrognée à son départ, Shina avait agréé porter les vêtements qu'il lui avait prêtés. Comme quoi...

Il contempla de longues secondes la femme qui lui tournait le dos et qui trépignait d'impatience, gesticulant les bras en tout sens dès que le journal, qui brûlait sous les grosses bûches, s'éteignait dans la cheminée. Il s'agissait là d'un tableau atypique d'une extrême douceur, un contraste sublime entre l'éclairage froid de la nuit d'un côté et la luminosité chaleureuse de l'âtre, bien qu'éphémère, de l'autre.

Ce fut amusé et subjugué qu'il avança silencieusement vers elle, sous les injures grecques de la jeune femme, dont Hyôga ignorait jusqu'à l'existence. Le regard cristallin du slave balayait les courbes de la silhouette de l'Italienne, appréciant de la voir si naturelle. L'espace d'un infime moment, il s'était arrêté, perturbé à la simple vue des orteils de Shina qui dépassaient du revers du pantalon, noyés dans la fourrure blanche qui jonchait le seuil de la cheminée. Pour une raison qu'il ignorait, ce petit détail insignifiant lui tira un sourire attendri qu'il chassa très rapidement.

Reprenant son flegme habituel, il dissipa cet égarement de son esprit et passa derrière elle pour se saisir de petits fagots. Visiblement, elle ne l'avait pas remarqué auparavant car elle sursauta légèrement lorsqu'il s'agenouilla à sa droite. Tout près mais pas trop. Juste ce qu'il fallait pour la sentir proche de lui. C'était mal, il le savait mais il ne pouvait pas faire autrement.

Sans un mot ni un regard, celui-ci s'affaira à préparer le feu, sans que celle-ci ne fasse le moindre commentaire quant à son intervention pour le moins autoritaire. La main blanche du Russe saisit prudemment la boîte d'allumette qu'elle tenait dans ses mains, effleurant au passage ses doigts chauds. Ce simple contact le brûla de l'intérieur et toujours sans la regarder, d'un geste sûr, il craqua une allumette.

Ils restèrent ainsi un moment sans se parler, côte à côte, contemplant la danse des flammes qui léchaient le bois pour se transformer en un véritable brasier bienfaisant, identique à celui qui habitait, à présent, le maître des lieux.

Le feu crépitait joyeusement dans l'âtre, apportant un peu de vie dans la pièce principale désespérément silencieuse. La nuit s'emparait des lieux, les nimbant de sa pâle lumière argentée. Seule la douce lueur des flammes éclairait les deux Chevaliers muets devant la cheminée, donnant une atmosphère intimiste qui invitait à la confession.

Se frottant vigoureusement les mains l'une contre l'autre, Shina tentait plus de s'apporter une quelconque contenance que de réellement se réchauffer. Après de timides regards en coin à son voisin immobile et de multiples hésitations, elle se lança à lâcher les mots qu'elle ne pensait jamais devoir prononcer un jour :

« Merci. »

La voix mal assurée de Shina venait de rompre l'atmosphère tendue qui les entourait.

Hyôga se tendit l'espace d'un millième de seconde, n'étant pas certain d'avoir bien compris ce qu'elle venait de dire. Intrigué, il détourna son regard de l'âtre et osa le poser sur sa voisine, surpris, curieux et étrangement heureux. Elle ne l'avait pas regardé, se contentant de fixer un point invisible devant elle. Seul le reflet de son masque d'acier, targué d'arabesques noires, lui était visible à travers quelques mèches vertes. Malgré l'anonymat de son visage, il la trouva belle.

Shina n'osait pas affronter l'œil au bleu délavé de son hôte, trop gênée pour cela. Cet aveu était pour elle quelque chose de terrible, une faiblesse admise, une honte pour elle 'Le grand Chevalier d'argent d'Ophiuchus !' Ce sentiment, jusqu'alors inconnu pour elle, l'empêchait de faire face au Cygne ; ce fut donc sur le foyer brûlant que toute son attention fut reportée. Il ne lui avait rien répondu.

« Merci pour les vêtements, consentit-elle à préciser en marmonnant tout bas.

— …

— … Et merci pour tout ce que tu as fait pour moi, jusqu'ici. »

Hyôga dut tendre l'oreille pour saisir ce que disait Shina tant le son de sa voix était faible. Il avait conscience de l'effort quasi inhumain dont faisait preuve le Chevalier d'argent et n'osait pas lui demander de parler plus fort. Il était vraiment touché.

S'asseyant plus confortablement sur la fourrure, le Russe prêta une oreille attentive aux aveux de la jeune femme, l'enjoignant à poursuivre par son silence. Il voulait savoir ce qu'elle avait à lui dire et surtout ne pas la brusquer, ni la braquer par un mot malheureux. Elle était si susceptible.

Après une grande respiration, celle-ci poursuivit, d'une voix audible et calme : « Au Sanctuaire… tu n'étais pas obligé mais tu es intervenu… Tu m'as sauvé la vie. Deux fois… Merci. »

Son cœur battait vite dans sa poitrine et elle sentait le regard de son voisin la scruter sans concession. La peur s'emparait de tout son être. Non pas, celle d'être face à Hyôga mais la peur de révéler une partie d'elle-même, de montrer une facette de sa personnalité que nulle autre personne auparavant n'avait jamais vue. Armée d'une volonté farouche d'assumer ses actes passés, elle tourna la tête vers lui, fondant son regard d'acier dans le sien, si troublant, et poursuivit rapidement voyant que Hyôga allait lui répondre :

« Laisse moi finir... s'il te plait !, consentit-elle. Donc, merci de m'avoir sauvée la vie mais ne t'avise pas de recommencer ! » Hyôga écarquilla légèrement son unique œil sous l'intonation impérieuse de sa voix qui s'était faite plus dure, tandis qu'un index acéré s'agitait dans sa direction. « Je suis un Chevalier d'Athéna alors je te serais gré de ne plus JAMAIS intervenir ! Est-ce bien clair ? » Suite au hochement approbateur du Russe, elle continua valeureusement sur sa lancée : « Bon. Merci de t'être occupé de moi, de m'avoir soignée, de m'avoir supportée… Je sais que je ne suis pas toujours facile à vivre. Voilà ! », lâcha-t-elle, visiblement satisfaite d'en avoir terminé.

Hyôga souriait intérieurement mais se garda bien de le lui montrer, cela pourrait être mal interprété. Il était soulagé. Ce volte-face dans l'attitude de la jeune femme laissait présager un futur plus serein et définitivement moins hargneux. Et puis la voir ainsi, humble, lui donnait une toute autre dimension. Comme si elle rayonnait de l'intérieur ! Il n'aurait su l'expliquer.

« Je te promets de ne plus jamais intervenir dans un de tes combats, sans y avoir été invité au préalable, Shina », lui répondit-il, un léger trémolo dans la voix.

L'Italienne réprimait un sourire qui pourtant échapperait au Cygne. Malgré son visage stoïque, une pointe de reconnaissance perçait à travers sa voix posée, bien qu'elle pense qu'il essayait de rester neutre et de se garder de toute trace de sensiblerie. Un poids énorme s'envola de sur ses épaules.

Par Athéna, que cela fait du bien !

A nouveau, son regard d'acier se posa sur le feu qui brûlait dans la cheminée. Le bois crépitait joyeusement. La chaleur des flammes chauffait sa peau. L'œil troublant de Hyôga la dévisageait littéralement et cela la troublait davantage. Elle se mettait à nu devant lui, faisant tomber le masque.

Le plus dur restait à venir. Comment allait-elle bien pouvoir le lui dire ? Imperceptiblement, la tension était redescendue d'un cran mais ce qu'elle allait dire risquait fort de tout chambouler.

Se triturant les doigts ostensiblement, la jeune femme tournait les mots dans tous les sens dans sa petite tête mais de quelque façon que ce soit, ce qu'elle allait dire blesserait Hyôga et elle en était désolée. C'était réellement la dernière chose qu'elle souhaitait. Cependant, les choses devaient être dites pour pouvoir avancer : elle, sur la voix de la rédemption ; et lui, peut-être, sur celui de l'acceptation du deuil de son maître. Car, elle n'était pas dupe. Sa froideur et sa façade d'arrogance était un masque pour ne pas voir sa souffrance, aussi bien pour lui que pour les autres.

Allez, ma vieille, il faut te lancer !

Le Russe observait Shina avec attention. Toute son attitude montrait la résignation, les épaules baissées, ses doigts crispés sur ses genoux qu'elle malaxait douloureusement. Les reflets rougeoyant des flammes se reflétaient sur l'acier lisse de son masque, conférant une impression de vie saisissante à ce visage immobile. Les arabesques ouvragées, qu'il devinait entre deux mèches vertes, le fascinaient et semblaient danser. Une sorte d'invitation muette à se perdre dans les courbes fascinantes qui lui faisaient face.

