Godric écarquille les yeux. Elle en veut encore ? Mais quelle bonne idée… Devançant les pensées du romain dont les lèvres s'ornent d'un sourire gourmand, Aïra balaye l'air d'un geste vif et se détourne.

Oublie ça, vampire, ce n'est pas pour faire des galipettes que je te veux tout nu. Depuis combien de temps ne t'es-tu pas lavé ? Eric est à peu près propre, lui… mais toi, mon garçon, ça doit faire des lustres que tu n'as pas vu la vraie couleur de ta peau. On dirait un sauvageon. Tu sens la terre et l'ours dont tu portes la peau. Si tu n'étais pas si envoûtant, jamais je ne t'aurais laissé me toucher… explique Aïra en versant l'eau contenue dans une cruche près du feu, dans une grande bassine en bois, sans le regarder.

- Comme si tu avais le choix… susurre Godric en se pressant contre elle.

Il s'est dévêtu et ses intentions ne font aucun doute au vu de l'argument de poids qu'il presse contre ses fesses. Aïra éclate d'un doux rire indulgent. Quel merveilleux compliment il lui fait en la désirant encore. Combien de fois, seule devant ce feu, elle avait espéré ressentir cette sensation : être désirée par un homme en qui elle aurait confiance… Pleine de gratitude, elle se retourne et le prend dans ses bras avec tendresse. Godric, un peu désarçonné, finit par lui rendre son accolade. Ils restent tous les deux un moment ainsi puis Aïra rompt le silence.

- C'est étrange… jamais je ne m'étais attachée à quelqu'un aussi vite. Je suis heureuse d'avoir fait ta connaissance, Godric. Je sais maintenant qu'Eric est entre de bonnes mains.

Elle se détache, dépose un chaste baiser sur ses lèvres et entreprend de le laver avec un linge. Tout en écoutant la conversation des deux hommes dehors qui échangent leurs expériences de chasse d'une voix animée et joyeuse, le vampire se laisse faire en se demandant depuis combien de temps quelqu'un ne s'était pas occupé de lui ainsi…

Il n'avait aucun souvenir de sa mère. Les marchands d'esclaves l'avaient enlevé dans son village natal alors qu'il n'était qu'un petit garçon de 5 ou 6 ans. Vendu, à Rome, au vampire qui abusera de lui pendant une bonne dizaine d'années avant de lui faire enfin don de ce pouvoir obscur, il n'avait connu les plaisirs féminins que bien des années plus tard quand son maître, enfin, lâcha un peu la bride et le laissa chasser seul.

Depuis, et surtout après la mort de son créateur qu'il prit plaisir à éliminer, il en avait connu des milliers mais… mais jamais aucune n'avait pris le temps de le materner ! Elles avaient accepté ses caresses pour le plaisir ou l'avaient servi par crainte la plupart du temps sous hypnose d'ailleurs mais jamais aucune ne l'avait fait « pour lui ». Et puis de toute façon elles en étaient mortes, donc…

Alors que son corps était maintenant à peu près propre et qu'elle change l'eau pour le visage, il la regarde avec des yeux ronds à la fois étonné et reconnaissant. Son désir n'a pas faibli. Aïra croise son regard et esquisse un sourire amusé.

- Je ne vais pas insister sur la figure, il vaut mieux que ton teint ne soit pas trop pâle de toute façon.

- Tu penses à tout, hein ? souffle-t-il d'une voix sensuelle.

- Si jamais tu me dis que je te rappelle ta mère. Menace-t-elle en plissant les yeux, rieuse. Je te préviens tout de suite que je vais retirer mon invitation ! Elle rit doucement et admire le travail. Voilà… parfait !

- Je suis enfin à ton goût ? S'interroge Godric, espérant encore.

- Oui, oui… parfait. Dit-elle sur un ton poli.

Elle allait partir dans la pièce voisine mais Godric la retient d'une main. Elle se retourne vers lui et esquisse un sourire navré.

- Nous… Nous n'avons pas le temps Godric. Je…

- Juste un baiser alors ? La coupe-t-il en l'entrainant contre lui.

Sans lui laisser le temps de répondre, il l'embrasse avec douceur. Aïra accepte la caresse de sa langue mais rapidement le vampire rompt le contact la sentant frémir d'un sanglot difficilement contrôlé. Elle appuie son front contre le sien pour retrouver sa maîtrise, effleurant le visage de l'adolescent millénaire de ses mains. Sans un mot, il comprend qu'elle n'aurait pas demandé mieux mais qu'elle ne pouvait pas et… que ça lui brisait le cœur.

