Beth s'était laissé prendre et désormais elle s'avançait dans ce qui lui semblait être un couloir, car elle ne voyait rien à cause du bandeau qu'on lui avait attaché autour des yeux. Elle avait l'impression d'être dans un mauvais film, du genre où les victimes sont trimballées chez un mafieux avec un sac noir sur la tête pour ne pas reconnaître l'endroit si jamais quelqu'un venait miraculeusement à en réchapper. Y aurait-il une bonne fin à tout ceci ? La jeune femme avait confiance en Mick, mais elle devait admettre qu'il y avait aussi la possibilité qu'aucun d'eux ne s'en sorte. Côtoyer le monde des morts-vivants n'était pas une très bonne idée quand on voulait rester en vie.
Son pied buta sur quelque chose et elle se retrouva à genoux sur le sol. On la força à se relever puis elle continua jusqu'à un endroit qui sentait fort l'eau de javel, mélangé à du parfum de femme. Un parfum qu'elle connaissait. Enfin, on lui enleva le bandeau, mais la clarté de la pièce était telle qu'elle fut aveuglée un petit moment. Quand sa vision revint à la normale, elle observa ce nouveau lieu avec attention. Des tables d'autopsie occupaient une partie de la pièce, juste devant des étagères en verre remplies de produits en tout genre. Les murs étaient de couleur crème et un sofa en cuir noir était installé dans un coin, sur sa gauche. Mais son regard avait été presque immédiatement attiré par une silhouette familière, suspendue à des chaînes au plafond, de même qu'une autre personne qu'elle ne connaissait pas.
- Mick !
Sa voix eut l'effet escompté, le détective releva la tête aussitôt qu'il l'entendit. Il parut à la fois soulagé et inquiet de la voir, son beau visage contusionné, tout comme l'autre homme.
- Beth...
- Mick, je suis désolée, Josef s'est sans doute sacrifié en vain pour me protéger.
- C'est un grand garçon, je suis certain qu'il va bien, la rassura-t-il.
- J'aimerais pouvoir en dire autant...
- Pardon d'interrompre cette adorable petite conversation, intervint Isa en posant une main sur l'épaule de la journaliste, mais c'est l'heure de laisser les méchants parler.
Le vampire lui jeta un regard noir.
- Pourquoi faire tout ça ?
- C'est la grande question, répondit Elena en se rapprochant également, les bras croisés sur un pull blanc qui s'arrêtait juste au-dessus de son nombril. Celle qui doit être forcément posée et à laquelle on doit forcément répondre. Mais si nous n'avions pas envie de le faire ? Ce n'est qu'une perte de temps.
- Vous nous devez bien ça, s'indigna Beth, oubliant un instant qu'elle avait affaire à deux vampires extrêmement dangereuses.
Isa la força à s'asseoir sur une chaise placée au milieu de la pièce, puis les deux soeurs se postèrent entre elle et Mick. La vampire blonde portait, quant à elle, un affriolant débardeur lie-de-vin.
- C'est vrai, admit-elle au bout de quelques secondes de réflexion. Nous vous devons bien ça, d'autant que la personne qui nous emploie est une connaissance de ce cher détective.
Elles coulèrent un regard entendu vers l'intéressé, qui grimaça. Un grognement s'éleva à ses côtés et tous regardèrent Jack le loup-garou se réveiller d'un long moment d'inconscience. Mick reporta son intention sur ses ravissantes ravisseuses.
- Quel est le but de Lance ?
- La science du surnaturel commence tout juste à se développer, expliqua Elena dans un rictus arrogant. Quel autre but pourrait-on avoir si ce n'est de mener des expériences pour en savoir plus sur notre monde si particulier ? Nous avons encore tellement de choses à apprendre et à comprendre...
- Vous trouvez que c'est une raison valable pour enlever des gens et leur administrer le gêne d'un monstre qui est incapable de se contrôler en société ?
Les deux soeurs gloussèrent en choeur.
- Bien que nous autres, vampires, ayons appris à se maîtriser en présence d'humains, nous ne sommes pas pour autant moins monstres qu'un lycanthrope, rétorqua Isa. Mais ce qui est intéressant, c'est de trouver le moyen qui permettra à cette créature d'évoluer dans la société. N'est-ce pas louable ?