Concentré sur la jeune femme, Hyôga n'entendit pas ce qu'elle dit, son ouïe capturée par le crépitement du bois qui couvrait la voix à peine audible de Shina.

A présent tournée vers lui, elle avait la main tendue en sa direction :

« Hyôga, je ne voulais pas. Je n'aurais pas dû, je le sais mais j'étais si en colère… »

En colère ? Mais qu'est-ce qu'elle ne voulait pas ? Il ne pouvait pas la faire répéter !

Elle venait de poser sa main fine sur son avant bras, timidement, une légère caresse. Sans réfléchir, il eut un mouvement de recul. Il était tellement rare qu'on le touche de cette manière que cette sensation le brûlait. Et puis tout cela était si incongru étant donné leur relation plus que houleuse. La réaction du slave sembla perturber Shina qui retira d'emblée sa main, croisant ses bras sur son ventre pour cacher l'objet de sa répulsion.

Shina…

Il aurait voulu lui dire que ce n'était pas tourner contre elle. Qu'il ne voulait pas la repousser ! Bien au contraire. Son cœur se serra et une douleur insidieuse se mit à lui vriller la poitrine. Voilà encore que son esprit et son corps ne désiraient pas la même chose. Il devait vite, très vite se reprendre.

« Je suis sincèrement désolée pour tout ce que je t'ai dit sur Camus… »

Camus ?

C'était donc cela qui semblait tant la bouleverser ? Mais il avait déjà oublié cet événement, pourquoi remuait-elle le couteau dans la plaie ? Non, Shina arrête !, voulut-il lui dire, mais aucun mot ne put sortir de sa bouche. Il venait de la blesser avec ce geste de recul instinctif, c'était indéniable. Trop surpris par ses excuses qui avaient l'air sincère, il avait été décontenancé.

Sa voix trahit une telle souffrance !

Le trouble s'empara de lui. Il était touché ! Vraiment. A aucun moment, l'idée, ne serait-ce infime, que Shina pourrait s'excuser des propos douloureux qu'elle avait eu à l'encontre de son maître, ne lui avait traversé l'esprit ! Ce n'était tellement pas elle ! Après tout, peut-être que si... Ils ne se connaissaient pas finalement. Qui se cachait réellement derrière cette façade rude et agressive ?

« Je ne le connaissais pas. Je n'avais pas le droit de le juger, ni toi d'ailleurs… »

Shina était bouleversée. Son rejet ne l'étonnait pas autre mesure, c'était Hyôga après tout ! Pourtant une douleur sourde grondait en elle tandis qu'elle affrontait courageusement son hôte. Le visage de ce dernier était toujours indifférent mais... ses yeux !

Par Athéna, à l'instant où le prénom de Camus fut prononcé un éclair douloureux avait traversé le bleu clair et imperturbable de sa prunelle. Elle se doutait que l'évocation du Chevalier d'or du Verseau le ferait réagir mais elle ne s'était pas attendue à ça. Pas à ce regard étrangement humain. A cet instant précis, elle aurait tout donné pour être face à son froid coutumier. Voir la vie dans cet œil d'ordinaire insondable était pire que tout. Elle, qui avait si ardemment supplié pour voir un peu d'humanité chez son hôte, regrettait amèrement son vœu. L'ange blond souffrait trop et cela la perturbait beaucoup. Beaucoup trop.

« Hyôga, je… »

Shina ne put finir sa phrase, Hyôga venait de se lever sans la regarder, la laissant seule. Elle avait froid tout à coup, malgré la chaleur de l'âtre rougeoyant qui lui faisait face. Elle avait froid loin de lui, le Saint de glace. Quelle ironie ! La honte, la culpabilité, les remords s'abattirent sur ses épaules comme une lourde chape de plomb. Le désespoir, la tristesse de l'avoir blessé l'inondèrent. Elle s'en voulait vraiment. Elle avait vraiment le chic pour lui faire mal.

La tête rentrée dans ses épaules comme une enfant prise en faute, Shina ne savait pas à quoi s'attendre, juste que Hyôga n'allait pas se mettre en colère, cela lui ressemblait si peu. Un mur de silence... Voilà ce qui allait se passer. Un lourd et pesant mur de silence qui lui vrillerait les nerfs et la torturerait bien plus encore que tous les supplices imaginables. Il n'y avait que lui pour la mettre dans des états pareils.

Il passa derrière elle, sans un bruit, prenant soin de ne pas la frôler et se dirigea vers la cuisine. Des bruits dans son dos résonnèrent à ses oreilles : de la porcelaine qui s'entrechoquait, un placard que l'on ouvrait… Shina ferma les yeux et attendit. Mais attendre quoi ? Elle ne savait plus. Tous ses repères s'étaient évanouis, la laissant complètement dépourvue et à la merci de ses émotions et du bon vouloir de son hôte, à ses heures, glacial.

« Tu veux quelque chose ? »

Shina sursauta légèrement. Il lui avait parlé ! A elle ! Lui ! Mais vouloir quoi ? Hésitante, elle se tourna à demi dans sa direction et leva la tête, heureuse d'avoir son masque. Ainsi, il ne voyait pas son regard fuyant se poser sur lui, comme si cela pouvait la brûler.

Hyôga se tenait debout devant le poêle, la théière dans la main droite et lui tendait une tasse de la main gauche. L'air éternellement impassible qu'il arborait en permanence avait repris sa place jusque dans son regard. Shina était perplexe : d'un côté, cette attitude froide la rassurait car il s'agissait bien du chevalier du Cygne qui la toisait avec un certain dédain coutumier mais d'un autre côté, l'ange blond s'était à nouveau effacé et c'était bien dommage.

Il faut que j'arrête de le voir comme un ange ! C'est n'importe quoi !

Devant son mutisme, la voix du Russe se fit plus forte :

« On n'a rien mangé depuis ce matin ! Tu veux que je te prépare à boire ? »

Sa voix était neutre. Impossible de savoir s'il était en colère ou non.

« Non... merci », lui répondit-elle, hésitante.

Sans aucune façon, il lui tourna le dos et continua de s'affairer dans la cuisine, l'ignorant comme il le faisait à chaque fois. Shina, malgré une dure journée d'entraînement, avait l'appétit coupé. Elle se reconnaissait à peine. Être si intimidée par un homme, Hyôga de surcroît ! Elle, qui avait toujours la phrase assassine au bout des lèvres, ne savait plus quoi dire, ni quoi faire d'ailleurs. Pourquoi fallait-elle qu'elle soit si différente près de lui ?

Ce fut avec surprise, que l'Italienne le vit se rasseoir près d'elle, une tasse fumante à la main. D'habitude, pour rien au monde, il ne quittait son fauteuil usagé. Une grimace reflétant sa perplexité se dessina sous son masque.

Discrètement, Shina observait son vis-à-vis qui agissait étrangement ce soir. Hyôga semblait être en paix avec lui-même. Jamais auparavant, le Russe, malgré son faciès indéchiffrable, lui avait paru si accessible. Elle ne savait plus quoi penser. Il était à la fois distant et proche.

Un silence absolu et coutumier s'imposa à nouveau entre eux, malgré le crépitement du feu.

Du coin de l'œil, elle le vit porter à ses lèvres fines la porcelaine de sa tasse. Avec une lenteur digne d'un ralenti divin, la bouche de celui-ci s'anima, s'arrondit pour laisser s'échapper un souffle léger qui caressa avec douceur la surface ambrée du liquide, faisant ainsi danser les volutes blanchâtres qui s'en échappaient.

Comme hypnotisées, ses prunelles s'arrêtèrent sur une langue, qui d'un mouvement rapide, vint humidifier des lèvres sèches ; réveillant dans son ventre une chaleur insidieuse et délicieuse, prémisse aux sensations inconnues que ce simple geste laissait présager.

Penchant lentement la tête en arrière pour déglutir son breuvage brûlant, quelques mèches dorées glissèrent sur ses joues, attirant son regard sur les courbes de son cou où s'animait sa pomme d'Adam. Une telle sensualité se dégageait de lui, c'en était effrayant et fascinant !

Son rythme cardiaque s'accéléra de plus belle lorsqu'un saphir très clair se riva à elle pour ne plus la quitter. Ses yeux curieux se promenaient sans pouvoir se fixer sur les traits fins du Russe, sa peau blanche prenant une délicieuse teinte couleur miel qui accentuait sa beauté sauvage et inaccessible. Le souffle coupé, Shina resta subjuguée par cette attirance soudaine envers son hôte. Elle était déstabilisée et c'était un euphémisme.

Son attitude était si équivoque. Toujours ce visage indéchiffrable qui, ce soir, ne l'était pas tant que cela finalement... Cette attitude quelque peu rigide mais enveloppée d'une certaine douceur... Cette distance naturelle qu'il renvoyait et qui pourtant l'attirait étrangement...

