13 mai 2017
« Je trouve quand même ça un peu mesquin que tu insistes chaque année pour célébrer ce point que tu m'as volé », maugréa Aziraphale en retirant une à une du carton calé dans le creux de son bras des bouteilles qui rejoignirent celles que Crowley avait disposées sur la table basse. Une pour chaque pays – les bouteilles de bière en double.
« Habilement récupéré », rectifia le démon en apportant de la cuisine un immense plateau d'amuse-gueules dans lesquels étaient plantés des petits drapeaux. « Et dans les règles. »
« Parlons-en, des règles ! Depuis que tu t'es arrangé pour que tout le monde puisse chanter en anglais, ce concours n'a plus aucun sens. Mon but était que chaque pays puisse faire découvrir sa langue aux autres nations d'Europe ! »
« Raté ! » susurra le démon avec un sourire narquois en débarrassant Aziraphale de son manteau. « Tu embrayes tout de suite avec la saine émulation censée encourager la production artistique qui a viré au copinage entre pays, ou tu gardes ça pour plus tard ? »
« Ah ça, peu importe la qualité de la chanson, maintenant. On sait pertinemment que les pays de l'Est vont se soutenir mutuellement, que la Suède va donner 12 points à la Norvège ou à la Finlande, et ainsi de suite. »
« Les chansons n'ont jamais été des chefs-d'œuvre », rétorqua le démon en allant accrocher l'imperméable au porte-manteau.
Aziraphale grimaça. Il pouvait difficilement réfuter cet argument.
« Et je te rappelle que c'est toi qui voulais renforcer les liens entre les pays », lança Crowley depuis le hall d'entrée.
« Pas de cette façon ! Ce n'est pas l'Europe, ça, c'est un patchwork de petits clans. » Aziraphale se carra dans le divan en croisant les bras. « Et c'est injuste pour les pays qui n'appartiennent pas à l'une de ces factions où on se renvoie l'ascenseur. »
« J'entends d'ici les Français râler demain matin autour de la machine à café », se réjouit Crowley, faisant un détour par la cuisine pour prendre deux verres. Il les ajouta à la large collection, de formes et de tailles variées, qui encombrait déjà la table. Puis, il s'assit à ton tour, s'empara de la télécommande et alluma le poste. Les premières notes du générique de la finale du concours Eurovision retentirent. « Bon, maintenant que tu t'es donné bonne conscience avec ta traditionnelle complainte, on va pouvoir profiter de cette soirée. » Il ajouta malicieusement, en donnant une petite bourrade à l'ange : « Je sais très bien que tu l'attendais avec impatience. »
Aziraphale grogna dédaigneusement mais ne chercha pas à dissimuler un sourire en coin.
Sur l'écran, les candidats défilèrent avant le début du spectacle.
« Rappelle-moi ce que l'Australie fait là ? » fit Aziraphale d'un ton grinçant.
« Boarf, il y avait déjà Israël. Et ça ajoute une touche absurde supplémentaire à ce concours. »
« Tu ne m'auras rien épargné, hein ? »
Comme le chanteur israëlien, tous muscles dehors, entamait le show, Crowley déboucha une bouteille de vin de Gamla.
« Ca me rappelle le siège de la ville par Vespasien… » commença Aziraphale à la vue de l'étiquette.
« Hep hep hep ! » l'arrêta immédiatement Crowley. « Pas d'anecdotes historiques aujourd'hui. Le principe de ce genre de soirée, c'est de se vider la tête. »
Mais l'ange l'écoutait à peine, ayant déjà repéré le petit drapeau israëlien sur le plateau, et occupé à tremper un morceau de pita dans de l'houmous. Il releva la tête pour jeter un coup d'œil critique à la mise en scène.
« On a déjà droit aux flammes ? » dit-il d'un ton sarcastique. « Comme c'est original. »
« J'aurai oublié la chanson dans deux minutes mais il n'est pas désagréable à regarder », fit remarquer le démon.
« A condition d'aimer ce genre vulgaire », marmonna Aziraphale. « Et une façon de se remuer que seul un démon pourrait qualifier de danse. »
« Ce n'est pas parce que les meilleurs chorégraphes finissent de ton côté que ça fait de toi un expert », railla Crowley.
« Mon cher, seul l'un de nous sait danser, et on sait tous les deux que ce n'est pas toi. »
« Pitié ! Tu connais une danse que plus personne ne pratique depuis le XIXème. »
La moue vexée d'Aziraphale ne résista pas bien longtemps quand Crowley se mit à médire sur la robe de la Polonaise et il se joignit à lui avec un plaisir coupable. Ils trinquèrent à la vodka quand elle chanta : We're invincible / When we're together we're untouchable, mais ce fut bien le seul moment remarquable de la chanson.