Mick sembla surpris par cette réponse, mais il redevint aussitôt grave, ses mains serrant ses chaînes avec fureur.
- Ca l'est, sauf quand il y a des vies menacées. Il y a forcément d'autres moyens à exploiter. Jouer les docteurs Frankenstein ne vous apportera rien de bon.
- Tu crois être bien placé pour nous faire la leçon, infâme traître à ta race ? cracha Elena après s'être approchée vivement de lui, comme les vampires le font si bien. Tu mets en danger la vie de ta petite humaine juste par orgueil. Tu penses vraiment pouvoir vivre avec elle sans ne jamais ressentir l'envie de la croquer ?
Il la foudroya du regard.
- Peu importe ce qui pourrait se passer, on ne se soucie que du moment présent.
- Oooh, minauda-t-elle en inclinant la tête, un air faussement compatissant sur le visage, que c'est mignooon. C'est aussi se bercer d'illusions, reprit-elle plus sérieusement.
- Elena, intervint sa soeur, arrête un peu de le chercher. Nous ne sommes pas là pour parler d'histoire de coeur.
- C'est juste à vomir !
Et la brune revint vers Isa en faisant claquer insolemment ses talons. Elles se mirent à chuchoter un instant entre elles. Jack en profita pour glisser à l'oreille de Mick :
- Je vais nous sortir de là...
Le détective lui jeta un regard sceptique.
- Ce n'est pas plutôt à moi de jouer les héros ? Je vous en prie, ne tentez rien d'inconsidéré.
Le loup-garou eut un triste sourire.
- Je n'ai plus rien à perdre, vous savez. Ma femme, ma fille... Elles m'ont complètement sorti de leur existence.
- Ne dites pas ça !
- Si. Regardons les choses en face, et cessons de croire que toutes les fins peuvent être heureuses. La mienne ne le sera clairement pas.
Cette conversation amena Mick à se poser la même question quant à sa relation avec Beth. Mais un simple regard vers la journaliste lui suffit à ne pas en douter. Ils verraient bien où ça les mènerait.
- Vous ne voulez pas espérer qu'un remède existe ? Ne serait-ce que pour un temps ? Je vous aiderai à chercher. Après tout, c'est mon boulot.
- C'est bien aimable de votre part, mais non. Je commence tout juste à me faire à ma nouvelle condition. Il faut que j'accepte la bête qui est en moi, et peut-être qu'un jour je pourrais être un peu heureux, juste parce que je m'y serai fait... Bref, laissez-moi faire.
- Je ne peux pas, Jack...
- Eh, interdiction de parler ! lança Elena après s'être enfin rendue compte de ce qui se passait.
Le sourire du lycan s'élargit, mais cette fois-ci d'une confiance toute récente.
- Trop tard, dit-il à l'adresse de Mick.
À la surprise générale, il se libéra de ses chaînes aussi sûrement que si ça avait été une corde mal nouée. Il avait, en réalité, passé tout son temps à tirer dessus pour les glisser hors du crochet suspendu au plafond, au risque de se brûler les mains puisque elles étaient en argent.
Débarrassé de ses liens, il bondit si vite que les vampires n'eurent pas le temps de se défendre quand il fut sur eux. Il réussit en à peine quelques secondes à assommer deux sbires, pour ensuite plaquer les deux soeurs sur le sol. Il cria :
- Mick, c'est à votre tour !
Ébahi par le courage dont faisait preuve cet homme qu'il ne connaissait que depuis quelques heures, le détective finit lui aussi par bander ses muscles, et malgré la douleur de l'argent cuisant contre sa peau, il parvint à arracher ses chaînes à son tour. Cette volonté de s'en sortir, il la devait à Jack. Il n'aurait pas pu trouver la force de le faire s'il n'avait pas été avec lui. Sa détermination leur avait sans doute sauvé la mise.
Ou pas.
Les deux vampires repoussèrent le loup aussi sûrement que s'il avait été un chiot.