Elle en oublierait presque qu'il s'agissait de Hyôga, de l'insensible disciple du Verseau !

Une voix grave et tranquille la sortit de sa transe et la ramena dans la réalité :

« Shina, j'apprécie sincèrement tes excuses… »

Les yeux écarquillés, Shina avait peine à croire ce qu'elle venait d'entendre - et ce qu'elle ressentait à ce moment précis, pour être franche. Un mélange de culpabilité, de honte, de désir, d'étonnement... Se secouant mentalement la tête, la jeune femme tenta de se défaire de cet œil unique qui exerçait sur elle une attraction stupéfiante et démesurée - un diamant scintillant dans un écrin doré - pour se concentrer sur un fait réel : Monsieur l'esquimau ambulant venait de lui dévoiler ce qu'il pensait !

« ... Je sais que tu ne dis jamais rien sans le penser. La franchise est une qualité que j'apprécie chez toi. Autant les mots que tu as utilisés ont été difficiles à entendre, autant ceux que tu viens de me dire me touchent. Et pour cela, je t'en remercie. »

Shina ne savait pas quoi répondre. Il avait cette capacité incroyable de la rendre muette par moment. Un sourire béat se dessina derrière son masque. Une joie incommensurable s'emparait d'elle. Il ne lui en voulait pas. C'était bête, très bête même, mais cela la réjouissait réellement. Mais elle devait se reprendre. Ce n'était pas le moment de faire du sentimentalisme, ni le lieu et encore moins la personne sur laquelle elle pouvait se permettre ce genre de pensées mielleuses.

Se redressant, le front haut, adoptant une attitude sûre d'elle et détendue, Shina se tourna complètement vers son interlocuteur, encercla ses genoux de ses bras et fourragea ses orteils dans la fourrure soyeuse à quelques centimètres de la main du Russe. Tout en masquant son trouble, elle lança légèrement :

« Bon, bon… Ne t'attend pas à ce que cela se reproduise ! Ce n'est pas mon genre ! Les excuses et tout ce qui va avec ! »

Elle essayait de dédramatiser la situation qu'elle trouvait vraiment gênante. Reposant son menton sur ses genoux, Shina entreprit d'orienter la discussion sur un sujet moins sensible, à savoir l'organisation de la journée du lendemain. La soirée passa vite. Sans savoir pourquoi, elle n'arrêtait pas de parler de tout et de rien, levant les mains au ciel dans de grandes explications, ses éclats de rires fusant au détour de la conversation.

Hyôga la regardait et parlait peu, dégustant tranquillement son thé sans la quitter des yeux, savourant la vision qui lui était offerte. Elle était si fascinante, si vivante. Sa voix s'élevait dans les airs dans des accents rieurs, très différents des autres jours. Tandis qu'il la regardait et l'écoutait faire des lois sur le Sanctuaire, Hyôga se demandait à quoi le Chevalier du Cobra pouvait bien ressembler. Que cachait ce masque triste ?

Pourtant, il avait déjà vu son visage mais il n'y avait jamais accordé d'importance. Pourquoi l'aurait-il fait à l'époque ? A présent, les données étaient différentes. Les éclats de voix de son invitée faisaient travailler son imagination. L'inconnu, qui jadis l'effrayait, le fascinait. Il s'imaginait une jeune femme au regard pétillant et au large sourire, à l'entendre rire ainsi ! Un immense sourire qui devait refléter la beauté à l'état pur, des lèvres vermeilles qui devaient se faire synonyme du plus beau des couchers de soleil grecs, comme celui qu'il avait vu la dernière fois au Sanctuaire, chez elle. Était-ce un présage ?

Hyôga se laissait porter par le temps, s'abreuvant de la quiétude et de la paix qui avaient enfin trouvé refuge dans l'isba et dans son cœur. Les questions diverses et variées qui le taraudaient, la culpabilité qui l'étreignait sans cesse ; tout ceci s'évadait en cet instant unique, le laissant apprécier cette trêve salvatrice et plus que nécessaire. Pour combien de temps cela allait-il durer ? Il n'en savait rien.

La seule chose dont il était certain, c'était que le temps s'était arrêté en cette soirée et qu'il en profitait pleinement. Ce fut l'esprit clair et serein qu'il savoura enfin la présence de sa colocataire, éprouvant même certaines difficultés à garder un visage impavide sous les remarques judicieusement drôles ou pertinentes qu'elle lançait. Sa tasse de thé avait trouvé une nouvelle utilité : non pas, celle de servir de réceptacle à sa boisson préférée - fonction que l'objet ne n'occupait plus depuis plus de deux heures - mais celle d'être un abri secourable pour masquer ses sourires, tout en espérant que son subterfuge ne soit pas découvert !


Deux journées passèrent, rythmées par un début de matinée seule pour Shina, puis des entraînements intensifs de combat au corps à corps pour lesquels le Chevalier d'argent prenait beaucoup de plaisir, son homologue de bronze progressant d'heure en heure, la mettant plus souvent qu'elle ne le voulait en difficulté. Puis après un bon repas pris comme toujours chacun de leurs côtés, ils se retrouvaient avec plaisir devant la cheminée et passaient la soirée à discuter de tout et de rien comme deux vieux amis.

Un moment privilégié de complicité liait à présent ces deux Chevaliers d'Athéna qu'un épais mur de glace et d'incompréhension séparait, il y avait peu. Le respect mutuel et la chaleur des sentiments, qui les animaient, avaient brisé cette barrière invisible pour les rapprocher davantage. Et tous les deux, sans vraiment se l'avouer, en éprouvaient un réel soulagement.

Shina appréciait ses soirées en sa compagnie. Elle parlait beaucoup plus que le Russe mais celui-ci ne semblait pas du tout gêné, prêtant une oreille attentive à la jeune femme toujours inspirée. Jamais auparavant, elle n'avait eu d'échange avec qui que ce soit. La solitude faisait partie intégrante de son quotidien au Sanctuaire, sans que cela soit un inconvénient ; alors qu'ici en Sibérie, cette même solitude lui pesait et la faisait souffrir. Hyôga était un parfait auditeur, la laissant diriger la discussion. Jamais il ne semblait être lassé, jamais elle ne l'avait vu jeter un regard sur un des nombreux bouquins qui ornaient sa bibliothèque et qu'il chérissait tant.

Le temps de l'incompréhension était passé. Le plaisir de se retrouver tous les deux le soir venu prenait de plus en plus de place dans son esprit. Le slave laissait filtrer peu d'information sur lui, sur son passé. Quelques fois, il la surprenait en parlant de ses entraînements avec Camus mais jamais rien de bien nouveau. Une sorte de jeu entre eux s'était instauré, enfin en ce qui la concernait. Elle prenait un malin plaisir à essayer de déceler des expressions de vie sur le visage impénétrable de son vis-à-vis : une étincelle dans son regard, un léger haussement de sourcil ou un semblant de mouvement sur ses lèvres fines...

Une joie sans nom l'envahissait lorsqu'elle devinait un léger sourire, oh même furtif ! A peine perceptible à qui n'y prêtait pas attention mais un sourire tout de même ! A cet instant précis, elle avait l'impression d'avoir accompli un miracle : l'ange blond, le vrai visage de Hyôga lui faisait face et là, toutes les épreuves, toutes les déconvenues de son 'passage' dans cette isba autrefois détestée s'envolaient. Elle était heureuse avec lui, tout simplement.


...


Au quatrième étage de la clinique de la Fondation Graad, trois hommes s'apprêtaient à entrer en résonance pour le bien d'un seul. Une tentative à l'aveugle, qui relevait plus d'une expérience hasardeuse que d'une réelle solution, pour sortir le jeune Russe de son sommeil volontaire.

Hyôga, toujours plongé dans son rêve sibérien, ne semblait pas s'apercevoir que la main pâle de Mù avait pris place sur son front et que l'Atlante, sous le regard inquiet et protecteur de Milo, allait braver un interdit personnel pour tenter d'entrer en contact avec lui et peut-être le ramener dans la réalité.

Mù, bien qu'arborant un visage serein et confiant, ne pouvait pas s'empêcher de douter de l'issue positive de cette communion forcée. Il avait accepté d'entrer en contact avec le subconscient de Hyôga mais craignait de ne pas pouvoir y parvenir. Il ne pratiquait que rarement cet exercice et jamais sur quelqu'un de comateux. Et puis, si Hyôga tenait tant que cela à ne pas se réveiller, de quel droit, lui, pourrait-il l'y obliger ?

Cependant, Mù ne pouvait pas nier la douleur morale qui habitait l'endormi et envahissait la chambre tout entière du Russe ou bien le chant lugubre qui résonnait à ses oreilles, malgré la montée de cosmos de Milo tout à l'heure ; tout comme il n'avait pas pu ignorer la souffrance de son compagnon d'armes et la peine qui résidait dans son cœur.