« Ca ne casse pas trois pattes à un canard », jeta Crowley.
« Je déteste cette expression. »
« Je sais », dit le démon en souriant de toutes ses dents.
Aziraphale apprécia que les Biélorusses chantent dans leur langue.
« Au moins, on pige pas ce que ça raconte. Si les paroles sont aussi kitsch que le reste…» pointa Crowley.
Le schnaps était meilleur que la chanson de l'Autriche, dont le représentant monté sur un immense croissant de lune arracha à Crowley un ricanement et un laconique « DreamWorks » qui déconcerta Aziraphale.
Sur « Fly with me », de l'Arménie, le démon se mit à taper du pied en rythme et l'ange ne put s'empêcher de l'accompagner en pianotant sur l'accoudoir.
« C'est pas mal », dit Crowley, entre deux gorgées de genièvre, devant les trois Néerlandaises.
« Elles n'y ont pas été de main morte avec les paillettes. »
« Que serait l'Eurovision sans paillettes ? »
But you are so much more to me
Than the one who carries all the burden
I can only hope once you fly you'll be free
You should never...
Cry no more, feeling all alone and insecure
You have been going through these stages
Now it's time to turn the pages
We're gonna stand in line
And not give up but walk that road
That everybody goes
Through lights and shadows
On a scale of one to ten
You got the biggest score, you're heaven sent
No one will doubt that you're an angel
So what went wrong this time?
Hurt nobody, did no crime
What's with the universe, why you?
Aziraphale remua inconfortablement sur le sofa en jetant un regard de biais à Crowley, qui mâchait imperturbablement un morceau de gouda.
Le saxophone des Moldaves était imparable. Aziraphale servit deux verres du divin qu'il avait amené, le goûta et fit claquer sa langue contre son palais.
« Ce breuvage porte admirablement son nom. »
La prestation de la Hongrie le réjouit.
« Des costumes traditionnels, une chanson en hongrois et en rom, un message de foi et de tolérance. Voilà, ça, c'est l'Eurovision ! » Il tiqua sur la partie en rap mais refusa de la laisser altérer son enthousiasme.
Le danseur déguisé en gorille qui accompagnait le chanteur italien donna lieu à une âpre discussion sur le fait que ces animaux construisent ou non des nids. Crowley fronça les sourcils. « On n'a pas déjà eu cette conversation ? J'ai une bizarre impression de déjà-vu. »
Aziraphale se creusa les méninges avant de renoncer quand la chanson danoise commença.
« C'est mignon, les petits drapeaux, mais après quelques verres, ça devient compliqué », déplora-t-il. « C'est celui du Danemark, ça ? »
« C'pas la Norvège ? »
Aziraphale haussa les épaules et se servit au hasard.
Ils sirotèrent leur porto en silence durant la prestation atypique et touchante du Portugais.
Eu sei que não se ama sozinho
Talvez devagarinho possas voltar a aprender
Se o teu coração não quiser ceder
Não sentir paixão, não quiser sofrer
Sem fazer planos do que virá depois
O meu coração pode amar pelos dois (1)
« Les paroles sont vraiment émouvantes », murmura Aziraphale. Crowley prétendit que son portugais était trop rouillé pour comprendre un traitre mot de la chanson.
L'ange haussa un sourcil dubitatif. L'Azerbaïdjan lui fit lever le second et s'exclamer :
« Mais… Crowley… pourquoi y a-t-il un homme avec une tête de cheval perché sur une échelle ? »
« Voilà, ça, c'est l'Eurovision ! » le taquina le démon.
Trois minutes plus tard, ils reprirent en chœur le « My friend » croate.
« Ca fait une éternité que j'ai envie de revoir… » Aziraphale chercha le nom dans son esprit embrumé avec un claquement de doigts agacé. « … Dubrovnic ! » finit-il par retrouver, triomphant. « Que dirais-tu d'un petit séjour ? »
« Excellente idée, mon ange. »
L'Australie prit le relais.
I used to move in fast to erase my past
But it never works, no, it never lasts, no
In my mind I gotta get things right
Take it slow before I jump this time
No, it don't come easy, no, it don't come cheap
Been burned too many times to love easily
Don't mistake me, my love runs deeps
But it don't come easy, it don't come cheap
No, not with me
And if you think I've got a heart of stone
You couldn't be more wrong, oh…
You might think I've been afraid too long
Afraid of love
Si Aziraphale avait vu le regard que lui lançait Crowley, il n'aurait plus douté une seconde que ce dernier avait bel et bien compris la chanson portugaise, mais l'ange était trop occupé à déboucher la bouteille d'ouzo qui allait accompagner la Grèce.
Tous deux approuvèrent en silence quand l'Espagnol chanta : A veces cuesta decir todo lo que uno piensa (2).