Elle se détourne et il la suit des yeux avec une pointe de regret. Il aurait pourtant bien voulu… l'aimer encore une dernière fois. Elle revient avec des habits propres.

- Tiens, essaye-ça. C'est trop petit pour Thor maintenant, mais il l'a très peu porté. Je les ai faits moi-même.

Le vampire regarde les vêtements qu'elle lui tend, incrédule. Malgré tout, il accepte de les passer, bien conscient que c'était sa façon à elle d'espérer rester encore un tout petit peu dans sa mémoire une fois partis.

- Tu portais ça dans mon rêve. Dit-elle d'une voix pensive en ajustant sa chemise sur ses épaules. Je n'avais pas réalisé tout de suite. J'ai eu du mal à te reconnaitre d'ailleurs tout à l'heure. Ça te change beaucoup… la coiffure aussi… allez, assis ! décrète-t-elle avec fermeté en lui pressant l'épaule.

Godric penche légèrement la tête sur le côté, le regard fixe. Aïra se mord la lèvre et tourne autour de lui en défroissant le tissu.

- Pardon. Ça fait beaucoup d'ordres en peu de temps, hein ? J'abuse mon prince… excuse-moi. C'est juste que je me sens bizarre depuis que j'ai bu le sang d'Eric et j'ai l'impression que je n'aurais jamais le temps de tout faire. Et tu as l'air si jeune… tu ne portes pas ton âge sur ta figure ! Mais c'est vrai que ce n'est pas une raison pour te manquer de respect : excuse-moi. Aïra se racle la gorge et recommence : veux-tu t'asseoir, pépé, que je puisse remettre de l'ordre dans tes cheveux ?

Godric se retourne vivement en même temps qu'elle finit sa phrase et découvre un regard pétillant de malice. Tout signe de tristesse s'était évaporé au profit de sa bonne humeur habituelle. Il apprécie.

- Pépé ? précise-t-il, rieur.

- Papy ? grand-père ? l'ancien ? le vieux ? l'ancêtre ?

Godric éclate de rire et s'assoit malgré lui. Il hoche la tête avec indulgence et murmure :

- Mon prince m'allait très bien.

- Je me doute… s'amuse l'humaine en attaquant le chantier.

Elle avait juste fini quand Eric débarque, triomphant, avec sa peau de chevreuil fraichement pelée.

- Parfait ! s'enthousiasme Aïra en l'inspectant soigneusement. Ça aussi, ça faisait partie de mon rêve. Tiens, Eric, tu peux te laver là, un peu si tu veux et je t'ai préparé une chemise propre.

Le viking, ravi, enlève son haut couvert de sang de biche et part se rafraichir de bon cœur. Il enfile la chemise qu'AÏra lui avait désignée et se tourne vers son maître pour lui demander son avis, mais se fige, stupéfait. Il dévisage son créateur de haut en bas en croyant à peine ses yeux. Quel changement ! D'un vagabond pouilleux, le voici transformé en jeune seigneur propre sur lui !

- Putain ! Qu'est-ce que tu es beau comme ça ! T'es folle Aïra ? Je ne te raconte pas le massacre ! Ce sont ses victimes qui vont se jeter sur lui maintenant ! Ironise Eric avec bonne humeur.

D'avoir passé du temps avec son fils, avoir découvert sa joie de vivre, ses qualités, son histoire avait rempli le jeune vampire d'un bien être sans égal. Il rayonnait de bonheur. Aïra, concentrée sur sa tâche avec la peau de chevreuil, lève un œil sur lui et le scrutant de haut en bas, envisage d'une voix sourde, lourde de sous-entendus :

- Et encore tu t'es pas vu !

- Oui, c'est vrai, tu es magnifique, père. Approuve Thorsen, affalé sur l'un des tabourets, le coude sur la table, maintenant difficilement sa tête dodelinante.

- Fatigué ? S'inquiète Eric.

- Complètement cuit. Avoue le jeune homme avec un faible sourire.

- Maintenant que la fraicheur de la nuit et l'action ne le tiennent plus, l'épuisement l'écrase sans pitié. Le viking s'approche et, délicatement, le prend dans ses bras.

- Allez, au dodo, mon fils…

- Bonne nuit, bel étalon… Murmure Godric quand il passe près de lui.