Le beau Bélier resta, de longues minutes, immobile, tentant de faire abstraction de la présence de Milo dont l'aura emplissait la pièce entièrement. Le Scorpion était tendu, on le saurait à moins, et ce trouble brouillait les ondes psychiques de l'Atlante.

Hyôga, en digne Saint de glace, cachait son esprit derrière des barricades épaisses et solides, lui faisant comprendre qu'il se protégeait de tout son être contre une quelconque invasion ; tandis que Milo, bien que se retranchant dans ses barrières mentales, l'appelait sans cesse. Concentré à masquer ses pensées, le huitième gardien ne faisait qu'augmenter l'attrait de l'emprise atlante. Car plus, on cherchait à cacher des choses et plus son pouvoir augmentait, comme attiré par un aimant.

Malgré tous ces obstacles, Mù était parvenu à pénétrer la forteresse de l'âme du Russe, une ridicule brèche qui laissait sous-entendre à l'Atlante que Hyôga n'avait pas complètement abandonné l'idée de revenir dans la réalité. Alors, il s'y était engouffré, happé par la force de l'attraction mentale qui l'aspirait dans un dédale difforme d'ombres brunes et cotonneuses. Une sorte de gouffre sans fond où le chant funeste, jusqu'alors simple litanie murmurée, devenait un cri douloureux qui vrillait ses tympans. Une alarme stridente pour l'avertir qu'il allait mettre les pieds dans une zone interdite.

« Hyôga ? Hyôga, c'est Mù. Je ne te veux aucun mal. Je suis venu à toi en ami. Hyôga, est-ce que tu m'entends ? »

La voix du Bélier semblait se perdre dans ce gouffre noir, comme si des parois invisibles absorbaient les moindres ondulations de sa voix. Il n'y arriverait pas, il lui fallait de l'aide. Plein de compassion pour son collègue doré, le Tibétain s'était acharné à l'oublier mais s'il voulait aller plus loin dans ses investigations, il lui fallait puiser dans l'énergie de Milo, même si l'idée ne le réjouissait pas. Le Grec avait accepté le pacte qu'il lui avait soumis de bonne grâce mais avait-il pris conscience des implications réelles qui se jouaient ?

L'Atlante, toujours en liaison avec Hyôga, étendit ses ondes inquisitrices vers le Scorpion d'or pour y trouver l'énergie nécessaire à son intrusion mentale. Pas une aide à proprement parlé, juste de l'énergie.

Milo était sur la défensive et pourtant, il émettait un appel muet que l'Atlante avait du mal à ignorer. Toute cette lutte pour se fermer avait l'effet contraire et attirait malgré lui la psyché de Mù. Il fallait qu'il cesse de lutter rapidement ou c'était l'esprit tout entier du huitième gardien, que le Bélier visiterait, et ce n'était pas le but de l'expérience.

« Milo, il faut absolument que tu te détendes. J'ai besoin de ton aide, sans toi, je ne peux rien faire. Fais-moi confiance, s'il te plait, Milo. Fais-moi confiance ! »

A nouveau, les ondes mentales du Tibétain se dirigèrent vers le Grec qui avait enfin résolu à s'abandonner. Avec toute la douceur qui caractérisait le Bélier, celles-ci l'enveloppèrent, formant un cocon protecteur et lentement pénétrèrent chaque pore de la peau de Milo pour se fondre en lui.

Pris entre deux entités plus ou moins farouches, Mù tentait de garder le contrôle. Il détestait cela : garder son propre esprit intact de toutes les pensées et sentiments qui s'intriquaient aux siens, tout en emmagasinant l'énergie nécessaire à une exploration mentale. D'un côté, le gouffre béant et sombre qui l'entourait lorsqu'il se concentrait sur Hyôga et de l'autre, l'attraction chaleureuse mais piquante de Milo qui, malgré lui, l'appelait sans cesse à la recherche d'un quelconque apaisement. Fort heureusement, le Scorpion avait une grande force morale et une bonne maîtrise de ses pensées et, bien qu'il lui ait laissé libre accès à son âme, Milo parvenait parfaitement à juguler le flot déchaîné de son cœur.

« Hyôga, c'est Mù. N'aie aucune crainte, je ne suis pas là pour t'obliger à quoi que ce soit. Je suis ici, parce qu'un ami à toi y tient énormément. Milo et moi voulons t'apporter notre aide, si tu le veux bien. Hyôga, laisse-moi soulager ta peine. Si je le peux, je le ferai… Je ne ferai rien que tu ne veuilles pas. »

Et sans plus comprendre ce qui lui arrivait, le brouillard informe d'ombres brunes et obscures qui l'entourait se délita autour de lui. Les nuages pesant, qui le cernaient, avançaient à une allure folle ou était-ce lui, qui plongeait dans l'esprit du Russe ? Mù ne saurait le dire. Une sensation de flottement et de légèreté le saisit, comme s'il volait. Les images brunes s'accélérèrent donnant l'impression qu'il s'enfonçait dans un puits sans fond. Un foisonnement d'émotions complexes l'envahirent pour le faire sien… et toujours ce geignement plaintif, à présent en bruit de fond, qui résonnait à ses oreilles.

Le geignement s'était précisé : c'était le fil d'Ariane des souvenirs du Russe, alors Mù s'en saisit... Une complainte sourde, celle d'un enfant qui sanglotait.

Un flash aveuglant le força à plisser des yeux, son avant bras plaqué sur son visage comme pour le protéger d'une agression invisible. Quelques secondes furent nécessaires pour que l'Atlante se reprenne et comprenne où il était. Ses yeux, d'un mauve profond, scrutèrent ses alentours immédiats, ses points de vie se rapprochèrent, marque flagrante du trouble qui habitait le serein Bélier. Une scène surréaliste se déroulait devant lui, derrière lui, tout autour de lui.

Mais où était-il ? Très vite, le Bélier comprit. Il se trouvait sur un paquebot qui voguait à vive allure sur des flots calmes mais glacés. La mer qui s'étendait devant lui sur des kilomètres avait la pâleur de la neige, les rayons du soleil se réverbérant douloureusement sur la surface réfléchissante. A mesure que le navire avançait, un craquement se faisait entendre, celui de la glace qui se déchirait et qui cèdait le passage au géant des mers, mastodonte insubmersible qui filait droit vers la ligne d'horizon. Un léger roulis faisait tanguer le navire de droite à gauche. Une brise légère soufflait, soulevant quelques longues mèches couleur parme de l'Atlante. Il savait ce vent froid, étant donné la glace qu'il voyait, mais il ne ressentait rien, pas même un léger mordant sur sa peau. Il était là sans y être ; un simple observateur...

Un rire aigu lui parvint à sa droite, le tirant de sa réflexion. Une longue chevelure lilas se mut lentement sur le dos puissant de l'Atlante alors qu'il tournait son visage en direction de cet éclat de voix pour le moins étrange.

Un garçonnet à peine âgé de six ou sept ans - il ne saurait le dire -, emmitouflé dans un épais manteau fourré, courait sur le pont, zigzaguant gaiement entre les passagers. Un rire éclatant, un sourire rayonnant révélant un visage épanoui qui abritait deux prunelles au bleu translucide. Mù se demanda si ce petit garçon…

Une voix de femme s'éleva, appelant l'enfant : « Hyôga ! » Mù ne put réprimer un sourire attendri tandis que son regard doux se posa sur le garçonnet. Oui, il s'agissait bien du très jeune Saint du Cygne : quelques mèches blondes caressaient les joues rosies de l'enfant qui s'était arrêté à quelques pas de lui. D'un seul tenant, il s'était retourné pour saluer la femme qui le rejoignait. Ils parlèrent en russe, langue que Mù ne comprenait pas ; seul le mot « Mamouschka » trouva un écho en lui. Cette femme blond,e était sa mère, à n'en pas douter, la ressemblance était frappante. Quelques secondes passèrent et l'enfant était reparti à l'assaut de cette aire de jeu pour adultes dans un éclat de rire cristallin qui tira un autre sourire à l'Atlante.

La seconde d'après, tout se modifia.

Un profond trouble le saisit, étreignant avec sauvagerie son cœur. Une douleur terrible, une peur irraisonnée saisit tout son être… Il faisait sombre, l'agitation régnait partout autour de lui. Des voix puissantes grondaient, criaient ; des voix graves où perçaient une angoisse saisissante, des voix pourtant à peine audibles, recouvertes par le mugissement des vagues déchaînées alentour qui l'encerclaient, les encerclaient, les bringuebalaient en tout sens.