En voyant le DJ masqué accompagnant la Norvège, Aziraphale secoua la tête.
« On ne m'ôtera pas de l'idée que ça avait plus de classe quand il y avait un orchestre. »
Le démon fit une réflexion à propos d'une chose nommée « Star Wars ». Ca avait l'air d'être une blague, qu'Aziraphale renonça à essayer de comprendre. Crowley pouvait être vraiment difficile à suivre, parfois.
A l'annonce du pays suivant, ils levèrent les bras en l'air en criant : « Englaaaaaand ! »
« Erm. Je crois qu'on vit ici depuis un peu trop longtemps », dit Aziraphale en servant le whisky le plus dignement possible.
I will never give up on you
I don't care what I've got to lose
Just give me your hand and hold on
Together we'll dance through this storm
Sur le divan, la main de Crowley se rapprocha subrepticement de celle d'Aziraphale. Celle-ci se posa sur la sienne pendant la chanson chypriote :
Let me be your wings
When you're flying high
I'm gonna raise you up till you touch the sky
I'll catch you when you fall
When you're falling free
Let me be, be your gravity
Le geste ne les surprit pas vraiment. Après tout, ce n'était pas leur première soirée d'Eurovision et ils connaissaient les effets que l'abus combiné d'alcool et de ballades sirupeuses pouvait avoir sur eux.
Le lendemain, ils feraient commodément semblant d'avoir oublié ce moment de la soirée, tout comme le fait d'avoir yodlé – atrocement faux - en même temps que les Roumains.
Ils pouffèrent bruyamment quand l'Allemande chanta : I'm almost a sinner, nearly a saint. En revanche, le rock ukrainien, qu'Aziraphale persista à appeler du be-bop, les laissa de marbre.
« Trop gentillet », asséna Crowley. « Rendez-moi… j'sais plus leur nom… les monstres finlandais, là. »
« Ah, n'me rappelle pas la victoire de cette chose satanique et blasm… blasph… » L'ange chercha un synonyme plus simple, n'en trouva aucun et renonça. « J'en ai encore les oreilles qui saignent ! »
« Ha ! Ce que ça avait énervé les gens ! Un coup de maître ! » s'auto-congratula le démon.
Aux premières notes belges, il rafraichit les bières trappistes d'un geste avant de les servir tant bien que mal – viser le verre commençait à être ardu.
« Au fait », demanda Aziraphale frappé par une idée subite, « tu as quelque chose à voir avec cette blague de potache… tu sais… le nom des planètes… ? »
« Nan, penses-tu, y trouvent ça tout seuls. »
Ils écoutèrent quelques secondes.
« Robe élégante, chanson sobre, c'est… »
« Ennuyeux comme un jour de pluie », termina Crowley, sans pitié.
«'xactement. »
Lorsque le Suédois chanta : I wanna take off all my clothes (…) I just can't go on no more / When you look this freaking beautiful / Oh, hands down to the floor, my love / And I'm doing whatever you want, l'ange et le démon remirent brusquement une distance plus respectable entre eux, se raclèrent la gorge et se lancèrent dans une comparaison bredouillante entre l'aquavit norvégien et suédois qu'ils firent soigneusement durer jusqu'à l'apparition du chanteur bulgare.
« Y devrait pas être au lit, à cette heure ? » demanda Aziraphale avec perfidie, jugeant que le jeune âge du candidat était un autre sujet de discussion tout à fait sûr.
La France terminait le show. Le plateau de hors-d'œuvre était vide, pas le moindre drapeau bleu-blanc-rouge. L'ange s'en étonna. Crowley lui fit un clin d'œil, s'éclipsa en cuisine et revint avec un Saint-Honoré. Le démon le connaissait vraiment trop bien.
Je sais que je t'aimerai encore / Quand la terre ne tournera plus / Embrasse-moi, dis-moi que tu m'aimes, chantait la Française.
Ils échangèrent un regard complice. Il n'y avait pas besoin de le dire.
Les dernières notes résonnèrent.
« J'sais pas toi, mais moi, cette année, j'ai trouvé ça… » Le démon chercha comment exprimer sa pensée.
« Sage ? » proposa Aziraphale.
« Ouais. Beaucoup trop sage. »
L'ange approuva d'un vigoureux hochement de tête. En théorie, il était pleinement en faveur du bon goût, mais s'il n'avait pas vraiment bataillé pour reprendre l'Eurovision à Crowley, c'était parce que le concours était bien plus amusant depuis qu'il était devenu une espèce de temple de la démesure et du fantasque. Oh bien sûr, chaque année il râlait pour la forme, mais en réalité il était heureux d'avoir perdu ce point dans leur petite compétition à eux. En échange, il avait gagné une excellente soirée de plus par an en compagnie du démon.
