Chapitre 7
« Chiyo ? »
Par miracle, il avait réussi à prononcer son prénom. Tout son corps était tendu, son esprit bouleversé. Ses yeux restaient rivés sur la fille qu'il avait aimée et qui était morte. Et pourtant, cette fois bien vivante. Elle se tourna à son appel, les yeux grands ouverts, elle aussi.
« Comment m'avez-vous appelé, monsieur ? » bafouilla-t-elle, la voix douloureuse.
Au son de sa voix, plus grave qu'à son souvenir, et à la vue de ses yeux qui s'embrouillaient, Ken hésita. Était-ce bien elle ?
« Chiyo, je… Tu… en vie ? »
Et pour la toute première fois, des larmes se mirent à couler. Comme un gamin, il s'était mis à pleurer sans pouvoir s'arrêter. C'était incroyable !
« Melle Tanaka, que se passe-t-il donc ici ? »
Une femme vêtue de la même façon que Chiyo s'approcha. La jeune fille – qui était devenue femme à présent – se tourna vers elle, bouleversée également.
« Je ne sais pas très bien, Madame Hashito, dit-elle, tentant de se reprendre. Est-ce que je peux l'amener prendre l'air ? Je crois qu'il ne se sent pas très bien. »
La femme – probablement sa supérieure – acquiesça. « Faites-le tout de suite. Prenez soin de ce jeune homme, voulez-vous ? » Puis, s'adressant aux autres clients, elle les rassura : « Tout va bien, ne vous inquiétez pas. Il lui faut juste un peu d'air et un banc pour se reposer. » Elle leur sourit en inclinant la tête avant de se tourner vers Chiyo pour la presser d'éloigner le malheureux.
La jeune femme posa une main hésitante sur l'épaule de Ken et le guida doucement vers la sortie. Le jeune homme tenta de se calmer entre-temps et de reprendre ses esprits, mais il lui paraissait impossible d'assimiler aussi vite que Tanaka Chiyo n'était pas décédée dans un incendie.
Une fois hors des enceintes du centre commercial et à l'abri des regards, Chiyo l'obligea à s'asseoir sur un banc et partit chercher à boire pour l'aider à se reprendre. Il remarqua à peine la façon dont elle s'adressait à lui. Elle ne l'appelait plus « Ken » mais « Monsieur Wakashimazu ».
Quand elle revint, il tenta de se lever. « Chiyo ! Tu es vivante ! »
Elle ouvrit la bouche mais ses lèvres se refermèrent aussitôt. Elle tremblait. On aurait dit qu'elle aussi allait se mettre à pleurer. Mais pourquoi était-elle autant émotive ? Ken ne comprenait pas. C'était lui qui venait de rencontrer une morte vivante !
« Chiyo, dis-moi quelque chose ! Explique-moi pourquoi ! Chiyo !...
- Arrêtez de m'appeler ainsi ! » s'écria-t-elle en plaquant ses mains sur ses oreilles. « Je vous en prie ! Je ne suis pas Chiyo ! »
« Comment ? Mais ! »
Elle n'était pas Chiyo ? Mais elle lui ressemblait comme deux gouttes d'eau !
« Je ne suis pas Chiyo » répéta-t-elle comme un supplice. « Alors, ne m'appelez surtout pas comme ça. Je suis Tanaka Ayane, je suis sa sœur jumelle. »
De surprise, Ken se laissa retomber sur le banc, vaincu. Sa sœur jumelle… Tanaka Ayane… Chiyo ne vivait plus. Il sentit sa tête lui tourner et il la prit dans ses mains. Une douleur lancinante le paralysait. Il se sentait défaillir.
« Je suis désolée » s'excusa machinalement Tanaka Ayane. « Je sais à quel point cela peut être déroutant. Je suis désolée… »
Elle n'avait pas arrêté de s'excuser. Pendant les vingt minutes où ils étaient restés là, lui affligé sur le banc et elle debout face à lui, les mains jointes, le visage baissé et crispé de douleur, les yeux embués de larmes, elle répétait d'innombrables pardons. Comme si être la jumelle de Chiyo avait été un pêché. Comme si la mort de cette dernière était sa faute. Comme si être vivante était un crime. Et puis, comme il ne bougeait plus, et qu'elle ne pouvait s'absenter plus longtemps de son travail, elle s'essuya le visage, répéta un dernier « pardon » et s'éloigna, le visage défait.