Un long sanglot atteignit ses tympans, lui vrillant le cœur ; puis une voix enfantine perça le fond sonore pour ne devenir qu'un unique chant douloureux. Les yeux de Mù se posèrent alors sur Hyôga qui pleurait toutes les larmes de son corps, et sa voix qui déchirait les flots en un hurlement arraché douloureusement du fond de sa gorge, irritée d'avoir trop criée : « Mama ! Mamouschka ! » Il tendait les bras dans l'espoir de retenir la personne qu'il aimait le plus au monde tandis qu'un homme le jetait sans ménagement dans un canot de sauvetage, qui menaçait à tout moment de chavirer par-dessus bord les pauvres malheureux qui avaient déjà été secouru.

Un sentiment d'abandon, une douleur aiguë lacérait le cerveau de l'Atlante alors que se déroulait sous ses yeux une tragédie. Le paquebot sur lequel il se trouvait quelques secondes plus tôt sombrait inexorablement dans une mer furibonde qui s'acharnait à manger le navire d'apparence insubmersible. Le froid habitait non seulement son corps mais son cœur. Le petit garçon blond, le visage ravagé par les larmes, tendait toujours sa petite main en direction du géant des mers. Sur le pont, Mù reconnut la silhouette de la femme de tout à l'heure. Emmitouflée sous un épais manteau fourré, des larmes identiques à celle de son fils traçaient de fins sillons sur son visage pâle, ses lèvres remuaient livrant un message muet à l'enfant qui hurlait sa détresse. Mù, simple spectateur de cette scène déchirante, ne pouvait intervenir, cependant il ne baissa pas les yeux. Cette tragédie était celle que Hyôga avait vécue dans son enfance.

Un nouveau flash… Et toujours ce sanglot qui résonnait dans son esprit.

Des cris d'enfants, un parc verdoyant et ensoleillé, une immense bâtisse qui s'élevait dans le firmament éclatant… Mù tourna sur lui, cherchant du regard la silhouette de Hyôga, car il s'agissait bien de son passé que le Bélier voyait se dévoiler à lui. Un sourire attendri se dessina sur ses traits fins à la vue du jeune Russe qui s'était isolé sur les marches claires d'un grand bâtiment. Des enfants jouaient au ballon, riaient et couraient en tout sens. L'enfant les regardait sans les voir, ses prunelles semblaient éteintes, une tristesse infinie ceignait ses traits enfantins. Et un sentiment familier étreignit le cœur du Tibétain. Il ne le connaissait que trop bien : celui d'être rejeté. Hyôga n'était pas désiré en ce lieu, il n'était pas comme les autres. On se moquait de sa différence : sa blondeur, ses yeux clairs, son incompréhension quant à cette langue agressive et criarde, son ignorance quant aux us et coutumes de ce pays étranger où il ne connaissait rien, ni personne. La peur, la solitude…

Deux petits japonais s'avancèrent vers lui. Le plus jeune, à la chevelure verte, s'assit à ses côtés et sembla vouloir entrer en contact avec lui, sous le regard méfiant de l'autre, plus grand, à la chevelure et aux yeux d'un bleu d'acier. De suite, le premier gardien du Zodiaque comprit qu'il s'agissait du jeune Andromède et de son frère aîné.

Nouvelle série de flash : Des rires timides, des sourires échangés avec les autres orphelins, des journées joyeuses d'enfants scolarisés, où Hyôga prenait doucement ses marques, alternées avec des nuits solitaires, replié dans un lit trop grand, le visage baigné par les larmes. Une routine quotidienne où le doute, la joie et la tristesse se relayaient sans ordre logique et dans un flot penchant plus pour la troisième émotion toute fois.

Et à nouveau cette lumière aveuglante et un hoquet courageux, témoin d'une certaine volonté à refouler des larmes...

Cette fois, ce fut une contrée désolée et infinie qui apparut à lui. Le froid le saisit plus que de raison, le Tibétain était pourtant coutumier des climats glacés. La peur se faisait écho insistant dans sa poitrine, où son cœur battait plus vite à mesure que le temps passait. Une rue déserte ensevelie sous une épaisse couche de neige, des maisons de pierre qui semblaient inanimées, un ciel d'une pâleur extrême… Une attente terrifiante et angoissante débuta. La peur de l'inconnu, la peur d'être à nouveau livré à soi-même. Mù voyait le petit Russe se frigorifier de seconde en seconde, gardant le front haut alors qu'il soufflait sur ses doigts pour garder un peu de chaleur. L'Atlante ressentait tout le courage que l'enfant voulait se donner, tout l'espoir qu'il mettait dans cette aventure terrifiante. Il était rentré au pays, sa mère était tout près de lui, quelque part, par-là !

Une voix grave et profonde troubla tout à coup le silence, qui habitait le village déserté, et vibra dans tout son être… L'enfant leva les yeux au ciel… Une peur effarante l'étreignit devant le visage impavide qui lui faisait face.

« Camus », souffla l'Atlante, tandis qu'un sourire amusé se dessinait sur son visage serein.

Le jeune chevalier du Verseau semblait bien austère, ses yeux sombres enchâssés dans un visage pâle et peu avenant. Un ogre terrifiant pour le jeune Hyôga qui, les yeux grands ouverts, affrontait bravement cet inconnu, le cœur empli d'espoir et de volonté : retrouver sa mère.

Une vague de confusion vint ébranler le solide Tibétain alors que devant ses yeux se déroulait le passé du slave dans les plaines de Sibérie. Un sentiment douloureux, et très différent de ce qu'il avait ressenti jusque là, vint mourir dans son cœur. Ce n'était pas Hyôga, Mù en était certain. Mais dans ce cas...

Milo ?

Mù secoua la tête intérieurement. Il devait se concentrer sur Hyôga, surtout faire abstraction de cette sensation incongrue !

Se concentrant davantage, le Bélier prit une grande inspiration et poursuivit son voyage intérieur.

Nouvelle série de flash back : les entraînements rigides au milieu de la plaine sibérienne, la voix dure et sèche du Français, les conseils avisés et rassurants d'un homme vêtu de cuir à la chevelure grise et au sourire apaisant, les encouragements d'un autre enfant énergique et avenant.

Nouvel assaut étranger, où colère et douleur soufflèrent sur le passé de Hyôga. Mù fronça des points de vie. Il devait ignorer ce...

Mais le bel atlante ne put finir sa phrase en pensée qu'il se retrouvait dans un autre endroit, dans une autre atmosphère, à une autre époque.

Ses prunelles améthyste scannèrent les environs, cherchant un quelconque repère. Des colonnes de marbres se dressaient devant lui, l'encerclaient. Un temple ? Était-il au Sanctuaire ? Un sentiment profond de bien-être l'envahit soudainement malgré quelques coups d'aiguilles lancinants dans la poitrine qui l'empêchaient de réellement se sentir à l'aise.

Des bruits de pas captèrent son attention. Quelqu'un approchait sur sa droite. Mù, l'œil rivé dans cette direction, se maudissait intérieurement. Jamais, il n'aurait dû accepter l'idée de Milo, car voilà qu'à présent, il se trouvait dans les souvenirs de son compagnon d'armes. Il en était certain.

Une silhouette familière se dessinait entre les doriennes, se faisant de seconde en seconde plus précise. Un chevalier à n'en pas douter et un de la garde dorée, s'il en jugeait par l'éclat de l'armure qui brillait de mille feux sous les quelques rayons du soleil qui perçaient dans le dos dudit chevalier. Une longue chevelure encadrait un visage clair où deux saphirs saisissants avaient la première place. Mù était certain de l'identité de cet homme à l'allure féline et légère, au port de tête altier, il s'agissait de : Camus.

Sans qu'il s'en rende compte, le Bélier vit la silhouette puissante de Milo barrer le chemin du visiteur et il en conclut qu'il devait se trouver dans le temple du Scorpion. Le huitième gardien fixait droit dans les yeux son vis-à-vis tout en parlant avec lui. Sans comprendre ce qu'ils se disaient, il pouvait ressentir la complicité qui les liait.

A présent, ce n'était plus un flot de larmes continu qui le guidait mais le battement régulier d'un cœur qui pulsait calmement à ses oreilles. Milo était heureux. Cela se voyait. Cela se ressentait. La présence de son ami le réjouissait réellement, même si celui-ci ne montrait aucun signe extérieur que ce sentiment était partagé.

Nouvelle ellipse temporelle et Mù se retrouva sur le film de la mémoire du Grec.

Malgré ses tentatives de retour vers l'esprit du Russe, le Bélier s'engluait dans les réminiscences du Scorpion et ce fut malgré lui qu'il vit sa vie se dérouler sous ses yeux : la douleur de son entraînement sur l'île de Mélos, les coups, la violence quotidienne, la honte et les diverses humiliations qu'il avait subies lors de sa formation pour devenir le futur Scorpion d'or. Mù ne put s'empêcher de culpabiliser, malgré lui. Sa propre expérience d'apprenti n'avait pas été des plus aisée mais jamais une telle cruauté n'avait marqué son quotidien. Il comprenait beaucoup mieux à présent les colères, pour le moins, édifiantes de son compagnon d'armes, et pourquoi Milo était devenu un assassin. En fait, il avait été 'élevé' dans ce sens, cependant en dépit de ceci, Milo devait être sûrement l'homme le plus humain qu'il connaissait.