Sur l'écran, le travesti ukrainien qui avait concouru quelques années plus tôt apparut dans son célèbre costume argenté clinquant pour annoncer le début du temps imparti aux votes.
« Voilà ! » s'écria Crowley en faisant un geste théâtral vers la télévision. « C'est ça qui a manqué ! Quelque chose de… flamboyant ! Qui fait causer les gens et dont y se souviennent des années après ! Faut que j'leur secoue les puces pour l'an prochain. Conchita Wurst, elle, elle avait fait du bruit ! Ou la chanteuse israëlienne transgenre… »
Ils cherchèrent son nom un instant avant de s'exclamer d'une seule voix :
« Dana International ! »
« C'était cool. On aurait dit le générique d'un James Bond », se rappela Crowley.
« Tu sais que ce concours remplit un rôle… » fit pensivement Aziraphale. « Il célèbre ptêt plus la même div… diversité que celle à laquelle j'avais pensé au départ, mais j'dois dire que t'en as quand même fait quelque chose de b… »
« C'est ssseulement pour filer des ulcères aux vieux réac' », s'empressa de dire Crowley pour empêcher l'ange de terminer sa phrase.
Celui-ci feignit d'accepter l'explication et eut un fin sourire en repensant aux paroles de la chanson danoise. I know who you are, true colours are showing.
Délaissant l'émission, qui meublait dans l'attente des résultats, ils évoquèrent des moments mémorables des éditions précédentes, d'Abba aux grands-mères russes, en passant par les lutins moldaves et la marionnette irlandaise - « Ah mon Dieu, oui, la dinde ! »
Entre deux éclats de rire, ils entendirent qu'on allait annoncer les points attribués par les jurys des différents pays.
« On prend les paris sur le vainqueur ? » proposa Crowley.
« L'enjeu ? »
« Le gagnant a le droit de dess… dessaouler, le perdant se farcit la gueule de bois demain. »
« Ca marche. J'parie sur le Portugal. »
« Tu rêves. L'Italien est donné favori. J'mise sur lui. »
Chaque présentateur national y allait d'abord de son petit commentaire et l'ange trépignait d'impatience. Mais comme il l'avait pressenti, le Portugal prit rapidement la tête et Aziraphale afficha bientôt une mine victorieuse. Cela ne l'empêcha pas de protester à chaque fois qu'il estimait que son chouchou ne recevait pas assez de points.
« Rhooo c'est n'importe quoi ! Ils ont des critères, au moins, ces jurés ? C'est qui, d'abord ? Ce nouveau système de points est complètement opaque. »
Et quand le Danemark et la Finlande attribuèrent 12 points à la Suède, il ironisa :
« Surprenant ! »
Le Portugal termina avec une très confortable avance, mais le vote du public pouvait encore tout changer.
Crowley savourait la nervosité d'Aziraphale avec un air de profonde satisfaction.
« Franchement, j'devrais recevoir un deuxième point pour cette nouvelle procédure de vote. »
« Ne pousse pas le bouchon trop loin », le menaça l'ange en faisant un sort au reste du Saint-Honoré.
Le démon fit moins le fier quand il constata que la deuxième phase d'attribution des points ne faisait pas remonter l'Italie. Ils étaient tous deux debout devant la télévision, poussant des exclamations de joie ou de dépit selon les votes. Enfin, la victoire du Portugal arracha une clameur de triomphe à l'ange.
Il dessaoula aussitôt – juste à temps pour éviter à son estomac d'être le lieu d'un conflit entre vin, bière, eau de vie et pâtisserie, bataille dont l'issue laissait peu de doutes - tandis que Crowley se laissait tomber dans le divan en criant à l'injustice.
Le Portugais fut acclamé et remonta sur scène pour reprendre la chanson gagnante. L'ange souligna crânement : « Tu remarqueras que c'est un pays qui chante dans sa langue. »
S'étonnant de ne recevoir aucune réplique cinglante, il se retourna. Crowley s'était endormi, et il se mit à ronfler avec ce sifflement caractéristique qui faisait toujours sourire Aziraphale. Celui-ci alla chercher un édredon dans la chambre et en couvrit le démon. Puis, en vainqueur magnanime, il passa la main sur le front de son ami pour chasser l'alcool de son organisme, tout en chantonnant doucement en écho à la musique : « Meu bem » (3).
1 « Je sais qu'en amour, il faut être deux / Peut-être que doucement tu pourras réapprendre / Si ton cœur ne veut pas succomber / ni ressentir l'amour, s'il ne veut pas souffrir / Sans faire de plans sur ce qu'il adviendra ensuite / Mon cœur peut aimer pour deux »
2 « Parfois, c'est difficile de dire tout ce que l'on pense. »
3 « Mon chéri »