- Adieu… maudit succube. Plaisante le jeune homme.

- Tu veux oublier ce détail ? J'ai ce pouvoir. Je peux même disparaitre complètement de tes souvenirs si tu veux, tu ne garderas que ton père, sans les crocs.

Thorsen hésite un instant, puis fait une moue provocante.

- Non, ça ira, j'assume. Je veux pouvoir me rappeler que je t'ai survécu, ça pourrait m'aider à survivre à autre chose, un jour.

- Bien. Approuve Godric en lui ébouriffant les cheveux une dernière fois. En effet, ce qui ne te tue pas te rend plus fort, je suis ravi que tu saches ça déjà. Profite de la vie, viking, et pense transmettre tout ça à tes enfants.

- Oui, monsieur. Dit Thorsen dans un bâillement énorme.

Eric part l'allonger sur son lit et, posant une main sur son front, sent un étau serrer sa poitrine.

- Bonne nuit mon grand. Je suis heureux de t'avoir rencontré. Je suis… tellement fier de toi ! Avoue-t-il les yeux humides. Occupe-toi bien de ta maman, hein ?

- Oui, père. Moi aussi, je suis heureux…

Et l'instant d'après, il s'était endormi. Eric souffle un grand coup et rejoint les deux autres sur le seuil de la porte. Aïra dispose la nouvelle cape de Godric sur ses épaules. Elle a eu le temps de la finir malgré tout : découper les bords avec précision, dessiner et coudre la capuche, ainsi que les liens pour la fermer… elle n'est pas peu fière !

- Voilà, en chevreuil, tu fais bien plus riche, plus respectable, ça facilitera vos rencontres.

- Alors je te laisse celle en peau d'ours, elle tiendra chaud à ton fils cet hiver et… prends ça aussi ! Propose le vampire fermement.

Aïra regarde la bourse pleine de pièces que Godric lui tend. Elle allait protester mais Eric la coupe.

- Ça ne nous manquera pas, on l'a pris à nos dernières victimes dans un village, à 4 jours de marche : c'était un groupe de riches marchands fiers et imbus de leur personne. Ils ont cru pouvoir se moquer de nous en nous prenant pour des mendiants… ils s'en sont mordus les doigts ! Se réjouit Eric en se remémorant le bain de sang.

Aïra, consciente de tout ce que cet argent pourrait faciliter dans sa vie, l'accepte avec un petit haussement d'épaule reconnaissant. Mais soudain son visage se défait : elle a vu que le ciel a commencé à changer de couleur. Elle se tourne vers son homme qui ajuste sa cape en peau de loup – évidemment – et lui vole un baiser.

- Adieu, mes amours, pensez à moi de temps en temps, sachez que vous ne quitterez jamais mon cœur en tout cas !

Par son lien, Eric sent tout le chagrin qu'elle tente de masquer derrière un sourire forcé alors, voulant abréger sa peine, il l'embrasse une dernière fois et s'avance dans le petit matin qui s'annonce au loin.

- Pourquoi était-ce si important ? Demande le créateur en désignant la cape d'un regard.

- Jamais aucun détail de mes rêves ne doit être changé. Si jamais je m'y risque, un grand malheur s'abat sur les personnes concernées.

Godric baisse les yeux un instant, réfléchissant à ses paroles. Elle a vraiment fait de son mieux pour eux. Il lance un dernier regard plein de gratitude et de bienveillance à cette humaine étonnante et quitte la cabane, presque à regret…

Godric revoit cette scène comme si c'était hier. Et pourtant mille ans se sont passés.

Il se retourne vers Eric et Sookie allongés sur ce lit. Le lit de Thorsen. Comme dans son souvenir, le jour s'est levé et il peut entendre Eric promettre à Sookie que l'amour entre une humaine et lui est « possible ». Aïra avait fait cette promesse, elle était gravée dans l'inconscient d'Eric pour toujours. Ils s'étaient enterrés juste là. Sous ce lit. Enneigés plutôt. Jamais Godric n'avait senti Eric aussi heureux qu'à cet instant. Eric, pelotonné contre lui, étroitement serrés dans les couvertures qui les protégeaient du jour se reflétant dans les cristaux de neige, s'était endormi le sourire aux lèvres, comblé.

Nostalgique, Godric repense à Aïra et à son rêve. Comme elle avait eu raison ! Si elle n'avait pas tout fait pour changer leur aspect, ils auraient péri quelques jours à peine après.