Une rafale de colère sourde et de souffrance l'entourait tout entier, mettant à mal le Tibétain qui encaissait de plein fouet ce déchaînement malsain qui habitait le cœur du Grec. Une sensation d'étouffement, de suffocation qui rendait sa propre respiration difficile. La violence de ses actes passés, les meurtres de sang froid, les visages agonisants de ses nombreuses victimes qui le suppliaient de mettre fin à leurs jours ou de leur laisser la vie sauve. Milo, torturé comme jamais entre cet assassin qu'il était devenu et l'homme qu'il ne voulait pas oublier, avait tellement souffert que ses propres chairs ressentaient la brûlure de son cœur et puis soudainement ce fut le calme après la tempête...

Toujours la même présence silencieuse et salvatrice près de lui... Celle de l'indéchiffrable Verseau qui plantait ses yeux énigmatiques dans ceux du Grec et qui calmait instantanément des possibles accès de rage, son aura glacée qui l'entourait à distance et qui endormait ses ardeurs brûlantes de massacre et ses rares sourires, timides et discrets, qui eux, soulageaient et créaient un brasier immense dans le cœur du Scorpion blessé. Un sentiment unique de bien-être, de confiance et d'amour... D'amour ?

Mù était perplexe mais ne put creuser davantage la question, qu'une révélation lui sauta au visage, criante de vérité. Un bonheur sans nom, une joie incommensurable l'envahirent pour chavirer les propres fondements du cœur de l'Atlante ; un ravissement des sens jusqu'alors inconnu du Bélier, qui fut emporté dans cette tempête d'émotion effarante.

Devant lui se dessinait le bonheur absolu. Celui de deux êtres qui s'aimaient en dépit des conséquences et des interdits, celui des deux hommes qui s'abandonnaient totalement à l'autre dans le seul but d'apporter un peu de soulagement, de douceur dans la vie malmenée et chaotique qu'ils menaient.

La fusion de deux âmes, la fusion de deux corps... Mù écarquilla grand ses prunelles magnétiques et, malgré toute sa bonne volonté pour ne pas assister à cette scène intime, il ne put détourner les yeux de ce spectacle de toute beauté, où l'amour était roi.

Dans un ballet érotique et d'une sensualité à couper le souffle, Milo et Camus s'offraient totalement et sans condition à l'autre. Les mains puissantes du Grec agrippaient la peau pâle des hanches du Français, qui dansait avec frénésie sur le corps offert de Milo. Les visages des deux hommes n'étaient que pure expression d'extase, même le froid Verseau semblait être devenu un autre homme. Leurs prunelles à demi-fermées amplifiaient cette impression de divine volupté, la bouche entrouverte du Français et la grimace de pure jouissance du Grec renforçaient cette conviction.

Une chaleur saisissante prit possession des entrailles du Bélier qui ressentait comme siennes toutes ces sensations de pur bonheur. L'amour, que Milo ressentait pour le froid magicien, se déversait dans son esprit, submergeant son cœur tout entier.

Puis ce fut une explosion des sens qui l'envahit et le chamboula, tandis que ses prunelles améthyste dérivaient sur le dos puissant du Grec qui s'employait à honorer de la plus vibrante de façon son compagnon. Ce dernier se cambrait plus que de raison pour recevoir en lui l'être aimé, s'accrochant à ses larges épaules, où perles de sueurs et boucles bleues se côtoyaient joyeusement ; ses fines jambes blanches, nouées autour des reins du Scorpion divin, étaient une invitation avouée à plus de plaisir, à plus de sensations... Une frénétique chorégraphie se joua devant lui, les deux acteurs de cette danse millénaire ne devinrent qu'une seule et même entité, célébrant à elle seule l'expression de la passion absolue.

La tendresse qui suivit cette étreinte l'émut au plus haut point. Le Grec caressait de ses doigts tremblants la joue de Camus, en lui murmurant des mots d'amour, révélant par-là même un sourire sincère sur le visage apaisé du Français ; puis en guise de réponse tacite, les lèvres de celui-ci vinrent se poser chastement sur celles de Milo qui, lui, répondit un peu moins sagement. Tout cela finissait de parachever ce spectacle émouvant et vibrant d'émotion et d'amour inconditionnel.

Un battement de cœur virulent résonna dans ses oreilles puis à nouveau une rafale déchaînée de douleurs et de peines incommensurables le bringuebalèrent, l'emportant dans un autre lieu, à une autre époque qui malheureusement le ramenait à ses propres souvenirs.

Le corps glacé du Verseau qui gisait sur le marbre froid du onzième temple... Cette vision d'horreur suprême pour le Scorpion arracha le cœur palpitant de celui-ci, laissant un trou béant, où vide et torture infinie creusaient davantage son tombeau. Un sentiment d'abandon absolu, celui de n'être plus utile à rien s'empara de lui... Le cœur arraché et piétiné du Grec mourait au côté de l'être tant aimé et admiré, dont la vie venait d'être interrompue brutalement pour une maudite erreur de jugement, pour l'ambition démesurée d'un seul homme.

Touché par cette souffrance, les larmes prêtes à s'échapper de ses yeux, Mù éprouva un soulagement sans nom lorsque la conscience de Milo reprit le dessus et l'abandonna. Les miettes de souffrance Scorpionnesques resteraient dans son cœur et dans son esprit à jamais, mais cela n'était rien en comparaison du chagrin absolu que vivait Milo.

Mù était tellement désolé. Désolé pour lui, désolé pour cette tragédie et désolé d'avoir été témoin involontaire de ce pan de vie si secret.

Comme si rien ne s'était passé, le Bélier se retrouva là, où il avait laissé le Russe ou bien était-ce le contraire ? Quelle importance ? Son regard se perdit aux détours des congères immaculées qui se dessinaient à perte de vue et il reprit le fil d'Ariane des larmoiements slaves.

Oubliant les dernières sensations douloureuses qui l'habitaient, il se laissa emporter par les souvenirs de Hyôga qui défilaient devant lui.

Sa vie d'apprenti saint du Cygne. Le doute, la douleur, le goût de l'effort… Puis la paix, la joie, la sérénité retrouvée au fur et à mesure des années. La voix douce du chevalier du Cristal – Mù ne l'avait jamais connu mais fait étrange savait qu'il s'agissait de lui – les regards complices qui le liaient à son compagnon de supplice, la présence rassurante et attendue du glacial Verseau.

Puis à nouveau cette complainte sourde qui résonnait à ses oreilles, des sanglots plus adultes. Une détresse infinie, une culpabilité sans nom…

Mù tenta un nouvel appel mental. Il ne voulait pas voir le passé du Cygne, ce qu'il devait faire : c'était savoir ce qui l'avait conduit ici ou du moins savoir ce qu'il attendait de ce coma prolongé, ce qui l'avait poussé à cette extrémité. Pourquoi tout ceci, en fait.

« Hyôga... Hyôga, c'est Mù... »

Rien ne se passa. Toujours des bribes douloureuses de souvenirs lui revenaient. Un enchaînement sans fin, où le visage de ceux qu'il aimait lui revenait sans cesse dans leur dernier soupir : sa mère, dont les lèvres délivraient un dernier message sur le pont d'un bateau ; l'expression de fierté de Cristal, dont la tête retombait sur le côté, leurs mains étroitement serrées ; le sourire unique et pacifié de Camus juste avant que ses paupières glacées ne se ferment à jamais sur ses orbes indéfinissables ; le souffle ultime d'Isaac lui révélant un dernier secret, une lueur d'amitié dans le regard...

« Hyôga, je voudrais t'aider mais pour cela, il faut que tu acceptes de me révéler ce qu'il s'est passé le jour de ton accident... Hyôga, je.… »

Un brouillard informe d'ombres brunes se forma autour de lui, l'enveloppant dans un cocon vaporeux. Mù voyait ses mains disparaître dans cet environnement nébuleux qui semblait le remonter à la surface -à la surface de quoi, de son esprit ?- et Mù comprit que Hyôga refermait l'accès à sa mémoire. Il avait peut-être été trop brusque avec lui... Visiblement, le Russe ne voulait pas donner d'informations quant aux circonstances de son sommeil forcé. Trop douloureux ? Mais pourquoi ? Y avait-il un secret ? Quelque chose ou quelqu'un qu'il voulait protéger ?

« Très bien Hyôga, j'ai compris. Je ne vais pas insister. Je vais partir mais s'il te plaît, Hyôga, est-il possible que tu rassures Milo ? Il est inquiet. Nous le sommes tous. Hyôga, est-ce que tu m'entends ? »

Sa remontée s'arrêta un instant, comme si le Russe réfléchissait. Mù sentait ses forces s'amenuiser de plus en plus mais il lui fallait tenir le coup, car pour le moment, il n'avait tiré aucune donnée utilisable et seul l'esprit du Grec avait révélé des informations ! Alors il décida de puiser une dernière fois dans la force mentale de son compagnon d'armes, espérant ne plus pénétrer son esprit.

Mù sourit doucement. L'énergie de Milo l'accompagnait et le ressourçait. Le Grec était un homme vaillant et solide. Quel réconfort de le savoir près de lui !

Ses points de vie se froncèrent soudainement, la perplexité se lisant sur le visage du bel Atlante.

Devant lui s'étendait à perte de vue la plaine sibérienne, où rafales givrées et chutes de neiges masquaient sa vue pour former un écran agressif et violent d'une blancheur saisissante. Entre les sifflements du vent à ses oreilles et les crépitements de la glace autour de lui s'échappait encore cette complainte muette et douloureuse qu'il ne cessait d'entendre. Cela ressemblait à un hurlement, un déchirement...

Dans cet environnement hostile se dessinait une tâche plus sombre, plus consistante et, après avoir progressé de quelques mètres, un corps lui apparut. Une silhouette agenouillée dans la neige lui tournait le dos, pliant sous le poids de la poussière de diamant qui s'acharnait à le recouvrir tout entier. Des doigts crochetés se perdaient dans une chevelure blonde. L'homme semblait souffrir le martyr. Et Mù aussi avait mal.

« Hyôga ? », murmura l'Atlante.

Il n'était pas dans son passé. Mù n'était pas au milieu de la plaine russe. Non. Cela n'avait rien à voir avec les scènes précédentes, où il n'était qu'un observateur muet. Là, Mù savait qu'il était dans sa conscience et qu'il pourrait, peut-être, entrer en contact direct avec le slave. Peut-être. Mù déglutit doucement.

« Hyôga. Est-ce que tu m'entends ? »

Aucune réponse, si ce n'était le gémissement à présent furieusement agonisant du Cygne. Son corps se recroquevilla davantage sur lui-même, comme s'il tentait d'échapper à l'étreinte insistante du vent de la plaine qui bouillonnait autour de lui. Un chant.

Un chant ?

Oui, Mù en était certain à présent. Le vent chantait. Une sinistre chanson qui ressemblait davantage à un larmoiement qu'autre chose. Le vent tournait autour du jeune homme, s'infiltrait dans sa chevelure de blé, sous ses vêtements qui battaient contre le corps fatigué du Russe. Le vent l'englobait tout entier comme pour l'ensevelir entièrement dans un cocon éphémère de neige. Le vent voulait l'enfermer dans une gangue de glace.

L'enfermer dans une gangue de glace... L'isoler des autres...

Mù réfléchissait. Et il ne comprenait que trop bien, ce qui se passait. Hyôga luttait intérieurement de toutes ses forces pour ne pas se laisser ronger par sa culpabilité. Hyôga se battait contre ses démons intérieurs.

Mù fit un pas en direction de l'homme tétanisé, lui fit face et tendit une main secourable mais celle-ci disparut lorsqu'il la posa sur l'épaule du Russe. Il n'avait aucune prise sur lui. En fait, il ne pouvait pas communiquer directement avec le chevalier de Bronze.

Et à nouveau, un sanglot résonna à ses oreilles. Le chant larmoyant de la Plaine, cette fois-ci...

La Plaine pleurait et Hyôga pleurait.

La Plaine hurlait sa douleur de perdre son dernier gardien et le Cygne hurlait de ne pas pouvoir faire un choix.

La Plaine voulait protéger son dernier enfant, endormir son cœur torturé et celui-ci ne savait plus comment accéder à la requête de sa plus fidèle amie, comment obéir à son maître.

Mais la Plaine souriait malgré tout parce que tout n'était pas fini...

La pellicule de glace, qui commençait à recouvrir le corps du Russe agonisant, ne parvenait pas à prendre prise, fondant presque aussitôt sur la peau nue de ses avants bras, de ses vêtements trempés. La chaleur des sentiments qui dormait dans le cœur du jeune Saint du Cygne entravait la course meurtrière de la glace.

Un rire... Un rire fort et féminin résonna soudainement, repoussant légèrement les assauts glacés de la tempête qui faisait rage... Un rire devenu familier à l'oreille du Russe... celui de Shina.

Le visage douloureux du blond s'apaisa un instant, ses paupières férocement fermées s'ouvrirent pour révéler un regard délavé et inexpressif.

Et Mù ressentit la présence du Saint d'Ophiuchus près du Slave, sans la voir cela dit. Sa présence chaleureuse et piquante était presque palpable, le trouble de Hyôga certain lorsque cet éclat de voix résonna à nouveau entre les falaises de glace qui l'entouraient. Une présence de chaque instant, qui le soutenait dans cette difficile épreuve, qui empêchait l'étau de glace engrangé par la Plaine de le recouvrir entièrement.

La voilà, la raison pour laquelle Shina ne se réveillait pas de son coma. La voilà, la raison qui expliquait le cosmos froid de Hyôga qui allait vers elle, ce chant lugubre qu'il avait cru entendre provenir de la chambre de la jeune femme.

Elle était son garde-fou, une raison tangible de ne pas sombrer irrémédiablement dans sa carapace et son rôle de chevalier du Cygne, dernier Saint de glace. Pourquoi elle ? Alors là, l'Atlante n'en savait strictement rien. Les circonstances, peut-être.

Écartelé, le Russe ne savait pas quelle solution adoptée. D'un côté, il y avait la nécessité inhérente à son rôle - et proférer par Camus - d'oublier les sentiments, justifiant cet abandon de soi par une foi inébranlable en la Déesse Athéna qu'il se devait de servir de toute son âme, de tout son être. De l'autre, une volonté sincère de ne pas oublier cette part humaine qui faisait de lui un être unique et particulier. Et au milieu, Hyôga qui hurlait de toutes ses forces, ne sachant que faire, que dire, que penser. Il oscillait entre ces deux choix, incapable de trancher, incapable de trouver le moyen de s'échapper de ce dilemme impossible.


Milo, le dos appuyé férocement contre la porte de la chambre, avait gardé ses yeux grands ouverts. Mù savait. Il ignorait quoi et en quelle mesure cela interférait avec son propre vécu, car il était certain d'avoir verrouillé ses pensées au fond de son cerveau.

Le prénom murmuré de son amour l'avait bouleversé plus que de raison et chaviré toutes ses défenses internes. Un flot divers et varié de souvenirs s'était imposé à lui en très peu de temps et il avait eu un mal considérable à les renfermer à double tour au fond de son esprit et de son cœur. Une énergie bienveillante avait drainé à elle - et avec une douceur semblable à une caresse - toutes ses réminiscences pour les lire et les faire sienne. Milo avait été prévenu, pourtant il ne s'était pas attendu à cela.

Mais ce qui l'intriguait était que de près ou de loin, Camus était une des explications du malaise de Hyôga. Et cela ne le rassurait pas du tout. Mille et une questions traversaient son esprit plus que de raison. Il fallait qu'il se calme absolument. Pour Hyôga. Pour Camus. Non, ne pas penser à lui. Et pour chasser cette idée, il se mordit la joue. Le goût métallique de son sang se répandit dans sa bouche et la chaleur de ce liquide dans sa gorge finit de le rasséréner.

Alors, après avoir respiré une grande bouffée d'air fraîche, le Grec s'était concentré sur le visage étrange du Bélier, se perdant dans la longueur impressionnante de sa chevelure mauve qui semblait si lisse et si soyeuse. Quelques rivières parme dévalaient la pente vertigineuse de son torse musclé, qu'un tee-shirt près du corps révélait, soulevées par les mouvements amples et réguliers de la respiration du Tibétain. Ses yeux turquoise glissèrent le long de ses avant-bras solides pour, tour à tour, se poser sur la main gauche qui dormait sur le cœur du Russe et sur la main droite qui s'était immiscée sous quelques mèches blondes.

Après un long temps d'observation, le regard vague de Milo s'était perdu dans les courbes du visage du Bélier. Il s'aperçut alors que Mù était beau, vraiment beau. Son visage androgyne couplé à ses origines mystérieuses, le rendait vraiment attrayant. Ce fut ainsi qu'il put, à travers les mouvements subtils de ses lèvres et ses points de vie, deviner -ou du moins extrapoler- ce que l'Atlante ressentait. Un trouble, ça c'était certain ! Mais par intermittence, également de la joie, de la peine, une totale allégresse, une douleur vive ou diffuse... Mù vivait réellement son voyage intérieur et Milo culpabilisait de lui faire subir cela, lui qui avait clairement refusé cette expérience.

La présence de l'Atlante se fit plus présente en lui, tout d'un coup. Milo ressentait son appel, son besoin d'aide ; alors sans hésitation, ce dernier lui répondit avec toute l'énergie dont il disposait, tout en protégeant ses arrières. Qui sait ce qu'il avait bien pu laisser transparaître tout à l'heure ? Un rictus amusé déforma le visage du Scorpion. Question bête !

L'attente ne fut pas longue. Quelques minutes plus tard, l'aura bienveillante du premier gardien quitta son corps doucement, sans à-coup, pourtant un certain vide se faisait à présent ressentir en lui.

Milo observait attentivement les réactions de son pair, ne sachant comment réagir. Il le laisserait parler. Oui, c'était bien. Ne rien dire qui puisse compromettre quoi que ce soit, ne pas l'orienter et surtout le laisser parler de ce qu'il avait bien pu voir.

Un silence tenu et pesant semblait avoir pris possession de toute la chambre, fauchant les mots et les sons que les deux hommes pourraient s'échanger. Milo déglutit péniblement, se décolla de la porte et fit un pas vers le Bélier tout en guettant la moindre de ses réactions.

Celui-ci semblait sortir d'un rêve. Ses paupières papillonnaient lentement, son corps se mettait doucement en mouvement. Le Scorpion doré, qui avançait d'un pas fébrile, se figea net lorsque deux améthystes fondirent sur lui.

La sentence allait tomber. Et Milo avait peur de savoir. Sans un mot, il s'assit près de lui, les bras croisés sur la poitrine.

Le visage pâle et amical du Bélier lui faisait face, alors que le Grec n'osait pas affronter son regard mauve. La fenêtre semblait revêtir un attrait tout particulier, à cet instant précis.

Comment aborder le sujet ? Mù avait-il vu quelque chose ? Comment ne pas se trahir ? L'esprit du Grec surchauffait, terrassé par l'angoisse que son secret inavouable soit découvert, bien plus que par le mystère qui entourait son jeune ami, en fait.

« Mù, alors ? », murmura-t-il, espérant que cela suffise à exprimer tout ce qu'il ressentait et ce que son cœur voulait hurler.

La main puissante du Tibétain s'abattit sur son épaule, et à travers son étreinte fugitive, Milo put ressentir toute l'amitié qui les liait à présent. Un immense soulagement s'empara de lui et il put enfin affronter le visage doux de l'Atlante.

« Milo, Hyôga a besoin de toi et de ton amitié. Je ne peux pas te dire exactement ce qu'il vit, ni te révéler ce qu'il pense mais il a vraiment besoin d'être soutenu. Je peux seulement te dire que ta présence à ses côtés lui apporte un soutien considérable même si lui-même n'en a pas réellement conscience... »

Milo écarquilla les yeux de stupeur. Alors Hyôga ne s'apercevait de rien, Pourtant, il pensait... Il était certain...

« Milo... » L'interpellé posa à nouveau son regard, qui s'était perdu, sur son frère d'armes, dont une étincelle brilla étrangement au fond de ses prunelles violettes. « Je crois qu'il faut que tu lui parles.

— Mais si j'ai bien compris, il ne m'entend pas et n'a même pas conscience que... »

Mù l'interrompit rapidement, devant le trouble visible qui habitait le puissant Grec.

« Ce n'est pas tout à fait ça. Quand tu es rentré dans la chambre tout à l'heure, le chant larmoyant que j'entendais s'est amoindri aussitôt. Dans son esprit, tu n'es pas présent en tant que tel mais il sent ta présence, c'est indéniable. » Le Bélier sourit tendrement à son vis-à-vis, tout en appuyant sa prise sur son épaule pour le rassurer. « Il se débat et ne sait plus où il en est.

— Camus ?, tenta le Scorpion, incertain.

— En effet, je crois que la perte de son maître n'a fait que le plonger davantage dans une culpabilité infinie, qui déjà habitait son cœur. Tu as vu juste, Milo.

— Ça l'a achevé, marmonna le Grec pour lui-même.

— Il est déchiré entre son devoir de Saint de glace et sa véritable personnalité. Il lutte de toutes ses forces pour trouver une issue quelconque. Et quand il l'aura trouvé, il se réveillera. J'en suis sûr. »

Le poing de Milo se serra soudainement de rage. Hyôga ne dormait pas paisiblement comme il l'avait cru. Il souffrait et, le connaissant, se devait être une torture.

« S'il la trouve !, lança le Grec, dépité.

— Il n'est pas seul dans ce combat, un soutien de poids l'accompagne...

— Shina ? », demanda-t-il sceptique. Le sourire de l'Atlante fut sa seule réponse. Milo fronça des sourcils, cherchant vainement une réponse sur le visage paisible du Tibétain, qui le guidait avec tact dans cet entretien. « Mais comment est-ce possible ?

— Je ne peux pas t'apporter de réponse. Tout ce que je sais, c'est qu'ils sont liés par une force inconnue et pour une raison qui m'échappe. Un chemin de croix qu'eux seuls peuvent franchir sans encombre, mais... il a besoin de connaître la vérité pour avancer, Milo. »

Le Scorpion fixait le Russe qui dormait tranquillement dans le lit. Enfin, tranquillement... S'il avait bien compris, pas tant que cela. Il avait besoin de réponses mais étaient-ce celles auxquelles il pensait ?

La main atlante se retira de son épaule et Mù s'éloigna de lui. Milo prit conscience que son compagnon le laissait seul avec ses réflexions, mais il devait savoir quelque chose avant de le laisser partir, avant de ne plus avoir assez de courage. D'un bond, il se releva pour faire face à l'imposant chevalier d'or qui s'apprêtait à quitter la chambre :

« Mù ? », souffla-t-il. Le Bélier se figea dans l'encadrement de la porte et attendit sans le regarder. « Est-ce... Est-ce que je te dégoûte ?

— ...

— Tu sais, n'est-ce pas ? Pour moi et...

— Non. »

Milo serra le poing. Non quoi ?

« Qui suis-je pour juger qui que ce soit ? »

Une longue chevelure se mut dans le dos de l'Atlante et un visage sérieux et déterminé fit volte-face pour l'affronter droit dans les yeux.

« L'amour est une chose inestimable et très peu de personnes peuvent se vanter d'avoir, un jour, pu croiser le chemin de sa moitié. Je t'envie, Milo du Scorpion, d'avoir eu cette chance et de l'avoir saisie. Il fallait du courage... »

Mù referma la porte derrière lui sans finir sa phrase. Il avait le cœur piétiné. Ses paupières se refermèrent sur les lacs mauves de ses yeux. Si seulement, la vie avait été différente. Si seulement, IL avait été différent. Si... Mais la vie était ainsi, eux, les chevaliers d'Athéna n'avaient pas le droit à l'amour. Alors tant mieux si quelques-uns parmi eux avaient pu avoir ce bonheur ultime entre leurs mains. Peut-être que tout n'était pas joué. Peut-être que dans un avenir proche, les choses changeraient, que l'espoir reviendrait et avec lui, la joie de vivre...

Milo, de son côté, était resté figé, contemplant la porte de la chambre du Russe se refermer silencieusement. Un petit sourire apparut sur ses traits virils. Mù ne l'avait pas jugé, pas la moindre trace de condescendance dans sa voix, ni d'un quelconque dégoût. Il était soulagé en quelque sorte.

Ses prunelles turquoise parcoururent la pièce pour s'arrêter sur la silhouette de Hyôga qui attendait là, étendu sur son lit. Il avait besoin de lui et des réponses qu'il pourrait lui apporter.

Visiblement, le temps des révélations était venu. Advienne que pourra, dans ce cas. Mais pas aujourd'hui. Le Grec avait besoin de se retrouver et de faire le point. Et de trouver les mots justes. Demain. Oui, demain, il lui avouerait sa relation avec Camus, le maître bien-aimé du Cygne qui le pleurait chaque jour.

Après un dernier regard vers lui, Milo ouvrit la porte avant de héler le premier gardien du Zodiaque qui était déjà rendu aux portes battantes du service. D'un pas de course rapide, il rejoignit le musculeux Tibétain et, un large sourire aux lèvres, tous les deux quittèrent la clinique pour retrouver leur temple.

A suivre…


Voilà la fin de ce septième chapitre ! Heureusement que je l'ai coupé en deux.

Je ne sais pas si certains avaient remarqué mais à présent chaque chapitre à un titre. Celui-ci, c'est : « Lorsque les cœurs se révèlent... part II. » J'ai un peu cogité et ai décidé, quand-même, de mettre en avant les points communs des deux héros dans chaque chapitre. Tout n'est pas écrit comme cela, par hasard ! Juste le titre du chap VI qui me chiffonne, ce n'est pas le bon terme. Si quelqu'un à une suggestion ? Enfin, voilà !

A très bientôt pour la suite... Chapitre VIII : « Quand le vent du nord se met à souffler. »

Merci de m'avoir lue. Niacy^^.